MADAME
ADÈLE, la cuisinière.
Dans la chambre de madame, après le déjeuner.
Madame. — Alors, ton parti est bien pris ? Monsieur. — Mais oui, ma bonne. Et le tien aussi, je suppose ?
Madame. — Oh! énergiquement! C’est égal... je suis bien ennuyée !...
Monsieur. — C’est une autre question.
Mais il n’y a plus à hésiter.
Madame. — Je n’hésite pas.
Monsieur. — Mais tu flanches.
Madame. — Je ne flanche pas du tout.
Monsieur. — Si. Je te vois venir depuis ce matin... je te vois tourner...
Madame. — Mais non. Seulement...
Monsieur. — Seulement quoi?
Madame. — C’est comme un fait exprès.
Depuis hier on dirait qu’on nous l’a changée. Son dîner était très bon...
Monsieur. — Mangeable, à peine.
Madame. — Excellent ! Et ce matin ses petites caisses de ris de veau... délicieuses... Tu en as repris deux fois...
Monsieur. — Parce que je crevais de faim depuis huit jours qu’elle nous a servi des ratas de gargote...
Madame. — Elle était peut-être intimidée., souffrante... pas encore faite à ses casseroles.
Monsieur. — Non... non... ne commence pas âme raconter d’histoires. Nous avons décidé que nous la balancerions... balançons-
la.
Madame. — Comme tu voudras. Tu sais que je me suis aperçue qu’elle était honnête et très pieuse. Elle achète très bien.
Monsieur. — Entendu... et elle adore sa
LE CONGÉ
mère ! Mais balançons-la tout de même, ma petite amie... Rappelle-toi, je t’en conjure, ce qu’elle nous a fricoté, sous couleur d’anguille à la tartare... vendredi dernier... Et son poulet Marengo le soir où l’oncle Edouard a dîné et où il a trouvé dans la sauce un bouton de bottine... rappelle-toi!
Madame. — Je sais bien... Allons! puisqu’il le faut !
Monsieur. — Enfin ! Alors, moi, je me sauve.
Fausse sortie.
Madame. — Non. Reste.
Monsieur. — Aquoibon?
Madame. — Je t’en prie. Si tu me laisses seule, je n’aurai jamais le courage.
Monsieur. — Est-ce bizarre tout de même! Te voilà presque en pleurs à l’idée de donner congé à cette fille, et c’est toi qui jusqu’à hier t’es montrée la plus sévère pour elle, qui n’as pas cessé de la gronder et qui as voulu absolument la renvoyer ! Est-ce vrai?
Madame. — C’est vrai. Mais que veuxdu... je m’attache.
Monsieur. — Tu te détacheras! Là... (Il
fait un pas . D'une voix tremblante .) Estce queje la sonne ?Ou bien vais-je lui dire que tu as à lui parler ?
Madame, se précipitant. — Attends... Je ne sais pas... Décidément... non... je sens que... ( Avec vivacilé.) Parle-lui, toi, Albert.
Monsieur. — Moi.
Madame. — Oui, toi. Il vaut mieux que ce soit toi. Tu es le maître de la maison...
Monsieur. — Je ne veux pas. Ça m’assomme. Et puis ce n'est pas mon affaire. Qu'est-ce que tu veux que je lui dise ?
Madame. — Eh bien, ça, donc !
Monsieur. — Quoi, ça?
Madame. — Ça. Que nous ne pouvons pas... que... que nous allons prendre une Allemande... voyager... qu’elle est trop jeune...
Monsieur. — Elle a cinquante-neuf ans.
Madame. — Ou trop vieille... Enfin tu trouveras... Sois bon... Dis-lui tout ça doucement...
Monsieur. — Oh! n’y compte pas... Je suis très brutal... je n’irai pas par quatre chemins...
LE CONGÉ
Madame. — Si... si... tu seras bon... j’en suis sûre. ( Elle écoute.) Chut... justement la voilà...
Adèle, ouvre la porte ; elle aperçoit monsieur et madame. — Oh ! pardon.
Elle va se retirer.
Madame. — Il n’y a pas de mal, ma fille. Monsieur a à vous parler.
Adèle, grave. — Ah !
Madame. — Oui... oh ! presque rien.
Elle sort. Un silence.
Adèle. — Monsieur n’est pas content de moi ?
Monsieur, très troublé . — Oui... non...
c’est-à-dire... ce n’est pas ça... mais voilà!.. Madame...
Adèle. — Alors ça n’est pas pour me renvoyer ?
Monsieur. — Ecoutez donc au lieu de parler tout le temps.
Adèle. — C’est-il pour me renvoyer?
Monsieur, timide. — Peut-être...
Adèle, brusque . — A cause? Dites? A cause ?
Monsieur. — Ce n'est pas moi, Adèle ; c’est madame. .j
Adèle. — Ce n'est pas moi, c'est madame. C'est vous deux, quoi ? A cause ? Je veux savoir la cause.
Monsieur. — Vous pari...
Adèle. — A cause ? C’est-il que je ne sais pas faire la cuisine ? C’est-il ça la cause ?
Monsieur. — Non ! non... ce n’est pas ça la cause.
Adèle. — Pour sûr ! Parce qu’alors... Ah! ben ! bonnes gens ! J’en ai fait chez d’autres plus grand train qu’ici de la cuisine... Vrai ! oui. Et chez des nobles... Et chez un monsieur prêtre qu’avait une batterie comme j’en ai jamais vu... oui... et chez des Armoricains d’Armorique... des « miionnaires » riches comme des puits...
Monsieur. — Vous n’y êtes restée que quinze jours, Adèle... votre certificat l'établissait.
Adèle. — C'est moi qui ai parti de mon gré...
LE CONGÉ
Monsieur. — Pourquoi?
Adèle. — Parce que c’était du monde drôle... comme ça... qui faisait du spiritus...
Monsieur. — Eh ?
Adèle. « — Oui... qui faisait tourner la table... Mescasseroles tombaient du clou, toutes seules... Ça me causait des frayeurs... Mais tout ça ne me dit pas la cause de ce que vous voulez me donner mes huit jours ?
Monsieur. — Eh bien, voilà... voilà.,, je vais tout vous dire... toute la vérité... Madame et moi nous avons formé le projet de faire un voyage... un grand voyage... le tour du monde, comprenez-vous ?
Adèle. — Eh bien! emmenez-m’y... pour faire avec?
Monsieur. — Non... ce n’estpas possible... Un voyage à trois dans ces conditions... Et puis... madame vous trouve un peu âgée.
Adèle. — Agée! âgée! Eh bien! et elle donc ?
Monsieur. — Attendez donc... vous ne me laissez pas finir... Madame vous trouve un peu âgée, mais moi, moi, je vous trouve un peu jeune...
Adèle. — Ah ça ! comment qu’il vous les faut? Je suis propre... ça... pour la propreté...
Monsieur. — Oh ! oui... ça rien à dire.
Vf
Adèle. — On dînerait sur mon évier. Je suis honnête...
Monsieur. — Nous en convenons.
Adèle. — Pas coureuse, pas répondeuse...
Je ne bois pas. Je prends bien l’intérêt de la maison... Je goûte toujours avant et je fais de mon tant mieux... Y a des plats qu’on réussit plus que d’autres... C’est la main qui veut ça. On a le doigt lourd... Un jour c’est bon, un autre c’est moins... C’est, pas une raison pour me faire tort. Alors, comme ça, monsieur me garde ?
Monsieur. — Mon Dieu,., si j’étais seul... Adèle... Mais madame ..
Adèle. — Madame... madame... Quoi donc! .. . c’est madame... Elle est gentille, pour sûr... c’est quelqu'un. Mais ça n’est que madame... tandis que monsieur... c’est monsieur. C’est lui l’homme. Je ne connais que monsieur, moi, dans c’t'hypothèse. . . Et même, puisqu’on cause comme ça ensemble et que ça se
LE CONGE
trouve... y a une chose que je voulais dire à monsieur... Je n’ai que cinq francs de vin... Monsieur ne pense pas que c’est bien peu ?
Monsieur. — Ça n’est pas suffisant ?
Adèle. — Je voudrais v voir monsieur!
Monsieur siffle pour plus de cent sous de bou- lv teilles et il travaille moins. Chez le monsieur prêtre j’avais dix francs... chez les « spiritus * aussi.
Monsieur. — Mais...
Adèle. — Parce qu'il me faut du vin, moi, monsieur... Le docteur m’a écrit la recette sur un papier, par rapport au feu du fourneau... sans ça je m’allonge sur le carrelage... L’eau dans le ventre, ça me fait tort. Si monsieur voulait me donner les dix francs de vin j’y ferais de la bonne cuisine bien gaie et des plats d’évêque... et puis soigné... câliné... sans regarder au beurre.
Monsieur. — Mais puisque madame, malheureuse fille...
.Adèle. — Alors, c’est dit? Merci, monsieur. Ah ben! Dieu vous le rendra... Vous êtes un brave homme, tenez... et puis on voit que vous savez ce que c’est, que vous êtes au
courant... que vous ne sortez pas du seau à charbon... Aussi, dame, c’est pas pour dire, mais monsieur est bien prolongé., comme encore à trente ans... et la dent saine.
Monsieur, choqué et flatté. — Oh !
Adèle .. assez... voyons...
Adèle. — Si... si... Monsieur n’a pas bougé d’une syllabe.
Monsieur. — C’est bon... Ça suffît...
( Madame paraît et entr'ouvre la porte.) Vous pouvez voU^en^aller, partez...
Adèle, joyeuse. — Je m’en vais, monsieur... Merci, monsieur... merci, madame...
Madame. — Y a pas de quoi, ma fille.
(Adèle sort.) Allons ! je vois que ça s’est bien passé !
Monsieur, soucieux. — Très bien...
Madame. — Elle a été très polie? Elle n’a rien dit?
Monsieur. — Rien.
Madame. — Au fond, elle s’y attendait ? *
Monsieur. — Un peu.
Madame. — Il me paraît bien inutile de lui demander les clefs de sa malle ?
LE CONGÉ
Monsieur. — Oh oui !
Madame. — Nous la regretterons peutêtre ?
Monsieur. — -Qui sait?
Madame. — Car à présent il va falloir chercher...
Monsieur. — Et trouver!
Madame. — Enfin ! c’était nécessaire ! Et quand part-elle ?
Monsieur. — Je ne sais pas... un jour ou l’autre...
Madame, — Comment!
Monsieur. — Eh bien, oui... là... Elle ne part pas.
Madame. — Tu ne l’as pas renvoyée ?
Monsieur. — J’ai essayé... Elle n’a pas voulu...
Madame. — Alors elle reste?
Monsieur. — Oui... et je l’ai augmentée! .. Dix francs de vin au lieu de cinq !...
Madame. — Mais ! ah ça... tu... oh ! oh !...
Monsieur — C’est ta faute. Il fallait t’en charger.
Madame. — Lâche! Mais tu sais bien que
je ne peux jamais les renvoyer. Les arrêter... passe encore... mais les mettre à la porte.... non !
Monsieur. — Moi aussi. Ça me fait tort.
PIERRE BERTIER, sept ans.
MAR IUS DORADOU, huit ans.
LUCIEN DANBRUN, neuf ans.
LOUIS LAFORÊT, dix ans.
Au Lycée Etienne-Dolet, à la première récréation, à l’époque de la rentrée. Dans la cour de la petite division.
Les quatre bonshommes, tous « nouveaux », se sont observés d’abord à quelques pas, puis se sont insensiblement rapprochés. Et ils se décident à faire connaissance.
Pierre, à Marius. — Comment t’appelles-tu?
Marius. — Doradou.
Pierre. — Ton petit nom?
Marius. — Marius.
Pierre, riant. — Ah! ma nounou! Qui est-ce qui t’a choisi ça ?
Marius. — Papa. Marius était un type...
paraît... un des sages delà Grèce.
Pierre, d’un air entendu. — Je sais.
Lucien, à Marius. — Pourquoi votre père ne vous a-t-il pas donné un nom comme tout le monde ?
Marius. — Parce qu’il dit que le calendrier le dégoûte.
Louis, à Marius. — Qu’est-ce qu’il fabrique?
Marius. — Papa? Il est avocat.
Pierre, à Marius. — Dis donc? Je pense à un malheur. Puisqu’il n’y a pas de saint Marius, alors... on ne te souhaite pas la bonne fête?
Marius. — Si. Tout de même.
Lucien. — Quand donc ?
Marius. — Le 14 juillet. Et puis, en v’ià assez. ( A Pierre.) Et toi? comment que l’on t’appelle?
Pierre. — Pierre Bertier.
Marius. — Ton père?
Pierre. — Je ne l’ai jamais vu. 11 est
mort en me mettant au monde. (Louis rit.) Qu’est-ce qui te fait rigoler ?
Louis. — Rien. Une chose.
Pierre. — Mais j’ai encore maman. Je l’aime bien. ( Avec importance .) Elle est au théâtre.
Marius. — Ta mère est actrice ?
Pierre. — Sûr. Pas la tienne?
Marius. — Oh ! non, alors !
Pierre. — Probable qu’elle est laide !
Marius, lui donnant une tape sur le bras. — Répète un peu ?
Louis, les calmant. — Allons! C’est bon! Y a pas de quoi se faire saigner! Une maman, d’ailleurs, ça n’a pas besoin d’être joli... c’est jamais laid !
Lucien. — Mais oui. (A Louis.) Et toi?
ton nom ?
Louis. — Louis Laforêt. Papa est chapelier. Fournisseur des cours étrangères. R.ue d’Aboukir.
Pierre. — Ah ! ben!...
Louis. — C’est lui qui a créé, cet été, le Port-Arthur en feutre, un mou qui se riait de
la pluie. Et puis l’Oyama, une paille fine à 4 fr. 95.
Marius. — Connais! Mon oncle en a un, de Yama. Il dit que c’est coquet, mais de la camelote.
Louis. — Avec ça ! Camelote toi-même.
C’est celui qui le dit qui l’est ! ( A Lucien .) Et puis, épelle voir un peu comme ton nom se prononce, à toi?
Lucien. — Lucien Danbrun. Papa est médecin. Et il est décoré, lui ! Ah!... Marius. — Le mien aussi.
Lucien. — Décoré rouge ? La vraie?
Marius. — La vraie.
Louis. — Eh bien ! moi, papa est de l’Académie.
Pierre. — Ton père des tuyaux? Bah!
Louis. — Oui. Et officier, encore! ( Il
touche le revers de son veston .) La rondelle.
Lucien. — Ah! il a le bouton de culotte violet ?
Pierre — Maman l’a aussi !
Lucien. — Pas possible?
Pierre. — Puisque je te le dis. Seulement,
elle ne le porte pas. Elle dit que, maintenant qu’elle Fa, elle s’en fiche.
Marius, à, Pierre. — Mais alors, en ce cas, ta mère est aussi de l’Académie ?
Pierre. — Mais certainement.
Lucien. — Mais je croyais que les dames seules n’étaient pas admises ?
Pierre. — Avant. C’est changé depuis cette année.
Louis. — Dites donc, puisque nous sommes nouveaux tous les quatre, à présent qu’on se connaît, qu’on se tutoie, qu’on s’est raconté les parents, voulez-vous que nous soyons amis, amis pour la vie, jusqu’aux grandes vacances?
Lucien. — Je veux bien.
Marius. — Pourquoi donc pas?
Pierre. — Ça se peut.
Louis. — Entendu! A la classe on se soufflera, on se prêtera ses cahiers.
Pierre. — Ses crayons de couleur.
Lucien. — Dans la cour on jouera toujours bande à part?
Marius. — On partagera tout : les plumes de ronde...
Pierre. — Le chocolat...
Louis. — Les cartes postales... •
Marius. — L’argent...
Pierre. — L’argent aussi?
Marius. — Surtout ! Sans ça, c’est pas la peine d’être « à toi-pour-la-vie » !
Lucien, à Marius. — Ton père est riche?
Marius. — Un peu qu’il en gagne! Rien que parla parole !
Louis, à Marius. — Alors, il t’en donne?
Marius. — Pas un nickel ! Mais qu’est-ce que ça fait? On se rendra ça quand on sera grand, qu’on aura hérité.
Pierre, — Et si on est fâché d’ici là?
Marius. — On se remettra.
Louis. — On sera si content de se retrouver, de se rappeler qu’on a mâché le papier buvard ensemble qu’on oubliera tout !
Lucien. — Oui. C’est pourtant rasoir d'être
petit ! Nom d’une timbale !
Pierre. — Moi, je voudrais déjà avoir vingt ans, avec des bagues et du sent-bon dans mon mouchoir.
Louis. — Moi, cinquante. C’est plus chic. Avec beaucoup d’enfants à table. Des petites
filles surtout... que je leur donnerais tous mes timbres.
Lucien. — - Moi, j’en aurai pas d’enfants. J’en yeux pas. Chouette de dépopulation ! D’ailleurs, les parents s’en repentent toujours. On les entend, depuis qu’on a des oreilles : « Ah ! si nous étions libres ! Ah ! ce que ça coûte cher, ces crapauds-là ! »
Louis. — N’empêche qu’ils les ont faits, les crapauds !
Marius. — Oui. Maintenant faut les avaler.
Lucien. — Et puis, ils disent tout ça dans les mauvais moments, quand on apporte une note à l’heure du repas ou qu’il faut nous ressemeler des bottines; mais au fond ils nous adorent.
Pierre. — Sûr! La preuve, c’est que quand ils n’en ont pas, ils geignent tout le temps en visite et qu’ils font le voyage de Lourdes !
Lucien. — Ce qui leur fait faire surtout de la bile aux parents, c’est ce que nous deviendrons plus tard, notre carrière. Ils ne le savent pas.
Louis. — Nous non plus.
Marius. — Moi, je le sais.
Pierre. — Dis voir? C’est-il professeur?
Tous les quatre. — Ah! non!
Lucien. — Quoi que c’est ?
Marius. — Record.
Pierre. — Hein ?
Lucien. — Record de quoi ?
Marius. — Du monde.
Pierre. — Ah ! oui, courir en caleçon?
Marius. — Tu y es ! champion, matche...
est-ce que je sais? Enfin, c’est mon rêve... c’est ça que je veux : être Marathon.
Pierre. — Moi pas. Je serai directeur de théâtre, moi.
Marius. — T’aimes donc bien voir Guignol.
Pierre. — Non. Ça serait pour pouvoir engager maman, à mille francs par jour, qu’elle ne manque plus de rien.
Marius. — Tu es un bon poireau de fils. (A Louis.) Et toi? Tu prendras la suite des melons?
Louis. — Je voudrais bieii, mais je ne pourrai pas.
Pierre. — A cause?
Louis. — Papa ne veut pas entendre parler pour moi de commerce. Il voit plus haut. Il veut que je sois... ( Cherchant .) Attendez que je retrouve... diplomate!
Pierre. — Qu’est-ce que c’est que ça?
Lucien. — Y a un gâteau qui s’appelle de ce nom-là!
Louis. — Papa m’a promis qu’il me l’expliquerait plus tard.
Marius. — Moi, je peux te le dire tout de suite. On est ceux qui décident s’il y a la guerre ou pas, qu’arrangent les affaires avec les rois, les empereurs... tu comprends?
Louis, effrayé. — Oui.
Marius. — Et puis aussi pour tracer les frontières. Y es-tu ?
Louis. — Oh !
Marius. — Je ne te connais que depuis le réfectoire... mais c’est égal, je ne te vois pas bien nous rendant l’Alsace.
Lucien. — Non. Faut encore attendre.
Louis, à Lucien. — Et toi ?
Lucien. — Moi, je me mettrai dans* Uautomobile, sûr, sûr! Papa en a une.
Marius. — De combien de chevaux?
Lucien. — Pfff! peut-être cinq cents ! peutêtre plus! Il l’a achetée pour aller voir ses malades plus vite. Quand je monte là-dedans, je suis fou... Oh! j'en ferai, oui! Et puis, que le jour où j'en aurai une, plus tard, j’irai d’un trait avec en Angleterre !
Louis. — Godiche! c'est une île!
Lucien. — Ben alors, j'irai en Afrique.
Enfin, j’irai toujours quèque part.
Louis. — En attendant, on va passer un peu d'années à Etienne-Dolet, à s’embêter ferme. Puis, d’abord, Etienne Dolet, qui c’était-il? Je l'ai su. Ça m’a sorti.
Marius. — J’ai entendu dire à papa que c’était un apôtre.
Louis. — • Oui, voilà, ça me revient,., qu'a sa statue en seigneur, place Maubert.
Marius. — Et qu’a été braisé, du temps de Jeanne d’Arc.
Pierre. — Pourquoi?
Louis. — Rapport aux élections, sous le moyen âge...
La cloche sonne.
Le Surveillant, frappant dans ses mains . — En classe, mes enfants! Prenez vos rangs. ( A Pierre .) Le petit, là?;.. Faudra vous débarbouiller, jeune homme, vous avez de l’encre au bout du nez.
Le silence se fait. On n’entend plus que le bruit des pas sur le gravier.