L’APARTÉ
PAUL DARCHET, 30 ans, le jeune et déjà brillant auteur.
M. BULLMANN, 65 ans, demi-calvitie, barbe biblique, toute blanche.
Paul Darchet sort du Vaudeville, par la porte de l’administration. Six heures du soir, fin mars. Un temps charmant, en avance, et qui fait pour la première fois pressentir avril.
Darchet vient de faire répéter toute la journée Cascadeurs, qui passe dans huit jours. Ça a bien marché. Il est satisfait et un peu las. Genre d’agréable fatigue, assez pareille à une courbature amoureuse . Il traverse le boulevard et, devant le « Napolitain» où plusieurs consommateurs se disent des yeux son nom, il s’entend appeler à belle et haute voix
sonore. Il se retourne, flatté et gêné. C’est M. Bullmann, une figure parisienne, une célébrité, l’exprédicateur Bulimann, l’ex-évêque de Memphis, qui a confessé dix ans la reine de Bohêrpe au-
jourd’hui cavalier seul, le matin, au Bois, et pas seul, le soir, à l’Opéra, où il est abonné des trois jours. M. Bulimann s’exprime avec une aisance un peu emphatique. Et, même quand il commande : « Un bock! », il a l’air de dire : « Mes frères. »
M. Bullmann. — Pardon, mon cher maître. Un mot.
Darchet. — Ah ! bonjour, monsieur.
M. Bullmann. — D’abord, vous offriraije ?...
Il désigne du doigt la table d’où il s’est levé, sur laquelle, dans un coquetier de cristal, fond l’œuf rose et vert d’un sorbet.
Darchet. — Merci. Jamais rien.
M. Bullmann. — Pas de défauts?
Darchet. — Tant de vicçs !
M. Bullmann. — On peut avoir le tout.
Darchet. — Vous en êtes la preuve, riche nature !
M. Bullmann. — Charmant ! Voilàunmot précieux qu’il ne faut pas perdre !
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Darchet. — Je vous le donne. Vous aviez à me parler ?
M. Bullmann. — Oui. Voici. Vous faites répéter en face, en ce moment, Cascadeurs ?
Darchet. — Je fais.
M. Bullmann. — Joli titre !
Darchet. — Admirable. Après ?
M. Bullmann. — Je sais. ( Clignant de l’œil.) Oui, déjà... la rumeur... fama .;
Darchet. — Une femme !
M. Bullmann. — Je sais que vous allez avoir un grand succès !
Darchet. — Oh! C’est beaucoup s’aventurer. Mettons un triomphe et n’en parlons plus. Eh bien? de quoi s’agit-il? Dénouez.
M. Bullmann. — Je connais votre belle pièce.
Darchet. — Ah !
M. Bullmann. — D’un bout à l’autre.
Darchet. — Comment cela ?
M. Bullmann. — J’ai une intelligence dans la place.
Darchet. — Forte?
M. Bullmann. — Qui ça ! La place ou l’intelligence ?
Darchet. — L'intelligence !
M. Bullmann. — Oh! Toute petite et mignonne. Ça n’est encore qu'une intelligence d’enfant.
Darchet. — Je vous en félicite. Ça vous laisse le plaisir de la développer.
M. Bullmann. — Oui. C’est à son sujet précisément, que je voudrais vous entretenir.
Darchet. — Comment ? Moi aussi?
M. Bullmann. — Oh! Vous jouez sur les mots !
Darchet. — Prêchez.
M. Bullmann. — Pourvu que ça ne soit pas dans le désert !
Darchet. — Comment s’appelle-t-elle ?
M. Bullmann. — Blanche Muguet.
Darchet. — Très gentil... parfumé... un nom pour le mouchoir.
M. Bullmann. — Ça n’est pas son vrai nom. Comme elle est de très bonne famille !
Darchet. — Inutile de le dire !
M. Bullmann. — Elle a préféré prendre pour nom de guerre...
Darchet. — Un nom de fleur. Ce tact l’honore.
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M. Bullmann. — Elle joue chez vous.
Darchet. — Elle ?
M. Bullmann. — Comment ! Vous n'en savez rien? C’est vous-même qui lui avez distribué... qui l’avez désignée... exigée du directeur !
Darchet. — J’ai exigé Lise Bleuet? Moi ?
M. Bullmann. — Non. Blanche Muguet.
Darchet. — Oui. Pardon. Et pourquoi ? pour quel rôle ?
M. Bullmann. — Pour la petite femme de chambre du trois... Rosa!
Darchet, qui cherche. — Rosa?.,. Oui...
en effet... il y a une bonne...
M. Bullmann. — Et c’est vous qui avez voulu que Mlle Muguet... créât... ce type. Elle réalisait votre idéal.
Darchet. — Bah! L’ai-je voulu? Je ne sais plus... Il me semblait que c’était le directeur... que je ne m’en étais même pas occupé...
M. Bullmann. — Si, si. C’est vous... Elle me l’a dit, les larmes aux yeux.
Darchet. — Après tout, c’est possible...
Alors, c’est elle qui fait la bonne ? Bravo ! Qu’elle continue.
M. Bullmann. — Vous la voyez, maintenant ? Vous la remettez ?
Darchet. — Très bien. Une petite.
M. Bullmann. — Non. Grande.
Darchet. — Blondinette ?
M. Bullmann. — Bruninette.
Darchet. — Je la vois! Je la vois! Je la suivrais dans la rue.
M. Bullmann. — Ne faites pas ça. Eh bien! j’ai une prière, une requête...
Darchet, dont le front se rembrunit . — Qu’est-ce que c’est ?
M. Bullmann. — Avez-vous pensé à sa scène ?
Darchet. — Sa scène ? Rosa a une scène ? M. Bullmann. — Ne m’interrompez pas.
Maître et ami, soyez assez bon...
Darchet. — Mais non! Mais non ! Nous battonsTa breloque. Je veux'savoir. Elle n’a pas de scène. Qu’est-ce qu’elle dit ? Rien. Qu’est-ce qu’elle fait ? Rien. Réjane la sonne. Elle entre. Réjane lui dit : « Rosa, vous pou-
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vez aller vous coucher. » Et elle sort, sans piper. La voilà, sa scène.
M. Bullmann. — Justement ! C’est ce que je dis. Elle est d’une puissance capitale, d’une portée que vous n’avez pas l’air vous-même de soupçonner, maître ! C’est toute la pièce, cette scène de Réjane et de Muguet : ce Rosa, vous pouvez aller vous coucher. » Pan ! Y’ian! La situation est tendue à se rompre. La marquise de Serpenteuse (que joue Réjane) a trois amants de cœur... Et pourtant, c’est une honnête femme ! Elle va quitter son mari et ses deux enfants adorés, le soir même, pour partir avec Raoul de Carnac, celui de ses trois amants qu’elle choisit pour provisoire-défïnitif, parce que c’est le plus infâme et qu’il s’est déshonoré pour elle envolant à son club. Elle en est là, son parti est pris, irrévocable. Il n’y a pas de puissance humaine...
Darchet. — Ni divine.
M. Bullmann. — Aussi !... quçtnd elle sonne Rosa... La salle est haletante.
Darchet. — Pas plus que moi ! Alors ?
M. Bullmann. — Alors, elle dit : « Rosa, vous pouvez...
Darchet. — Aller vous coucher. »
M. Bullmann. — Oui. Et c’est là... c’est ici... que j’ose... que je me permets, cher maître, d’attirer toute votre attention... Que fait Rosa ? Que va-t-elle faire ? Tout Paris attend. Eh bien ! elle ne dit rien, ne répond rien... rien... rien...
Darchet, qui commence à s'amuser. — Sans doute...
M. Bullmann. — Il y a là... je vous en demande pardon... il y a là un trou... La salle est déçue... Rosa sort à froid. Nous étions montés, nous retombons... La grande scène de Réjane et de Muguet fiche le camp, et l’acte, qui était splendide, finit dans le malaise et la consternation !
Darchet, agacé. — Ah! ça?...
M. Bullmann. — Ne dites rien... Je sais que je suis un profane...
Darchet. — Odi yrofanum.
M. Bullmann. — Que c’est bien hardi, à moi, chétif ciron... Mais cependant...
Darchet. — Enfin, sapristi! qu’est-ce que vous voulez ? Une scène posée de Muguet
avec...
l’aparté
M. Bullmann. — Réjane ? Non ! Non ! Je ne suis pas déraisonnable à ce point... Pas encore. Muguet ne mérite pas... Plus tard! Beaucoup plus tard! L’année prochaine...
peut-être ! Et si elle travaille !
Darchet. — Alors?
M. Bullmann. — Non. Je me demandais si, à cette minute décisive, quelques réflexions humoristiques dans la bouche de cette servante dévouée...
Darchet. — C’est idiot, mon Père !
M. Bullmann. — Oui ? Peut-être. Vous savez mieux que moi. En ce cas, un mot, un seul mot, un de ces mots étincelants et pailletés, tels que vous les semez sans effort... (. Réfléchissant .) Quelque chose comme, par exemple...
Darchet. — Ne cherchezpas, vous le trouveriez.
M. Bullmann. — Moins qu’un mot, alors ? Un aparté ? Un tout petit aparté ?
Darchet. — Zut !
M. Bullmann. — C’est bien court... Mais enfin nous nous en contenterions.
Darchet. — Eh! non. C’était à vous.
M. Bullmann. — Oh ! j’avais eu une fausse joie. Zut ! Oui ! Il y a tant de façons de dire : zut !... Rien qu’avec zut ! — plus j’y réfléchis — on peut se tailler un succès et décrocher une presse admirable ! Il y a le zut naïf, le zut cynique, le zut colère, le zut de tête....
Darchet. — Le zut de poitrine... Assez zuté, cher monsieur. 11 faut que je vous quitte...
M. Bullmann. — Déjà? Où allez-vous?
Je vais de ce côté-là. Je vous poserai en voiture.
Darchet. — Merci. Je retourne au théâtre, en face.
M. Bullmann. — Elle y est ! Je l’attends. Voulez-vous la voir, pour parler de tout ça avec elle ?
Darchet. — Plus tard. J’ai besoin d’y penser la nuit.
M. Bullmann. — Puisse-t-elle vous porter conseil ?
Darchet. — Et à vous aussi.
M. Bullmann. — Elle est si intéressante! Un jour, si vous y consentiez, nous pourrions
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nous réunir... je vous raconterais... Sa vie est un roman.
Darchet. — Je vous crois sur parole. La suite au prochain numéro.
Il s’écarte.
M. Bullmann, le retendant. — Alors...
l’aparté ? Voyez ? Un tout petit?... Je ne sais pas, moi, dans le genre de... (Il cherche .) ou encore...
Darchet. — Adieu.
Il traverse le boulevard et entre au théâtre. Cinq minutes après, il est dans le cabinet du directeur, auquel il raconte la conversation qu’il vient d’avoir avec Bullmann, ausujet de la petite Muguet.
Darchet. — Hein? Comment la trouvezvous, celle-là ?
Le Directeur. — Très drôle !... L’aparté! Le petit aparté ! Ça a l’air d’une histoire d’Halévy. Aussi, ça serait dommage de ne pas leur donner satisfaction à tous deux, au père noble et à l’ingénue.
Darchet. — Comment ! vous êtes d’avis que . . .
Le Directeur. — Oui. Il faut accorder à la petite Muguet son aparté.
Darchet. — Mais quoi ?
Le Directeur. - — Quelque chose d’ecclésiastique. Ça lui fera plus de plaisir.
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Darchet. — Si je lui faisais dire : « Ainsi soit-il ! »
Le Directeur. — Ça va.
Darchet. — Non. Je pense que ça pourrait paraître irrévérencieux... pour les premières loges.
Le Directeur. — Ecoutez. Voilà le programme. On va lui ajouter : « Ainsi soit-il !» Elle va bûcher ça. Elle sera enchantée. Le vieux aussi. Et puis, le jour de la générale, une heure av^int, on lui coupera son aparté.
Darchet. — Oh ! ça, c’est cruel ! Quel prétexte prendra-t-on ?
Le Directeur. — La censure. Qu’elle a trouvé ça inconvenant.