Ô, RUE RACINE
Tous droits de traduction, de reproduction, de représentation et d’adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. Entered according to act of Congress, in the year 1902, by Henri Lavedan, in the office of the Librarian of Congress, at Washington. Ail rights reserved.
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Monsieur, 40 ans. — Madame, 29 ans.
Dans un théâtre du boulevard. Ils viennent d’entrer dans leur baignoire. La pièçe est déjà commencée. Sur la scène, le vicomte de Glaïeul dit à la baronne de Branche :
cc Ayez confiance en moi, madame, comme en un ami sincère et qui ne vous demande rien en retour, » etc., etc.
Dans la loge.
Madame, très animée . — Enfin, à présent . nous allons pouvoir parler.
Monsieur. — Non! oh! non! je t’en prie, Ecoutons la pièce... C’est déjà commencé... Madame. — Je m’en moque, de la pièce!
Monsieur. — C’est toi qui as voulu...
Madame. — Il s’agit bien de ça. Réponds-
moi. Oui ou non, veux-tu renvoyer cette fille?
Monsieur. — Non. Pourquoi ? Elle fait admirablement son service.
Madame. — Trop bien.
Monsieur. — Hein ?
Madame. — Rien.
Monsieur. — Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Madame. — Tu m’as compris.
Monsieur. — J’ignore absolument...
Madame. — Cela veut dire que Clotilde est ta maîtresse, là !
Monsieur. — Cio ? ta femme de chambre ?
Madame. — Et la tienne surtout! Cio! Tu vois ! ça t’échappe malgré toi.
Monsieur. — Mais toi aussi tu l’appelles Cio ; tu trôuves ça 'plus court. Tu es folle. Qu’est-ce qui peut te faire supposer?...
Madame. — Je ne suppose pas. Je sais.
Monsieur. — On t’a trompée... tu t’es trompée...
Madame. — Ou tu m’as trompée... Inutile de mentir. J’ai vu... de mes yeux vu...
Sur la scène.
La baronne de Branche. — Eh bien, oui, Edgard, je serai franche... je suis la plus malheureuse des femmes !
Le vicomte. — Que se passe-t-il ?
Monsieur. — Qu’est-ce que tu as vu ?
Madame. — Ce soir... tout à l’heure... au bout du corridor, comme elle était près de la grande armoire en train de chercher mon carton à chapeau... tu passais près d’elle... tu l’as embrassée.
Monsieur. — Moi?
Madame. — Au coin de la bouche !
Monsieur, avec force. — Maistul’asrêvé!.. . A aucun coin! Je passais dans le corridor... c’est vrai... C’est bien mon droit ! Mais...
Madame. — Et çane doit pas dater d’hier!... Je me rappelle à présent un tas de choses... mille petits incidents... comment tu prenais
toujours sa défense dès que je lui adressais une observation.
Monsieur. — C’est idiot ! Je ne t’écoute plus. Soyons à la pièce, tiens... ça vaudra mieux.
Madame. — Et les longues courses que tu lui donnes à faire... presque tous les jours... Vous vous retrouvez dans quelque rez-dechaussée... Quelle infamie ! !
Des voix dans la loge voisine. — Chut'! chut !
Monsieur, bas. — Tu vois? On nous entend... C’est gai ! Tais-toi, je t’en prie. A la maison, tant que tu voudras. Mais ici... en public.,, non... pas de scandale!
Sur la scène.
Le vicomte. — Et puis... est-ce qu’il n’y a pas de douces heures dans la vie... des minutes d’extase où deux âmes qui se cherchent ?...
La baronne. — ... ne se rencontrent jamais! ( Applaudissements étouffés.)
Madame. — Et ce n’est pas demain, tu sais? mais ce soir, en rentrant, je la flanquerai à la porte...
Monsieur, fausse indulgence bonhomme .
- — Tu es assommante, mon mignon... tu m’empêches de suivre l’intrigue.
Madame. — Oui... je t’en donnerai de Fintrigue... attends un peu... Mais c’est bien de ma faute tout ce qui arrive là...
Monsieur. — Alors ne te plains pas.
Madame. — Je me plains tout de même.
Parce que je n’aurais jamais cru que tu descendrais si bas! Tu m’as trompée déjà. .. sans doute...
Monsieur. — Jamais ! Qu’en sais-tu?
Madame. — Oh! oh! Enfin, laissons le passé. Mais une bonne... une femme à tablier...
Monsieur. — Tu es ridicule ! Clotilde n’est pas ma maîtresse...
Madame. — Tu mens!
Monsieur. — Elle ne l’est pas. Elle pour-
rait l’être, elle ne l’est pas ! En tout cas, tu ne peux pas ne pas reconnaître qu’elle est extrêmement jolie? très supérieure à des tas de guenons de notre monde qui passent pour des beautés ? La première fois que nous l’avons vue... tuas fait chorus avec moi... «Oh! la délicieuse créature ! » Et c’est toi qui as voulu la prendre, à tout prix. Moi j’étais d’un avis contraire... Je t’ai dit: «Prends garde... tu ne crains pas à cause de moi... qu’on ne suppose plus tard... les gens sont si méchants ! » Ah ! ah ! il a fallu voir comme tu m’as remballé : « Mais regarde-toi dans ton miroir à barbe... à ton âge... tu te crois donc encore bien séduisant et dangereux?... Et puis je suis là pour ouvrir l’œil... Sans compter que le service d’une personne qui fait plaisir àregarder est beaucoup plus agréable. . . Enfin, cette jeune fille a précisément un mal énorme à se placer et à rester dans une maison à cause de sa grande beauté. Elle a cette chance aujourd’hui de tomber chez des gens intelligents et sans étroitesse. Prenons-la. » Voilà ce que tu m’as dit ! Est-ce vrai ?
Sur la scène.
Le vicomte. — Non, ce n’est pas vrai! Je n’ai jamais aimé d’autre femme que vous!
La baronne, bas. — On vient ! c’est mon mari.
Le baron, entrant, au vicomte. — Cher ami! Toujours fidèle et empressé... Vous ne nous lâchez pas, vous ! etc., etc. (On rit.)
Madame. — Cette pièce m’agace. Allonsnous-en.
Monsieur. — Non. J’ai payé la loge. Nous resterons jusqu’à la fin.
Madame. — Alors, lève le grillage.
Monsieur. — Oh!
Madame. — Lève le grillage !
Monsieur. — Comme des provinciaux ?
Madame. — J’ai envie de pleurer. Je ne veux pas qu’on me voie.
Monsieur. — De quoi avons-nous l’air ?
(Il lève le grillage.) Là. Es-tu contente P
Madame. — Enchantée! Ainsi c’est entendu : dès demain cette fille partira?...
Monsieur, qui commence h rager. — Oui.
Madame. — Et nous en prendrons une autre ?
Monsieur. — Oui.
Madame. — Une laide cette fois !
Monsieur. — Grêlée.
Madame. — Vieille!
Monsieur. — Qui aura Tâge canonique.
Une bonne de curé, qui prisera. Mais ça n’empêchera rien... je te préviens ! Du moment que je me suis mis à aimer les femmes de chambre, c’est fini, c’est un pli pris... rien ne peut plus me contenir... Tu auras beau choisir des monstres... je sauterai dessus tout de même...
Madame. — Tu fais de la raillerie... tu plaisantes... tu oses... sur un pareil sujet!
Monsieur. — Je ne plaisante pas... Je suis sérieux comme un mort. Tu exiges que Cio s’en aille. Cio s’en ira. Seulement, à ton point de vue, je me permets de trouver que c’est
Madame. — Comment ça ?
Monsieur. — Mais oui. Si tu t'imagines qu’elle est ma maîtresse, il vaut bien mieux la garder.
Madame. — Oh !
Monsieur. — Parce qu'au moins tu nous as sous la main, tu peux nous surveiller... nous rendre les rapprochements...
Madame. — Je t’en prie...
Monsieur. — ... sinon impossibles... en tout cas très difficiles... tandis que si tu la renvoies... elle est libre... je peux la visiter en ville... la meubler... l’installer dans la rue à côté... lui payer un hôtel...
Madame. — Albert!
Monsieur. — ... des chevaux...
Madame. — Tu es d'une méchanceté !
Monsieur. — ... des diamants... est-ce que je sais? Maintenant... renvoie-la.
Madame. — Eh bien ! non, je la garde.
Monsieur. — Non, ah! non! je ne veux plus, moi! Pour que tu nous fasses une vie d’enfer, à cette pauvre fille et à moi! Je ne pourrai plus lui adresser la parole, ni la regarder, ni la sonner pour lui demander de
l’eau chaude sans que tu bondisses comme une tigresse ! Merci !
Madame. — Qu’est-ce que ça peut te faire si tu n’es pas son amant ?
Monsieur. — Mais je le suis. Je me tue à te l’avouer depuis une heure.
Madame. — Tu mens.
Monsieur. — Tu m’as dit que je mentais tout à l’heure quand je te soutenais le contraire.
Madame. — Ah! je finis par ne plus savoir ! Tu me rendras malade, tu me tueras. Voyons ! aie un bon mouvement. J’ai mal vu ce soir... L’as-tu embrassée? oui ou non?
Monsieur. — Qu’est-ce que tu aimes le mieux que je te réponde ?
Madame. — La vérité.
Monsieur. — Laquelle?
Madame. — Celle qui est.
Monsieur. — Eh bien, je l’ai embrassée... là...
Madame. — Ah ! tu vois !
Monsieur. — Attends!... Mais je l’ai embrassée... exprès! ! comprends-tu? J’avais remarqué que tu me soupçonnais... que tu m’é-
piais... ça m’avait froissé, blessé... Alors j’ai voulu te donner une rude leçon... et au moment où tu nous dévorais des yeux... pan !... je lui ai envoyé ça...
Madame. — Oh !
Monsieur. — Elle n’y a rien compris.
Madame. — Qu’est-ce qu’elle a dû penser?
Monsieur. — Aucun mal.
Madame. — Tu trouves ?...
Monsieur. — Oui, parce que j’ai arrangé la chose.
Madame. — Hein !
Monsieur. — Cinq minutes après je l’ai prise à part...
Madame. — Encore !
Monsieur. — ... et je lui ai dit : « Excusezmoi, Cio, pour tout à l’heure... par derrière, dans l’ombre... j’ai cru que c’était madame. »
Madame. — Qu’est-ce qu’elle t’a répondu?
Monsieur. — Je le pensais bien, mon-
sieur.
Sur la scène.
Le baron. — Alors, tout est fini? oublié? pardonné ?
La baronne. — Il faut bien... Jusqu’à la prochaine...
{Rideau. Applaudissements. Fin del'acte.)
MADAME D’OURCY, vingt-sept ans.
MADAME VERDET, vingt-six ans.
Au château de Frézolle (Loiret), chez Mme d’Ourcy. Elle est seule, sur la terrasse, un bel après-midi d'automne.
Dominique, le valet de chambre venant à elle. — Madame, c’est une dame qui vient d’arriver en automobile, qui n’a pas voulu dire son nom. Elle m’a suivi malgré moi.
A ce moment Mme Verdet paraît derrière Dominique. Elle est en tenue d’auto, un masque à lunettes sur le visage.
Madame Verdet. — Me reconnais-tu?
Madame d’Ourcy, un peu interloquée. — Non... Qui êtes-vous, madame?
Madame Yerdet, riant. — Tu es intriguée? Cherche bien! Allons !
Madame d’Ourcy. — Je connais cette voix.
Madame Verdet. — J’ai pitié de toi.
Elle retire son masque.
Madame d’Ourcy. — Blanche Yerdet 1 Toi, chérie ! Oh !
Madame Verdet. — Oui, Jeanneton!
Elles s’embrassent.
Madame d’Ourcy. — Je crois bien que c’est la première fois que nous nous revoyons depuis notre sortie du couvent, hein ?
Madame Verdet. — Oui. Ça fait... ça fait?... Compte sur tes petits doigts?
Madame d’Ourcy. — Neuf ans!
Madame Verdet. — Nom d’une cornette!
Déjà!
Madame d’Ourcy — Nous nous étions promis de nous voir souvent... La vie nous a séparées... Nous nous sommes écrit six mois cependant?...
Madame Verdet. — Puis, plouf!
Madame d’Ourcy. — Tu t’es mariée, en province.
Madame Yerdet. — Toi, à Paris.
Madame d’Ourgy. — Au moment de ton mariage, j’étais en voyage au Caire.
Madame Yerdet. — Au moment du tien, j’étais au lit, très malade. Ça va mieux. Et puis, voilà comme on se quitte! Heureusement qu’on se retrouve ! Tu sais que nous habitons le Midi, aux environs de Toulouse? Nous en sommes partis, hier soir, Paul et moi, — Paul, c’est mon époux — histoire de nous offrir une jolie promenade, la nuit, au clair de lune... Et puis, il avait des achats à faire à Orléans. En arrivant ce matin dans la ville de Jeanne d’Arc, j’entends prononcer ton nom chez le pâtissier... je m’informe, on me dit que tu es châtelaine de la Frézolle, à une heure de voiture, que je t’y trouverai sûrement, qu’on t’a envoyé, pas plus tard qu’hier, un pâté d’alouettes de P’thiviers et deux boîtes de cotignac! Alors, j’ai laissé Paul à ses courses et je me suis jetée ici en deux tours de roue, avec la Brute.
Madame d’Ourcy. — Avec qui ?
Madame Yerdet. — C’est notre machine, mon Léviathan rose, mon phoque en or, ma petite fille, mon grognon sauvage !...
Madame d’Ourcy. — C’est vrai... j’ou:
bliais. Toi aussi, tu fais de ça!
Madame Yerdet. — Pas mal. Et toi!
Madame d’Ourcy. — Jamais!
Madame Verdet. — Tu es malade? C’est le médecin qui t’a...
Madame d’Ourcy. — Pas du tout.
Madame Verdet. — Tu as peur ?
Madame d’Ourcy. — Non plus.
Madame Verdet. — Alors ? x4h ! j’y suis ! Pauvre totote ! M. d’Ourcy est un réac, un type de vieille et haute école, un fossile du Concours hippique, « le dernier chevalier du cheval » qui se cramponne aux rênes et qui nous abomine en regrettant de ne pouvoir nous crever la tôle à coups de revolver ? Estce ça?
Madame d’Ourcy. — Au contraire ! il est comme vous tous... il raffole de ce sport!
Madame Verdet. — En ce cas, pourquoi ne le pratiques-tu pas aussi ?
Madame d’Ourcy. — Parce que je-le-hais !
Madame Verdet. — L’auto, ou ton mari ?
Madame d’Ourcy. — L’auto.
Madame Yerdet. — La raison?
Madame d’Ourcy. — Parce que c’est de lui que m'est venu tout mon malheur. C’est l’auto qui a brisé ma vie, qui a passé dessus en beuglant et qui continue à m’écraser le cœur tous les jours, tous les jours... sans parvenir, hélas ! à l’empêcher de battre !
Madame Yerdet. — Ça prouve que tu l’as solide! Qu’est-ce qu’il y a? Voyons? (Se rapprochant affectueusement.) Raconte, chérie, comme autrefois, quand nous nous disions tous nos petits secrets de fillettes, en nous tenant la taille, sous les charmilles ? Etionsnous assez chaise-de-poste et beau-jeunehomme-pâle, hein?
Madame d’Ourcy. — Àh ! oui! dans ce temps-là...
Madame Verdet. — T’amollis pas... Et dis tout ce qu’il y a de cassé... que je voie si on peut raccommoder. Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette sale machine ?
Madame d’Ourcy. — J’étais très heureuse, quand, après deux ans de mariage...
Madame Yerdet. — ... Et pas d'enfant?
Madame d’Ourcy. — Non. Malheureusement... Un beau matin, mon mari s’est mis en tête d’avoir une automobile... Une passion spontanée... le coup de foudre! Je m’y suis opposée d’abord de toutes mes forces...
Madame Yerdet. — Première faute.
Madame d’Ourcy. — Attends. Et puis, j’ai cédé.
Madame Yerdet. — Deuxième faute.
Madame d’Ourcy. — De ce jour-là, ç’a été fini. Plus de foyer, ma chère, plus de vie à deux, plus de bonnes soirées...
Madame Verdet. — Plus de causeries au coin du feu, parbleu! Va ton train.
Madame d’Ourcy. — Gustave est devenu un autre homme, un homme-pétrole. Il a perdu le goût de tout ce qu’il aimait auparavant, les bibelots, l’art, la lecture, la rêverie...
Madame Verdet. — Bigrette! je l’espère bien! Faut pas chercher une rime quand on a la main sur le volant!
Madame d’Ourcy. — Et il s’est mis à courir les grandes routes.
Madame Yerdet. — Qu’as-tu fait pour le retenir ?
Madame d’Ourcy. — Rien. Gomment veuxtu ramener quelqu'un qui se sauve si vite et si loin? Je pensais d'abord que cette furie lui passerait...
Madame Yerdet. — Ah! ouatte !
Madame d’Ourcy. — ... qu'au bout de deux ou trois cents lieues, il s'ennuierait de moi, qu'il me reviendrait. Allons donc ! non seulement il ne m'est pas revenu mais...
Madame Verdet. — Quoi?
Madame d’Ourcy. — Ils’enest allé ailleurs.
Madame Verdet. — Il t’a trompée?
Madame d’Ourcy. — Mais oui. Timidement d'abord, en prenant des précautions. Et puis maintenant, il ne se gêne plus. Il a des maîtresses échelonnées à trois, quatre, cinq cents kilomètres l’une de l'autre.
Madame Verdet. — Gomme des relais.
Madame d’Ourcy. — C’est si commode, l'adultère, à présent, grâce à l'auto! On file où on veut, on emmène sa bonne amie, on est masqué, on loge à la nuit, dans les au-
berges... Impossible d’être pincés... Pendant ce temps-là, la pauvre imbécile de légitime reste seule dans sa chambre à attendre le retour de son seigneur qui lui expédie, par-ci par-là, une petite postale sur laquelle il a gribouillé, pendant que la maîtresse lit en souriant par-dessus son épaule : « Route comme un parquet, pneus épatants. Tout à toi. »
Madame Verdet. — Mais il finit bien par revenir ?
Madame d’Ouruy. — Naturellement !
Quand il est fatigué... que la machine, ou lui, a besoin de réparations. Sais-tu comment il appelle la maison? Le garage. Alors, il me raconte ses trajets en mentant, avec trop de détails. Quand on brosse ses pelisses, on ramène des cheveux de femme qui ne sont pas tombés de ma tête.
Madame Verdet. — Que lui dis-tu ?
Madame d’Ourcy. — Rien. Je fais semblant de le croire, mais il n’est pas dupe. Si je me risque à lui avouer que je trouve le temps long, il me réplique : « Fais de la toilette, ça te distraira. Je paierai. »
Madame Verdet. — C’est lui qui a la fortune ?
Madame d’Ourcy. — Non, c’est moi.
Madame Yerdet. — Et... l'amour? Où ça en est-il ?
Madame d’Ourgy. — A ses apparitions, il me fait l’aumône.
Madame Verdet. — Sans que tu mendies?
Madame d’Ourgy. — Sans. Je te prie de le croire. Au point où nous en sommes, je préférerais même qu’il s’abstînt de cette charité. Alors, au bout de quatre à cinq jours, il me dit le soir en me plantant un baiser sur le front : « Mon petit, je te fais mes adieux déchirants tout de suite, pour ne pas te réveiller à l’aube, parce que je déballe demain matin, à cinq heures. Ne sois pas inquiète. Je ne te demande pas de venir avec moi, je sais que ça t’embête. » Je lui réponds : « Non. Mais je te gênerais. » Et il refile. Ajoute qu’il a pour chauffeur un sacripant d’une adresse et d’un courage à toute épreuve qui lui est dévoué comme un dogue, qui l’assiste dans toutes ses escapades et qui me déteste. Mais Gustave l’adore, il a fait de cet homme
son compagnon de tous les virages, son camarade de route, et si je lui mettais le marché à la main à choisir entre Grüllmann — c’est le nom de l’acolyte — et moi, je crois qu’il n’hésiterait pas et qu’il choisirait Grüllmann !
Madame Yerdet. — Tu exagères !
Madame d’Oürcy. — En dehors de cela, je ne manque de rien à la Frézolle, aussi bien qu’à Paris où c’est la même chose. Tant que je ne me révolterai pas, ça marchera. Mal... mais ça marchera. Maintenant, réponds? Estce une vie? T’étonnes-tu si je hais l’auto?
Madame Yerdet. — Mon chéri, tout ce que tu viens de me raconter me fait beaucoup, beaucoup de peine. Mais c’est ta faute.
Madame d’Ourcy. — Oh! c’est trop f... !
Madame Verdet. — Ne m’interromps pas.
Tu vas savoir mon histoire. Elle est identique à la tienne, en lui étant diamétralement opposée. Je m’explique. Les premiers temps de mon mariage, je n’étais qu’à demi contente. J’avais tout de suite pressenti chez Paul un homme volage, capricieux, ami de la fête dans tous les mondes, impossible à fixer.
Je voyais à brève échéance mon bonheur perdu, ma vie gâchée. J'aimais mon mari, j’étais jalouse, je ne voulais lui montrer aucune de ces deux faiblesses. Comment faire pour le garder à moi? rien qu’à moi ? C’est alors qu’un certain soir, à ses propres côtés, sur l’oreiller, j’eus une idée géniale : l’auto ! * Ah! s’il pouvait se passionner pour l'auto, s’y livrer avec la fougue qu’il apportait à toutes choses, nous étions sauvés! En effet, je l'accompagnerais, je ne le quitterais plus, nous serions ensemble désormais jour et nuit. Adieu les tentations de boudoir et les aguichements des petits théâtres ! Je le tiendrais!... Note que je n’étais pas sans mérite, car j’avais de ce genre de grosse plaisanterie une effroyable peur et un profond dégoût. Mais, d'abord, que de difficultés ! Il fallait, en premier, bien inculquer à mon mari cette idée de l'auto, qu’elle vînt de lui seul, qu’il le crût, et c’était fort compliqué, car il n’aimait rien tant que Paris, et la nécessité de s’en éloigner parfois, ne fût-ce que quarantehuit heures, en dehors des mois d'été, lui était tout ce qu'il y a de plus désagréable. Je
rusai, je travaillai ; j’y mis près d’un an. Enfin, il acheta une machine — une petite, pour commencer. Je domptai ma terreur qu’il ne soupçonna jamais et qui, d’ailleurs, au bout de huit jours m’avait passé; je transformai complètement mon genre, ma nature, mes habitudes. Par amour, j’arrivai bientôt à aimer ce que je n’aimais pas. Je fus vraiment — je peux te le confesser à toi — une épouse vaillante et opiniâtre, oui.
Madame d’Ourcy. — Et lui?
Madame Yerdet. — Il mordait, le cher ami ! Il mordait chaque jour de plus en plus ! Je lui disais : « C’est trop ! Nous devenons des sauvages, nous avons rompu avec la moitié de nos relations mondaines. Enrayons! enrayons ! »
Madame d’Ourcy. — Qu’est-ce qu’il te répondait ?
Madame Verdet. — Zut! Et il augmentait la vitesse. Que te dirai-je ? Mon rêve délicieux et inespéré se réalisait. J’avais reconquis mon mari et nous filions — à d’incroyables allures — le parfait bonheur.
Madame d’Ourcy. — Et ça s'est maintenu ce beau fixe?
Madame Verdet. * — Voilà six ans qu’il dure. Aussi j’adore l’automobilisme, je le bénis, je le chante! Je lui dois tout. Sans compter que nous couvrons une existence — je m’en suis aperçue depuis — autrement intelligente, relevée et féconde en saines émotions que celle d’autrefois. Avant, je pensais vivre... je végétais, je pourrissais. Nous respirons à présent de l’air propre et pur, nos yeux extasiés s’emplissent de spectacles et de beautés qui passent les attraits de tous les bouis-bouis. Je ne change pas de toilette cinq fois par jour. Gustave ne va pas au cercle taquiner le carton, il ne perd plus et j’y gagne. Et puis nous voyageons, nous apprenons, nous connaissons notre pays, cette France provinciale admirable que l’on ignore et méprise un peu à Paris, et surtout nous nous connaissons enfin nous-mêmes, mon mari et moi. Jusque-là, nous cohabitions, mais nous n’avions qu’une intimité d’étrangers, presque d’ennemis. Maintenant nous nous estimons, nous nous aimons.
Madame d’Ourcy. — C’est bon. Assez.
N’étale pas.
Madame Yerdet. — Es-tu jalouse de ma joie?
Madame d’Ourcy. — Non. Pardonne-moi.
Je suis aigrie.
Madame Yerdet. — Ecoute. Tiens-tu à ce que ta situation change? Tu prétends que l’auto est le mal? Moi, je soutiens que c’est le remède. Accompagne ton mari. La femme doit le suivre, d’ailleurs.
Madame d’Ourcy. — Il ne voudra pas de moi.
Madame Verdet. — Allons donc! Monte carrément sur la machine un matin, à côté de lui. Installe-toi dans le baquet, et tu verras bien? De deux choses l’une : ou il t’acceptera, et alors c’est fini, tu l’auras perpétuellement à toi, en ta puissance, ou il renoncera à l’auto, ne pouvant plus en faire seul, et ça sera encore, dans ta détresse, un demi-succès? Mais non, cela n’arrivera pas, car, une fois qu’on s’est donné à cette exaltante et noble passion, c’est pour la vie. Tu hésites ? Tu ne dis pas non ? Bravo !
Madame d’Ourcy. — Mais y songes-tu?
Tout couper derrière soi... relations, amitiés...
Madame Verdet. — Il faut choisir. Et puis, tu constateras comme c’est une privation salutaire et hygiénique pour le moral. On a toujours trop d’amis. Nous mourons de la crampe des poignées de main.
Madame d’Ourcy. — Mais...
Madame Verdet. — Quoi encore?
Madame d’Ourcy. — Si... l’enfant vient?
Madame Verdet. — Le bébé ?
Madame d’Ourcy. — Oui, comment faire?
Madame Verdet. — Comme nous. Nous en avons un.
Madame d’Ourcy. — Toi?
Madame Verdet. — Oui. (Riant.) Je te raconterai plus tard. Un accident de cylindre nous a immobilisés toute une nuit, il y a quatre ans, dans une auberge, en pleine Forêt-Noire. J’avais peur... Paul m’a rassurée tellement que... oui, de là Raymonde ou : l’enfant de la panne.
Madame d’Ourcy. — Où est-il ?
Madame Verdet. — Pour l’instant, chez mes parents. Mais, quand nous ne faisons
pas de grands parcours, nous l’emmenons. Tout le temps que je l’ai nourri, il l’a passé avec nous sur Cocotte, celle que nous avions avant la Brute, et je t’assure que ça ne l’empêchait pas de téter et qu’une fois le bidon d’essence entre ses menottes, il pompait ferme !
Madame d’Ourcy. — ■ Comme tout ça est drôle !
Madame Yerdet. — Oui, la vie n’est plus ce qu’elle était sous le bouillant Louis-Philippe, c’est certain. Alors, tu acceptes?
Madame d’Ourcy. — Encore faut-il que mon mari soit revenu ?
Madame Yerdet. — Quand l’attends-tu?
Madame d’Ourcy. — Demain.
Madame Verdet. — Parfait. Je t’enlève aujourd’hui. Merveilleux début. Quand ton loyal surgira demain en demandant : « Où donc est madame? » tes gens lui répondront, comme si tu étais au potager : « Madame est à Toulouse, monsieur, où elle est allée goûter avec des amis, en auto. » Tête du dit.
Madame d’Ourcy. — Mais, ma chérie...
Madame Verdet. — Tu as dix minutes pour faire ton sac.
Madame d’Ourcy, éclatant de rire. — Je t’obéis. .. C’est fou !
Madame Verdet. — La sagesse. Hop !
Elle allume une cigarette. Mme d’Ourcy sort subjuguée.
LA CRAMPE
LA CRAMPE
MADEMOISELLE LÉ A DE TOUCY, dix-huit ans, belle, jolie, des yeux ! Un corps ! Tout. A mourir pour elle.,
MADAME DE TOUCY, sa mère. Des restes très honorables et qu’on dit encore honorés.
ROSE, la femme de chambre. Très gentille. Plus d’un s’en contenterait.
RAOUL GÉSIER, trente-deux ans, un brun, pas vilain. Le Gésier, millionnaire? Des pâtes et tapiocas? — Oui.
A Dieppe, sur la plage, à l’heure du bain. Mademoiselle de Toucy sort de sa cabine, enveloppée, drapée de peignoirs en laine d’une blancheur immaculée qu’elle porte avec une grâce et une noblesse arabes. Un turban de soie noire qui s’enroule autour de sa tête laisse folâtrer, à la nuque et près, du coquillage de l’oreille, quelques mèches de cheveux pareilles à des algues blondes. Sa mère et sa femme de chambre l’accompagnent. Mouvement
sensationnel. La voici au bord de l’eau qui, ce matin-là, est calme comme celle d’un lac.
Elle rejette son peignoir, bondit, légère. Quinze appareils la mitraillent. Les déclics crépitent. L’éclair de chair d’une jambe jaillit dans l’écume. Le torse moulé... la ceinture de cuir... C’est fini de voir. Léa nage. Elle fend avec adresse la cohue crampottante des baigneurs de premier plan. Elle dépasse le radeau poilu de vert où des Anglais à longues cuisses groseille perdent leur équilibre. Elle gagne vivement le large... Et voici qu’à trente mètres elle aperçoit, la suivant et venant dans sa direction avec une aisance tranquille, Raoul Gésier. Elle continue sans s’émouvoir, mais elle sent que le jeune homme se rapproche. Il est presque à sa hauteur. Elle se retourne. Leurs yeux se rencontrent.
Gésier. — Voulez-vous me permettre de faire quelques brassées avec vous, mademoiselle ?
Léa. — Si vous voulez, monsieur. La mer est à tout le monde.
Gésier. — Est-ce que cela vous fatiguerait de causer ?
Léa. — Ça dépend de quoi !
Gésier. — D’abord, laissez-moi vous dire que vous nagez... oh !
LA CRAMPE
Léa. — Je vais sur l’eau, oui.
Gésier. — Comme un petit bateau!... et qui a des jambes ! Et puis, vous avez la tête, le cou et les épaules complètement sortis...
Léa. — En sirène.
Gésier. — C’est ravissant.
Léa. — Vous aussi, vous nagez bien.
Gésier, flatté. — Oh !
Léa. — Et vous n’êtes même pas dépeigné, vous ne soufflez pas comme un phoque. Il y a si peu d’hommes qui soient présentables au bain.
Gésier. — Et de femmes donc ! Vous n’avez pas une éclaboussure. Ah! si, une petite goutte, près de la bouche. Mais elle fait si bien ! C’est vous qui l’avez mise, exprès ?
Léa. — Non. Elle me gêne.
Gésier. — Voulez-vous que je vous l’enlève ? J’aimerais la boire.
Léa. — Je ne trinque pas. C’est tout ce que vous aviez à me dire ?
Gésier. — Non. Savez-vous pourquoi je vous ai suivie et abordée, ici, avec tant de hardiesse ?
Léa. — Parce que vous êtes mal élevé.
Gésier. — Il y a de ça. Mais la vraie raison, c’est que je suis très timide.
Léa. — Je ne m’en serais pas doutée.
Gésier. — Me connaissez-vous ?
Léa. — Je sais qui vous êtes.
Gésier. — Vous avez sûrement remarqué, tous ces temps derniers, que je vous regardais beaucoup ?
Léa. — Oui. Tout le monde me regarde, et je n’y fais même plus attention. Mais vous, je m’en suis aperçue.
Gésier. — Pourquoi moi ?
Léa. — Parce que vous ne me regardiez pas comme tout le monde.
Gésier. — C’est vrai. Vingt fois par jour je m’arrangeais pour vous rencontrer partout, adroitement...
Léa, riant. — Adroitement ! Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait présenter à ma mère ?
Gésier. — Je n’ai pas osé. Elle m’impressionne. Et puis, j’ai eu peur de mes amis, des potins... Et j’ai combiné ça de me présenter moi-même, au large.
Léa. — Pour un timide !
LA CRAMPE
Gésier. — Oh ! L'eau m’allume, moi !
Est-ce que je n’ai pas eu raison ? Voyez comme on est tranquille ! Personne pour nous retirer nos chaises !
Léa. — Mais, où allons-nous ?
Gésier. — Tout droit.
Léa. — Non. Si je comprends ce que nager veut dire, vous m’aimez?
Gésier. — Oui! Juste! Je... J’ai chaud.
Arrêtons-nous un peu, s’il vous plaît ?
Léa. — Si vous voulez.
Gésier, se renversant en arrière. — Et asseyons-nous. ( Donnant un coup de reins et changeant de place.) Pas là, c’est mouillé.
Léa. — Et pour quel motif m’aimez-vous ?
Gésier. — Le bon ! Le seul !
Léa. — Est-ce que vous tenez beaucoup aussi à ce que, moi, je vous aime ?
Gésier. — Je n’en fais pas une question de cabinet. Je ne suis pas très beau. Je m’appelle Gésier... Pas un nom de fleur. Mais enfin, si vous pouviez vous sentir un petit mouvement pour moi... j’en serais bien content, oui !
Léa. — C’est impossible. ( Repartant .) Je me refroidis.
Gésier. — Pas moi !
Léa. — Taillons une coupe.
Gésier. — Taillons ! Pourquoi est-ce impossible ?
Léa. — Vous êtes trop riche.
Gésier. — Ça y est! Là! Je l'attendais.
Léa. — Cinquante millions !
Gésier. — Soixante. Et puis après ? Ce n’est pas de ma faute.
Léa. — On aura toujours l’air de ne vous aimer que pour votre argent ?
Gésier. — Mais non.
Léa. — Quand on vous embrassera, vous ne croirez jamais que c’est pour vous-même ?
Gésier. — Mais si! Essayez? Vous allez voir ? Enfin, vous ne m’avez pas répondu. M’aimez-vous, si peu que ce soit ?
Léa. — Non ! Et heureusement pour moi ! Parce que si je vous aimais, je préférerais me noyer...
Gésier. — Mademois...
Léa. — ...que de vous le dire! Soixante millions ! Passer pour une gredine...
LA CRAMPE 43
Gésier. — Pas vous î Pas avec ces yeux-là ! Pas avec la poitrine qui bat sur ce cœur !
Léa. — Vous n’en savez rien ?
Gésier. — Si, si. Oh! je n’ignore pas... allez ?... tous les pièges...
Léa. — Vous ne pouvez pas vous faire une idée...
Gésier. — Je sais, je sais... toutes les ruses infernales... Mais je ne suis pas un naïf.
Léa. — Pauvre cher monsieur !...
Gésier. — Ouoi ?
Léa. — Cher pauvre monsieur !...
Gésier. — Allez ! mais allez ! Que voulezvous dire ?
Léa. — Eh bien ! ma mère m’a amenée ici, exprès pour vous, pour vous jeter le grappin dessus.
Gésier. — Le grapp... ( Nageant sur place.) J’aurais besoin de souffler !
Léa. — Je suis honnête. Mais nous sommes ruinés. Je ne suis pas la fille du marquis de Toucy. C’est un faux papa que maman a épousé d’occasion et qui m’a reconnue. On lui sert une petite pension, en
Bretagne. On m’a ordonné d’être coquette avec vous. Le grand jeu ! Répondez ? Rendezmoi justice ? L’ai-je été, coquette ?
Gésier. — Ah ! non !
Léa. — Vous me faites de la peine et je ne veux pas vous tromper. Si vous m’avez rencontrée si souvent, c’est qu’on me mettait sans cesse sur votre chemin ! Mes toilettes, mes robes, mes chapeaux... Tout cela était pour vous... Mon costume de bain? Pour vous!... Cette déclaration d’aujourd’hui, en mer, si originale, si romanesque?...
Elle rit.
Gésier. — Eh bien ?
Léa. — Prévue. Pressentie Désirée...
Gésier. — Par qui?
Léa. — Oh ! pas par moi ! Et savez-vous enfin ce qu’on m’avait suggéré tout doucement, à mots couverts ?
Gésier. — Non.
Léa. — Le coup de la crampe ! Une fois au large avec vous... Prise d’une douleur... Monsieur ! Au secours ! Vous vous élanciez, vous me pressiez dans vos bras et je me lais-
LA CRAMPE
sais ramener, pâmée contre vous, comme un sac, devant toute la plage. Sans doute, après, vous n’étiez pas forcé d’épouser !... Mais c’est égal, j’étais compromise... Vous m’aimez... Qui sait jusqu’où l’aventure aurait pu vous conduire si j’avais été coquine? Allons! Ne me remerciez pas... Mais convenez que je suis bonne fille et gardez-moi le secret. Adieu !
Elle lui tourne le dos et s’éloigne.
Gésier, la rattrapant a grandes brassées. — Eh bien! non! mademoiselle! Non!
Pâtes et tapiocas ! Ça ne se passera pas comme ça ! Ah ! on voulait,, — pas vous, parbleu ! — mais, madame votre mère, votre famille! — vous! vous êtes divine et je vous adore ! — on voulait me rouler et on prenait Raoul Gésier pour un vermicelle ! Eh bien ! savez-vous ce qui serait aquatique et moderne ?...
Léa. — Ça serait de rentrer. Il y a du courant.
Gésier. — Je m’en moque. Ça serait, nous deux, de nous associer pour leur rendre la
pareille, à votre mère et à ceux du complot, Léa. — Comment cela?
Gésier, très exalté, brandissant ses bras hors de l'eau. — Il faut faire le coup de la crampe ! Je veux que vous le fassiez ! Si vous ne le faites pas, c’est moi qui le fais ! Hardi 1
Il s’élance vers elle et la prend par la taille.
Léa. — Voulez-vous bien?...
Gésier, qui ne la lâche pas. — Oui, je veux. Léa ! chère Léa ! Dites que vous m’aimerez ? que vous serez ma femme ? Barbottez ! Allons ! La crampe !
Avec ses jambes et sa main libre, il fait jaillir et bouillonner l’eau tout autour de lui.
Léa. — Cessez de faire l’hélice, d’abord! Gésier. — Il le faut. C’est pour la plage. Tout Dieppe nous voit !
Léa. — Lâchez-moi, ou je vous gifle !
Gésier. — Giflez-moi. (Elle tente en vain de s’échapper, de le frapper.) C’est ça ! Battez-moi. Débattez-vous ! C’est nature, Bravo !
LA CRAMPE
Léa. — Je vous en prie...
Gésier. — Non. Vous êtes compromise.
(Il la, serre à pleins bras.) Je vous tiens, Léa. C’est moi qui ai mis le grappin! Vous serez ma femme. ( L'embrassant au coin des lèvres , en aspirant.) Et j’ai bu la goutte !
Léa, vaincue. — ...Ah! mon Dieu! je n’ai plus de force... Maman! C’est sérieux, cette fois... Monsieur!... Raoul !
Gésier, transporté. — Raoul ! Appuyezvous. J’en ai de la force, moi. J’en ai.
Il nage, la tenant à demi hors de l’eau.
Léa. — Merci, merci.
Gésier. — Pas de quoi. Parlez pas.
Léa, se laissant recouler dans l'eau) alanguie. — Ça va mieux. Je peux nager.
Gésier. — Alors, les jambes seulement.
Vos bras à mon cou.
Léa. — Mais c’est que...
Gésier. — Obéissez ! Vos bras à mon...
(Elle se soumet et lui passe ses bras autour du cou , enfermant les yeux.) Je suis très bien. Avec un cache-nez comme ça, je traverserais la Manche.
Il lui embrasse le bras.
Léa. — Vous me perdez !
Gésier. — Moi aussi, je me perds! C’est égal ! Quand je pense qu’on s’imaginera que vous m’avez roulé !... je me tords comme le serpent de mer. Faut leur laisser croire. Nous approchons. Demain, après déjeuner, j’irai vous demander à madame de Toucy.
Léa. — Je vous refuserai. Ne me tentez pas.
Gésier. — A une heure et demie battant.
A présent ils ont pied. Gésier lui tient encore la main. Puis ils se quittent. Léa sort de l’eau la première, Gésier est derrière elle. Madame de Toucy, la femme de chambre et plusieurs personnes se précipitent.
La Mère. — Léa! mon enfant!... (A Gésier.) Oh ! monsieur !
Gésier. — Rien du tout, madame ! Une petite crampe.
Léa, le nommant à sa mère. — M. Gésier, ma mère. Sans lui!...
La Mère, à Gésier. — Comment vous dire?... vous exprimer...
LA CRAMPE 49
Gésier. — C’est moi, madame, qui suis trop heureux...
Il se sauve au pas de course. Il a des ailes. Il pense : « Enfin! J’ai trouvé un brave petit cœur. »
Léa est à présent dans sa grande cabine, seule avec sa mère qui la frictionne. Rose est partie devant préparer une boisson chaude à la maison.
La Mère, a nxieuse. — Eh bien? Ça s’est passé comme il fallait ?
Léa. — Non, maman. Je lui ai tout dit. La dèche, papa, le grappin,, le coup de la crampe, tout ! Et que ça me dégoûtait !
La Mère. — Tu as fait ça? Malheureuse ! Tu P aimes !
Léa. — Probable !
La Mère. — Tout est perdu! Mais alors, si tu n’as pas eu la crampe, qu’est-ce que vous pratiquiez si près l’un de l’autre ? Qu’est-ce que c’est que cette comédie ?
Léa. — Frotte et ne cherche pas à com-
prendre. Il doit venir, demain, à une heure. Il faut que demain matin nous ayons filé, tout à fait.
La Mère. — Où ?
Léa. — A Étretat. Sans donner notre adresse à personne.
La Mère. — Es-tu folle ? 11 est emballé à fond...
Léa. — Justement, il a son auto, il courra après nous.
La Mère. — Mais comment saura -t-il où nous sommes?
Léa. — Par son chauffeur qui chauffe Rose.
La Mère. — Oh ! ! Allons ! je commence à croire que tu es plus forte que moi !
Léa. — Mais oui, maman. Frotte. Tu n’en as plus pour longtemps à porter des gants nettoyés.
JEANNE et MADELEINE, deux jeunes filles, seules, au jardin.
Jeanne. — Sais-tu quel est le mot prononcé le plus souvent, au cours de la vie ?
Madeleine. — Cette question! C’est le mot argent.
Jeanne. — Non. Il ne vient qu’en second. Le mot le plus « répandu », c’est le mot bonheur.
Madeleine. — Il n’est pas long, mais c’est tout de même un grand mot. Le roi des mots. Est-ce que tu es heureuse, Jeannette?
Jeanne. — Oui.
Madeleine. — Complètement ?
Jeanne. — Presque. Et toi ?
Madeleine. — Moi aussi.
Jeanne. — Oh! alors, tu as le secret, comme moi ?
Madeleine. — C’est probable.
Jeanne. — Nous serions deux à le posséder? Ça me paraît bien fort. Qu’est-ce que c’est ton secret ?
Madeleine. — Et toi ? Quel est le tien ?
Jeanne. — Ce doit être le même.
Madeleine. — Eh bien ! commence parme le dire?
Jeanne. — Soit. Mais si, par hasard, le tien était différent, tu me le révéleras, une fois que j’aurai divulgué le mien ?
Madeleine. — Je te le promets.
Jeanne. — Mon secret... oh! il est bien simple... mon secret, pour être heureuse, c’est de ne fréquenter — autant que possible — que des gens heureux.
Madeleine. — Où demeurent-ils ?
Jeanne. — On sait l’adresse de quelquesuns. Ainsi, tu viens de m’apprendre, à la minute, que tu rentrais dans la bonne catégorie... eh bien! d’instinct, depuis longtemps,
je m’étais sentie attirée vers toi et mon amitié avait su apprivoiser la tienne. J’ai le flair, le besoin, le don du bonheur. Et c’est parce que j’ai toujours aidé le ciel, tant que j’ai pu, qu’il a bien été forcé de m’aider à son tour. Bannir de son champ visuel, de son rayon... tous les spectacles affligeants, et toutes les laideurs, monter la garde à la porte de son cœur et de son esprit, interdire dans ces deux départements la mendicité, ne jamais se tourmenter par des lectures aux philosophies décourageantes, craindre les heures grises et les crépuscules sans lampe, complices de la mélancolie, s’amputer une fois pour toutes de certaines affreuses idées qui s’appellent douleur, maladie, mort, séparation, au-delà ; se laisser balancer avec confiance et sérénité dans les souples hamacs du Destin — que nous supplions de nous demeurer favorable et berceur : aimer la beauté pour elle-même et pour soi, la vouloir, y songer sans cesse, lui donner la chasse, la solliciter, la créer, l’inventer quand elle n’existe pas ou qu’elle n’est qu’incomplète, en faire sa religion de grâce, de charme, de noblesse intellectuelle et artis-
tique ; voilà déjà un vaste et magnifique programme. Il est beaucoup plus facile à remplir qu’on ne pourrait le supposer, et la pratique en est moelleuse, à la portée de tous, j’entends de ceux que le Sort a poussés en tête de liste, au premier rang des êtres privilégiés, susceptibles de joie.
Madeleine. — Et les autres ?
Jeanne. — Ah ! les autres! Qu’est-ce que tu veux ?... Je regrette... En ce moment, je ne me soucie que de moi. Je ne peux pas m’occuper de faire mon bonheur en cherchant inutilement à faire celui des autres ?
Madeleine. — Eh ! qui sait? Il y a peutêtre là une mine...
Jeanne. — Ne dis pas de bêtises. Je poursuis. La vie est une médaille dont il convient de n’observer que l’endroit. Ne la soulevons pas et ignorons le revers. Quand on a l’adresse, le « tour de pensée », on peut, du matin au soir, se repaître d’agréments de toutes sortes. Il y a du beau partout, de beaux enfants, de beaux jeunes hommes, de belles jeunes filles comme nous, de belles jeunes femmes, et de beaux vieillards — chaque âge
a ses attraits — et aussi de beaux animaux. Voilà les seuls compagnons déroute. Et dans le théâtre que je me suis bâti, où je joue sans relâche tous les rôles de ma comédie humaine, je n’ai admis, en vertu du même principe, que les décors d’élégance ou de majesté, les frises bleues, les fonds d’opéra, les perspectives enchanteresses. Le Bois, les Champs- Elysées, la place de la Concorde, la vieille Seine historique, ses quais et ses ponts, les quartiers de luxe et les jardins à statues, les rues amusantes de la Tentation, de la Dépense et de l’Envie, les avenues du Chapeau, de la Toilette, du Linge et du Bijou, c’est le terrain exclusif de mes manœuvres. Je ne marche que quand le pavé est propre et ma voiture a ses roues caoutchoutées. J’ai mené très loin ma science, je suis doctoresse du Bonheur, et je pourrais, sans tarir, sur ce vital sujet, disserter largement. Dans la même rue, je suis capable de désigner les magasins heureux ; dans la même famille, les figures où se reflète l’aimable humeur de l’âme. Au cours de la même journée, je sais les heures de bon accueil, les minutes avenantes, les instants
rares. A force d'étudier, j’ai connu que le soleil, quand il descend se coucher sur son lit de drapeaux, éclaire l'Arc-de-Triomphe avec une certaine fureur pourpre qu’il ne faut pas laisser perdre... et une religieuse assiduité aux salles de Gluny m’a permis de découvrir par quels clairs matins d'avril miroite, avec la douceur la plus flamande, la patine couleur de châtaigne des vierges gothiques. Dans le domaine moral, je me suis astreinte à la même discipline. Le mal, la tristesse, les soucis peuvent exister, je ne les admets pas, je les nie.
Madeleine. — Et quand tu les rencontres ?
Jeanne. — Je traverse, je prends l’autre trottoir.
Madeleine. — Et quand tu ne peux les éviter ?
Jeanne. — Alors, je raisonne l’ennui ou le chagrin, je le retourne sous toutes ses faces et je finis par lui trouver, dans un coin, un petit avantage. Il en a toujours un. J’en extrais du profit, coûte que coûte. On me dit, je suppose : voilà un appartement glacial, en
plein Nord. Jamais le soleil n’y touche. Il faut demeurer là toute votre vie. « Je pense aussitôt : « Gomme j’aurai frais de juin à septembre, peïidant que les autres grilleront ! »
Telle est ma tournure d’esprit, et c’est pourquoi, par un perpétuel effort de volonté devenu la plus mécanique des habitudes, je suis sur terre cette exception : une femme heureuse.
Madeleine. — Tu as fini ?
Jeanne. — Oui, à toi? Est-ce là aussi ta recette ?
Madeleine. — La mienne est tout l’opposé. Je n’ai remporté le bonheur ou ce qui paraît lui ressembler que par la fréquentation recherchée et cultivée des gens malheureux.
Jeanne. — Je ne comprends pas.
Madeleine. — Je vais tâcher de t'éclairer. Tout ce que tu écartes en t’imaginant que tu le supprimes, je l’accepte et lui donne la première place. Je vais au-devant de ce qui te
fait fuir.
Jeanne. — Tu aimes la laideur, la misère ?
Madeleine. — Je les aime, puisqu’on les repousse.
Jeanne. — Tu peux les regarder?
Madeleine. — Je ne les vois pas comme toi.
Jeanne. — Tu es donc aveugle ?
Madeleine. — Je ferme les yeux et j’ouvre mon cœur. Il y a quelques années, je partageais tes idées, j’étais de ton école.
Jeanne. — Eh bien ! N’y trouvais-tu pas de la satisfaction ?
Madeleine. — Aucune. Je m’étourdissais, je me leurrais, c’était du faux bonheur, artificiel et clinquant. Au fond de mon bien-être et de mes aises morales, un sourd et perpétuel remords me harcelait.
Jeanne. — Remords de quoi ?
Madeleine. — De trop rire pendant que tant de gens pleuraient.
Jeanne. — Oh I que vas-tu chercher ? Quel mal faisais-tu, en t’efforçant d’être heureuse à ta manière. N’est-ce pas le but universel ?
Madeleine. — Je faisais le mal de ne pas faire de bien.
Jeanne. — Mais tu es une sainte, un petit jupon bleu !
Madeleine. — Ne te moque pas de moi !
Quand je songeais le soir, au lit, avant de m’endormir, dans cet état d’assoupissement facile où se trame de soi-même l'examen de conscience de l’irréparable journée... je me sentais fautive... j’avais la perception très nette, aiguë comme un reproche, que j’éludais de graves et doux devoirs, des obligations sacrées...
Jeanne. — Il faut te faire religieuse, ma chère.
Madeleine. — On le peut sans entrer au couvent, tout en restant dans le monde et en y tenant sa place. Alors, par la réflexion, par l’instinct de charité qui était en moi et dont je ne suis nullement responsable, j’ai compris peu à peu qu’il fallait regarder en face les tristesses de la vie au lieu d’en détourner la vue, et leur tendre les mains au lieu de les garder dans ses poches...
Jeanne. Tu es superbe ! Tu as l’air d’in-
sinuer que je suis un être inaccessible à la bonté, à la pitié... qui se refuse à compatir aux
souffrances d’autrui et à les soulager ? Mais je donne, je donne beaucoup.
Madeleine. — Trop, ce qui n’est pas assez. Tu te débarrasses, tu verses de l’argent., tu ne donnes pas. Tu amortis tes remords. Tu ne connais pas ceux à qui aboutit ton aumône, et eux non plus ne te connaissent pas. Il n’y a de profit pour personne. Aux deux extrémités de l’action, ce n’est qu'un sentiment ingrat, vide, maigre et anonyme,
Jeanne. — Tu donnes toi-même, toi? de la main à la main ?
Madeleine. — Autant que je le peux. Coupons les intermédiaires, en tout. Ils sont le fléau de l’humanité, les rupteurs du grand courant. Je n’en finirais pas, si j’essayais de t’énumérer tous les avantages que j’ai retirés de mon système. Avantages inespérés, surprenants, miraculeux. Déjà les riches m’avaient rendue fière d’être pauvre... Quand j'ai connu les pauvres, voilà qu’ils m’ont appris à me trouver riche ! Les souffrances et les maladies m’ont donné tout bas le secret de la santé. L'idée nécessaire et bien reçue de la mort m’a fourni l’explication de la vie, et la
beauté ne m’est jamais apparue plus transfigurée qu’en émergeant des laideurs dont elle est la revanche et la purification.
Jeanne. — Tra la la ! Prêche, ma fille, va ! Bien que tu ne me l’aies pas dit en propres termes, tu dois me taxer de sécheresse, d’indifférence et de cruauté ! Eh bien! que tu t’en doutes ou non, tu es deux fois plus égoïste que moi... tu réalises un monstre de sybaritisme ! Moi, pour goûter au bonheur — frivole et creux, peut-être — mais, qui du moins, ne fait de mal à personne, je me contente de fuir et d’ignorer les tristesses humaines... tandis que toi, tu ne les recherches, tu ne les adoptes et ne t’y complais que pour mieux savourer par opposition, et par la brusquerie saisissante du contraste, les chères petites félicités! tu raffines.
Madeleine. — Oh ! tu me fais injure !
Jeanne. — Je t’éclaire. Ta fréquentation du malheur n’est qu’un ingénieux et puissant tremplin de bonheur. Au sortir des mansardes et des galetas, tu t’avises que ta chambre est plus agréable et ton tapis plus profond! Tu t’administres chaque jour, à volonté, une es-
pèce de douche écossaise de sensations et de sentiments qui te fouette et t’anime, et tu . rêves le soir, toute rose, avec une fébrile et tendre gratitude : « J’ai coudoyé tantôt bien des infortunes, bien des misères d’âme et de chair... j’en suis indemne... je suis heureuse! Ah! c’est tout de même bon d’être heureux !» Et tu compares.
Madeleine. — Assez ! Assez !
Jeanne. — Eh bien ! franchement, d’un bonheur obtenu à ce prix, par cette virtuosité... non... moi qui ne suis pourtant qu’une poupée insensible... pourtant, je n’en voudrais pas !
Madeleine. — Tu es folle. Si je me suis mise à revendiquer ma part des douleurs d’autrui, c’est pour me faire pardonner mes joies. J’estime que les récompenses doivent se conquérir. Je me refuse à profiter, comme toi, d’un bonheur pris à l’étalage, sans que j’aie rien fait pour le justifier, l’expliquer, le mériter. Ma pitié, ma compassion, c'est l’impôt exigé. Il faut payer l’impôt. Il faut acquérir son bonheur. Moi, je l’achète, et toi...
Jeanne. — Je le vole?
Un long silence.
Madeleine. — Tu ne dis plus rien. Tu m’en veux ? A quoi penses-tu ?
Jeanne. — A tout ça.
LE RUBIS
LE RUBIS
PAUL FREYSIN, 32 ans.
CLAIRE FREYSIN, sa femme, 24 ans.
ANDRÉ BRIGNON, 38 ans.
Un cocher de la Compagnie.
Le valet de chambre.
Le soir, sept heures et demie, chez les Freysin. Jolie salle à manger, bourgeoise et riche. M. et Mme Freysin, seuls à table, Fun en face de Fautre, commencent seulement à dîner depuis un instant. Le valet de chambre entre et sort.
Claire. — On dirait que tu n’as pas faim ?
Paul. — J’ai pris deux fois de la sole. Claire. — Tu as l’air préoccupé. A quoi penses-tu?
Paul. — A toi. (Au domestique , qui vient d'apporter iinplat et qui écoute , narquois .) Laissez-nous.
Il sort.
Claire. — Qu’est-ce que tu as fait, tantôt?
Paul. — Tas de courses.
Claire. — Lesquelles?
Paul. — Sans intérêt.
Claire. — Je parie que tu as encore dépensé dix francs de voiture?
Paul. — Non. Je n’ai pas pris de voiture tantôt. Ah?
Claire. — Tuas marché? toi? le paresseux que tu es ?
Paul. — J’ai marché.
Claire. — Marché à pied ?
Paul. — Tout le temps. J’ai bien fait dix lieues ! Le soleil fonctionnait. J’avais la jambe élastique, le pied qui remue. C’était délicieux.
Claire. — Où as-tu été?
Paul — Devant moi. Alasalle des Ventes, au Cercle...
LE RUBIS
Claire. — Tu n’as pas été chez André?
Paul. — Chez Brignon? Non. Je garde ça pour quand il pleut.
Claire. — Je t’avais recommandé d’y aller, pour avoir des nouvelles de Jeanne, qui a été reprise de ses névralgies.
Paul. — Je n’ai pas que les Brignon à faire ! Ecoute donc !
Claire. — Ce sont d’excellents amis, des cœurs...
Paul. — D’or ! Convenu ! Il fallait y aller, toi ?
Claire. — Je ne suis sortie qu’un quart d’heure avant dîner. J’avais des rangements à faire, tout l’après-midi. Sans cela ! Et c’était sa fête, à Jeanne, avant-hier ! Nous avons oublié de la lui souhaitér ! C’est ta faute ! Tu aurais dû y penser ?
Paul. — Comment veux-tu que je pense à la fête de Mme Brignon, quand j’oublie parfois la tienne? Je n’ai pas la mémoire des saints.
Claire. — Ce n’est pas la même chose.
Moi, je suis ta femme. Tu peux n’avoir pas pour moi les attentions qu’on a pour des
étrangers... Tandis que pour des amis dévoués comme les Brignon...
Le domestique reparaît avec l’air de joie agressive qu’il prend pour présenter une note.
Le valet. — Monsieur...
Paul. — Quoi ?
Le valet. — C’est un cocher.
Paul, surpris. — Un cocher ?
Le valet. — Oui, monsieur. Un cocher de la Compagnie, qui est à la cuisine, qui dit comme ça qu’il veut fouetter un mot à monsieur, à la personne même de monsieur.
Claire, au valet. — A quel propos ?
Le valet. — Il ne veut le dire qu’à la personne de monsieur, madame.
Paul, agacé. — Comprends pas du tout.
J’y vais.
Claire. — Non. Ce n’est pas ta place à la cuisine. (Au valet.) Faites-le entrer ici. (Le valet sort. A son mari.) Tu es sûr ces joursci, de n’avoir rien perdu ?... oublié ?...
Paul. — Rien du tout. Enfin, nous allons bien voir. ( Avec gaieté a fond d’inquiétude.) Ça m’intrigue.
LE RUBIS
Claire. — Moi aussi. (Le valet n’a pas plutôt introduit le cocher, que Paul pâlit et devient légèrement hagard. Claire, qui l’observe, s’en aperçoit .) Es-tu malade, mon ami ?
Paul. — Mais non. (Au valet.) Allez.
Laissez-nous. (Le valet sort. Il écoutera. Au cocher.) Qu’est-ce que vous voulez?
Le cocher, un bon gros. — Monsieur me reconnaît bien?
Paul, avec assurance. — Pas du tout.
Le cocher. — Ça n’a rien d’étonnant.
Monsieur n’a pas fait attention. Le client ne nous regarde pas, mais nous, nous regardons le client. C’est moi que monsieur a pris tantôt.
Paul. — Vous?
Le cocher, montrant Claire. — Monsieur était avec madame.
Claire, souriante et traversée du plus affreux soupçon, à son mari. — Mais oui, rappelle-toi ! Où as-tu la tête ?
Le cocher. — Ah ! madame me reconnaît, elle ?
Claire. — Très bien.
Paul. — Mais, voyons ?...
Claire, avec autorité, Vœil dans Vœil de son mari . — Laisse-le parler.
Le cocher. — Madame m'avait paru un petit peu plus grande et conséquente, mais à présent, je la remets bien tout de même.
Claire, au cocher. — Alors ?
Paul. — Ah ça! m’expliqueras-tu?...
Claire. — Non. (Au cocher.) Finissez.
Le cocher, à Mme Freysin , sortant de sa poche quelque chose de tout petit enveloppé dans le numéro de sa voiture. — Alors... eh ben! voilà, je vous rapporte comme ça votre boucre d’oreille, que vous avez perdue, ce tantôt !
Paul. — Mais ce n’est pas à...
Claire, a son mari. — Tais-toi. (Au cocher.) Ainsi, c’est vous... c’est vous qui l’avez trouvée ?
Paul. — Mais...
Claire, à son mari. — Je te dis de te taire.
Le cocher. — Madame est contente ?
Claire, qui a pris le bijou , un rubis entouré de brillants. — Et mon mari aussi!
LE RUBIS
Pensez ? Un si beau rubis ! ( Elle le regarde .) C'est bien ça. Il se sera détaché dans le fiacre.
Paul. — C'est de la déveine ! Je...
Le cocher. — Oui... Je l’ai trouvé comme monsieur venait de me quitter.
Claire. — Mais comment avez-vous fait pour savoir?...
Paul , qui ne tient plus en place. — A quoi bon ? Tout ça nous retarde.
Claire. — Non, laisse. Je veux savoir. Ça m'amuse.
Paul, vaincu, s’asseoit, dans un grand effondrement.
Le cocher. — Madame se rappelle que vous m’aviez pris tous deux à trois heures, à la grille du Parc-Monceau, et puis que nous avons fait une jolie balade par le Bois, les lacs, Longchamps, Saint-James...
Paul. — Oui, oui... On ne vous demande pas tout ça... Nous le savons. Ça ne nous apprend rien.
Claire. — Sans doute. Mais je te répète que ça m’amuse tout de même.
Le cocher. — Alors madame s’a quittée de monsieur, vers les six heures, à la tombée de la nuit, s’ont embrassés en se faisant adieu.
Paul. — C’est intolérable !
Le cocher. — Y a pas de mal, quoi ! C’est vot’ droit.
Claire. — Tu vois comme on devrait s’observer ?
Le cocher. — Et madame a dit à monsieur — c’est comme ça que j’ai su que vous étiez mari-femme — « Rentre vite pour ne pas être en retard pour le dîner. » Monsieur s’est fait conduire ici, au 135 du boulevard Haussmann ; il m’a donné un riche pourboire : cent sous.
Claire. — Ca les valait !
Le cocher. — Monsieur rentre chez lui.
J’étais déjà bien disposé pour monsieur. Alors, je descends à terre pour allumer mes lanternes... Y avait de la brise qui soufflait de l’Etoile, j’ouvre la portière pour abriter mon allumette, et puis par terre, là, j’aperçois c’te boucre d’oreille qui brillait comme un cigare. Alors, comme ça ne pouvait être
LE RUBIS
qu’à Madame, puisque je venais de relayer quand je vous avais pris ce tantôt, et que je n’avais chargé que vous., j’ai dit : Mon vieux, t’as faim, dîne d’abord, et pis après, pour ton dessert, à l’avoine, tu leur-z-y reporteras ça, ce soir.
Paul. — Est-ce fini ?
Claire. — Vous êtes un honnête homme.
(. A son mari.) N’est-ce pas, Paul?
Paul. — Oui... oui.
Claire. — Ça mérite une bonne récompense.
Le cocher. — Oh ! Je ne l’ai point fait pour de l’argent !
Claire, à son mari. — Donne-lui deux cents francs.
Le cocher, abruti. — Deux cents francs !
Paul. — Ah ça? tu... Claire...
Claire. — Donne... lui... deux... cents... francs ! Quoi ? Tu trouves que ce n’est pas assez?
Paul. — Si ! Si ! Les voilà !
Il prend, dans son portefeuille, deux billets de banque qu’il tend au cocher. Sa main tremblote.
, Le cocher. — Oh! merci, monsieur ! merci, madame ! Deux cents francs ! Ah ! ben ! Je sais bien que c’est une belle boucre... mais c’est égal! Enfin, sans adieu ! Tâchez voir à me reprendre. Je suis souvent par là, à frôler dans le quartier... Le 6777, vous vous en rappellerez?
Paul. — Oui... Ah! oui. On s’en rapp...
Le cocher. — Et puis, les aut’ fois, si ça vous dit encore de semer du caillou chez moi... à vot’ service! Maintenant que j’sais le prix! Monsieur!... Madame!...
Il sort, reconnaissant et familier.
Claire, paisible et l'œil vert , à son mari , tout en tenant le rubis. — Eh bien ! Hé ? Qu’est-ce que tu dis de cette petite affaire-là ?
Paul. — Moi? Ce que je...
Claire. — Oui. Toi. Toi. Tu ne vas pas nier, j’imagine ? Es-tu pris? Es-tu assez bien pris ? Sur le fait? Est-ce un flagrant délit, oui ou non ?
Paul. — J’aime mieux ne pas te répondre, tiens! C’est plus digne. Pour ce soir, tu es
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montée. Laissons tout ça, veux-tu? C’est un mystère qui s’éclaircira, n’aie pas peur! et alors on verra! N’empêche que tu m’as fait beaucoup de peine, ah! oui. Sur rien, moins que rien, sur les bégaiements d’un homme ivre.
Claire. — Le cocher?
Paul. — Ivre-mort, il était ! Je sentais son vin de ma chaise. C’est pour ça que je n’ai rien dit, que j’ai eu l’air d’accepter tout que j’ai payé... J’ai eu une patience... d’ange! Ah! oui, il m’en a fallu ! Mais, dans l’état où était cette brute alcoolique, je sentais qu’un mot de contradiction de ma part, un geste imprudent, il voyait rouge, il était capable des pires violences... ,
Claire. — Tu n’as pas pris ce fiacre, tantôt ?
Paul. — Je... je n’ai pas souvenir.
Claire. — Oh !
Paul. — Et puis, après ? quand je l’aurais pris, là! Le beau mal! Est-ce que je ne peux pas l’avoir pris seul? Est-ce que cet homme ne peux pas faire confusion ? avoir une arrière-pensée de chantage ? (Se /rapparii la
poitrine.) Est- ce qu’à trente-cinq ans...
Claire. — Trente-deux!
Paul. — Je n’ai pas le droit de prendre un sapin, sans que ça fasse l’affaire Dreyfus ? Comment ! cet idiot a trouvé un rubis dans sa voiture, où il passe par jour deux mille âmes, alors il faut que ça prouve que j’ai des tas de maîtresses !
Claire. — Une seule me suffit. A quelle âme appartient ce rubis ?
Paul. — Tu es folle.
Claire. — Tu ne veux pas me le dire ?Par. fait. Je le saurai !
Paul. — Claire! (On sonne à la porte d'entrée.) Tu as entendu?
Claire. — Oui, on a sonné.
Paul. — Qu’est-ce qui peut venir à cette heure-ci? J’espère qu’on ne va pas recevoir ?
Le domestique, paraissant. — C’est M. Brignon.
Paul. — Oh ! l’animal !
Le domestique. — Comme on le reçoit toujours... j’ai pensé...
Paul. — Il est là?
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Le domestique. — Dans le vestibule...
Claire. — Faites-le entrer.
Le valet sort.
Paul, très vivement à Claire. — Rien de tout ça devant lui, je t’en prie, n’est-ce pas ? Qu’au moins le monde ne soupçonne rien des tristesses que tu me...
Claire. — Ne crains rien. Le pauvre ami! Il est inquiet de ne pas nous avoir vus depuis cinq jours. Nous n’avons pas souhaité la fête de Jeanne. Alors, il vient.
Le valet introduit Brignon.
Brignon, très essoufflé et excité. — Je vous dérange ?
Paul. — Au contraire, cher ami.
Claire. — Comment va Jeanne?
Brignon. — Tout à l’heure. D’abord, ditesmoi tout de suite ? Vous n’avez pas trouvé un rubis ?
Claire. — Un rubis ! Oh !
Paul. — Non.
Claire. — Si. ..je... En effet... nous...
Brignon. — Vous l'avez?...
Claire. — Le voilà !
Elle le montre.
Brignon. — C’est lui ! C’est le rubis de Jeanne! Oh! quel bonheur !
Claire, à son mari. — Qu’est-ce que je te disais ?
Brignon. — Vous l’avez trouvé dans votre escalier, n’est-ce pas ?
Claire. — Dans notre escalier... Je rentrais... j’ai vu briller...
Brignon. — C’est un miracle! C’est bien cela... Après avoir couru les grands magasins, elle m’a raconté qu’elle était venue pour vous voir... qu’elle avait sonné trois fois... que personne ne lui avait ouvert.
Claire. — Oui, nous étions sortis, tous deux... Parle donc, Paul ?
Brignon. — C’est en descendant qu’elle l’aura perdu.
Claire. — Ou en montant.
Paul, à Brignon. — Mais je ne lui connaissais pas ce bijou-là ?
Brignon. — Parbleu! Elle ne l’a que
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d’avant-hier. C'est moi, oui... pour sa fête.
Claire. — Vous faites bien les choses!
Brignon. — Elle est si gentille ! Elle m’aime tant ! Aussi jugez de son chagrin quand elle s’est aperçue tout à l’heure... Elle pleurait, elle voulait courir à la préfecture... des bêtises!... Je l’ai consolée, je l'ai couchée, parce qu’elle s’était éreintée encore tantôt dans ces sacrés magasins... et une fois qu’elle a été au lit, moi, sans la prévenir, j’ai pris mon chapeau et j’ai couru chez vous... J’avais une lueur d’espoir...
Claire. — Quelle idée vous avez eue !
Brignon. — Enfin, ça y est ! Vous m’excuserez, bons amis; mais je vous quitte, parce que j'ai hâte de lui reporter. Non! ce qu’elle va être joyeuse et surprise, quand elle saura que je suis venu et que c’est vous qui...
Claire. — Ça, je le crois, sincèrement.
Brignon, à Claire . — Je l’embrasserai pour vous... (Se reprenant en regardant Paul.) Pour vous deux.
Paul, étranglé de malaise. — Ça va de soi.
Brignon, à Claire . — Vous n’avez rien de spécial à lui faire dire?
Claire. — Si. Vous lui direz qu’elle est une bonne amie, que je ne manquerai pas dès demain d’aller bavarder de tout ça avec elle, mais qu’une autre fois, elle fasse attention, parce que si ça lui arrivait en voiture...
Brignon. — Adieu, bons amis. A bientôt.
Il sort.
Claire, regardant la porte par laquelle il vient de sortir . — Pauvre ! pauvre homme !
Elle va, sans même regarder Paul, à la porte de sa chambre, qu’elle ouvre et referme à clef. Double tour.
Paul, seul. Une loque . — Eh bien ! ...
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MONSIEUR, conseiller municipal, communiste, librepenseur. — MADAME. — LOUISON, seize ans.
Le dimanche de Pâques.
Dix heures moins dix du matin.
Madame, ouvrant la porte du cabinet de monsieur qui est assis à sa table . — Eh bien ? Nous sommes prêtes, Louison et moi. Nous avons nos chapeaux. A quoi penses-tu? Nous allons arriver en retard.
Monsieur, mollement. — Allez devant.
Madame. — Tu vas nous rejoindre? Nous te gardons une chaise ?
Monsieur. — Non. Je n’y vais pas.
Madame. — Tu es malade? Ta crampe d’estomac?
Monsieur. — Non. Je ne veux pas... je ne peux pas y aller...
Madame. — Tu veux manquer ta messe de Pâques !...
Monsieur. — Je t’en prie, ma bonne.
Madame. — Et cette année!... justement l’année où tu te présentes...
Monsieur. — C’est précisément à cause de cela... Tu as mis le doigt dessus.
Madame. — Mais raison de plus !
Monsieur. — N’insiste pas.
Madame. — J’insiste... Oh ! oh! Tu entends ton père, Louison?
Louison, qui se tenait immobile derrière sa mère, dans le corridor. — Mais oui, maman.
Madame. — Ton père qui n’a jamais manqué depuis notre mariage de venir tous les ans avec moi à la grand’messe, le dimanche de Pâques...
Monsieur. — J’ai eu tort... Je le regrette.
Madame. — Ne dis pas ça, Edmond.
Monsieur. — Tu sais bien mes idées...
Madame. — Et toi les miennes. Ça n’empêche pas. Tu me faisais là, une fois par an, une concession à laquelle j’étais très sensible. Et puis pour ta fille... Tu as voulu toi-même qu’elle fût élevée chrétiennement.
Monsieur. — Sans doute. Une femme! Ça n’a pas d’importance ?
Madame. — Tu aurais eu un fils que ça aurait été la même chose. Tu l’as dit.
Monsieur. — J’en conviens. J’ai mes théories que je crois bonnes, publiquement; mais je ne suis pas assez bête pour vouloir les imposer chez moi, dans mon intérieur.
Madame. — Pourtant, c’est ce que tu fais aujourd’hui.
Monsieur. — Mais non. Pour t’être agréable... j’ai consenti à ce que Louison reçût une éducation religieuse... Elle a fait sa première communion et j’y ai assisté... carrément... Je ne suis pas un lâche. Ni lâche ni lâcheur, c’est ma devise.
Madame. — Tu étais même très ému, de voir la petite en blanc !
Monsieur. — Rien du tout, Les mains dans mes poches.
Louison. — Si, papa. A la sortie tu m’as embrassée, tu pleurais... J'ai senti une larme sur ma joue*
Monsieur. — C'était de la sueur, mon pauvre petit chat. On mourait de chaleur dans cette réunion publique.
Louison. — Je ne te crois pas.
Monsieur. — Enfin il ne s’agit pas de ça... Comprenez-moi bien, mes bons enfants?... Je suis conseiller municipal et je me présente aux élections, aux grandes, ici, à Paris... Voulez-vous que je sois député ? Le voulezvous, oui ou non ?
Madame. — Oh! Seigneur! Je le demande au bon Dieu tous les matins dans mes prières.
Louison. — Et moi à la sainte Vierge tous les soirs...
Monsieur. — Moi je le demande à mes électeurs. Nous le demandons tous... à des personnes différentes. .. Mais nous le deman" dons.
LiOUIson. — Tu le seras, papa ! J’ai promis, si tu l’étais... de ne jamais me marier et de me faire Carmélite...
Monsieur. — C’est trop, ça, mon gros.
C’est trop...
Madame, à Louison. — Oui. Dieu ne demande pas ça! Si toutes les filles de candidats à la députation...
Monsieur. — Je continue... Pour que je sois élu... il ne faut pas que je commette de fautes... L’heure est solennelle. La situation est épineuse... Le Capital nous guette...
Madame. — Je croyais que c’était vous qui le guettiez !
Monsieur. — Les rivalités... les factions...
Madame. — Voilà que tu pars pour une conférence ! Veux-tu me dire en quoi le fait de venir à l’église... avec ta femme et ta fille...
Monsieur. — Ça peut me faire rater mon siège I
Madame. — Allons donc! S’il s’agissait d’un petit dimanche de tous les jours... d’un dimanche ordinaire... et encore... mais aujourd’hui : le dimanche de Pâques ! de Pâques!... Mais tout le monde... tes amis... les gens du gouvernement... et les autres... tout le monde sait bien que le dimanche de Pâques on va à la grand’messe... C’est comme ça parce que
c’est comme ça... C’est comme le Grand Prix.
Monsieur. — Je t’assure que tu es dans l’erreur, ma bonne. On ne me le pardonnerait pas.
Madame. — Tu aimes mieux nous mécontenter, nous peiner...
Monsieur. — J’en suis désolé. Il le faut. Et puis je ne m’explique pas que tu tiennes tant que cela à ce que je vous accompagne... Si j’étais croyant... ou à demi, je comprendrais... Mais tu sais que non... que je suis un esprit libéré, affranchi... que seul le culte sacré de la Science et de la Raison, ces deux sœurs jumelles...
Madame. — Oh ! assez!...
Louison. — Si tu n'es pas croyant, moi, ce dont je suis sûre, papa, c’est qu’au fond tu n’es pas hostile.
Monsieur. — Je ne suis hostile à rien, mon enfant. Convaincu que la tolérance est le premier des devoirs de l’homme... je tolère tout d’avance... en principe.
Madame. — Et en pratique tu ne tolères plus.
Monsieur. — Si. Je tolère que vous alliez à l’église.
Madame. — Il ne manquerait plus que ça!
Monsieur. — Mais sans moi.
Madame. — D’abord, si tu venais, qui estce qui le saurait?
Monsieur. — Oh! en politique, il y a toujours quelqu’un pour savoir ce que nous ne voudrions pas qu’on sût. Je suis mouchardé, Je vis entouré de casseroles.
Madame. — Les casseroles ne vont pas à la grand’messe.
Louison. — Ni à la petite, papa.
Monsieur. — Non. Mais elles se tiennent aux alentours du bâtiment pour voir qui entre et qui sort.
Madame. — Préfères-tu y aller seul, de ton côté ?
Monsieur. — A quoi bon ? Du moment que nous ne serions pas ensemble, ça ne vous ferait plus plaisir.
Madame. — Moins. Mais ça vaudrait mieux que rien.
Monsieur. — Et puis ce serait beaucoup plus dangereux pour moi. Seul, j’aurais l’air
d’être à l’église bon jeu bon argent, pour mon propre compte, par goût, par distraction, tandis que quand j’y suis avec vous on peut toujours dire : « C’est un homme faible et bon; il a une femme dévote et insupportable qui le turlupine. »
Madame. — Eh bien! alors, viens donc, puisque tu m’accordes toi-même qu’on t’excusera. Sans compter que cela rentre absolument dans ta théorie favorite... rappelle-toi...
Monsieur. — Quelle théorie?
Madame. — L’homme double : l’homme public et l’homme privé, deux hommes en un, un en deux. L’homme public a le droit d’agir d’une façon diamétralement opposée à l’homme privé, et réciproquement. Ils se complètent en se contrariant, C’est l’image de l’équilibre européen, de la bascule nécessaire, et cætera.
Monsieur. — J’entends. Mais plus je réfléchis, tout de même... puis je persiste dans mon idée de vous laisser aller seules prier pour moi.
Madame. — Tu nous fais une de ces peines!!...
Louison, abattue. — Oh! papa! !
Madame. — Ta vois ! Louison est toute bouleversée. C’est la première année que tu nous refuses... Ah ! ta sale politique ! Elle ne te récompensera même pas des lâchetés qu’elle te fait commettre... Tu verras! tu verras !...
Monsieur, résolu. — Je verrai.
Madame. — ... tu verras, quand tu auras été bien blackboulé... car tu le seras...
Monsieur, haussant les épaules. — Allons donc!
Madame. — ... avec un nombre de-voix dérisoire... piteux...
Monsieur. — Je le serais si j’allais avec vous, oui!
Madame. — Au contraire. Tu serais élu si tu venais. Ma foi me le dit.
Monsieur. — Pas la mienne.
Madame. — Quand ce ne serait que par superstition... Je trouve ça, de ta part, imprudent... fou... ce que tu fais, c’est de la bravade.
Monsieur, troublé . — Comment ça?
Madame. — Oui... car tu es très superstitieux, toi... tu ne peux pas le nier?
Monsieur, oscillant. — Moi? Oh! '
Madame, qui sent qu’elle a trouvé le point faible. — Comme tous les gens qui ne croient ni à Dieu ni à diable.
Monsieur. — Naturellement... il faut bien alors se raccrocher à quelque chose... Mais c’est pour m’amuser... Je n’attache moi-même aucune importance à mes manies et à mes fétiches.
Madame. — Ta ta ta. Eh bien! regardemoi... Edmond, et souviens-toi ?... J’ai la conviction... que tu seras blackboulé si tu ne viens pas avec nous à la gfand’messe.
Monsieur, ennuyé et préoccupé. — Tues ridicule... Et tu crois que je serai élu... si j’y viens ?
Madame. — Oui, oui, oui !
Monsieur. — Mais enfin, c’est trop bête... Tu es là... tu me tourmentes...
Madame. — Je t’ai dit. Nous verrons. Maintenant, fais ce que tu veux.
Monsieur. — Fais ce que tu veux... Ça t’est bien facile à crier... à présent que tu m’as troublé, tarabusté.
Madame. — Sans compter que pour
quelques voix que ça te ferait perdre si on te voyait avec nous... ça t’en ferait gagner le double... au moins.
Monsieur. — Tu le penses? Pour de bon?
Madame. — Certainement! Mais je te répète... je ne te force pas. Adieu. Nous te laissons. ( Fausse sortie .)
Monsieur. — Attendez !
Madame. — Quoi?
Louison, à son père. — Tu viens?
Monsieur. — Oui... Là...
Louison. — Ah ! papa !
Monsieur, à sa fille. — Ce n’est pas que je croie à la prédiction de ta mère.
Madame. — Mais non, bien sûr!
Monsieur. — • Seulement, c’est pour n’avoir rien à me reprocher, par acquit de conscience, pour avoir le droit, si j’ai, après, des ennuis, de lui dire : « Ah! qui est-ce qui avait raison? » Je ne cède pas pour autre chose.
Madame. — C’est convenu. Mais dépêchetoi. Parce qu’avec tout ça nous arriverons sûrement après l’évangile.
Monsieur. — Oh ! il en restera tout de
même un bon morceau. Par exemple, dis donc, ma bonne...
Madame. ■ — Quoi?
Monsieur. — Pas dans la nef, hein? C’est trop en vue.
Madame. — Soit ! Nous irons dans le bascôté...
Monsieur. — C’est ça. Dans le flanc. Et puis, qu'est-ce que ça fait ? Là ou ailleurs, la messe estaussi bonne. Dieu est partout. J’ai mon chapeau, je suis prêt. J’espère que je suis gentil ?
Louison. — Très gentil.
Madame, à son mari. — As-tu des sous?
Monsieur. — Oui. Mais je te préviens que si on sert du pain bénit... dame... je ferai celui qui ne voit rien...
Madame. — Comme tu voudras ! Ça te regarde... Si tu ne juges pas que ça puisse te porter la déveine...
Monsieur, frappé. — C’est bon. J’en prendrai... là, j’en prendrai... je ferai le signe de la croix... je le mangerai... A présent que j'y suis!... Mais dame, si après tout ça... je n’ai pas une majorité écrasante!... alors pour le coup je ne crois plus à rien ! Ah ! non !
L’APARTE