Bains de sons
Ces giboulées fouettées par la bise de février avaient éloigné de notre Cirque (d’Eté !) plusieurs hauts personnages, alarmés par ce temps ondoyant et d’hiver. Wilder s’était fait représenter par Maurel.
D’ailleurs, le plus sympathique des Belges — sans doute pour se préparer à la direction de l’Opéra — semble se désintéresser de plus en plus de la musique : n’a-t-il pas refusé d’assister à Siegfred sous prétexte qu’on lui avait massacré « son » poème?...
paterelegem quant ipse fecisti... Pareille-
ItAINS DE SONS
ment, Eifïel avait dépêché Salles dans la nôtre. Si bien qu’après la Noce villageoise de Goldmark, ce n’était qu’un cri : « Tous les gendres sont bons, hors le gendre... »
Je ne finis pas, à l’instar du musicien dont le Chant de la Fiancée, un petit « lied »
interminable et cotonneux, m’a rappelé celui dont les tètes repoussaient toujours, lied de Lerne.
Le Vaisseau-Fantôme a comblé d’aise les wagnériens du dernier bateau ; il lut conduit à bon port par le pilote Lamoureux, qui a gouverné avec sa maestria coutumière ; j’ajoute que, fatigué par les efforts déployés pendant cette tempête orchestrale, il a, sourd aux supplications d’Armand Gouzien, refusé de bisser les pizzicati de Sylvia, délibérément.
Doit-on le dire ? à la fin du scherzo de la Symphonie en la, ce pauvre Dorel est resté en plan pendant quatre mesures, à la grande indignation du Patron, qui lui a fait des grimaces horriblement vitupératives.
BAINS DK SONS
Et Houfflack lui-même a compromis son succès hebdomadaire dans le prélude du Déluge , pour avoir malencontreusement accroché son archet à son habit, j’allais dire à sa veste. Væ soliste !
Et pendant c’temps-là. Colonne tournait sa manivelle !
Il oflrait à sa clientèle, avec un rabais considérable, d’importants fragments de Tristan , Isolde et laissés pour compte.
Comme il faut de la musique en de telles cérémonies, il a fait jouer à son orchestre une valse qui m’est inconnue, probablement intitulée Poste aux chevaux ; une fraction notable du public, trompée par les déclarations du programme, a semblé la prendre pour le prélude de Tristan.
Mme Fursch-Madi a chanté ensuite la Mortd'Isolde, que le sympathique Edouard a conduite comme un pas redoublé. La cantatrice a lutté jusqu’au bout, non sans mérite, et, somme toute, la langue ne lui a pas trop fursché, malgré les déloyaux
efforts de l’orchestre pour l’entraîner hors de sa voix.
A côté de cette scène émouvante, un autre prélude figurait au programme, celui de la Reine Berthe, dû à M. Joncières, dont le nom seul suffit pour me donner des idées marécageuses. C’est mieux, beaucoup mieux que Dimitri, d’accord, mais c’est encore bien mauvais — surtout si l’on en extrait les nombreux échos de Lohengrin que des auditeurs grincheux ont salués au passage.
Ainsi repoussé avec berthes, le bon Joncières a cédé la place à Beethoven, dont le Concerto en ut mineur lut interprété avec talent par l’éphèbe Risler, pianiste blond et alsacien, qu’une mèche formidable signalait à l’attention des foules, histoire d’imiter son professeur, Diémer-aux-dents-d’ivoire.
On a applaudi le vieux maître et son jeune interprète, et l’on s’est tordu en reconnaissant dans Yadagio la phrase trop
célèbre, Salut, demeure chaste et pure, de ce Faust que le vieux raseur Barbier, de concert avec le Père de la Musique, a tripataillé dans le poème de Goethe. Quelques bonnes âmes se sont indignées, naïvement, de voir Gounod plagié par Beethoven— déjà! Enfin, que voulez-vous?
les opinions sont libres !
Ne me tourmentez pas au sujet de la Vision de Jeanne d’Arc, mise en musique par l’ami Paul Vidal : je ne vous en dirai rien, sinon qu’elle vaut mieux que celle de Godard. A l’exécution, une trompette s’est distinguée par un son aussi faux que le Padlewski de M. de Labruyère.
8 Février 1891.
Si la nature de mon Patron a horreur du vide, je plains le pauvre cher homme ; il a
dû cruellement souffrir en voyant cette morne salle, ces banquettes désertes dont le tiers était à peine occupé par de lamentables philistins — rari baillantes — public à prix réduit aussi grincheux qu’incompétent qui semblait trouver qu’on ne lui en donnait pas assez pour ses billets de faveur.
Passons sur la visqueuse ouverture de Ruy Blas, une des compositions les plus plus résolument soporifiques de ce Mendelssohn, distingué mais raseur — quelque chose comme un Paul Desjardins qui lerait de la musique — pour lequel M. Lamoureux professe une incompréhensible et navrante admiration.
La symphonie en ré mineur de Schumann a retrouvé son succès d’antan, surtout le scherzo du trio, enjôleur et mutin — comme chausson.
Après la chevaleresque polonaise de Weber, que les piaffements additionnels du tumultueux Liszt n’ont pu complètement
BAINS DK SONS
dénaturer, une salve de bravos a récompensé Blumer. Pas beau, ce pianiste, dont la tournure ingrate d’adjudant sans avenir mériterait une description de Descaves, mais de la poigne. Il a enlevé la Pastorale avec une larouche énergie, et comme une fièvre Scarlatti.
Je ne vous crois pas assez déshérités pour ignorer VIncantation ; évoqué par Wotan, le Feujaillit, crépitant, des rocs empourprés, protégeant de ses vagues lumineuses Brunnhilde endormie ; le motif du feu s’élance et frémit aux harpes, tourbillonne aux violons, tandisque, sur les harmonies caractéristiques des instruments à vent, le gïockenspiel jette une pluie d’étincelles. Cet incendie magique, ces envolements de flammes gigantesques, le malheureux Blumer a la prétention de nous les rendre avec ses dix doigts. Je me demande comment M. Lamoureux a pu autoriser cette profanation ; c’est plus qu’un crime, c’est une gaffe.
De la mazurka chahuteuse de Letsch..?..ski, un Chopin pour les classes pauvres, rien de particulier adiré ; c’est évidemment distingué, moins que la Goulue, pourtant.
Mais, ce qu’il fautproclamer.c’estque jamais on n’a plus intelligemment exécuté l’étonnante ouverture du Vaisseau-Fantôme, prologue merveilleux d’un drame inégal.
Le musicien Alix Fournier expliquait à sa voisine, émerveillée, que cette page splendide est construite sur deux thèmes essentiels ; la sonnerie sauvage qui caractérise le Hollandais maudit, et le céleste motif de rédemption. Aujourd’hui, d’ailleurs, ces vérités fondamentales ne sont plus ignorées que du seul Oscar Commettant.
Quant au ballet de Sylvia, nous commençons à le connaître ; cinq fois de suite qu’on nous le sert ! C’est curieux ce que le Patron est aimable pour Jes compositeurs français, dès qu’ils sont morts !
12 Février 1891.
Abondance de solistes, prix des places élevé dans des proportions exorbitantes.
Il n’en faut pas davantage pour éloigner les musiciens et attirer, séduits par le programme de ce concert, qui semble fait pour les élégances du quartier Marbeuf, les femmes du monde, celles du demi-monde, celles à tout le monde. Remarqué, çà et là, le prince Bibesco, la marquise de Portalègre, Tata, Nini, avec quelques autres belles et déshonnestes dames, grâce auxquelles le promenoir de notre Cirque ressemble un peu trop à celui des Folies-Bergère.
Dès une heure de relevée, la foule des curieux assiégeait les guichets, haletante,
pareille au peuple d’Israël attendant la Lehmann dans le désert. C’est en effet le jour du triomphe de la célèbre cantatrice Lilli Lehmann, « la journée de Mademoiselle Lilli », aurait dit le vénérable Hetzel.Mais, avant de l’entendre, il faut que l’interminable Noce villageoise de Goldmark soit consommée ; ces Allemands mettent du temps à tout.
Au risque de contrister M. Lamoureux, qui ne rêve que plaies et noces, le public a fait à cette symphonie hyménéo-rurale un accueil aussi froid que le jeu de Sophie Menter. Pas maladroit, certes, ce Goldmark, mais pas original non plus: dans son andante « Au jardin » où s entrelacent, s’étreignent, se mêlent deux motifs enamourés dont le plus langoureux pastiche audacieusement une cantilène du Désert :
« O nuit, ô belle nuit », le Massenet autrichien imite avec trop de précision la manière de Sous les Tilleuls , morceau dont, l’autre dimanche, Édouard-Juda-Colonne
confiait la partie de clarinette à une doublure de Boutmy qui ferait merveille, escortée d’un caniche, sur le Pont des Arts.
Enfin, l’étoile apparaît ! C’est dans l’air de Fidelio, magnifique, mais presque inchantable, hélas! que Lilli Lehmann, aujourd’hui Madame Kalisch, a débuté devant le public parisien, le seul qui consacre définitivement (cliché 31,415). Elle y a été la Léonore rêvée par Beethoven. Oh ! cette phrase des cors, en mi majeur! A ce propos. disons vite que le Patron a vu double une minute, au moins pour les croches; mais ça n'a pas duré.
Pénible, très pénible, cette « Ouverture de concert » qui n’est pas du Grieg des beaux jours, mais presque du Grieg d’égoût.
Etrange, ce parti-pris de loger un ro'ulelement de timbale après chaque motif, comme font ces orateurs de brasserie qui soulignent leurs arguments d’un solide coup de poing sur la table. Et pourquoi ce titre, En automne ? Rien, dans ces vacar-
mes, rien qui suggère la saison nébuleuse,
Avec ses pâleurs de chlorose,
à moins que, par les pétarades de ses cuivres incongrus, le Norvégien Grieg n’ait voulu symboliser les effets du melon, terribles, parait-il, sous les latitudes polaires.
Après les Rêves wagnériens, susurrés d’une voix Lilliputienne que, peut-être, les auditeurs du premier rang ont perçue, Sophie Menter, au nez verlainien, est venue jouer le Concerto en mi bémol de Beethoven, vêtue d’une robe bleue, du goût le plus bavarois, constellée de boutons d’argent larges comme des soucoupes, semblables aux médailles, dont s’enorgueillissent les bannières orphéoniques triomphales.
Victor Wilder, qui se méfiait, était déjà parti ; le basson aurait bien dû suivre cet exemple, au lieu d’attendre, à la fin de l’Allegro, un signal que M. Lamoureux n’a pas encore donné à l’heure qu’il est. Faut-il révéler que, malgré son incontestable talent,
la pianiste munichoise a trouvé moyen d’arriver trois fois en avance sur l’orchestre?
Vous me direz peut-être; Cela vaut mieux que d’arriver en retard...
Un nombre considérable d’imbéciles ont éprouvé le besoin de s’esquiver avant l’Ouverture du Carnaval Romain — une actualité, pourtant ! 11 est probable que ces seigneurs professent sur le plus grand des musiciens français l’opinion — digne d’être recueillie dans les Kerstomathies de ce pauvre Léon Kerst, champion de Godard, qui s’extermine à découvrir Lohengrin et trouve « rococo » les partitions de Berlioz.
Kerst et Montépin, toute la lyre ! Les lecteurs du Petit Journal ont de la veine.
Bref, les philistins sortis, il est demeuré assez de musiciens et de connaisseurs pour applaudir cette verveuse ouverture, avec le délicieux motif du cor anglais, excellemment dit par le bon Dorel, et le galop des Moccoli, si allègre et si grouillant de vie et de couleur. Je ne pense pas que
les fuyards aient eu peur de certain « canon » braqué dans la première partie de l’ouverture ; il est plus joli que dangereux, et rate quelquefois.
15 Février 1801.
Public nombreux, mais assez selected pour refuser d’entendre la symphonie en ut mineur qui se joue devant dix fidèles de Beethoven à, peine, le chapeau sur la tête, grelottant sous l’assaut des courants d’air savamment organisés. Exécution hors ligne:
l’adagio en la bémol (soyons pédante) est unanimement applaudi par Fürster, le seul artiste que j’aie vu au promenoir, et, au trio du scherzo, les chassep... non, les contrebasses ont fait merveille. Les trombones qui donnent un si puissant éclat aux grands
accords du finale résonnent encore que la foule aux longues oreilles, heureuse d’être débarrassée de Beethoven, accourt avec fracas. On se salue, on s’installe, on cause :
« Vous avez entendu Lohengrin? — Ah !
ma chère, Rouen, scène inférieure. La censure devrait interdire cette F ille Eisa...»
Intrat madame José Maya, femme magnifique, nez bourbonien, manches à gigot phénoménales, qui entonne sans conviction l’air « Amour, viens aider ma faiblesse »
de Saint-Saÿns et Dalila. Des notes basses suffisantes, mais un médium si mince qu’à peine il pourrait évoquer l'esprit de Scholl, le moins rétif de tous, cependant.
Une robe jaune recouverte de dentelles noires ; dedans, une pianiste au nom funèbre, Sophie Menter, qui fait preuve d’un mécanisme foudroyant dans le concerto de Liszt en mi bémol , ennuyeux comme un parapluie. On l’applaudit frénétiquement, elle salue avec des ondulations de cou qui font étinceler ses douze mille francs de
strass ; on applaudit de nouveau, elle resalue, etc.
Dans l’ouverture de Grieg aux automnales prétentions, je ne vois guère à signaler que le couac désolé de Bonvoust, corniste aux yeux timides ; mais la comtesse Viviane de Brocélyande me reproche doucement de méconnaître ce Vendémiaire qui dit la joie rubiconde des vendanges, et les échos rêveurs de la chasse, et les rafales lointaines de Norvège où glisse plaintivement l’or des feuilles envolées. Comme madame la comtesse voudra.
De nouveau, la robe rose de la cantatrice éclaire l’estrade. Si José, madame, j’insinuerais que vous aurez Maya partir avec George Vanor pour avoir si déplorablement bafouillé les vers de son subtil Madrigal :
Tes doux baisers sont des oiseaux
Qui voltigent, fous, sur mes lèvres ;
Ils y versent l’oubli des fièvres...
Mieux eût valu le dire sans se préoccu-
per de la musique ajoutée par Cécile Chaminade à cette musique, inutilement.
Réapparition de Sophie Menter, décidément en verve ; vifs applaudissements après le Roi des Aulnes transcrit pour Liszt ; pour moi, je n’admettrai ce genre de plaisanterie que le jour où j'aurai entendu une cantatrice roucouler la Vélocité de Czerny.
Si tu l’avais connue, cette tarentelle qui se déroule pendant six kilomètres, trop heureuse Calypso, tu te serais facilement consolée du départ du Liszt. Enormément de notes; peu de musique ; pas un accroc.
Enivré d’avoir reconnu au passage un lambeau de la Muette de Portici, le public trépigne, exulte, crie, ce pendant que la plupart des musiciens de l’orchestre (où donc est passé le suave harpiste Gabriel Verdalle?) imitent le bruit de la grêle avec leurs archets approbateurs.
Tout finit par des chansons ; celle de Chabrier, Espana, suscite son habituel en-
tliousiasme, encore que, talonné par la crainte de faire attendre les invités du mariage Hugo-Daudet, le patron ait mené ce pot-pourri ibérico-fumiste presque aussi vite que Colonne conduit le prélude de Tristan. Les harpes frémissent, les flûtes pétillent, les trombones aboient ; au dehors, le manège de chevaux de bois installé en face le cirque tourne tout seul.
Dans ma dernière lettre, je parlais du critique musical qui opère au Petit Journal.
Chante aujourd'hui, Muse, ce collègue de l’esthète Camé-Léon Kerst et du romancier Emile Pauvrebourg, chante la gloire de Franck-Lamy, peintre ordinaire du lycée Janson de Sailly, producteur de puvisdechavàneries laborieusement mâtinées de Raphaël Collin, que, tous les deux jours, il exalte dans sa feuille, se prédisant les plus hautes destinées.
18 Février 1801.
Quelle chambrée ! Quels bravos ! Quels pourboires ! Ah ! que voilà des séances qui rattachent aux choses d’ici-bas les âmes les plus douloureusement froissées par les réalités terrestres, les plus éprises d’Au- Delà ! Aux premières, tout ce que Paris compte de musiciens dignes de ce nom, et quelques autres aussi, compositeurs de tout mérite et de tout poil, depuis les frères Hillemacher, siamois diserts de la musique centre-droit, jusqu’au fluet Sylvio Lazzari représentant officiel du wagnérisme à Paris, sans oublier ce joyeux drille de Chabrier, Triboulet de la cour de Bayreuth.
Au promenoir, massés en colonnes profondes, les raffinés de l’Ecole Franckaise, les Césarions intransigeants, « ceux qui
lisent Wagner dans le texte», chuchotaient avec une admiration presque effrayée quelques-unes de mes trop crédules compagnes, en se montrant ces beaux éphèbes :
la poésie de Wilder ne suffit point pour goûter ces immortelles noces « accomplies entre l’antique Poésie et la jeune Musique »
comme disait le flave Camille Benoît, et tous s'étaient munis d’énormes partitions allemandes, que, d’ailleurs, ils n’ont pas ouvertes. Pas commodes, ces messieurs !
L’honorable Rhapsodie cambodgienne pour instruments bouchés, de Bourgault- Ducoudray, ils l’ont acueillie avec des ricanements dont l’irrévérence a glacé l’enthousiasme du public, qui, déjà, prenait leu pour cette denrée coloniale.
Par bonheur, Lilli Lehmann a dit si merveilleusement son air d 'Obéron, qu’ils en ont oublié de railler le chic transrhénan de sa robe blanche et ses manches, compliquées comme un poème instrumental-évolutionniste de René Ghil.
Que n’a-t-on pu commencer une vingtaine de pages plus tôt le deuxième acte de Tristan et nous rendre ainsi la phrase d’attente que murmurent les violoncelles, le motif du rendez-vous qui glisse des hauteurs de l'instrumentation et s’exalte en halètements passionnés pour se résoudre en un thème de félicité ardente, le cri d’amour éperdu qui jaillit des lèvres d’Iseult en réponse aux craintes de Brangaine et le terrifiant thème de mort éclatant à l'orchestre au moment où, dans un admirable transport, l’amante arrache la torche du signal et l’écrase. — Tout fut devenu clair, même pour les rédacteurs du Ménestrel, mais il fallait une Brangaine!...
Je ne sais si le public a bien compris ce prodigieux nocturne d’amour chanté par les cent voix de l’orchestre, les grouillantes lanfares de chasse qui se répondent d’un ton à l’autre, au lointain du parc, le long et sublime discours sur le Jour et la Nuit, et l’admirable duo, coupé par le chant que
lance l’amère veilleuse montée sur la tour prends-garde. (A ce propos, j’ai remarqué que mademoiselle Mangin, désireuse de suivre les traditions de son illustre ancêtre, s’était perchée d’instinct près de la grosse caisse.)
En a-t-il fait écrire, dire et penser d’atroces bêtises, ce torrent de passion que je ne pouvais entendre gronder sans devenir plus rose que les rubans de mon bonnet d’ouvreuse. Tout le monde a parlé du schopenhauerisme de Tristan, mais l’heugélianisme déployé, par des commentateurs, qui saura ie mettre en lumière ? C’est en plein Ménestrel — dans ce dernier asile où l’on tolère les séniles oscartades de ( Commettant, ce refuge du bon Julien Tiersot qui, dans le numéro d’hier, affirmait que le père de Bach mourut àl’àge de dix ans(l)—c’est en plein Ménestrel qu’Heugel célébra « le petit nocturne à deux voix traité dans la manière de Gounod », découvert par lui vers le mi-
(1) « Agé de dix ans, son Père meurt. »
lieu du deuxième acte « de nuance grise et lourde, souvent pauvre d’inspiration, malgré sa redondance dans la forme. » Et il ajoute, cet Ileugel aux inconscientes audaces, que le terrible duo palpitant de passion enfiévrée « est coulé dans le moule de tous les opéras consacrés ». Dans le moule!
Heugel, Heugel, les moules ne sont pas où vous pensez!...
Pendant que M. Lamoureux conduit l’ouverture du Carnaval Romain que le sénateur Barbedette lui-même arrive à trouver de son goût (de quoi j’me mêle !) je m’esquive à travers les couloirs encombrés de mélomanes discutant les mérites du fidèle Kalisch tenu en laisse par Lilli Lehmann — les uns l’exaltent, les autres demandent qu’on éloigne d’eux ce Kalisch — — et je cours au Châtelet demander des nouvelles.
Les élèves de Diémer, conduits par Camille Bellaigue, que, décidément, Wagner n’intéresse pas, ont fait une petite ovation
de famille à la Fantaisie, pas subversive, élaborée par l’auteur d’une fugue sur les Pompiers de Nanterre , Périlhou, que ce digne employé de la maison Erard avait fait jouer, l’an dernier, chez son patron. Il y a là un motif de chasse qui revient cent six fois;.ce n’est pas trop, mais c’est assez.
Très vif succès pour le Réveil de Galathée, du jeune Gabriel Pierné, qui a su écrire une musique élégante et fine sur des vers de Paul Collin, indiciblement stupides. La première partie « Transformation de Galathée » — rien des baraques foraines — vaut mieux que « Galathée vivante », plus applaudie, plus public. Phrases câlines, orchestration insidieuse, motif charmeur sous lequel s’alanguit un accompagnement qui vole d’appoggiature en appoggiature. Et puis, aux personnes affaiblies, je recommande certain petit effet de hautbois, de harpe et d’alto, qui vaut l’élixir Godineau.
10 Février 1891.
Pour commencer, exécution de la huitième symphonie devant une centaine d’auditeurs. Décidément Beethoven ne fait plus recette. Pourtant, on l’a bien jouée, très bien ; après les 81 mesures du petit allegretto scherzandok 2/4, un murmure approbateur a couru dans la salle, et la trompette a glorieusement sonné le solo du menuet.
Une figure poupine, des yeux confiants de chien jeune, des cheveux mal taillés à la séminariste, un grand corps maladroit, c’est SapelnikofF. Il joue cotonneusement un concerto de Ilenselt presque aussi ennuyeux que les articles signés S. par ce petit pion aigri des Débats, qui trouverait dans l’alphabet, deux lettres plus haut, une
initiale convenant bien mieux à qualifier son genre de talent. Tout le monde sommeille, sauf deux violoncelles qui rient à ventre déboutonné.
Après ces platitudes, la Symphonie cambodgienne de Bourgault-Ducoudray, malgré l’obstination d’un blond flûtiste à jouer un quart de ton trop haut (Excelsior !), a remporté assez de succès pour décider son auteur à lâcher définitivement la musique antique. Vous n’êtes pas sans savoir que les anciens modes grecs ont longuement occupé cet excellent érudit, des modes affublés de noms à coucher dehors avec des billets de logement, comme dit une de mes collègues, veuve d’un brigadier de gendarmerie « lydien, phrygien, hypophrygien », est-ce que je sais ?... chacun ayant sa gamme distincte, etc., etc. Le malheur, c’est que l’on vient de dénicher dans un tombeau égyptien, formidablement vieux, vieux comme est Rod, une flûte qui donne les notes de notre gamme actuelle. Si bien
que l’infortuné Bourgault-Ducoudray en est pour ses théories. Ce n’est pas une raison, d’ailleurs, pour que le harpiste bafouille sa rentrée, au grand émoi de sa voisine mademoiselle Taxy, harpiste également, mais enlacée d’un boa qui fait songer à Salammbô.
Prélude du Déluge, pour changer; un peu de tirage dans les premières mesures, mais Houfflack perle son solo avec une élégance exquise ; nous sommes loin de cette séance fatale où, pour avoir accroché la hausse de son archet à son habit... « Iloufflack, t’en souviens-tu? Quel pénible silence! » (Musique de Niedermeyer.)
Rentrée de Sapelnikoff qu’on applaudit poliment; il salue, court et sec, il tripote quelques arpèges, il s’essuie la moustache, il se mouche en fa. mineur, enfin, il entame une Etude, moins importante que celle de maître Gamard, mais aussi honorable.
22 Février 1891.
C’est au Conservatoire, ce coup-ci, que se sont rués tous les représentants du highlife et même du struggleforhighlife musical. Dans ce temple où règne le vénérable Ambroise Thomas, le front ceint de rhubarbe, les contrôleurs assistaient éperdus au défilé des personnalités les plus en vue, depuis Madame Carnot jusqu’à l’Ouvreuse, le ban et l’arrière-petit banc de la critique.
Auprès du chef d’orchestre, les solistes prennent place : c’est Auguez, toujours Père de l'Eglise; le jeune ténor Warmbrodt, encore mouillé des larmes sauriennes que versa Colonne en apprenant la mort de Franck ; mademoiselle Lépine, qui répond au nom de Fanny, comme une mélodie de
Tiersot, sous-bibliothécaire au Conservatoire et candidat à la succession de Johannès Weber, l’amer raseur du Temps; madame Boidin-Puisais, qui délaisse en l’honneur de Bach ses brangaines coutumières; mademoiselle Landi, bien plus jolie personne à la ville que derrière la rampe de l’Odéon, sans doute parce que cette jeune acteuse n’a pas encore l’habitude du grime.
Il s’agissait de la splendide Messe en si mineur, de Bach, celle-là même que Weckerlin parvint à refouler l’an dernier pour la remplacer, horreur! par ses oeuvres complètes. Mais ce fonctionnaire a cette fois le dessous, et nos jeunes enthousiastes dansent la Bac/ianale du triomphe autour de ce rond-de-cuir attristé.
A l’orgue, la foule admire le dos majeur de Guilmant, organiste, fuguiste, symphoniste, qui, me dit-on, apprécie le vieux cantor de la Thomaskirche presque autant que fait MauriceBouchor, dont les vœux sont
celui d’un simple Bachelier. Les chœurs sont excellents, sauf peut-être les conlralti, qui me font songer aux sinistrés de la Martinique : je veux dire qu’ils manquent d’assurance. Les gens intelligents applaudissent à tout rompre, les dilettanti s’embêtent comme des croûtes de pain derrière autant de malles. Le préhistorisque Weber s’agite, crache, et demande le texte.
On ampute la dernière partie du Kyrie , puis le chœur Gratias agimus , qui, circonstance atténuante, est reproduit plus tard.
La rage des coupeurs s’exerce encore sur un air de basse. Quoniamtu solus sanctus, où l’accompagnement des bassons avait semblé « comique » (oh la la!) et dont le solo de cor, surtout, avait été jugé inexécutable ; ça, c’est moins bête. Je passe quelques autres abréviations... Immense succès pour le vaillant trompettiste Teste, qui sonne sans faiblir, à des hauteurs insensées, sur la tonnante joie de l’orchestre et des chœurs. De plus en plus sourd,
BAINS DE SO v S
Weber continue de réclamer le texte.
Ah! que ce Credo est bien! Wilder s’étonne que le protestant Bach ait chanté unam catholicam Ecçlesiam ; cette affirmation le surprend, en sa qualité de vieux luther. Désespéré de ne pas obtenir le texte, Weber prend le parti de s’en aller.
Le Sanclus estprodigieux ; pourl 'Agnus, c’est à se mettre à genoux devant, Mademoiselle Landi y est excellente. Ovation finale. A la sortie, les Anglais se montrent Bellaigue, le Kam-Hill de l’aristocratie.
Hélas ! ce Bach nous fait bien du tort !
Toute l’école de Franck avait abandonné notre Cirque où de nombreuses loges béaient vides, si tristes que le Patron nous chargea de les remplir avec des habitués du Promenoir habilement choisis.
Pourtant, le programme ne manquait pas d’intérêt; outre l’ouverture deOorio/an, au cours de laquelle notre trompette ne se permet pas (comme chez Colonne qui jouait la même œuvre), des clameurs de marchands
de robinets, M. Lamoureux offrait au public la « Preislied », que Walter Kalisch de Stolzing a dit avec une juvénile fraîcheur, si pure et si naïve, que tous ont applaudi son élévation au grade de Maître-Chanteur.
« Il accepte, disait Catulle Mendès, comme on se laisse faire académicien sur ses vieux jours. »
Passons sur l’exécution peu remarquable de PhcLGtoH qui avait attiré tous les Durand (père, fils, etCarolus), pour arriver au clou de la journée. Sanglée dans sa belle robe n° 1 (vert émeraude), Mme Lehmann chante l’ardente passion d’Isolde avec une conviction qui fait branler comme battants de cloches ses longues boucles d’oreilles. Son Tristan de mari, piqué au jeu, se donne tant de mal que sa petite tonsure en devient cramoisie.
Comme le feu lointain d'une forRe nocturne,
Qu'on voit, sans en entendre encore les marteaux,
Ah 1 les belles notes, toutes belles, toutes, sauf un polisson de mi grave (pour elle)
qu’elle escamote avec grâce et dextérité — Nur vor mir stand...
Tempête d’acclamations, autrement chaleureuse que celle d’Alphonse Duvernoy; Lilli est applaudie à pleines mains, manibus Lillia plenis ; malgré ses pudiques protestations, le Patron est traîné sur le devant de l’estrade par les coupables amants. Quatre rappels.
A propos de Rappel, ce pauvre Paul Meurice a dormi ohn’Erwachen , ohne End’ sur l’épaule compatissante de Vacquerie, sourd aux stridences du cor qui — il faut le dire, tout de même — a émis de ces sons étrangement mal bouchés, aussi douteux que les garanties de la rente italienne.
Chez Colonne, le violoncelliste Delsarte à la mèche irrésistible, Diémer aux (impeccables doigts, et quelques autres seigneurs de moindre importance se sont fait applaudir par une assemblée d’aveugles, où régnaient le pianiste Risler à peine au sortir
de l’enfance, le minable mélomane Gabriel Lemaire, et quelques autres borgnes.
26 Février 1891
Sur le conseil de Jules Muret, grand enquêteur devant l'Echo de Paris, le Figaro et quelques autres, j’ai écrit, l’autre journaux sommités de la Musique, curieuse de savoir si ces maîtres éprouvaient la même répugnance que les peintres à se rendre à Berlin. Voici mon coui’rier d’aujourd’hui.
« Ma fille,
» Le Tout-Puissant ne créa, avant moi, qu’un seul compositeur de génie, Mozart, qui naquit à Salzbourg et que, par consé-
quent, ne peut revendiquer la musique allemande, comme j’ai eu soin de le faire remarquer dans mon livre sur Don Juan.
» La conclusion s’impose : j’irai fouler aux
pieds ce foudre ridicule de Wagner ce
qu’il en reste, du moins, car je l’ai terriblement abîmé, Deo adjuvante, sous le pseudonyme de Gallus (vous trouverez l’article dans la France du 10 avril 1887, mais je prélère que vous n’appreniez pas au public que j’en suis l’auteur: mitis et humilis corde...)
» N’est-ce pas oeuvre pie, que d’aller montrer aux Allemands le musicien dont Saint-Saëns, — en qui j’ai mis, depuis qu’il est dans l’Institut, toutes mes complaisances — a pu dire que le « Faust a rehaussé l’éclat de la parole de Goethe? »
» Ma fille, je prie pour vous.
» Gounod (de l'ordre des frères prêcheurs).
« Spirituelle mais mordante Ouvreuse, » Qu’irais-je faire là-bas, dahin, dahin !
en ce pays où l’on a la faiblesse de préférer les poèmes originaux de Wagner à mes livrets que les Allemands trouvent, — l’Ouvreuse le sait mieux que personne — traduits « in Wilder Art? »
» Je reste donc sous ma tente, plantée au sommet du Montsalvat-aux-Herbes-potagères.
» Sans rancune, petite peste.
» Victor Wilder. »
« Bien chère madame,
» Je suis heureux, et, ajouterai-je, je suis fier que vous ayez pensé à moi en une telle occasion. Cependant, la matière est subtile, et l’on peut se demander s’il est prudent d’aller Unter den Linden , même (et surtout) lorsqu’on a composé Sous les tilleuls.
Bref, vous me voyez horriblement perplexe, d’autant plus que j’ai toujours cherché à
contenter tout le monde et mes pairs. Je n'ai pas d’opinion ou plutôt je n’en ai pas encore. Excusez-moi : je lance à ce sujet un télégramme à ma petite Sibyl de Cumes, avec réponse payée.
» Daignez agréer, bien chère madame, l’admiration respectueusement passionnée d un homme qui met à vos pieds, pour le jour où vous lui ferez le grand honneur de le consulter sur quelques-unes de vos compositions musicales, l'offre de ses modestes connaissances techniques et de son inaltérable dévouement.
(Par câble.)
» J. Massenet. »
« Madame,
» Pour la première fois depuis mon arrivée à Ceylan, je regrette l’absence de mon collaborateur Louis Gallet qui aurait cor-
rigé mes vers ; privé de son aide, je n’ai pu rimer que ceci :
Je vous envoie un càblegramme
Pour vous exposer mon programme.
» D’ailleurs, je n’en ai pas, de programme. J’ai bien pu donner, autrefois, des concerts en Allemagne, mais c’était pour fairq rentrer dans ma poche, c’est-àdire en France, quelque chose de nos cinq milliards. Aujourd’hui, je ne sais pas si, par ce moyen, je réussirais à faire rentrer seulement cinquante pfennigs.
» Et puis, vous savez, les idées changent si vite 1 En 1876, j’écrivais que « du haut du dernier acte de la Gôtterdàmmerung , l’oeuvre entière apparaît dans son immensité, presque surnaturelle, comme la chaîne des Alpes vue du Mont-Blanc. » L’année dernière, revenu de ces métaphores lyricoorographiques, je déclarai que les cacophonies effroyables du théâtre de Bayreuth ne valaient pas mieux que celles du théâtre
Annamite. Demain, je publierai, peut-être une troisième appréciation. Rien n’est certain, sauf ma nomination à l’Institut. Au surplus adressez-vous à Durand (plus compétent que Schœnwerk) : tout ce qu’il fera sera bien fait.
» En somme, que mes collègues aillent à Berlin ou restent à Paris, peu m’importe ; la seule chose que je leur demande, c’est de ne pas venir à Ceylan.
» Recevez, Madame, mes salutations.
» C. Saint-Saens. »
« Chère madame et bien distinguée confrère,
» Vous me faites l’honneur de me demander mon avis sur une « Exposition des musiciens français » à Berlin. L’idée est ingénieuse, et j’y applaudirai de toutes mes mains, si quelques-uns de nos glorieux maîtres, les Ambroise Thomas, les Faure, les Duprato, la veulent prendre sous leur
* ;, ■ ?7T?' Vi-'W a ,r
patronage. Pour moi, je me ferai une joie d’y participer, sous quelque forme qu’on le désire, à titre de paléographe, de ténor, de sous-bibliothécaire — et même de compositeur.
» Si, d’aventure, chère dame, vous me faites l’honneur de parler de moi dans vos spirituelles causeries, soyez donc assez aimable pour prêter l’appui de votre rare autorité à. quelques doléances que j’épanche aujourd’hui en votre sein : il est évident que M. Johannès Weber, du Temps, ne fait pas une part assez large aux mélodies populaires dans ses si curieux feuilletons ; il gagnerait à être remplacé par un folkloriste plus sérieux. D’autre part, le comité de la Société nationale de musique ne se renouvelle peut-être pas assez ; il serait urgent de le rajeunir par l’infusion d’un sang nouveau...
» Je mets à vos pieds, chère madame et confrère, l’humble expression de mes bien respectueux hommages.
» Julien Tiersot. »
« Ma grosse poulette.
« Il n’y a que deux personnes fichues d’exécuter proprement Espana .-l’orchestre Lamoureux et moi, ou, pour être plus exact, moi et l’orchestre Lamoureux. C’est ce qu’il faudrait faire comprendre à ces mangeurs de choucroute. Mais ce que je voudrais voir la bille de Caprivi entendant mes Petits cochons roses! .Te n’ose pas en rire à mon aise, de peur de casser mes bre¬
telles.
» Qu’ils me mettent donc à l’œuvre pour voir, hé, là-bas, les gens à oratorios! Je te leurf... Parsifal en quadrille pour Filles- Pleurs du Moulin-Rouge, et Judas Macchabée en opérette (c’est Colonne qui ferait Judas et Henri Buguet le Macchabée). Je m’engage à tout recomposer, réorchestrer, bafouiller, tripatouiller, écrabouiller, et à interpréter moi-même — en marchant sur les mains — le Menuet du Bœuf intercalé tout exprès dans mon prochain graine poli-
tico-légendaire, le Homard mystique, que Paravey m’a formellement promis (pourquoi ris-tu ?) de jouer... après le Sicilien, tu sais bien, l’ours de c’t autre Weckerlin mal léché qui, à la Bibliothèque du Conservatoire, de dix heures à quatre heures, grogne tous les jours et ne fait jamais le beau.
» Je te serre le métacarpe (de Fontainebleau.)
» E. Chabrier. »
« Madame,
« Après les ridicules attaques que vous avez dirigées contre moi dans un méchant bouquin vert, édité chez Vanier, dont je n’ai pas même retenu le nom et que François Eymieu, notre maître à tous, a déclaré n’être pas écrit en français, je trouve singulier que vous osiez me demander une consultation.
» Aussi n’aurais-je pas pris la peine de répondre, si l’heure n’était venue de dissi-
per l’équivoque déplorable qui pèse sur toute notre école ! J’ai mis dans Dimitri tout ce que notre tempérament national peut s’assimiler de l’œuvre de Wagner, qui d’ailleurs ne manquait pas d’un certain talent.
» C’est tout ce que j’ai à dire.
» Je vous salue.
» Victorin Joncières. »
1" Mars 1891.
Recette déplorable ; c’est la faute au soleil : personne au promenoir, et, dans la salle, un fretin qui ne vaut pas l’honneur d’être nommé. Signalons seulement l’excellent Jourde — une des plus sympathiques figures de ce Siècle , —cet enfant prodigue
de Wormser, et une redoutable phalange de violoncellistes.
Ordinaire exécution 'de la symphonie en mi bémol de Schumann ; Y Allegro de grande allure, sobrement énergique, nous l’avons bien joué, mais au Scherzo, pris trop vite, une redoutable confusion aurait dû inquiéter M. Lamoureux, s’il avait été moins occupé à éponger son crâne miroitant. Quelle chaleur lourde! les joues du hautboïste Dorel semblent passées à la cochenille, et l’infortuné flûtiste, fumant, mijote au Ilennebains-Marie.
Le public retrouve un peu de vigueur pour acclamer le son petit, mais pur, du chevelu violoniste Rivarde dans le concerto en la que Saint-Saëns a séparé d’un Rondo espagnol, sauf erreur, où maintes fois brilla Sarasate. Les musiciens de l’orchestre joignent leurs discrètes approbations aux bravos de la salle, mais plus d’un violon jette sur ce triomphant confrère au teint de pain d’épice des regards néroniens :
« J’embrasse mon Rivarde, ah ! c’est pour l'étouffer ! »
Quatorze paires de mains, pas une de plus, applaudissent le Paysage mendelssohnien et la Ronde fantastique à la Wallenstein, extraits d une suite de l’organiste Bernard; orchestre ingénieux, idées menues, thèmes bretons.
Les Maîtres chanteurs ! Au bord de la Pegnitz, sur la prairie joyeuse, les apprentis en habits de fête célèbrent la Saint-Jean et, jetant au loin leurs sceptres enrubannés, voyez-les courir au-devant de ce bateau chargé de fraîches paysannes ; c’est l’universelle allégresse ; gaîment s’agitent les banderoles de l’estrade réservée aux Maîtres; même la vieille citadelle de Nuremberg, tout au fond de la scène, semble sourire. Et voici la danse en branle... Hé bien, mon cher Patron, c’est abominablement mou, la valse que vous nous avez servie. Du nerf, allons, ce n’est pas Beckmesser, ce n’est pas Pogner, c'est une troupe
de gaillards aux jambes de vingt ans qui se trémousse 1 Et vous, les musiciens, si vos leçons en ville vous laissent un peu de répit, relisez donc — ou lisez — la glose exquise de Catulle Mendès, qui, mieux que vous, la saurait diriger « cette valse qui tourne, qui fuit, qui revient, enlace les bras, dénoue les étreintes, et qui rit, et qui chante. »
Dans le premier morceau de la Rapsodie norvégienne de Lalo, les violons se sont distingués. A propos de Lalo, un chercheur ironique a bien voulu m’envoyer le Banjo , de Gottschalk, où j’ai retrouvé avec un peu d’étonnement •— note pour note le rythme et le dessin accompagnant la fameuse aubade du Roi d’Ys. Pourquoi diable emprunter à Gottschalk, alors qu’on a la partition entière de Fiesque ?
Chez le père Colonne, la petite fête commençait par la Fantastique, du vieux Berlioz. Encore que l’ombre de ce musicien romantique et chevelu soit poursuivie avec
une haine d’Apache par les descendants d’Hérold — « notre Hérold », comme dit Arthur Pougin — de bons esprits s’obstinent à l’admirer. J’accorde que la Symphonie fantastique joint à d’évidentes preuves de génie une totale absence de talent, mais s’il fallait choisir entre les deux !... La Scène aux champs a de belles parties, la Marche au supplice est d’une splendeur féroce, même sans les mimiques homicides de Colonne-Deibler, et, dans le Sabbat, l’encanaillement de la « mélodie aimée », confiée à la petite clarinette en mi bémol, non, ça, vois-tu, mon gros Chabrier, on ne t’a pas attendu pour être drôle !
Enorme succès pour la Suite en si mineur, de l’ancêtre Bach, et plus encore pour le bon flûtiste Cantié. Aussitôt après, le programme annonce le Chasseur maudit, de Franck, Colonne ayant profité des cloches de la Fantastique pour l’exhiber. Et tandis que le public éperdu dévore, au recto du programme rose, le texte abracadabrant
de Burger et s’extermine à goûter la musique de Franck, l’orchestre entame paisiblement les Murmures de la forêt.
. Le jeune Siegfried y dialogue avec un oiseau qui doit être empaillé, si j’en juge par la lenteur des mouvements qu’impose le Fafner de ce Châtelet de nécessité.
Ajoutons qu’un anémique glockenspiel s’est livré à des fantaisies qui n’existent que dans l’imagination de son maître, et mal accueillies par les wagnériens de la salle.
Le Chasseur maudit n’a pas trop mal couru, sur une certaine fanfare de cor que d’Indy, en disciple pieux, a replacée dans Wallenstein. Le Rouet d’Omphale, de Saint-Saëns (Orpheus viator, de Linné), pris trop lentement, a suscité l’applaudissement des foules, non-seulement les bravos de Gaston Paulin, colonne du Guide musical, mais l’enthousiasme de ce délicieux sourd de Mangeot, qui n’a pas sourcillé, d’ailleurs, lorsque le trombone, imperturbablement, a clamé une phrase de
Rheingold (descente de Wotan et de Loge à Nibelheim), et lorsque le morceau a fini sur un passage de Siegfried-Idyll.
Après ces réminisaint-Saëns, Colonne a déchaîné les Erinnyes. Le prélude se compose de deux parties, dont l’une est bien ennuyeuse, et dont l’autre fait un bruit infâme. A la fin se trouve un petit motif avec lequel Paul Vidal le Fauve, en l’améliorant d’ailleurs, a construit le plus joli morceau de son Noël; c’est peut-être pour cela qu’il a dédié cet oratorio à Massenet, comme il dédia sa Révérence à Chabrier, sur le conseil de Lecorbeiller, librettiste prudent, pour s’excuser d’y avoir intercalé certaine phrase où je ne sais quel subversif joaillier déclare à la Sulamite que « dans l’émeraude de ses yeux — se fond le saphir des cieux. »
La « Scène religieuse » ne m’a pas ravie (des Gounods et des couleurs...) sauf son élégie, après laquelle le beau Baretti se lève, et salue quatre fois de suite, sans
même attendre qu’on le lui demande, donnant à sa haute taille des attitudes drôlement alanguies d’odalisque — l’odalisque de Louqsor.
J’ai nommé tout à l’heure ce pauvre vieux Mangeot qui s’évertue à me mordiller dans son Monde musical. Ne fatigue pas ton râtelier, l’ancien, et rappelle-toi qu'après avoir inventé le « clavier renversé » on n’a plus qu’à se taire — sans murmurer.
5 Mars 1891.
Je me suis faufilée à l’une des répétitions d’ensemble du Mage, données « devant la critique seulement » id est deux mille personnes de tout sexe et de tout poil. J y ai vu l’ineffable Gailhard engueulant l’infortuné Vianesi ; le, vieux Ritt, effondré à l’amphithéâtre sur une rame de papier blanc qu’il s’évertue à couvrir de notes laborieuses, pendant que Hartmann et Richepin le soutiennent de la voix et du geste ; et, dans le public, d’innombrables rats, échappés des coulisses, venant applaudir le macaroni sentimental que dévide Yergnet, d’une voix magnifique d’ailleurs. J’ai cons-
taté que le poème était aussi riche de tourâneries (ce qui ne vous étonnera pas, étant donnée la nationalité de l’auteur), que la musique est pauvre de motifs, et remarqué que notre cher Massenet— le Massival croqué d’un trait rapide, en maupassant, dans Notre Cœur — a vainement essayé de refaire Y Incantation du Feu. Malgré les glockenspillages auxquels il s’est livré, il faut que je lui décerne deux éloges : d’abord, il s’est évertué à ne pas écrire trop d’airs séparables, traités selon la formule ; ensuite la musique du Mage, aussi ennuyeuse que celle du Cid, est plus chaste que celle d’Ilérodiade.
C’est curieux ! quand j’entends les opéras de Massenet, je regrette toujours ceux de Saint-Saëns. J’ajoute que l’audition des opéras de Saint-Saëns me fait regretter ceux de Massenet.
8 Mars 1801.
Rien de bien saillant au Châtelet. Après la trop Vhemente ouverture des Francs- Juges, nous subîmes la Symphonie italienne de ce terrible professeur à lunettes de Mendelssohn, qui n’imagina rien de mieux, en sa musique d’Athalie, que de mettre sous la vision de Joad le Choral de Luther. — Déjà ! se fût écrié Hervé. Cette Symphonie italienne a le don de m’embêter prodigieusement ; impossible de joindre une plus rare perfection de forme à une plus complète absence d’émotion.
Comme disait Berlioz, ce sont toujours les mêmes variations sur ie motif célèbre : « Je m’en fiche, je m’en fich’ pas mal ! »
Eloa, poème lyrique ! La musique de M. Lefebvre est pavée de bonnes intentions
mais déplorablement chlorotique. Quant aux helminthes de M. Paul Collin, omhre de Vigny, pardonne-les à la sienne ! mais ta poésie vivait, et celle-là... ah ! en voilà une que Joseph Reinach ne saurait appeler YEloa existante !
A la fin du Chasseur Maudit, quelques vagues idiots ont éprouvé le besoin de protester; ça n’a pas d’importance. Puis l’on a applaudi avec fureur la suite, Au pays bleu, de l’expansive Holmès. Il y a bien des choses en cette suite, un pays « d’or et d’azur », une « prière chrétienne », des saints et des déesses, un « hymne voluptueux », et avec tout cela un réel sentiment poétique, encore que la touche soit quelque peu brutale. Madame Holmès y a fourré, outre une éruption du Vésuve, force castagnettes (et la couleur locale, Augusta ? 11 est vrai qu’il n’y a plus de Pyrénées), une tempête, un tremblement de terre, et « les pleurs d’un cœur brûlé d’amour ». C’est peut-être beaucoup.
De retour de Russie, où l’entraîna son humeur aventureuse, Colonne a dù méditer s ans doute la parabole de l’enfant-prodige (musique de Wormser), car il nous a exhibé un pianisticule de dix ou douze ans, Otto Hegner, mignon à croquer. Ce mineur, hélas ! nous a exécuté le crevant concerto de Chopin en mi (également mineur) avec la perversité d’un vieux virtuose bronzé par les plus affreuses récidives. Succès, bravos. Le rubinsteinlen rougit, fait des yeux en boule de l’Otto. Je lui enverrai du sucre d’orge.
Les wagnériens, désireux de fuir les intempérances d’un glockenspiel surnuméraire, quittent la salle avant le morceau de Siefried, qu’un audacieux programme intitule les Murmures de la forêt. Seul Georges Hüe demeure à son poste ; c’est qu’il dort. J’oubliais Le Borne, qui applaudit, impavide : quand Le Borne est franchi, il n’est plus de limite. (Bis repetita.)
Au Cirque, un monde fou ; le Patron, en
verve, a enlevé, ainsi qu’aux plus beaux jours, l’introduction du trois de Loliengrin qui a passionné le public ; Clémenceau junior l’applaudissait avec frénésie, comme il a, du reste, applaudi tout le programme, — en bloc — à commencer par l’intéressante Sxjmphonie rhénane. Le violoniste Reynier la déclarait un diamant, tandis que son schumannophobe de voisin la qualifiait de « caillou du Rhin »...; — sans doute quelque habitué de Contrexéville.
Donc, le brave Chevillard employa plusieurs après-midi à confectionner un poème symphonique, très bien fait, sur le Chêne et le Roseau. Ça vaut mieux que d’aller au café. Bien composé, je le répète, d’une orchestration adroite, joli de sonorité (surtout le « Paysage »), ce petit travail peu compliqué, — où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est appliqué — ne laisse pas que de sembler longuet, malgré le thème du chêne qui tient bon, malgré les tonnerres lointains, malgré les stridentes petites flûtes qui
redoublent leurs efforts. Nous aurions dû nous méfier en voyant, au contrôle, Ulysse Bessac exhiber un visage symboliquement rasé. Cette composition météorologique a ravi le fauve Camille Lemonnier qui prenait des notes fiévreuses, et passionné l’ami Chabrier qui applaudissait à faire craquer aux entournures son pardessus tabac d’Espana. Méfions-nous : sous peu, le triomphateur de l’Odéon munichois nous servira, lui aussi, une Fable en musique, mais teintée de Wagnérisme, comme il sied : « Le loup et l’agneau (du Nibelung) ».
Immense succès pour la Danse macabre , saluée de bravos que Saint-Saëns a pu entendre d’Alexandrie : tout notre monde s’est surpassé, depuis Houfflack-la-Mort blême d’émotion, jusqu’à Dorel dont le hautbois a nettement dit le chant de coq, sans oublier le phocéen Andréas, descendu des hauteurs de la batterie, pour tapoter le xylophone qui doit évoquer les craquements des squelettes danseurs.
Pas bêtes, Maurice Lefèvre et George Vanor, bras dessus bras dessous, fichent le Camp après celui de Wallenstein qui me cause toujours d’Indycibles joies: c’est grouillant de vie, c’est coloré sans placage, c’est par endroits adorablement goguenard, c’est gaulois au meilleur sens du mot, et si personnel ! Groupés autour du modeste et brun d’Indy, les jeunes franckistes du Promenoir (additionnés de Tiersot qui travaille dans le Ménestrel son Bachalauréat depuis trois semaines sans en sortir) poussent de tels cris d’admiration que mademoiselle Taxy, notre charmante harpiste, braque sur eux sa face-à-main étonnée.
Quant au batteur de grosse caisse, Sieveking, né à Amsterdam en 1869 (cet âge est sans pitié !), il m’a fait regretter Benjamin van Godard. Son Prélude encombré d’une « belle phrase », à transporter les coeurs bourgeois, sa Marche triomphale genre Verdi (Aïda-toi, le ciel t’aidera) —
avec perpétuelle tendance à l’apothéose, ascension vers le coup de cymbale ponctuant, au sommet — le Patron sera sage de les réserver pour la prochaine tournée hollandaise, Schurmann duce et auspice Schurmann; on a joyeusement siiiié son petit essai néerlandais, espérons que nous n’entendrons plus palrer de ce talent Pays- Bas.
12 Mars 1891.
La dive Société nationale de musique — arche de l’école franckaise — avait daigné convier l’Ouvreuse, l’autre soir, à son concert avec orchestre, donné salle Erard devant une foule de critiques, de compositeurs, d’amateurs, chimistes, poètes, viticulteurs, juges d’instruction, etc., etc.
Ces séances, qui se passent un peu en famille, sont d’ailleurs tout aussi intéres-
santés que les démonstrations dominicales de nos grrrands capellmeister retour de Russie ou en charge pour la Hollande.
Le concert a débuté par l 'Hymne védique, de l’ami Chausson. Musique un peu froide, mais bien distinguée tout de même !
D’ailleurs, bien qu’elle soit austère, elle ne nous trouve pas de bois, et nous a semblé digne des sévères alexandrins de Leconte de Lisle, surnommé « l’Onagre » dans le monde des lettres, ce qui lui valut jadis cet encouragement du Maréchal : « C’est vous quiètes l’Onagre? Continuez. »
Bref, après ce morceau, qui n’est pas une védille, personne n’a eu l’envie de s’écrier : « Véda rétro, Chaussonas ! » Je constate ce succès, sans aucun esprit de Bouddherie.
Vêtue d’une aimable toilette rose, mademoiselle Ten Hâve a joué un concerto en ré mineur du vieux Bach dont bandante, si curieux, n’a pas été compris du public.
Puis, un jeune ténor, M. Gogny, est apparu,
lissant sa fine moustache, dont nous allons chanter à la ronde, si vous voulez, que je l’adore et qu’elle est blonde comme les blés. Il a une jolie voix, ce jouvenceau, mais il était trop agité pour s’en servir, et il nous a sorti quelques fausses notes dans une mélodie noctivague de Franck. Je ne lui cacherai pas que s’il persévère dans cette voix, il lui deviendra difficile de chanter ingognyto (Gogny soit qui mal y pense ()
Le hautbois est un agréable instrument, la flûte itou, et le ton de sol se laisse supporter, ainsi que les vieux Noëls (ce n’est pas comme celui de l’Opéra-Comique), même avec imitation à la quarte et à la quinte. Mais encore en est-il de toutes ces bonnes choses comme du pâté d’anguilles.
Nous avons éprouvé cette impression à la Nativité de Paul Vidal, un peu bien longuette au concert. Maurice Bouchon, qui écoutait pieusement assisté de Ponchor (ah! diable! j’ai interverti les désinences), n’a pas été seul à regretter l’absence des
paroles. On nous a fait avaler toute l'Etable, sans l'âne et sans le bœuf, hélas 1 En revanche, Vidal a sacrifié la Marche desmoricauds, qui avait fait tant plaisir galerie Vivienne, de peur sans doute que sa musique ne tourne à nègre. Madame Leroux- Ribeyre, avec un charmant timbre d argent (à toi, Saint-Saëns!) a dit l'Etoile, qui a semblé un tantinet endormante — l’étoile à matelas, comme disait près de moi un faiseur de calembours idiots. Enfin, un contralto à figure poupine, une mademoiselle Lavigne que quelques-uns ont trouvée vaguement phylloxérée, a chanté la très jolie Berceuse de la Vierge.
L’intermède comique a été assuré par l’exhibition du Chant de Blancheflor, romance « gothique », dit le programme, ou gothesque, ou gr..., que son auteur, le prince de Polignac, a bien voulu diriger lui-même. Une mélodie absolument amorphe gémit à la voix, des notes éparses incohérent dans l’accompagnement, et le prince
ce pendant, qui tient son bâton de mesure comme une canne à pêche, suggère des pizzicati aux instrumentistes, par des mimiques discrètement imitatives. On se tord, et, sans vouloir faire montre d’érudition, chacun trouve que la musique du prince de Polignac est de celles qu’on ne prend que par Ordonnances.
Immense succès pour la cantate de Bach, bien que les cuivres écrasent complètement le choeur, mal disposé sur l’estrade et point assez nombreux. Bouchor agite tous ses bras comme la pieuvre hugrotesque, en s’apercevant que d’Indy fait chanter par toutes les basses du chœur un évident solo de basse. Tout de même, on s’en va enthousiasmé, en se donnant rendez-vous pour le mercredi suivant, au concert Franck du cercle Saint-Simon.
...Je sors de cette séance : mademoiselle • Balliste, a été remplacée non sans talent par une jeune chanteuse au nom moins catapultueux ; ils n’ont rien entendu, ceux
qui n’ont pas entendu le solo de ténor de Tiersot, cumulard éperdu. Oh ! ma tête!
15 Mars 1891.
Ah ! cette fois-ci, mon cher Patron, tu ne te plaindras pas de cette petite rosse d’ouvreuse — comme tu as coutume de la nommer en tes propos de table, ou même, proh pudor ! devant tes instrumentistes médusés, les jours de répétition orageuse.
Au fond, je t’ai toujours aimé, et si tu n’avais pas la musique triste, tu n’aurais jamais pris en mauvaise part mes inoffensives gloses sur tes programmes et tes exécutions. Mais, après le concert d’hier, malgré l’innocente joie que j’éprouve à te faire enrager, tu n’auras que des compliments — ou tout comme.
Après l’Ouverture de Coriol&n, acclamée
par tout le peuple, « vom ganzen Volsque », disait l’opulente Materna, qui a le petit mot pour rire, nous avons resavouré le Chêne et le Roseau, fabuleuse musique de l’excellent Chevillard. Il ne faut pas dire La Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.
C’est par la deuxième scène du deuxième acte de Lohengrin que le triomphe commence : sur l’estrade apparaissent les deux cantatrices tour à tour, l’une toute blanche, l’autre tout noire, madame Brunet-Lafieur et madame Materna.
Eh bien! vrai, ç’a été comme sur des roulettes; Eisa et Ortrude ont rivalisé de zèle. L’une ne sachant pas l’allemand, l’autre ignorant le français, elles ont pris le parti de chanter en italien. On voit bien que Crispi n’est plus ministre 1 Enthousiasmé par cette triple-alliance nouveau modèle, le public a prodigué les bravos.
L’impression des cercles politiques est excellente, et nul doute qu’une démonstration de cette importance ne se traduise en
Bourse par une hausse de nombreux centimes sur le macaroni.
Et voici que s’éplore, divinement attendri, le sublime prélude de Parsifa.1, admirablement, oui, admirablement interprété, encore que l’attaque du cor anglais soit un tantinet grosse, d’une âpreté qu’aurait su éviter Dorel. Mais comme le mouvement a été pris juste ! comme les nuances ont été observées 1 comme les contrebasses, au début de la troisième partie, ont exécuté leur sourd et mystérieux tremblement!
Pour rester à ces hauteurs, il ne fallait rien moins que la scène finale du Crépuscule des Dieux. Materna s’y est montrée superbe, triomphalement. Ah! mon Dieu, que c’est donc beau, et que le Patron a doDC bien conduit cette page formidable! A part une certaine insuffisance dans le motif de Siegfried, point assez mis en dehors quand il succède à la première apparition de la Liesbeserlœsung , c’était absolument parfait. Les tuben ont été magnifiques.
quand le Walhall a resplendi une dernière fois, dans les clartés d’incendie, avec la suprême assemblée de ces dieux qu’on brise (rien du Delpiteux Albert).
Vous dire l’ovation est impossible! La salle croulait sous les applaudissements d’une foule enthousiasmée, où un œil perspicace eût distingué toute une bande de critiques, d’ailleurs ternes et veules — à la suite sans doute de la répétition générale du Mage ou l'Apothéose de Péladan, le rasant ouvrage dû à la collaboration de Massepin et de Richenet.
A la sortie, j’aperçois le bon gros Chabrier, ventripotent et agité, qui se répand en effusions (pardon du pléonasme) dans le triste sein de Joncières. Emmanuel, Emmanuel, je t’avais toujours dit que tu tournerais mal !
P.-S. — Piteux Colonne : dans la salle, le triolet de Tiersot, Jean Rameau et Massiac; au programme, une chose de madame de Granval qui s’appelle « le Reître »,
sauf erreur. Est-ce bien ce titre ? Reître ou pas reître, voilà the question.
19 Mars 1891.
Personne, c’était prévu !
Les tempéraments révoltés fortifiaient leurs convictions anarchistes en explorant le Pavillon de la Ville de Paris où les communards du pointillé arborent le signac des revendications picturales. Quant aux gens de lettres et aux snobs — le cumul n’est pas interdit — ils s’écrasaient à la répétition générale de Mariage blanc. Il aurait donc fallu être aussi niais que le directeur du Monde musical pour ne pas deviner que nous ferions un four. Mais je ne l’aurais pas prévu si noir !
Des rangées entières de places inoccupées !*Pour faire nombre, il a fallu ins-
taller le luthier Bernardel au parquet.
C’était sinistre. Non loin apparaissaient, baignés de sueur, le doyen des éditeurs militaires (attiré par le camp de Wailenstein ) qui s’était placé tout contre la barrière, Dumaine, et notre Béranger fin-de-siècle, Jules Jouy, qui n’ayant pas trouvé de place à l’Hospice-Claretie était venu se réfugier chez nous, à la Maternité.
Pour avoir du monde, il aurait fallu des prixréduits ; malheureusementle Patron ne fait bon marché que des conseils qu’il reçoit de sa fidèle Ouvreuse. Espérons qu’il comprendra cette absence du public, qui est la leçon des chefs d’orchestre .
En splendide corsage blanc, c’est madame Materna ; dans le service de l’Autriche, la chanteuse a des robes riches, chacun sait ça. Mais ce qu'on ne savait pas, c’est que M. Lamoureux pouvait se laisser pincer deux fois de suite par un rallentando de la cantatrice, en accompagnant si mou,
si flou, son air de Mozart, qu’il avait l’air de jouer du Don Giovanné.
A peine remise de l’émotion que m’a causée l’horrible couac du cor dans Wallenstein, j’ai prêté peu d’attention aux deux romances de Schubert et de Mendelssohn que, pourtant, madame Materna, me dit-on, a « rendues » admirablement.
Triple rappel après le premier morceau de l’excellente Rapsodie norvégienne de Lalo. Puis, un grand silence : le Patron empoigne sa grosse partition verte, aux bas de pages tout crasseux — nobles stigmates du travail — et l’enchantement commence.
Ce Prélude de Tristan et Iseult fut rattaché à la Mort d’iseult, par Wagner luimême, entends-tu, Barbedette, critique poussif, sénateur du Ménestrel-Inférieur, qui parles de « soudure maladroite 1 » Terrassé par la double souffrance de sa blessure et de sa joie, Tristan expire, et, penchée sur son corps, les cheveux épars,
Iseult veut mourir aussi. Elle n’est pas belle, la Materna, elle se fagote comme une montreuse de singes savants, elle pèse trois cents, mais, à force d’art, à force d’àme, elle évoque à nos regards cette réalité, tant il est vrai que toute certitude est dans les rêves!...
Donc, tumeurs joyeuse, Iseult, avide de cet Au-Delà consolateur qui va te réunir pour jamais à Tristan; ta cantilène expirante plane au milieu des harpes extasiées sur l’aérien grupetto qui transfigure, comme la Mort : et tu chantais ainsi, lorsque tu t’abîmais dans l’amour, cette mort éphémère de l’être, au fond de la nuit complice desaveux. Des pleutres ont raillé la divine sérénité de ta métaphysique amoureuse, heureux de s’appuyer sur la bonne volonté obtuse de Gasperini, ce sont les bons vivants, Barrés disait vrai, ce sont les barbares ! Toi, amante immortelle, tu aimais comme on meurt, tu meurs comme on aime, voluptueusement, mystérieuse ainsi que la Nature qui te ja-
louse et te désire, tu expires en chantant, blanche
.Comme ces divins cygnes
Sans altérer la paix ni la blancheur des lignes.
2 0 Mars 1891.
Il paraît que le duel Massenet-Lassalle a eu lieu. Raoul Toché, qui s’était déguisé en cocher de landau pour y assister, vient de l’écrire. Je recopie sa lettre :
» Au signal de: « Allez, messieurs !» les deux adversaires se sont rués l’un sur l’autre avec une égale furie. M. Lassalle a aussitôt porté à M. Massenet un vigoureux trille droit que celui-ci a paré avec un superbe contre-point de quarte. Un repos a été jugé nécessaire.
» La seconde reprise a été plus calme. Les deux combattants se tâtaient, s’étant reconnus d’égale force. M. Massenet a corn-
mencé par rompre par une fugue savante, puis il a attendu son adversaire de pied ferme. M. Lassalle l’a alors attaqué dans la ligne basse chantante et notre sympathique compositeur aurait certainement été transpercé de part en part par un flamboyant point d’orgue sans une appogiature à droite qui l’a heureusement tiré d’affaire.
» La troisième reprise a été décisive. Au momentoù M. Lassalle préparait une gamme descendante des plus perfides, il a reçu toute la partition du Mage en pleine poitrine. Les témoins ont aussitôt constaté qu’il se trouvait dans un état d’infériorité absolue et ont mis fin au combat.
» Les adversaires se sont réconciliés sur le terrain, tous deux en mi bémol pour prouver qu’ils étaient bien d'accord.
» Hâtons-nous d’ajouter que les blessures deM. Lassalle ne sont pas graves. Seules, quelques doubles croches sont entrées dans les chairs. Mais on frémit en pensant à ce qui aurait pu arriver si, au lieu d’être
frappé par la partition pour piano, il l’avait été par la partition à orchestre. »
22 Mars 1891.
Chez Colonne, la lénitive madame de Granval (Granval m’endort, comme l’appellent les fervents d’IIalévy) nous a servi son Chant du Reître, mugi par le pauvre Auguez qui s’obstine à porter, quand il revêt l’habit noir, des chaînes de montre en doublé réellement trop voyantes : c’est de la musique pour liseurs d’Ohnet, du Reître de Forges, analogue au vieux Page, Ecuyer, Capitaine, mais moins vigoureuse, moins Membrée. L’effondré Oscar Commettant exultait.
Après, c’est au tour de Pfeiffer de nous mener en bateau ; la Marine de cet homme poilu qui gagne beaucoup d’argent àvernir
des pianos chez Pleyel, ce n’estque de l’eau claire : sous prétexte qu’il a le nez de Saint- Saëns, ce malheureux lui emprunte volontiers ses procédés. C’est ainsi qu’il nous a servi un petit effet de flots sur lequel le compositeur de la Suite Algérienne pourrait réclamer des droits d’auteur. Quant aux parties que lui appartiennent en propre — on dit en propre — elles ont été chutées allègrement, à la vive surprise du joli Broustet (décoré de plusieurs ordres) qui voyait là une mine de motifs adorables pour le prochain bal de l’Opéra.
A ces gélatines, succède un dessert de ramage de Hollande, servi par madame Katherine Van-Arnhem, dont les impeccables épaules, aussi blanches que la voix, émergeant d’une robe ornée de jais, n’ont pu conquérir l’indulgence du public. Mais aussi, quelle idée d’aller choisir des rengaines à l’italienne qui emmendelssohnnent tout le monde! D’aucuns ont prétendu, trop sévères, que cette froide Néerlandaise avait
l’organe d’un paon ; adorable titre de fable : cc Lepaon qui se pare d’une robe de jais ! »
Décidément, je persiste à croire que, malgré les applaudissements unanimes d’Armand Gouzien, Edouard aux cheveux frémissants a eu tort de se coiffer de cette Katherine.
A la musique, de Chabrier... Mais, mon vieux Colonne, ça n’est pas une vraie première audition ! J’ouïs ce joli chœur du gros Emmanuel, il y a quatre mois à peu près, chez un M. Griset, place Delaborde, avant une opérette de 1 ourguénelf, que madame Viardot avait agrémentée de musique — n’insistons pas! Le titre porte naïvement: Paroles d'Edmond Rostand.
Reproduction interdite... C est ce que
nous appellerons la précaution inutile !
Très vil succès pour mademoiselle Louise Steiger, élève de sa maman et de Lecoupey, qui a réussi à intéresser le public avec un concerto en soi mineur de Mendelssohn,
gai comme une chronique musicale du Temps.
Aux premières notes de 1 'Arlésienne (il ne faut abizer de rien, même des meilleures choses), j’ai délaissé Colonne, que ses programmes composites, fort goûtés des méli-mélomanes, et sa gesticulation exubérante, ont fait appeler le télégraphe éclectique, pour courir à la sortie du Cirque. Sachez seulement que Materna et madame Brunet-Lafleur y ont obtenu un énorme succès, sous le regard attendri de Stéphane Mallarmé, de l’immense Barbedette et d’un certain nombre d’autres seigneurs de marque et même de contremarque.
P. S. — Nouvelles du Conservatoire. — L’étonnant comité — sauce Thomas — qui règne et gouverne rue du Faubourg-Poissonnière, a décidé, vous ne l’ignorez pas, qu’il ne serait pas donné de nouvelle audition de la Messe en si mineur, même en
dehors de l’abonnement 1 Seuls, parait-il, le bon Heyberger et l’honnête Garcin ont rompu des lances, inutilement, pour le vieux Bach, contre les Taffanels irrétrécissables et autres têtes à Turban du comité.
Il serait fâcheux, n’est-il pas vrai? que des bonzes empaillés qui se permettent de'conspuer Bach « parce qu’il réduit les artistes de la Société au rôle d’accompagnateurs », échappassent au ridicule qui leur revient si légitimement.
Après les maîtres, les élèves : messieurs les auditeurs du cours que professait le père Franck — auditeurs qui brillaient en ce temps-là par une persévérante absence — se pressent, me dit-on, aux leçons du successeur, M. Widor, musicien qui ressemble à Weber par ses prénoms — faute de mieux. Ce ne sont qu’applaudissements, ovations, délires, et, non contents de s’époumonner à crier les louanges de l’auteur de Maître Ambros, nos jeunes gens débinent volontiers le maître illustre qui les
honorait jadis de ses leçons. Intelligence et reconnaissance mêlées.
2 6 Mars 1891.
Je n’ai pas voulu profiter, hier, du fauteuil d’orchestre que m’offrait une amie de l’Opéra-Comique, pour entendre la Messe de Requiem, musique de Mi-Carême plutôt que de Carême, s’il faut en croire le R. P.
Gounod, farceur âgé qui, furieux d’avoir dû l’applaudir en public, disait confidentiellement à son bien-aimé Bellaigue, le Saint- Jean-Gueule-d’Or en lequel il mit toutes ses complaisances : « Ça, mon petit Camille, c'est de l’orchestration pour chevaux de fiacre 1 »
Le Sâr Péladan, soutenu par les capitaux du comte Antoine de La Rochefoucauld,
« archonte des beaux-arts, » — les bons archontes font les bons amis — a organisé, comme vous savez, des soirées musicales et dramatiques dans la galerie Durand+Ruel.
Pendant les séances instituées par ce rossecroix émérite, on a donc le plaisir, en écoutant les suaves harmonies de M. Erik -f- Satie (ex-pianiste au rez-de-chaussée du Chat Noir), de contempler sur les murs des échantillons de peinture idéaliste, qui, je l’avoue, ne gagnent pas aux lumières.
Le Bauséant, le Graal et autres puissances qui veillent aux destinées de la Rose- Croix, ont inspiré au Sâr l’heureuse idée de ne pas remplir à lui tout seul les programmes de ses soirées, et d’y ménager une petite place à Palestrina et à Wagner (la fraternité des génies!). Pour la première audition, on nous a servi la M esse du pape Marcel, dudit Palestrina — « le pape Marcello », comme écrivent les mages du Grand Conseil, désireux sans doute de plaire à l’intérimaire du Siècle, Camille Le Senne,
qui signe de ce pseudonyme sixtinien ses piteux feuilletons musicaux. Cette messe a été exécutée « sous la direction de notre capellmeister Bihn Graillon... » Je ne voudrais pas déBihner ce chef d’orchestre, dont Ja réputation n’est plus à faire, mais je crois que « le Saint-Concile de Trente » n’avait pas prévu sa façon de conduire. Le contrepoint des six parties ressemblait un peu à un jeu de hasard, digne plutôt d’un concile de Trente-et-quarante; bref, ça n’a pas marché sur des roulettes.
Après la messe, dont l’exécution a été moins troublée que l’office d’hier soir à Saint-Merri, un sympathique imprésario demande avec calme à Albéric Magnard :
« De qui donc est la musique de cette messe de Palestrina? — Du pape Marcel », répond l’astucieux compositeur d 'Henriette. Mais parlons plutôt de la « Wagnerie Kaldéenne », le Fils des Étoiles, perpétrée par l’astrologue lui-même.
« L’affabulation psychique se réduit à ce
poncif, déclare ingénument Péladan-Bouche-d’Or : le père qui veut un gendre continuateur de sa propre activité, et cela finit par un mariage comme partout. »
Dans cette pastorale Suméro-Accadienne, les uns sont archimages, les autres architectes. L’archimage d’Erek (Satie sans doute), dresse un jeune pâtre androgyne qui s’intitule, on ne sait pourquoi, « le fils des étoiles » (Il a rien des pères!) et qui s’appelle simplement Œlohil, comme vous et moi. Il l’éduque dans un temple égayé par la présence de plusieurs courtisanes « sacrées », dont la plus séduisante répond au nom de Renée Dreyfus, et lui impose d’innombrables épreuves; la plus cruelle doit être la lecture des dix romans de « l’Ethopée, » augmentés de la Quesle du Graal (se vend au profit de l’Ordre). Le jeune androgyne en sort tout transformé, — la nouvelle Œlohil, disait près de moi Jules Lemaître, qui connaît son Jean-Jacques. Il épouse (?) enfin sa bien-aimée Izel, malgré
les rancunes du vieil architecte, le patési Goudea. C’est Tristan et Izel ! clame un wagnérien indigné. Pour moi, j’ai essayé de vous expliquer l’histoire, mais, comme l’avoue Œlohil lui-même, « que Nébo me soit en aide, car je ne comprends pas ! ».
Une glose péladanéiforme de notre Mage, qui est décidément dans Ledrain,nousdvertit qu’en la pièce (?), « le caractère oriental est un peu violé », et qu’on s’est permis quelques inventions et sans appui archéologique ». Je m’en avais doutée. Mais le Sàr livre son œuvre à l’incompréhension! Il bénit du reste ses interprètes, selon le mode énumératif, en se comparant humblement à Wagner, alors qu’il ne saurait pontifier qu’au Bayreuth de Franconi — sans e. « Amis, leur dit-il, vous ne m’avez pas donné un ennui (ce n’est pas réciproque)...
Seigneur Reigers et Seigneur Gerval, vous avez satisfait mon exigeante volonté » (il n’est pas difficile).
Quant au seigneur Erik Satie, un des
« pieux de l'harmonie », il a composé trois préludes « nerveux », car on ne sait par quel bout les prendre, que « leur style sévère » et « leur caractère admirablement oriental » ont fait adopter par l'Ordre. Pour moi, cette musique de marchands de robinets ne m’a procuré qu’une médiocre Satisfaction. Si des fois pourtant vous avez envie de l’entendre, histoire de rigoler un brin, il vous suffira d’obtenir la licence du grand maître, la seule licence contre laquelle ne proteste pas la Ligue Jules-Simon- Passy-Bourse. Avec cela, vous pourrez vous payer le Prélude de l’Initiation et même la Sonnerie de l'Archonte.
Demain, concert pieux chez Colonne et pieux concert chez nous. Vous admirerez la figure rayonnante du Patron, qui jubile d’avoir posé à Schurmann un si vigoureux lapin.
27 Mars 1891.
Rien de bien particulier à dire sur le Chàtelet, même à propos des Contes Mysti qties, sinon que les violons ont atrocement vinaigré le prélude d Holmes, et que le Non credo trombonhorrifique de Widor eût été bien mieux placé à l’Hippodrome.
29 Mars 1891.
Allons bon! encore une étoile qui n’est pas dans son assiette ! (Mademoiselle Risley (mieux vaut tard que jamais) garde la
chambre et le silence ; le Ménestrel n’a pu la décider à venir, une seconde fois, égayer le public de l’Opéra-Comique. Et l’on a joué relâche. Double plaisir pour moi qui ai pu entendre, au Conservatoire, le prélude de Tristan, magnifiquement exécuté, ma-gni-fi-que-ment.
Mais laissons ces souvenirs de carême !
C’est Pâques, aujourd’hui, Pâques, la fête des œufs à surprise, des gentils petits cadeaux à ceux qu’on aime... A mon tour, j’entends me montrer généreuse et ovipare. Nos chefs d’orchestre, genus irritabile, n’ont pas été contents, paraît-il, des témoignages de sympathie que je n’ai cessé de leur prodiguer ; compliments, félicitations, déclarations d’amour, rien n’a pu me faire pardonner quelques innocentes critiques... Ils devraient savoir cependant qu’il n'est point de rosses sans épines.
Quoi qu’il en soit, je leur veux offrir un bel œuf de Pâques, et, pour cela, renchérir encore sur la louange. Je le déclare donc,
il faut changer de style. L’Ouvreuse trouve tout beau, admirable, parfait. Et, pour prouver ma bonne volonté, voici, dès aujourd’hui, la saison musicale étant close, un spécimen de compte-rendu des concerts à venir.
Dimanche 29 novembre i9... Le Cirque est splendide à voir: dans les loges, on remarque, au grand complet, le corps diplomatique. lies inspecteurs du contrôle, rasés de frais, vêtus de justaucorps amaranthe, conduisent gracieusement les invités à leurs places respectives. Des suisses en grande livrée sont chargés d’introduire les représentants de la critique, qui, tous, ont reçu double service. Au programme, Mesdames Materna, Lilli Lehmann, Malien, et même la Patti, si chère à tous les cœurs bien nés, qui a demandé, par grâce, qu’on lui accordât la faveur de se faire entendre. Inutile de vous dire qu’à cette occasion le prix des places a été baissé de moitié. Le Patron fait exécuter l’En-
chantement du Vendredi-Saint avec les paroles, sans coupures ; tous les numéros, d’ailleurs, sont joués avec un moelleux, une chaleur, une âme qu’on ne peut trop admirer. Les cuivres n’écrasent pas les cordes. Une estrade spéciale a été aménagée pour les chœurs (les gens bien informés annoncent les Huit Béatitudes pour la prochaine séance).
Au Châtelet, les miracles ne sont pas moindres. On donne la symphonie en ut mineur ! pour la première fois, Edouard s’aperçoit que l’attaque de Yallegro comprend quatre notes seulement, et non pas six, comme de précédentes exécutions nous l’avaient fait croire. Vient ensuite le prélude de Lohengrin, qui, dût la chose vous confondre, n’a pas été pris deux fois trop vite. Au milieu du concert, l’éminent chef d’orchestre, après une absence de quelques instants, est reparu en chemise, la hart au col, avec, à la main, un cierge de six livres qu’ont payé les abonnés, mandés un à un,
à cet effet, dans le cabinet directorial ; il a fait amende honorable de ses erreurs, s’est engagé à ne plus accueillir les vomitives imitations de mal de mer confectionnées par Pfeiffer, ou les sénilités granvalétudinaires du Reître. Il a solennellement renié Godard, ses pompes et surtout ses œuvres, puis la musique a recommencé : détails invraisemblables mais réels, nous avons observé que les violons exécutaient toutes les notes de leurs parties, que les trombones ne partaient pas avant leur tour, que les trompettistes jouaient juste, et que le petit blond préposé au triangle — là-haut, tout derrière. — s’abstenait de se fourrer les doigts dans le nez. Pendant l’entr’acte, le public a été admis à voir au foyer, sans augmentation de prix, Weckerlin, costumé en derviche hurleur, dévorant des partitions toutes crues de Richard Wagner.
Ce même jour, à l’Opéra-Comique, répétition générale de la Rose de VArdèche,
par M. Vincent d’Indy, « Privas-Docent »
du wagnérisme français ; le massif Daubé a prévenu le poète-musicien qu’il n’entendait plus, désormais, recevoir des compositeurs, le lendemain de la première, des lettres de remerciement, ou que, du moins, elles ne seraient pas publiées par les soins de Georges Boyer.
2 Avril 1891.
Etranges, bien étranges, les comptesrendus qu'a fait éclore la dernière soirée du Cercle funambulesque ! Sans m’indigner des traces que les chenilles de la critique musicale ont laissées sur ce bouquet de pantomimes, je veux constater, seulement, que tout l’effort de nos grands critiques s’est porté sur, ou plutôt contre la Fin de Pierrot de Paul Hugonnet, pour la partition de laquelle on s’est montré, à mon sens, d’une cruelle injustice.
Le plus gai, c’est Joncières ; il a découvert là-dedans « une élégante mazurka »,
au vif étonnement de l'orchestre qui ne 1 a pas jouée, du public qui ne Ta pas entendue, de Le Tourneux qui ne Ta pas écrite. Estce que la joie de contempler, dansles vitrines de l’éditeur Gras, ton buste aux allures de mousquetaire, oblitérerait tes brillantes facultés, mon pauvre Victorin?
Dimanche, Colonne faisait jouer à Pétersbourg des fragments de /’ Avlésienne, pour l’exécution desquels il aurait pu demander des renseignements à mon Patron. Ahl mais, c’est que nous ne craignons aucune concurrence, au Cirque 1 Surtout pour l’œuvre de Bizet dans laquelle — ça, je ne l’oublierai jamais!
M. Lamoureux a, jadis, rempli un rôle, oui messieurs, oui mesdames, avec un tel brio que .le département de Seine-et-Oise ne l’appelait plus que l’Arlésien de Chatou!
Comme une politesse en vaut une autre, Edouard sera remplacé par Tschaïkowsky.
O slavophilie, que de tscaïtkocassités on commet en ton nom !
5 Avril 1891.
J’ai bravé un déluge plus désagréable à coup sûr que celui de Saint-Saëns, et même des éclairs étonnamment réglés par un Lapissida très supérieur, pour admirer la salle du Châtelet,'où toute la colonie russe s’était donné rendez-vous ; il n’y avait caviar Igs loges pour s en assurer.
Au programme, beaucoup, oh ! beaucoup de Tschaïkowsky — à peu près tout ce qu’il a composé, sauf (pourquoi cette lacune?) une « Ouverture solennelle «intitulée 1812, que ce francophile de la dernière heure a fait exécuter, il y a une dizaine d’années, au Concerthaus de Berlin.
Ça débute par la Suite n°3... J’ai bien ri lorsqu’on t’a remis, ô maître, une cou-
ronne de roses et de lilas blancs, grande comine une roue d’omnibus à quarante places, après les Vaviations où s’accumulent, après les entrées de trompettes, les crépitations de tambour de basque, les frémissements de timbales, les phrases de cosaque et de corde à l’unisson, bref, tout ce qui peut enivrer un public effroyablement gobeur.
Ambroise Thomas applaudit, ainsi que sa voisine, dont le chapeau vient en droite ligne de l’Armée du Salut. Mais un an.
dante nous propose une jolie phrase mélancolique, ce qu’il y a de mieux dans la série. Deux romances lui succèdent, O chère souffrance et Pourquoi, que chante mademoiselle Marcella Pregi — jolie toilette, cache-point en perles, nez retroussé — à la russe, naturellement.
Johannès Wolff, aux moustaches accrocheuses de cœurs, exécute superbement une Sérénade mélancolique, beaucoup moins bonne que celle de Silvio Lazzari ;
applaudissements, protestations; comme les galeries supérieures s’obstinent à acclamer cette musique plus slave que suave, un gros monsieur blond-chauve (soiriste à la Paix , me dit-on) crie : « Assez la famille ! » Rire général.
Engel décroche un immense succès. A celte heure, c’est un triomphe d’avoir pu faire bisser la romance Q'importe que l'hiver...
Dans Pasistante, hypnotisée par ce Russe prolixe, étincellent : Massiac, qui l’a présenté en libertié aux lecteurs du Figaro, le jeune Lélio, critique formidablement Colonnophile à la Plume, Lascoux, Stojowski, pianiste élégant, Sophie Menter, qui adorne ses oreilles de perles somptueuses. Malgré les applaudissements patriotiques à jet continu, le public sort déprimé, et convaincu que certaine musique russe (ou pseudo-russe) étend ses frontières — comme l’Empire des tsars lui-même — jusqu’au Caucasse.
Pour finir, une bonne nouvelle (ce n’est pas comme celles de Dubut de Laforest...) :
les vieux mandrilles du Conservatoire, vigoureusement conspués par l’unanimité des critiques musicaux et des Ouvreuses, se sont décidés ûnous restituer, pour le 2 mai prochain, l’audition indûment confisquée du chef-d’œuvre de Bach.
A propos de Conservatoire, M. Arthur Pougin déclare que le prélude de Tristan n’y est pas à sa place. Diable! alors qu’estce qui est à sa place, dans ce Darcours de la rive droite? Les concertos de Pfeiffer?
Ou bien M. Pougin, qui met certainement Richard Wagner au-dessous de « notre Hérold », rêve-t-il d’imposer à Garcin une sélection de Zampa! Scudo lâcha jadis un jugement de ce calibre sur une exécution de Berlioz au Conservatoire. C’est toujours un sujet d’étonnement que de voir ce qu’un homme de mérite et de science peut écrire d’énormités, quand il veut sérieusement s'en donner la peine.
9 Avril 1891.
Je vous ai déjà présenté, une couple de fois, cette bonne Société nationale, chérie des avancés, des pessimistes, de tous ceux qui rêvent Pleyel et bosses,et aussi,disonsle, des sincères amis de l’art, car c’est bien un des seuls endroits de Paris et de la banlieue où l’on s’occupe de faire de la musique, de la vraie, de la bonne. Loin du skating subventionné où le muflisme de Ritt s’ajoute à celui de Gailhard, loin aussi de cette salle consacrée au genre éminemment national et qui exhale encore une odeur paravéreuse, malgré le chlore jeté par le Monde Artiste, nos jeunes de vingt, trente et même cinquante ans, se réunissent pour s’occuper d’art.
Un quatuor en ré — Vincent d'Indy scripsil — ouvrait notre dernière séance.
Une belle introduction, véritable mère Gigogne de l’œuvre, contient en ses larges flancs tous les motifs qui vont être développés. Comment se fait-il cependant que je l’aie goûtée un tantinet moins que les autres parties. Serait-elle un peu sèche, et presque désagréable à l’oreille, malgré son intérêt thématique et la richesse de son écriture, ou bien cela tient-il à ce que les exécutants l’ont odieusement sabotée?
Mais Yandante!... Ah ! ma chère, on est passionné dans l’Ardèche! Les infortunés qui ne seront pas émus de cette magnifique phrase, expressive au possible, admirable par elle-même, toute seule, sans l’Elixir Godineau des contrechants pleins d’astuce, des ingénieux dessins, etc., etc., dont nos jeunes musiciens se montrent si prodigues, ceux-là n’ont qu’à s’adresser à Benjamin Godard : C’est sa poire, sa poire qu’il leur faut.
Le « vif et animé » m’a beaucoup plu; le morceau « dans le sentiment d’un chant populaire » est une petite merveille. Le finale, précédé d’un récitatif très curieux, mais dont le caractère s’explique moins bien, ramène et combine tous les motifs précédents. En particulier, celui de l’andante se dessine et s’impose, un peu comme dans certain quatuor du père Franck, exécuté l’an dernier. Telle est l’œuvre vraiment superbe, dont nous avons eu la première audition — en France, car elle a été déjà exécutée à Bruxelles, à la société des Vingt (les vingt dissipent la tristesse, comme chante l’Hamlet, soufflé, du vieil Ambroise Thomas).
Ovation à d’Indy ; Chausson s’avance, la figure épanouie d’un sourire, et, accompagne mademoiselle Pregi — tu Marcella eris — dans la mélodie qu’il a composée, Nanny, sur desparolesde Leconte de Lisle, mélodie gracieuse, qui passe sans nannycroche; on applaudit, Chausson sourit et
salue, et accompagne l'Ange et l'Enfant, du père Franck, sur le texte de Reboul.
C’est toujours mademoiselle Pregi qui chante; on acclame cette page virginale, toute blanche, si angéliquement lumineuse et pure.
Diémer s’élance au piano. Que de dents !
que de dents! aurait dit le Maréchal...
Taffanel, armé d’une flûte impitoyable, entame, aidé de Hasselmans, une Valse mélancolique de madame de Granval.
Georges H lie se désarticule en d extravagantes mimiques, l’auditoire s’agite, en proie à d’évidents malaises, tandis que cette flûte navrante ressasse sa phrase banale et plate sur un insipide accompagnement de harpe. Moi, je me tordrais, si je n’étais pas si courbaturée de ma dernière grippe...
Après cette triste granvalse, c’est un professeur de philosophie qui sévit. Je m’explique : il a composé une sonate en fa dièse mineur, que le père Franck recoin-
manda jadis à la Société nationale «avant samort », comme d’Indy éprouve le besoin de l’ajouter. Ce M. Luguet n’est pas gai. Malgré les gémissements du public, Schnecklud l’imperturbable brandit son archet, et Paul Braud, dont le toupet orandit sans cesse (c’est de ses cheveux que je parle), poursuit froidement sa route, lançant dans nos oreilles ahuries un thème de Psyché , qui prouve que la mémoire de notre professeur est plus fidèle que ceux de 1 al— leyrand. Enfin, les deux tortionnaires s’arrêtent, s’épongent, et se retirent, récompensés par un bon sourire de Chausson.
Originales mélodies de ce Pellico de Silvio Lazzari. J’aime surtout Tendresse et Sérénade mélancolique, mais, entre son Apaisement et celui de Chausson, j’en préférerais volontiers un troisième. Un bon point à la Fête basque du jeune Bordes. 11 est minuit, l’heure des crimes : Chausson sourit encore, mais plus faiblement... La séance est levée. « Ces dames le sont-
elles? » disait jadis, aux Ilydropathes, le périgourdin Emile Goudeau, horticulteur bitumineux... Mais où sont les neiges d’antan I
12 Avril 1891.
Cette lettre, messieurs les juges, sera brève... car le Concert-Vatoire (comme disent encore les gens d’esprit, en province) offrait moins d’intérêt que n’en demande le plus humain des usuriers du Quartier latin.
La douleur d’être contraint par l’opinion à nous donner une nouvelle audition de la Messe en si mineur avait déprimé sans doute l’orchestre du Conservatoire : il a été mou, très mou, en cette laide petite salle où de facétieux peintres de médaillons ont mis Boieldieu à côté d’Orphée, comme chacun
Je peut voir sur le balcon qui pourtourne les loges.
Admirable, cette symphonie en ré de Schumann t Dans la troisième partie, au moment où les thèmes du premier morceau vont reparaître, il y a un grave appel de trois notes, aux trombones, qui me fait frissonner jusqu’aux moelles. Hé, hé! mon doux Garcin, les violons n’ont-ils pas savonné quelque peu leurs triolets de Yandante? Ça n’était pas si net que chez nous.
Madame Georges Hainl a des cheveux d’argent et une robe ténébreuse; la fine tête de sa partenaire, Clotilde Kleeberg, émerge, toute brune, d’une toilette virginale. Contraste exquis ; on se croirait à l’exposition du Blanc et Noir. Je ne ferai qu’un reproche à mademoiselle Kleeberg: elle imite un peu trop son homonyme, le fougueux général, dans sa passion pour l’offensive — je veux dire qu’elle n’attend pas toujours que les autres attaquent...
Malgré cela, malgré certains gruppettos
indécis de son alliée, malgré de vagues somnolences de l’orchestre, malgré une interminable cadence grotesquement introduite dans le concerto de Mozart par un Reincke quelconque, on a applaudi, autant par habitude, tradition, fétichisme que dilettantisme véritable. Le hautbois de 1 excellent Gillet ne lui vaudra jamais de vestes.
Mais les applaudissements ont redoublé tout de même lorsque quatorze employés de la maison Erard sont venus démonter les deux instruments de supplice en soixantequatre morceaux et les emporter avec des précautions que pourrait leur envier le personnel des Ambulances urbaines. Nachtel prenait des notes.
Voilà Biblis! Sur ce poème, que je qualifierai de biblisque, M. Massenet a mis une musique très supérieure à celle du Mage, mais qui d’ailleurs ne vaut pas cher. Voulez-vous l’état civil de cette nymphe?
Georges Boyer, le Biblisophile (à couper le beurre) de cette mythologie compliquée,
nous dit qu’elle était fille de Cyanée et du vieux Miletus. Ça vous est égal, à moi aussi. Dans les vers, il est question d’un prodige « étonnant », ce qui me semble le premier devoir de tout prodige.
Bocchanale antique et en toc, malgré les crotales que frappe un virtuose moustachu.
Puis on entend l’orchestre imiter la source, en laquelle muée fut Biblis (en outre) ; un impitoyable glockenspiel essaye en vain de lutter contre la flûte accapareuse de laffanel, et deux harpistes s’exterminent à gratter, là-haut, tout dans le haut, sans qu’il soit possible de percevoir un son. Quant aux solistes, la voix d’Auguez, mugissante, écrase les timides Warmbroderies d’un jeune ténor, et la chanteuse, sévère mais pas toujours juste, ne m’a pas semblé le Domenech plus ultra des mezzos.
Après les trucs, l’Etrusque : on acclame l’Ouverture de Coriolan du vieux Beethoven. Le concert se termine par des fragments du Messie, d’Haendel. Quoi que l’on
pense du premier choeur et du dernier, la Pastorale est adorable, vraiment croyante, pure, caressante, émue. Mademoiselle Domenech, dont on a beaucoup lorgné les cheveux dorés, teints à l’auréoline, l’a dite avec une charmante expression.
Peu d’hommes illustres dans la salle, sauf madame Gallet, la duchesse de Maillé, et l’immense jumelle Krupp de Chevillard, saluée d’un rire général quand cet aimable gendre du Patron l’a braquée sur l’orchestre. Citons encore Georges Boyer, mélancolique, qui n’applaudit pas Diblis; Adophe Jullien, plus hérissé que jamais...
Dialogue entendu à la sortie, et qui renseigne sur l’étiage intellectuel des abonnés :
— Moi, j’aime toujours le piano dans les concerts.
— Parce que, voyez-vous, cet instrumentlà, au moins, on le reconnaît toujours.
19 Avril 1891 .
La Damnation de Faust étant encore plus connue que le Pèlerin pensionné (chez le docteur Blanche), il est peut-être inutile de vous la raconter. Mais je m’éjouis toujours au succès inusable de cette unique merveille, surtout à cause de l’embêtement que ça procure à un certain nombre de jeunes wagnériens essoufflés, entre autres à l’anarchiste Ferdinand Hérold, qui extermine Berlioz chaque matin, à l’heure du café au lait.
La grande attraction, c’est l’interprétation (ces vers ne sont pas de Jean Moréas).
Mais d’abord, signalons l’ovation frénétique dont on salue Colonne, lorsqu’il apparaît, les cheveux épars, pâle comme la robe de
JQg bains de sons
mademoiselle Pregi. Les spirituels calicots des galeries supérieures ne pourront dire, cette fois, que celui qui hérite est gaillard. D’ailleurs, ne plaignez pas l’héroïque capellmeister en la co-direction où il s’embarque : Si l'un des deux est Bertrand, 1 autre ne saurait être Raton.
Engel chante Faust, engéliquement. La salle l’acclame. Après certaine phrase de la troisième partie, Adieu donc, belle nuit...
qui n’est pas (entre nous) des meilleures, mais que l’excellent ténor a dite avec l’intensité de regrets du monsieur qui reste sur sa faim et déplore de n’être pas arrivé aux siennes, ce sont des transports également sans fin. Willy pleurait sur sa voisine.
Lauwers, en Méphistophélès, est aussi mauvais que jamais il le fut, mais le public lui-même finit par s’en apercevoir. Quant à Augier, en dépit de ses gestes, ce n’est certainement pas Augier le Danois, mais au contraire le moins bon des mille Augier.
Dans la « chanson gothique », Autrefois,
un roi de Thulé (c’est toujours mieux que du Gounod, dis donc, mon vieux Messager?), l’alto-solo, M. Bailly, un gros blond de bonne figure, a eu sa grande part de succès. Un seul reproche à Berlioz : pourquoi a-t-il emprunté à Francus Eymieu les trois dernières mesures, déjà logées parle barde du Monde musical dans une machinette également moyen àgeuse dont j’ai oublié jusqu’au titre? Berlioz espérait-il donc que « ça ne se verrait pas » ?
Dénombrons l’assistance du Châtelet — les tribus de Judas... Jules Roche qui somnole, l’Argonaute Iiolmès au casque d’or, Henry Bauër dont la poigne solide est encore teinte du sang de Rittégailhard, le Gilblasé Pauwels, Canoby — entre la Coupe et les lèvres, il y eut la faillite de Verdhurt, — Léon Daudet, enfoui dans ses fourrures, Gunzbourg (haut Niçois qui mal y pense), accompagné de deux ou trois cents autres candidats évincés de l’Opéra, Jean Rameau (Ronsard exaspéré, qui rappelle
Richepin par les cheveux), Georges Lecomte, l’esthète intransigeant de la Revue Indépendante, etc., etc.
P. S. — Bonne exécution, au Conservatoire, de la musique de l’ami Chabrier. Le public élégant et obtus de cet aristocratique bâilloir a semblé prendre un vif plaisir à une petite symphonie en ut, du père Haydn, dont la monotonie ne s’égaye que d’un coup de cymbale extraordinaire (n’est-ce pas.
Vidal?) si imprévu qu’une pauvre dame s’est trouvée mal en l’entendant.
Outre le ministre Bourgeois, chaudement complimenté pour les mesures sanitaires qu’il vient de prendre à l’Opéra, je crois avoir vu la tête de Théodore Reinach — une éponge trempée dans un encrier — le violoniste Black qui se fait appeler White, Paul Braud, au profil de camée, et René de Récy (des temps mérovingiens).
23 Avril 1891.
Grand tralala à la Soc. nat. de mus.
L’excellente confrérie vient de faire feu des quatre pieds, si j’ose employer cette catachrèse. On y joue une musique autrement intéressante qu’au Volney dont, ce nom l’indique assez, les compositeurs sont en ruines, et les jeunes qui se groupent autour de Vincent d’Indy ne sont pas du Boisdeffre dont on fait les raseurs.
Or donc, salle Erard, un auditoire aussi select qu’intelligent est venu applaudir avec frénésie la Symphonie en si bémol de Chausson. Vrai, elle est très bien, cette Symphonie, malgré le Tristan de l’Andante et les défauts de l’exécution, où le nombre
des cordes est trop faible, par rapport aux bois et aux cuivres. Cet orchestre de la Nationale fait décidément penser à la musique de la garde républicaine.
Voici le Brouillard de Husson, sur des vers brumeux de Jabas (connais pas), mal braillé par Imbard de La Tour qui a l’air de chanter en Jabanais. La fin est gentille, le reste plutôt nébuleux ; mais Husson les neiges d’antan ?
Pénible, la Délivrance d’Andromède, et laborieuse comme un accouchement au forceps. M. de Wailly, auteur d’Andromède , me paraît avoir quelque mal à persée.
Après cette musique Andromédicinale, un chant de mort éclate tout à coup. Ce chant de mort, que le compositeur. M. le vicomte Pierre de Bréville, a sérieusement l’air de croire du sixième siècle (moi je veux bien), est Gallois ou doit l’être, si je m’en rapporte à M. le comte de Lisle, auteur des vers. Solo, choeur de femmes, choeur d’hommes, trompettes, trombones, cymba-
les, bois des archets, le diable et son train. C’est beaucoup peut-être pour une petite galloiserie. Un baryton, M. le bàrine Dimitri, qui semble échappé d'une partition de M. le Chevalier Jean de Joncières, a vainement tenté de se faire entendre. Convenons d’ailleurs que la sonorité est tout à fait belle, et passons à la Symphonie de M. Albéric Magnard. Les motifs, disait un spirituel musicien, ont tous l’air de contresujets (ça c’est pour les spécialistes). L’orchestre bafouille ; si j’avais du goût pour la plaisanterie je dirais qu’il a joué d’une magnard honteuse.
Le jeune Bordes a bâclé une jolie ouverture, — bien conduite et très nerveusetout de même — sur des thèmes populaires basques. Aimez-vous le basque? on en a mis partout, jusque sur le programme, qui, sous le fallacieux prétexte de nous expliquer le sujet du drame, nous dit, en langue pyrénéenne, que le roi blessé (blasatürick) est revenu des armées (armedetarik). Vive
la trompette en ré aigu (réaigürik), malgré les fausses notes, mais avertissons le jeune Borde (Bordesaderik) de veiller à ses parties d’orchestre, criblées de fautes de copie qui ont fait tourner ses exécutants en bourrick.
L’ami Camille Benoît n’écrit pas souvent, mais quand il s’y met, il s’y met bien. Son Eleïson est simplement superbe, n’en déplaise aux grincheux qui veulent à toute force y retrouver l’influence de Parsifal, et aux pointus qui lui reprochent de ne pas l’avoir intitulé bonnement Kyrie, comme tant d’autres. A cela je répondrai que je n’en sais pas la raison, mais qu’il doit y en avoir une. Bref, mérite énorme, qualités supérieures de pensée et de réalisation. Une petite remarque: en conduisant, Benoît semble bénir l’orchestre... serait-ce parce que celui-ci a besoin d’indulgences?
Il est tard, chacun fuit ; nous ne sommes plus qu’une demi-douzaine à écouter l’alerte et pittoresque musique de scène écrite par
Guy Ropartz pour un drame de Tiercelin, tiré de Pêcheur d'Islande, ouvrage attendrissant que les gens lotis de quelque sensibilité ne purent lire sans pleurer comme des Viaud. Je conseille seulement à Ropartz, après ce succès, de ne pas s’endormir sur le Loti. De la gaieté franche, de la joie saine dans ces thèmes bretons, extraits de l’acte «la Noce », le plus important, cela va sans dire (si vous avez fréquenté la vieille et pédiculaire Armorique, vous n’ignorez pas l’importance du rôle qui joue l’époux.) Ce Breton poilu a le mot pour rire. Comme un curieux (un eleison, dirait Camille Benoît) lui demandait, à la sortie :
« A quoi bon cette extraordinaire mesure à cinq temps? Quatre ne vous auraient donc pas suffi?— Voyez-vous, monsieur, lui répond ce rossartz de Guy, pour une Noce quatre temps, c’est bien maigre! »
26 Avril 1891.
57 e de la Dammation ! Les marronniers sont tout verts, comme les chemins d’Altorf dansle Guillaume Tell du Singe de Pesaro.
La banlieue réclame les foules, aussi des vides nombreux s’épanouissent-ils dans la salle. C’est bien fait pour Edouard, qui a cru imaginer un coup de maître en supprimant tous les billets de presse — sous prétexte sans doute qu’il rend des arrêts et non pas des « services ».
La Damnation de Faust n’a pas sensiblement changé depuis l’autre dimanche.
Vous vous en doutiez peut-être. Elle est toujours aussi pleine de trouvailles géniales, d’inventions que personne n’avait osées avant Berlioz et dont les plus humbles mu-
sicastres se donnent aujourd’hui le luxe.
Si l’on peut trouver la Taverne assez peu artistique (elle vaut toujours mieux que celle des Trabans d’un certain Maréchal de France) et reprocher quelque bruit au célèbre Panpandémonium de la fin, quelles merveilles que l’air de Marguerite abandonnée, la coupe du roi de Thulé(qui n’est pas prise dans Rameau — comme celle à M. Gouneau),la scène de Faust au lever du soleil, l’hymne de Pâques, le choeur final des anges, l’invocation à la Nature!
L’interprétation est — vous me croirez si vous voulez — la même que dimanche dernier. (Décidément le printemps me pousse à la poésie). L’excellent ténor Engel chante Faust, et Augier, lui, chante faux, déplorable application du système d’Aza'is. De mademoiselle Marcela Pregi, je dirai, toute réflexion faite, qu’elle n’est pas précisément la Marguerite de mes rêves, mais ça ne va pas trop mal, tout de même.
Lauwers trouve moyen de bafouiller son
texte dans la Course à l’Abîme, et les chœurs, généralement opaques, partent avant leur tour dans la reprise de la sérénade. Quant à l’orchestre, c’est mou, sans accent, sans conviction, tout à la blague...
Où sont les fières exécutions de jadis, mon vieil Edouard? Si ça continue, ce sera bientôt la Damnation du Petit Faust.
Salle maigre, Peu de gloires contemporaines, sauf le jeune Maxime Vitu, l’aimable musicien Gaston Paulin, qui semblait dire, en écoutant Berlioz, Paulin majora canamus, Schuré le patriarche, initiateur ès wagnériennes littératures, José Engel, qui rougissait modestement tandis que tout le monde applaudissait son père, Karageorgewitch, qu’on s’est trop pressé de dire refusé au Salon, Adolphe Brisson, noble tête de Bacchus indien, gendre et successeur de ce Sarcisque Français que l’Europe ne nous envie plus que vaguement.
3 Mai 1891.
Enfin, nous l’avons eue, la 3' audition promise, mais si difficultueusement obtenue ! La mort dans l’âme, ces messieurs du Conservatoire se sont enfin décidés. Chambrée superbe rue Bergère, tous les Wagnériens et Bacchants de la petite ou de la grande observance, et leurs élèves, et les amis de leurs amies.
Dans le tas, le suant Henry Cochin, qui suit sur une partition d’orchestre (à la bonne heure !) ni plus ni moins que la famille Colonne, Guy Ropartz arborant l’Etendard de sa barbe soyeuse, Tiersot itou,
de Bonnières en pardessus clair, le sévère Lascoux, le souriant Chausson et son voisin Lerolle, Paul Braud, qui a consenti à se faire couper quinze centimètres de cheveux ( il lui en reste encore trop), exemple que je recommande à Marsick ; Diémer, dentn comme un éditeur... Gabriel Marie, l’excellent chef d’orchestre, surnommé « Nous faisons de l’esthétique ici, messieurs » ; Ferdinand Ilérold, qui a quitté l'Ermitage , où il loge depuis qu’il se fait vieux ; Schuré, entaché de modérantisme ! Camille Benoît, maître éleisonneur : d’Indy, nos certitudes, — Pierre de Bréville, nos espérances; Adolphe Jullien, amène à son ordinaire, le noir Poujaud, l’explosif Alphonse (gare le Combes !) le beau des Rotours aux moustaches voltigeantes, Jules Bonnier, frère de Charles, madame Hellmann, le ministre Bourgeois, Gounod enfin, qui doit tant à Bach et à qui Bach doit tant ! Le maître de l’Ane Maria ne pouvait refuser l’encouragement de sa pré-
sence à l’auteur de certain Prélude qu'il a rendu célèbre — ou qui l’a rendu célèbre, au choix.
Exécution satisfaisante, sans plus (texte mis à part, car il est absolument époilant).
Un Warmbrodt mal graissé, qui ne nous console point des confusions observées daps le Qui tollis... Au Denedictus, on applaudit tellement le violon solo Berthelier, que notre ténor salue avec onction. Le complaisant Garcin, pour délivrer Auguez qui va sans doute à la campagne, hâte un peu le mouvement du Credo. Dans la loge des journalistes, un critique rubicond se penche vers un critique décoloré et lui souffle à l’oreille : « Soyons sincères une fois en notre vie, cette musique-là c’est toujours la même chose... » J’aime cette franchise.
Au Domine Deus, on acclame la virtuosité du flûtiste, qui doit maintenant se féliciter de cette nouvelle audition. Autour de
lui, les camarades murmurent avec envie le distique célèbre de Moréas :
Ah ! pour moi que la vie serait belle
Si j'étais Ta, si j’étais fa, si j’étais Taffanelle !...
On së retire heureux, joyeux, enivré de musique. Dans les couloirs, une indiscrète amie me hèle au passage pour me conter un récent dialogue entre l’ineffable Godard et le gros Chabrier, auteur d’une Gwendolinata à faire sécher Paladilhe de jalousie. La scène se passe dans un salon...
neutre.
— C’est vraiment dommage, mon cher Emmanuel, que vous vous soyez mis à la musique si tard !...
— C’est bien plus fâcheux, mon cher Benjamin, que vous vous y soyez mis si tôt...
10 Mai 1891.
La dernière — irrévocablement — de l’excellente « Société du doigt dans l’Œil »
vient d’avoir lieu salle Pleyel. Dernière de la saison, s’entend, car, dès le prochain départ des hirondelles, notre pieuse Confrérie, cauchemar commun de Benjamin Godard et du wagnérien Charles Bonnier (les extrêmes se douchent) reprendra le cours bi-mensuel de ses séances.
Ce provisoire chant du cygne (rien de Lohengrin ) nous a paru peu panaché. Ça commençait par un morceau de circonstance, Adieu suprême, de M. Jules Bordier, Lamoureux angevin, qui ne compose qu’à ses moments perdus — c’est le cas de
le dire. Cette conception, très émue dans la pensée de l’auteur, homme d’anjereux, a produit sur l’auditoire un effet plutôt Anjoué —comme l’exige la plus élémentaire géographie.
Que vous conterai-je de la Rapsodie pour violon solo et orchestre, du méridional Paul Lacombe, celui-là même qui répète volontiers aux jeunes wagnériens, avec une véhémence et un accent de Toulouse également blâmables : «Votre musique, voyez-vous, elle manque de soleil ! »
Je ne sais s’il a raison, mais la sienne m’a semblé « comme la lune », suivant l’expression chère à M. Jules Lemaître. Tout ce qu’on peut concéder à l’œuvre rapsodieuse de M. Lacombe, déjà père d’un Départ des Croisés à sauter par les fenêtres, c’est qu’elle a été exécutée par le plus mignon des violonistes, un éphèbe aux grands yeux languides, qui paraît avoir donné un fort coup de Marteau à ces dames des chœurs, si j’en juge par leurs regards trop aimables.
Et puis, si vous voulez savoir son nom, je ne vous le dirai pas, na !
Le souriant et chevelu Savard, naguère prix de Rome, et maintenant pris d’une wagnerite aiguë, nous a offert une Symphonie, telle qu’une de mes amies intimes, non prévenue, a cru qu’on avait changé de programme, et qu’on exécutait un potpourri sur la Gœtterdaemmerung et Tristan. Le tout agrémenté d’un texte échevelé, auprès duquel le sujet de Lelio, monodrame un tantinet romantoc de Berlioz, passerait aisément pour le Manuel du parfait notaire : « Plaintes, impuissance, désespoir... l’immensité de la plaine l'accable!!!!» Et maintenant que nous avons blagué, comme c’était notre devoir, le trop réminiscent compositeur, disons bien vite que sa symphonie est fort congrûment bâtie, et que ce garçon ira loin.
L’influence du vieux Richard n’est pas absente non plus de Karadec, musique de Vincent d’Indy pour le drame (?) d’André
Alexandre. L’évocation d’Erda se rappelle discrètement à nos souvenirs, mais surtout « la Veillée de Hagen », dans le Crépuscule des Dieux. Je ne dis point, comme cet autre, « où il y a de l’Hagen, il n’y a pas de plaisir », mais, vrai, l’ami Vincent ne s’est pas fendu ce matin-là. Je ne crains pas d’être indiscrète en signalant, néanmoins, le joli motif du deuxième morceau, l’excellente sonorité de tout l’ensemble, et, dans le finale, certain thème : « J’ai du bon tabac », plus ou moins breton, qui se promène à travers l’orchestre. Ça doit signifier, je pense, qu’on fait circuler la tabatière.
Andante pathétique, de L. de Serres 1 Cette composition, qu’on nous a donnée pour notre dessert (Aïe!) est un peu lourde à digérer parfois, mais très convaincue, très passionnée. En un mot, on a trouvé la musique de Serres chaude, et j’ai applaudi.
On attendait avec angoisse deux Chants mystiques d’Albert Cahen, lorsque d’Indy,
qui décidément fait mieux les quatuors que les discours, s’est avancé sur l’estrade, et a prononcé Cahen-caha un petit speech, d’après lequel « M. Renard, indisposé, n’ayant pu venir, etc., » on était contraint de renoncer « à cette dernière partie du programme. » Il a même ajouté, pâle d’émotion : « Nous le regrettons infiniment... »
Sur cette excellente nouvelle, la foule s’est retirée en bon ordre, favorablement impressionnée.
On demande un opéra
Faites bien attention, messieurs : un opéra, non un drame musical, ou ce que vous croyez tel, avec leitmotive à tous les étages, orchestration extra-inlra-et-suprawagnérienne, modulations enharmoniques toutes les deux minutes, philtres, Walkyries, anneaux et Grals à la clef ; mais un opéra, un o-pé-ra, avec airs, cavatines, récitatifs, avec duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, septuors, octuors même si vous y tenez, et les chœurs du côté jardin, et ceux aussi du côté cour, et les ritournelles, et les cahalettes, et (j’en rougis) un ballet, un ballet délicieusement niais, adorablement stupide, un amour de ballet enfin ! Réduisez votre orchestre, je vous
prie ; foin du contrepoint savant et des harmonies rares ! je suis las des doubles pédales intérieures et des notes triplement altérées: assez de retards! assez de ces fausses relations à demi permises, jolis péchés où vos corruptions esthétiques se complaisent: assez de suspensions! n’anticipons pas, comme dit l’autre! donnez-nous des bonnes petites idées bien convenables, sans développements, sans polyphonies sous-jacentes ; cachez ce contre-sujet que je ne saurais voir ; vos imitations ne sont pas drôles, vos augmentations me rappellent celles de mon propriétaire. Soyons carrés, je vous en conjure ; prouvez par vos cadences que la perfection est de ce monde ; surtout reniez ces formes amphibies en lesquelles vos maîtres (ceux qui gravitent autour du prix Monbinne, les uns pour l’obtenir, les autres pour le décerner) espèrent fiancer la carpe timide et le hardi lapin! Eloignez, éloignez de moi l’odieux arioso où Saint-Saèns se démène, où Mas-
senet se cambre, où Thomas se liquéfie...
Et pas d’instrumentation « amusante » !
pas d’accords curieux ! pas de trouvailles !
pas de surprises ! Un chant sur une basse, une basse honnête, allant de la tonique à la quinte, et vice versa!... je soupire, vous dis-je, après les plus mauvais jours de notre histoire. Doucement, s’il vous plaît ! pizzicato, que diable ! je donnerais cent louis pour entendre une contredanse. A nous la guitare de famille! et qu’on nous ramène aux carrières (quand nos aînés n’y seront plus) !
Oui, sérieusement, avec instance, à deux genoux s’il le faut, je vous implore, musiciens mes frères : faites-nous un opéra — un opéra vieux jeu, à la bonne franquette, sans prétentions et sans mystères. Je vous le demande, aujourd’hui plus que jamais, dans l’angoisse du péril imminent, car vous fûtes à Bayreuth, et vous en revenez ! Vous vous y êtes retrempés dans le mépris de Tannhaeuser, qui est le commencement et
la fin de votre sagesse, et dans les Leitfaden de M. de Wolzogen. Attablés au café Sammet (« Centrum der Elite des deutschen Olymp », affirment de polychromes prospectus), vous avez sabré de vos paraphes le livre d’or qu’un gargotier cordial mais voleur présente «i ses victimes Devant les chopes de bière brune, les compotes au vinaigre, les entrecôtes douteuses saupoudrées de cumin, vous avez émis des doctrines, porté des jugements, développé des théories—moins soucieux démanger que de proférer. Et vous vous êtes fortifiés, les uns les autres, amicalement, en l’incurable incompréhension de Wagner.
Maudit soit-il, l’enthousiasme annuel qui vous pousse à ce fâcheux, pèlerinage!
Qu’avez-vous à faire d’Amfortas et de Kundry, de Walther et de Sachs, d’Isolde la blonde et de Tristan? Bons élèves du Conservatoire, nourrissons de tels ou tels chers maîtres, qui n’avez ni conception d’art, ni sentiment personnel, ni rien de ce
qui révèle les créateurs, pourquoi prétendre aux royaumes de la Légende, aux vivants trésors de l’immortelle Poésie? De quel droit tentez-vous de reproduire ce qui est définitif, parfait, unique, et — répétons-le — ce dont vous n’avez pénétré ni l’origine, ni la nature, ni la signification ?
Vous êtes « avancés » — c’est vous qui le dites. Vous l’êtes, oh oui ! vous l’êtes, grotesquement. Vous savez votre métier de musiciens, assez pour en être les esclaves.
Faites donc de la musique, puisque telle est votre rage ; admettons, admettons que vous pouvez le plus — donnez-nous le moins... Faites un opéra, écrivez-y des duos à la tierce et à la sixte, et qu’ils soient jolis — un peu ; c’est tout ce que nous vous demandons. Dorn a dit de Wagner ce mot profond: « Ses pieds sont enracinés dans les œuvres de Beethoven ; sa tête oscille entre Bach et Bellini... » Soyez Bellini, si faire se peut, et ne croyez point l’entreprise si aisée ! Je ne' suis pas assez naïf
pour attendre de vous un opéra comme Tannhaeuser — puisque Tannhaeuser est pour vous un opéra italien — mais donnez-nous seulement l’équivalent du Roi d’Ys. Nous ne sommes pas difficiles : encore un coup, faites un opéra, un opéra vieux-jeu ; mettez-y des idées mélodiques, des rhythmes heureux, de la grâce, de l’émotion, une déclamation juste, un peu de pittoresque, beaucoup d’expression humaine ; dépensezy le talent que je vous connais et le génie que je vous souhaite. Nous nous tiendrons pour satisfaits et nous attendrons, sans nul désir des parodies inconscientes, des imitations maladroites ou adroites (les pires), la venue du Joyeux Vainqueur, élu pour instaurer l’Œuvre nouvelle. Heil, Siegfried, glücklicher Ileld !
18 Octobre 1891.
Séance de rentrée, bien qu’il ne s’agisse pas de musique de Chambre. Dans la salle, ou aux environs, le colonel Reyerrrrr, le sous-off Joncières, le tambour-major Tiersot, le roi Mapa, possesseur de territoires mal délimités sur la mapamonde, Kerst, aux fortes ignorances, Massiac aux fortes réclames, l’excellent Lapommeraye, l’Argonaute Holmès — avec sa toison d’or — Stoullig, blond aussi, Georges Lecomte semblable aux dieux, George (sans s) Vanor et Yanora... pro nobis.
Le vent est aux innovations : sur les fau-
teuils s’épanouissent de minuscules programmes, blasonnés du faciès austère au père Thomas, et pleins d’explications qu’élucubra Albert Dayrolles-aux-dents-demarbre. La Symphonie en ut majeur est applaudie. A YAndante, M. Colonne soulève l’enthousiasme général par la grâce virile avec laquelle il opère une demi-révolution sur lui-même (180 degrés pour les mathématiciens), en faisant face successivement à tous les points de l’orchestre. La sélection de VEsclarmonde-où-l’on-s'ennuie est fraîchement accueillie. J’en excepte la Scène dans la forêt, où M. Massenet ne s’est pas mis le hautbois dans l’œil, et 1 ’Hyménée, avant lequel les mères de famille ont eu la prudence de faire sortir leurs filles. Le programme nous avertit que le dernier morceau a été pour la circonstance entièrement refait. Nous aussi.
Entre deux, nous avons eu la réapparition de Mademoiselle Berthe de Montalant, qui me paraît grandie depuis la saison
dernière... je parle de sa taille. Elle a dit agréablement l’air de Béatrix, d 'Etienne Marcel , où la fille de ce vieux traître avoue son amour pour un écuyer du dauphin Charles et l’exprime sans fougue.
Passons aux Maîtres Chanteurs (à nous Peyramont I) En cette matière, il n’y a que le premier pas qui coûte, surtout quand on en fait un pas redoublé, comme il advient delà « Marche des corporations », alors que Wagner avait eu l’idée candide de la vouloir majestueuse et solennelle. En vain les instrumentistes galopaient-ils de leur mieux, leur chef impitoyable les excitait par des appels de pied et de langue. On aurait cru assister à la prise d’assaut de Nuremberg par l’orchestre Colonne, sur le rythme de Y ala goutte à boire là-haut, y a la goutte à boire. Edouard a répété le prélude à la fin du morceau, de peur sans doute que son public (qu’il connaît) ne l’eût pas compris au commencement ; nous avons eu le Salut à Hans Sachs sans chœurs, et enfin
deux mesures finales des plus remarquables, assurément dues au sympathique chef d’orchestre lui-même.
Jolie mélodie, la Captive, de Lalo, un que les béjaunes du wagnérisme intransigeant affectent bien à tort de blaguer, et l’aimable Vülanelle de Berlioz. Mademoiselle de Montalant, qui la chante, a encore grandi depuis tout à l’heure ; cependant, le morceau est toujours un peu haut pour elle.
Elle est prise (la Villanelle) trop lentement, sans doute pour faire compensation aux mouvements des Maîtres Chanteurs.
Avoir couvert sept fois et demi l’emprunt russe ne suffisait donc pas ! il a fallu avaler la Marche slave de Tschaïkowsky. Je cronstadte que cette moujick a remporté uneverste.
25 Octobre 1891.
Pour l’ouverture de ses concerts, M. Lamoureux nous en a sorti une de son Mendelssohn, sur laquelle nous commençons à être légèrement ruyblasés. Ce normalien de la musique (c’est Mendelssohn que je veux dire) a toujours occupé une place exagérée dans les affections musicales du Patron — et de Bellaigue...
La Symphonie en ré a été merveilleusement exécutée au Cirque. On n’en peut dire autant de son exhibition — son immolation plutôt — chez le père Colonne, qui l’a jouée, c’est le cas de le dire, à ses cors défendant. Stoullig m’a raconté qu’un nommé Spazier, un Kerst de l’époque, la compara à un serpent blessé (?). En revanche, le pro-
gramme que j’ai distribué à Chevillard, modèle des gendres, et îi Wilder, modèle des traducteurs, nous annonce que « dès les premières notes elle quitte les chemins battus pour nous introduire en plein génie beethovinien (sic). »
L’intéressant poème symphonique de M. Saint-Saëns, la Jeunesse dHercule — qu’un jeune wagnérien indigné des opinions successives arborées par le maître appelait la genèse des reculs — bénéficie d’une exécution que nous qualifierons de triomphale. En la notice explicative, il est dit que cette musique représente Hercule « s’engageant dans la voie des luttes et des combats ». Quel exemple pour le Patron !
Venait ensuite une fantaisie sur la Marseillaise que Schumann a cru devoir intituler Ouverture d'Hermann et Dorothée ; elle est loin de dégoether le poème du Jupiter de Weimar. J’imagine qu’en l’inscrivant sur son premier programme, l’éminent chef d’orchestre de Lohengrin a voulu
complaire à l’illustre Marcus Allard (plusieurs fois incarcéré) qui le pria si galamment, à l’Opéra, de « chanter » l’hymne de Rouget de l’Isle.
Au commencement du Venusberg, nos instrumentistes, troublés sans doute parle sujet, ont failli en perdre le rythme. Mais le Patron veillait, et nous en avons été quittes pour la peur.
A toi, maintenant, Edouard aux pieds légers! Je ne peux m’expliquer le train d’enfer que tu as imposé à ton orchestre que par la perspective (Newsky) de prendre le soir même celui de Pétersbourg. Tout y a passé, depuis le larghetto de la symphonie en ré jusqu’à la marche de Tschaïkowsky où tu t’obstines. Sans doute tu n’avais que le temps d’emplir dans ta valise tes chemises russes et tes chaussettes (russes aussi).
Pour te dire adieu, peu d’auditeurs — mais quels! — s’espaçaient aux fauteuils d’orchestre :1e sempiternel Joncières; Teodor Massiacoff, sous le chapeau du grand-duc
Alexis ; 1 ami I* ourcaud, venu pour les fragments de Lohengrin ; Clairin, l’Henri Régnault du pauvre ; Soubies abandonné de Malherbe; Saint-Roch Boisard etsonfidèle Adolphe Jullien...
Enfer et damnation (de Faust) ! quel romantisme, messeigneurs ! César Cui (t), tavernier du diable, nous a servi un plat de son cru ! Coup de timbale au commencement, coup de timbale à la fin, et, au milieu, des danse-macabres pizzicati de violon. Paroles de Jean Richepin, qui a, nul ne 1 ignore, les os fins, les yeux jaunes, la peau de cuivre, un torse d’écuyer et le mépris des rimes féminines. Le bon Auguez a hurlé d’un air féroce ces couplets misogynes. Ah ! à propros, apprenez que ça s’appelle les Deux Ménétriers.
Sousle titre fallacieux d'Africa, M. Saint- Saëns, déjà nommé, s’est livré à de fort agréables fantaisies musicales, interprétées par madame Roger-Miclos, vêtue de vert pistache, avec au cou un collier de sequins,
au moins aussi tunisien que les motifs employés. Les ex-habitués de la rue du Caire en ont cependant salué quelques-uns au passage : C’est vous les thèmes nègres?
continuez !...
Pour finir, la mélodie de Léo Delibes, Myrto, digne des strophes d’Armand Silvestre. Dira-t-on jamais de cette inspiration, comme le poète (si j’ose m’exprimer ainsi) :
« les myrtossont flétri’s, les roses mortes »?
1 er Novembre 1891 .
Tout d’abord, félicitons le Patron de sa o-alanterie. Conformément à l’observation que j’avais eu le regret de lui faire en ma dernière Lettre, il a daigné elfacer le barbarisme beethovinien qui déparait son programme de l’autre jour. Ilamême supprimé, dans l’ardeur de son zèle, untruisme d’assez joli calibre sur « Beethoven, conscient de sa force», etc., etc. Je ne lui en demandais pas tant 1 Quant à l’œuvre elle-même, il n’y a rien changé, et il a bien fait, car il la joue à ravir.
Beaucoup de monde, mais peu de têtes
illustres : Ambroise Thomas, vénérable bonze, déjà mûr pour ceux de Barbedienne; PfeilTer, qui récolte d’innombrables coups de chapeau depuis qu’il préside au Figaro musical (par parenthèse, il m'a fait d’intéressantes confidences sur les chœurs « vieux jeu » du deuxième acte de Lohengrin, le soir de la seconde) ; Maurice Lefèvre, qui ne se scaramouche pas du pied ; l’aimable Delagrave, éditeur de Willy, très occupé d’une nouvelle œuvre d’Armand Silvestre; un autre Armand, Gouzien celuilà, et d’autres encore, et d’autres 1
On a un peu bâillé au Concerto de Haendel, où Dorel s’est couvert de gloire.
Des fanatiques ontchuté la Jeunesse d'Hercule, du père Saint-Saëns,sans doute parce que ce maître atrabilaire vient de se révéler l’auteur du fameux article wagnérophage signé Gallus, en 1887, dans la France, et invariablement attribué depuis lors à Gounod. Mieux vaut tard que jamais.
Dimanche prochain, nous jouerons, je
vous le dis tout bas, Napoli, pochade symphonique du jeune Charpentier. N’espérez donc pas aujourd’hui de longs commentaires sur l’exécution qui en a été donnée hier par notre bon orchestre à l’Institut, Messieurs les Professeurs du Grand Opéra ayant refusé de se déranger pour la circonstance.
En attendant, faisonsun solide éreintement de Silver, mais juste. Sa cantate, l'Interdit (en v’ià un nom !) estcomposéesur un livret où le désastreux Edouard Noël a trouvé le moyen d’être au-dessous delui-même. Plaignez mademoiselle Issaurat qui a avalé un nombre incalculable de ces vers, si j’ose m’exprimer ainsi. On me rapporte que le jeune croque-notes aurait dit : « J’ai orchestré ma cantate comme le duo de Lohengrin ».
8 Novembre 1891.
Nous n’avons pas eu Napoli —sans doute pour me punir de l’avoir annoncé l’autre jour ! — mais nous avons pu voir son auteur, en une mise insoucieuse des élégances, tel un Charpentier sans ouvrage, triste, fier, « et même un peu farouche », sous son chapeau mou (napolitain), d’où s’échappe un tumulte de mèches intransigeantes.
On se lasse de tout, même de l’ouverture de Struensée; pour varier un peu la musique consacrée aux infortunes de ce jeune et beau Danois, M. Lamoureux a prié ses cuivres d’attaquer un demi-ton trop bas.
Merci. André Maurel, ennemi personnel de Meyerbeer, lui en a su un gré infini.
Et nous entrons dans la musique composée par Mendelssohn en l’honneur de la Vache à Colas, id est la Ré for mation-Sxjmphonie.
Dans cette parpailloterie, il n’y a de bien qu’un motif, puisque c’est le seul dont Wagner ait daigné se souvenir dans Parsi f al, pour le thème du Saint-Graal.
Voici le beau Geloso qui s’avance, so qui s’avance, applaudi avant, pendant etaprès.
Tout s’explique : la salle regorge de violonistes, Reynier, Brun, Le Tourneux, Nadaud, etc. Signes particuliers : il porte un anneau d’or à la main droite, et joue avec une absolte justesse. Quant au concerto de Max Bruch, il n’est pas drôle. Le public s’est pâmé d’admiration, aussi bien à l’adagio amoroso, joué un peu degueulando, par Geloso, qu’aux médiocres tsiganigauderies de Y allegro. Le virtuose a récolté de nombreux bravos, et une solide poignée de main du Patron, ce qui est bien préférable, je ne crains pas d’être démentie.
Valse de Méphisto, de feu Liszt ! Harpes ramonées du haut en bas, titillements du triangle, langoureux gémissements de violoncelles, brefs abois de trombones, tous les bruits (même défendus), tous les trucs (même classiques), toutes les ficelles figurent dans cette orchestration polychrome, polyglotte et polissonne. Le vertigineux Debussy, plus fleur-du-mal que jamais, écoutait avec une pitié dédaigneuse. Peste, monseigneur, il y a quelque chose tout de même à pêcher là-dedans; demandezplutôt à Saint-Saëns, ou, ce qui est plus sûr, à sa Danse macabre.
Après les Murmures de la Forêt, une forêt où il gèle diantrement, si j’en crois la manière dont ils ont été exécutés, le Patron a attendu au moins dix-huit minutes que Joncières, en veston court, se fut rassis, grommelant, à une autre place que la sienne. Satisfait de cotte victoire, il a attaqué la Marche militaire française.
Chez Colonne, programme pneumatique,
si j’en juge par le vide de la salle. Illustrations clairsemées, parmi lesquelles pourtant je note le rutilant poète Bouchor, Lionel Meyer, sultan des Nouveautés, Diémer, pâle et hérissé... Quant au La mento de l’ami Fauré, cette première audition d’une mélodie composée et il y a seulement vingt ans, me paraît d’un inédit relatif. Pour VAfrica du baladeur Saint-Saëns, cet Yves Guyot musical, madame Roger-Miclos, renonçant à la couleur locale, avait arboré une fâcheuse robe terre de Sienne mal brûlée, et annelée par surcroît comme celle du •serpent. Entre nous, quelques-uns des thèmes tunisiens de cette Africassée me semblent venir en droite ligne de l’Ouled- Batignolles.
Pas trop mal joué, ma foi, le prélude de Lohengrin, qu’Edouard a été potasser à l’Opéra, dans un bon fauteuil moins cher qu’au bureau... Du reste, le futur associé de Bertrand pousse l’imitation du Patron jusqu’à la coquille typographique inclusi-
Ui'f&XTs
vement. Les programmes qu’il a répandus sur tous les sièges du Châtelet étaient d’une lecture ultra-réjouissante, on y apprenait que dans la Symphonie héroïque, « l’inspiration se présente large et présente ! » Mais le comble, c’est le texte donné pour le Lamento de Fauré : j’y lis avec étonnement ces deux vers que Théophile Gautier n’avait pas prévus :
Sur moi la mer immense Plane comme un linceul.
Il était réservé à Colonne de nous révéler la musique pour scaphandriers.
15 Novembre 1891.
Les musiciens eux-mêmes paraissent se rendre compte du formidable embêtement que la Réformation-Symphonie projette sur le public, et s’ingénient à l’alléger.
Hennebains, roi des flûtistes, dont la réputation ne saurait souffrir de cette aimable fumisterie, s’est plu à attaquer aussi faux que possible le choral, sans réussir à faire rire le Patron.
Et, hors des temps, l’immortelle Forêt de Siegfried murmure toujours la Légende divine. L’àme de la mère vient planer sur l’enfant rêveur, en qui repose l’espérance du monde. Cet éveil des brises sous la feuillée, cette adorable mélopée des rêves adoles-
cents et des tendresses pressenties, toute cette floraison de beautés, l 'Art musical les déclare « longues, et légèrement monotones. » Aures habent... et vraiment longues, celles-là !
Le Venusberg est enlevé avec cette fougue qui a rendu notre orchestre célèbre dans toute l’Europe — « dont le taureau, dit le programme, est entouré d'accords de triton — pardon 1 d’un cortège de tritons et de néréides. »
Me a culpa ! J’avais accusé inconsidérément le Patron qui ne cherche qu’à me complaire : c’est l’affreux Weckerlin, Fafner du Conservatoire, qui, avec toutes sortes de mi mes grimaçantes, a retardé l’exécution de Napoli, dont il détenait àprement la partition. Udire a Napoli », e puoi mori !
L’étourdissante interprétation de cette œuvre vigoureusement Charpentiée, a jeté sur M. Lamoureux un nouveau lustre.
Comme il y en avait déjà cinq d’allumés , la chaleur devint intolérable, et le Prome-
noir réclama « do 1 air », avoc uno insistance que Tauteur d 'Hélène n’a jamais connue. Salmon dit à ravir sur son violoncelle la chanson avinée du Marcliese, si pittoresquement coupée par la retraite italienne.
Bref, sauf un carabinier de basson, qui, s’il n’arrive pas trop tard, part du moins incontestablement trop tôt, notre orchestre s’est couvert de gloire, aux applaudissements rivaux de M. George Auriol, compositeur, et de M. Massenet (du Chat- Noir).
Quant à l’Edouard de ce jour, il fut long et cruel. Passons sur la Symphonie en si bémol — oh ! les seconds violons ! — jouée de telle sorte que le public du Châtelet, tout gobeur qu’il soit, n’a daigné l’acclamer qu’à moitié. Exaspéré de ne pouvoir faire jouer un Sicilien, ours effroyablement mal léché qu’il mène en vain danser devant tous les directeurs, — sua a mbitio pevdidit ursum —Weckerlin, bibliothécaire hirsute, s’est rabattu sur la Sicilienne de Per-
golèse, qu’il a orchestrée du reste avec toute la platitude désirable.
J’aurais voulu vous faire grâce du Conte d’Avril, dû au plus bénin des élèves de maître Ambros Thomas, mais M. Colonne n’a pas eu pour nous la même mansuétude.
Séduit par l’espoir de rewidorer son blason artistique, Edouard nous a imposé deux suites, deux, de ce musicien un peu widé.
Ça commence par une Ouverture , dont les idées, qu’on voudrait adresser au prochain bureau de bienfaisance, se promènent lamentablement sur des harmonies atroces.
Au Nocturne, le vaillant flûtiste Cantié a dit exquisement son solo, d’ailleurs nul.
Mentionnons seulement, pour ne rien omettre du supplice, une petite Serina.de illyrienne, une Aubade, un Allegro, sur ces paroles trop justifiées : « qu’allons-nous faire ici? » un Appassionato (a privatif), un mélodrame, une guitare, une marche, ouf ! et c’est fini — jusqu’à la prochaine fois, avec ce Conte à dormir debout, adé-
quat aux vers de Dorchain, chantre asthmatique de la Jeunesse poussive.
Au galop, le prélude de Tristan ! au galop la Marche destinée à fêter les noces d’Eisa, qui vient, je pense, de conclure un brillant engagement parmi les écuyères de l’Hippodrome... Tandis que mademoiselle Prégi chante le Lamento de Fauré, je constate qu’Edouard ne veut décidément pas sortir de sa coquille, et que la Mer immense plane toujours sur ce plongeur attristé. A propos de programme, j’y cueille ce vers consolant :
Tôt ou tard vous vous rejoindrez...
C’est la grâce que je souhaite aux violons de M. Colonne.
mam»
22 Novembre 1891.
Ah ! le devoir est dur et Colonne est sévère 1 Encore si l’on n’avait à entendre que des choses comme Y Angélus, de Bourgault- Ducoudray, avec imitation de cloches!
Cette gentille mélodie bretonne comporte des paroles « françaises » de François Coppée, assure le programme ; françaises et agréables, je suppose, car le bon Numa Auguez a pris soin de les avaler. Juste punition de sa gourmandise, il n’a pu, la gorge empâtée, faire sortir les fa. dièse des Deux Ménétriers de Cui, ce pauvre N uma — et j’ai ri.
Ecce iterum Widor ! Que si l’on vous demande pourquoi sa musique facit dormire, répondez hardiment qu’il est en elle
une vertu invinciblement widormitive. Et il y en a, et il y en a! C’est sale, et ça tient de la place!... Le Nocturne consiste en un duo entre la flîtte de Cantié et le violon de Pennequin, duo incolore, inodore, insipide et permanent ; l’Aubade donne envie d’aller se coucher ; la Guitare est écoutée sans aucune grattitude, et le tout conclut par une Marche nuptiale pendant laquelle nous n’étions pas à la noce. La mesure de cette musique (passez-moi le mot), Colonne la bat avec ses deux bras et son dos, madame Colonne avec sa face-à-main, Gaston Lemaire avec sa tête, — et quelle tête !
Pendant le prélude de Tristan et Iseult une voix d’en haut a crié : « Trop vite ! dix fois trop vite ! » Le fait est qu’il le conduit aussi artistiquement qu’un vidangeur son équipage :
//ente führt er Tristan Morgen führt er Mist an.
Chez nous, on commence par la divine Pastorale, splendidement dirigée par Charles Main-de-Fer, qui, d’ailleurs, sait aussi porter le gant de velours. A l’épisode des oiseaux, Ilennebains semblait positivement sur la branche. Quelques petits détails seulement : dans le premier morceau, le patron a paru blâmer un court emballement de ses seconds violons, et dans le scherzo, une intonation douteuse, deux fois répétée, de sa première clarinette (du reste excellente, pour cette fois je ne la nommerai pas). Ah! combien nerveux Y Orage!
C’était saisissant! on cherchait instinctivement un paratonnerre... Mais, hélas 1 Tiersot culminait au Châtelet !... Au « chant de reconnaissance », le Patron conduit le motif un peu vite ; je ne peux me tenir de lui adresser un imperceptible clignement d’yeux, il me répond par un petit signe d’intelligence, et, dès le retour du thème, assagit le zèle de notre mirobolant orchestre.
Après un dialogue des plus curieux entre le Patron et sa clarinette-basse : « Trop bas ! trop haut I Là ! ça y est ! » qui égaye la cérémonie préalable de l’accord, Napoli est fêtée par la salle entière, y compris les membres de la Société Nationale, massés au promenoir. Charpentier peut remiser son gourdin. Les techniciens exultent.
Roublard, Henry Bauer s’esquive avant le fâcheux concerto de Gallus-Saint-Saëns, et ne reparaît qu’après la dernière note du pianiste, virtuose au nom tudesque et au teint de péruvien, Victor Staub. Ce concerto, un peu gaga (llus, si vous y tenez), se termine par une valse cuivrée que je recommande à Nini-Patte-en-l’air. Aux acclamations du parquet répondent les murmures des galeries, qui ne peuvent digérer l’orgueil de l’aigre polémiste de la France se glorifiant de certaine prouesse anti-wagnérienne... Que voulez-vous ! Omne animal triste, præter Gallum.
Le programme nous apprend que
M. Smetana fut, avant tout, comme Charpentier, « un fils de la Bohême ». Sa Lustspiel-Ouverture (voilà bien de l’allemand pour un Slave !) m’a paru très cosmopolite, à moi qui ne suis pas forte en ethnographie. Elle n’a qu’un médiocre succès, mais le Patron, peu affecté de ce petit etchèque, nous dirige, comme un dieu, le prélude de Tristan Décidément, il a le chic et le tchèque. Pourvu qu’il ne s’avise pas de nous jouer Dalibor, du même auteur, un opéra smétannant, prague dans le coin.
A la sortie, je ne peux m’empêcher de jeter un regard de pitié sur l’ex-éditeur Hartmann, poète du Mage, qui semble fort décati. On me rapporte qu’il essaye de se consoler du départ de Massenet en préparant une étude des plus intéressantes sur la philosophie allemande, étude qui doit prochainement paraître sous ce titre :
Heugel et le Ileugélianisme...
27 Novembre 1891.
Plat du jour : Don Juan, poème symphonique de Richard Strauss — ou de Johann Wagner, si vous préférez. Ce capellmeister de Weimar ne m’est pas inconnu ; j’eus le plaisir d’entendre, cet été, invitée à Bayreuth chez Cosima (si vous saviez quel amour de robe j’avais!) une très jolie Sérénade de lui chantée par une demoiselle Herzog, qui n’a qu’un tort, celui de gonfler son cou des deux côtés, à l’instar de certains serpents africains.
Pour ce Don Juan, je suis fort en peine :
cette musique incohérente, sensuelle, et môme sarrusofaunesque, vigoureusement applaudie par Chabrier, Gabriel Marie et
quelques autres, ne m’a plu qu’à moitié.
Elle a, ce me semble, de la couleur, de la patte et peu d’idées. Diamant ou Strauss, il est sûr que nous avons passé toute la semaine à répéter ce poème symphonique, au point qu’il n’est pas resté une minute pour regarder l’ouverture du Freischutz; nous n’avons donc pas joué ladite ouverture, bien qu’elle fût affichée sur toutes les colonnes de la capitale. J’oubliais, dans Don Juan, une phrase qui rappelle Haydêe, parole d’honneur 1 et un petit solo quelque peu raté par l’ami Houfflack. J’espère qu’après avoir lu cette remarque, le Patron n’accusera plus son fidèle violoniste de s’épancher dans le sein de l’Ouvreuse, crime fictif qu’il a déjà reproché à tous les musiciens de son orchestre, depuis le fugace Le Tourneux jusqu’à Bretonneau, triangle inoffensif.
La Pastorale a été merveilleusement rendue; j’en suis réduite à noter les plus minimes incidents, par exemple le discret
accès de rire de Hennebains au cours de l'andante (à ce propos, félicitations au divin Mimart!) ou bien la petite tenue de l'ut, dans le scherzo, bafouillée par le premier cor, du moins la première fois, car il l’a réussie à la reprise. Au finale, un petit couac du cor, — vous savez, dans cette superposition des deux tons de fa et d’ut qui affolait Fétis — n’a pu diminuer notre enthousiasme . Ce que le mouvement de Y Hymne des Bergers était juste! J’embrasserai le Patron pour sa peine...
Excellente interprétation du prélude de Tristan, à cela près que Salmon, pris d’un éternuement subit, a manqué une de ses rentrées. Quant à la Marche militaire de Saint-Saëns, elle m’a paru un Zampa redoublé pour barbiers de Séville, si j’en juge par les réminiscences qui la décorent.
Chez Colonne, rien de changé aux habitudes, sauf la disposition des contrebasses, qui, depuis quinze jours, sont réparties en deux groupes — ça, c’est une
bonne idée — au nombre de douze — ça, ç‘en est une mauvaise (deux de trop, mon garçon, sinon quatre). La caisse aussi est déplacée, et rapprochée d’une porte de dégagement, sans doute pour qu’en cas de péril on puisse plus facilement la sauver...
Dans la Pastorale, les cors ont émis leurs couacs réglementaires, au vif étonnement d’Alexandre Georget, venu là pour étudier le Paysage musical. Aussitôt après, Manoury, dont la voix est « fugitive et toujours poursuivie » comme la vision du tétrarque, a soupiré l’air d 'Hérodiade, qui a paru faire plaisir aux privilégiés du premier rang, munis de forts cornets acoustisques.
Bien qu’un enfant de deux ans qui tétait encore aux galeries supérieures ait accompagné ce barytonnet à l’octave pendant le Message de Puget, on a silfloté cette petite chose prétentieuse qui n’ajoutera rien à la gloire de ce maître.
Acclamé, le Collier de Saphirs ; il a fallu
bisser la « Sérénade de Gilles », langoureusement pleurée parle violoncelle de Baréty, et engraissée pour la circonstance par Gabriel Pierné — pizzicati, duetto de flûte et clarinette, traînée de harpe, motif repris à l’unisson, tout ce qu’il faut pour emballer le public. Il n’y manquait qu’Invernizzi...
Après les amertumes des Kermès de Godard, Edouard a saboté le prélude de Parsi/al (Laurent Tailhade en pleurait, pourtant accoutumé à explorer le Pays du Mufle) et certain lever du rideau de Wagner qui devient entre ses mains, comme disait un mauvais plaisant, « la chevauchée des vaches qui rient ».
6 Décembre 1891.
Réouverture du Conservatoire, et réouverture par la Symphonie avec chœurs !
« Ce que je fais le mieux, c’est mon commencement... » Du moins est-ce à craindre, car l’Heyberger de ce troupeau, étant malade, ne pourra réaliser cette année-ci les projets qu’il nourrissait avec tant de Passion, selon Sébastien Bach.
Mirifique exécution des trois premiers morceaux, aux acclamations frénétiques de Loys et Marius Fontane. Pourtant notre ami Demarquette a passé la moitié du scherzo à accorder sa petite timbale pour la
mieux décrocher sans doute (encore un que t’as laissé filer, hé, Colonne!). De Koninck jubilait, Pougin aux longs cheveux applaudissait de confiance, Stoullig blondulait aimablement; dans la baignoire de gauche, on voyait distinctement s’agiter une barbe, attribuée par quelques-uns à Gounod, par plusieurs à Deldevez, et aux premières loges, le père Thomas, attendri, prodiguait au jeune Beethoven les plusprécieux encouragements.
Au finale, le jeune Warmbrod a paru faiblard, et les attaques de madame Leroux- Ribeyreont excité l’indignation d’un vieux critiqué, Weber mais juste. Félicitations sincères à l’impavide Garcin, qui, après la Symphonie, n’a pas hésité à conduire le duo d’Héro et d’Ursule — malgré la présence du critique bicéphale de la Revue des Deux-Mondes, Camille Bellaigue, ennemi personnel de Béatrice et Bénédict — et la marche des chevaliers entrant à la Wartbourg — malgré la présence de
Tiersot, ennemi personnel de Tannhaüser.
Madame Boidina oublié ses deux dernières mesures, mais bah 1
Au Cirque, hélas! le Patron ne nous donne pas la. Symphonie avec Chœurs, mais comme il a joué celle en si bémol de Schumann ! Les violoncelles ont si bien rêvé le langoureux larghetto, les cors ont si délicieusement résonné dans Yallegro final et la flûte d’Hennebains a si exquisement perlé sa rentrée ! Après une parfaite exécution de Siegfried-Idyll, acclamé par Son Excellence Wilder et son auguste famille, charmés delà façon dont le public accueille les traductions de Wagner, la salle se remplit. On attend dix minutes qu’un contrebassiste afl'olé parvienne à retendre un de ses câbles. (Clairin prenait des croquis — pourvu qu’il n’en fasse pas de tableaux !).
Enfin, Malherbe vient et la Rhapsodie slave, qu’il demanda dans le Monde artiste, est attaquée par le Patron. Elle s’est mal défendue. Ce Dvorak a tant d’accents sur
son nom qu’il ne lui en reste plus à mettre dans sa musique.
En revanche, la symphonie de Don Juan, de Strauss m’a davantage intéressée que la première fois. Je vois, je sais, je crois, je me suis amusée. Un peu dur parfois, ce Richard Strauss, mais pas vide — un Strauss à moelle — n’en déplaise au Barbedette du Ménestrel , qui, fou d’orgueil, reconnaît avoir l’esprit un peu borné. Et tous mes compliments à Iloufflack pour l’attaque de son do dièze.
Le Patron nous a servi l’ouverture de Tannhauser, avec pause imprévue, trente mesures pour rien, regards foudroyants aux dames qui se lèvent, trois saluts à celles qui restent, et reprise, aux bravos d’un public profondément impressionné.
Chez Edouard, à la surprise générale, la Symphonie en la a été fort convenablement jouée. M. Delmas, de l’Opéra — habit noir, cravate noire, moustache noire — n’a pas Erostraté son air de Reyer. Succès
pour Ascanio, grâce à Cantié, qui, dans ce ballet, sait toujours être du côté du manche. La Polonaise de Vidal, jadis destinée à l’armée active, n’a pas séduit les civils du Châtelet, qui l’ont égayée d’une partie de fifres que l’auteur négligea d’écrire. Avant le concert, il disait à Colonne : « Je vous la donne, mais c’est peut-être deux ans trop tôt. » Après le concert, on s’accordait à trouver que c’était peut-être deux ans trop tard. N’empêche que t’es plein de talent, va, mon Paul.
13 Décembre 189L
Tout de blanc habillée, de la tête aux pieds — quelle distance! — Mademoiselle Berthe de Montalant susurre au Châtelet une Vision de Lefebvre, imitée de Pé-
trarque, dont la musique est fade et limpide comme l’eau de la fontaine de Vaucluse; l’éditeur Mackar a unanimement applaudi cette petite chose aggravée de harpes, qui n’ajoutera rien à la gloire du prix de Rome monté en graine à qui l’on doit une Zaïre à peine supérieure à celle de Voltaire.
Le temps de rappeler la cantatrice après Myrto, et l’on attaque le Rouet d’Omphale , où le hautbois de Longy force jusqu’à l’attention des ouvreuses, qui consentent, pour l’entendre, à se taire un instant. Si nous nous permettions, au Cirque, de pareils bavardages!...
Diémer, dans l’exécution impeccable et glaciale d’un concerto de Mozart, a partagé le succès d’Auguste Pierret, le dernier produit de sa classe. Le ténor affiché mercredi faisant relâche, pour cause d’inüuenza, c’est Villaret junior qui l’a remplacé. Dans le trio des fées de Mozart, les trois chanteuses, étagées par rang de taille, semblaient
Tfr-
une Flûte de Pan. La politesse m’oblige à la qualifier d’Enchantée.
Peu de têtes illustres, sauf celle de quelques Baudelairiens juchés dans les hauteurs — le Paradis artificiel — entre autres la rédaction de l'Ermitage , périodique à fort tirage, conduite par Paul Masson, auditeur au collège de France et auteur d’une Histoire des peintres aveugles, dans laquelle il a fait Charlesblanc de son épée.
Passons au Cirque. Il faut croire que le Patron était pressé d’aller dîner en ville, car il a singulièrement accéléré ses mouvements cette fois-ci. Ça a commencé par l’ouverture du Freischütz que madame G.
a entendue de derrière la porte d’entrée; par parenthèse, elle causait si haut qu’un cipal hargneux a dû la rappeler à l’ordre.
Ça a fini par l’ouverture de Tannhâuser, menée d’un train, d’un train! Décidément, le Patron aurait mieux fait de ne pas aller à Bayreuth cette année.
La printanière Symphonie en si bémol
de Schumann est fort bien conduite et frénétiquement acclamée par Vanor — c’est d’Vanor aujourd’hui que nous vient la lumière — et Boisard amputé d’Adolphe Jullien (que s’est-il donc passé, Seigneur?)
Après ça, c’est Patria, œuvre incolore, incohérente et patrioto-rasante, sans excuse, Marcus Allard n’étant pas dans la salle.
Cette musique, faite sur des vers plats ainsi que des Gallets par le citoyen Chaumet — a été vigoureusement reconduite par les auditeurs, à l’exception de l’ami Wilder qui s’est levé tout debout pour applaudir.
Lassalle, qui eut la constance, dodelinant des bras, barytonnant de la tête, de vomir sans erreur les quatre-vingt-quatorze helminthes du poète (je les ai comptés) est parti assez vexé, malgré les salves des gâteux qui siègent au parquet. Voilà un saint de la musique qu’il est inutile de Chaumet... (à toi, Mamelle, qui les comprends si bien!)
Nous fûmes ensuite Martyrisés par un Merlin à assommer les bœufs, — et même
les hommes, — qui n’est pas la meilleure œuvre de notre élève de Massenet, gars de talent, au surplus ! Le Patron se décide à jouer les jeunes... Ça ne 1 a pas empêché de se tordre au concert d’exclamations qui sont parties du promenoir : « C’est idiot 1 — Pauvre orchestre! — Ils ont joué faux tout du long! — On ne s’en est pas aperçu! » Ces clameurs sont excusables, les instruments s’étant promenés tout le temps comme dans une garden-Marty...
20 Décembre 1891.
Grand tralala chez Colonne, en l’honneur de Beethoven, qui cependant n’a jamais fait partie de l’Association artistique. La Symphonie avec chœurs a été exécutée, c est
le cas de le dire. Loin de moi la pensée de blâmer Edouard de cette initiative, mais enfin ne pouvait-il arriver à un résultat moins douloureux?
Au moment où il brandit son arcbet, un gros monsieur, qui ne peut découvrir sa place, pousse un : « Où est l’Ouvreuse ? »
Hilarité générale. On s’apaise, Colonne lève le bras, les cordes frémissent, et alors c’est terrible.
Je ne sais comment ils sont allés jusqu’au bout, mais enfin, malgré les vociférations d’une trompette mal accordée, nous voici délivrés d’une première souffrance. Le scherzo marche assez bien cependant, malgré le timbalier, à qui Colonne doit avoir promis une prime, car il fait à lui seul un tapage de tous les diables. Ce Vizentini semble en proie à un accès de Folie, dramatique. Pour sûr, il tape sur ses machines à coups de pied. Quels instruments, bon Dieu ! Sur quels chaudrons hors d’àge a-t-on tendu ces infernalespeaux?Dureste,
à part cet inconvénient et un fa dièse laborieux du cor, dans le trio,nous résistons sans trop de peine. Même satisfecit relatif pour Vadagio , en dépit de l’éternel cor, que je n’ose qualifier de monogamme, car il ne fait même pas proprement la seule qui lui revient.
Au finale maintenant! Colonne s’avance; d’une voix plus douce que la brise de mai, il soupire : « Mesdames, Messieurs, M. Warmbrodt m’ayant fait prévenir qu’il était malade et étant très réellement malade (sic), M. Delaquerrière, qui est en même temps (?) excellent chanteur et excellent musicien, veut bien chantera sa place. » Aussitôt la grande Berthe de Montalant apparaît, souriante à son ordinaire, suivie de mademoiselle Pregi, d’Auguez et de Delaquerrière mal rasé. Vous dire ce que ces quatre bandits ont chanté faux! Malgré sa taille, notre chère amie ne réussit pas à décrocher proprement ses notes, à partir du sol; toujours à la rigolade, elle s’en
console en s'esclaffant ; quant au jeune ténor, si l’on s’en rapporte à son chant dans la petite marche héroïque, il est possible qu’il soit pourvu de la note pacifique, mais je doute qu’il le soit de la querrière. Les choristes s’agitent, un des mâles en part même un temps trop tôt... Je me suis laissé dire que c’est un Fock qui les dresse; malheureusement son ambition ne se borne pas à leur faire dire « Papa, maman. »
Le lied de Vincent d’Indy est applaudi par tout le public, et même par ses amis, groupés au poulailler. Barettisalue et resalue, couvert de son violoncelle comme d’un bouclier. Pour finir, le Vénusberg; bien joué, ma foi! les hommes d’imagination y ont vu, conformément au programme, « des matelots attirés par les nymphes »... L’Auberge des Mariniers, alors !
Chez le Patron, mademoiselle Kara Chatteleyn taquinait — sans obtenir pour cela un succès à trente-deux Kara — l’ivoire d’un Erard nuance blond chât(l)ain, à ce
qu’il m’a semblé. Ayons le courage de dire toute la vérité à l’opulente propriétaire de cette robe vieux rose ; elle n’a pas fait tous les progrès attendus depuis la pension Martinet-Dubois où j’ai passé un trimestre, lingère indigne. J’accorde qu’il est coriace, le concerto en mi bémol sur lequel elle s’escrimait, un fort lorgnon sur le nez pour découvrir les idées mélodiques. Au bout de cinq minutes, las des incohérences froidement saintsensées de cette œuvre crevante, le photographe du Times, Blowitz (Oppert lui-même), inclinait sur ses rotondités abdominales sa laide tête de vieillard. Moi, j’avais bien envie de bâiller, mais je sais trop ce qu’il en coûte aux violoncelles...
En dépit d’une impeccable exécution, la sinistre ouverture de Manfred laisse notre public aussi froid que les inspirations de Diémer. Heureusement, la Symphonie en ut mineur a dégelé les banquises. Le Patron salue deux fois, une dame des premières se trouve mal.
Ne serait-ce que pour embêter Barbedette, sénateur de la Charente — inférieur, — il est juste, bon, équitable et salutaire de jouer Y Ouverture des Maîtres Chanteurs, où les programmes de ce pauvre Pasdeloup voyaient la lutte des Romantiques et des Classiques, et le spirituel Albert Wolff des clous agités dans une casserole. Vient ensuite un air de ballet de mademoiselle Massenet, et, en fin de séance, la charmante Rhapsodie norwégienne, de Lalo, avec tambour de basque obligé, ce qui lui donne un petit air de liabanera Scandinave très curieux. Serait-ce une adaptation espagnole d’Hedda Gabier ? Le Patron devrait bien la faire précéder d’une conférence explicative de Jules Lemaitre.
J’ai demandé à une de mes collègues du Châtelet de m'introduire dans le temple où Colonne, en sibylle d’écume (vulgo tête de pipe), s’agite sur le trépied qui fait face à Baretti.
Un monde fou : l’éditeur de Thamara, dont l’absence m’avait fait gémir : O Grus , quando te aspiciam... Maurice Lefèvre qui a la barbe blonde, Gouzien qui la préfère noire, Jean Rameau savamment ébouriffé, Dieraer coqueluche des Viennois, Delsart venu pour applaudir le solo de violoncelle, Gaston Lemaire économe de pourboires. Le Borne (ô mon Fernand!), Lacroix, organiste, sous-Gigoutà Saint-Augustin, André Maurel vexé de voir qu’Auguez s’obstine à
ne pas chanter le texte de Wilder, Georges Lecomte émoustillé par le Venusberg, qui semble « d’une volupté trop immédiate »
aux raffinés de la Revue Blanche, le caustique Jules Jouy, et puis des dragons, des artilleurs, des X, des Cyrards... ah! que j'’aime les militaires!...
Le programme, illustré d’un morne portrait de Jules Brisson, impudemment baptisé Delibes, promet la Symphonie avec chœurs (ô Patron 1), ce qui suffit toujours à attirer une foule considérable, désireuse de rire aux couacs du cor dans Yadagio.
Elle en a pour son argent.
L’ange Delaquerrière, aux cheveux ondoyants, engage les pasteurs à « venir vouer le Dié vivant », avec autant d’indifiérence que si le Noël confié à ses soins eût collaboré avec Stoullig. Vif succès pour le Lied ded’Indy, joué par Barréty, dit Baretti, dont la tête souriante est animée d’un mouvement pendulaire synchrone de celui qu’exécute son archet.
La Suite, de Tschaïkowsky, débute par un Dies iræ pour finir par un boléro. Posté à l’entrée des fauteuils, un homme jeune encore et déjà bedonnant — « ce M. Willy est fou », déclarait le secrétaire de Colonne, —a sifflé cette petite horreur avec un entrain qui lui a valu les subjurgations du Lélio de la Plume et les sympathies des musiciens présents. Il est vrai qu’ils étaient si peu !
L’autre soir, àlasalle Pleyel, réouverture de la Nationale : et ils sont là, tous élèves de Franck, amis des élèves de Franck, cousins des créanciers et bâtards des apothicaires des élèves de Franck. Ceux qui savent la musique en font; ceux qui ne la savent pas en font aussi, et les autres la protègent. Tous aimables, d’ailleurs, et enthousiastes, et fidèles à leurs amitiés, oh! implacablement, n’est-ce pas, Marty?
En premier lieu, c’est le quatorzième quatuor de Beethoven, interprété par le violoncelle Schnecklud — Schnecklud, choral et fugue, soupirait un des innombra-
bl es élèves de Franck, — l’alto Fernandez, le second violon Tracol, le premier Geloso, qui, en dépit de son nom, vous donne plutôt chaud jusqu’aux moelles, tant est grande son ardeur. On applaudit le chefd’œuvre. Mademoiselle Fanny Lépine murmure d’un air pincé deux mélodies de Meurant et une d’Alari :
Je vus implore et vus supplie Je vus implore à deux genux.
Des deux premiers morceaux, je ne dirai rien, sinon qu’ils sont meurants. Quanta la façon dont la salle a accueilli le troisième, ah ! mon Dieu... ail’ a ri.
Après un estimable quatuor du petit père Fauré, qui n’a point fait oublier celui de Beethoven, on a fini par soixante-quatorze variations sur un thème scandinave.Ventre- Saint-Griegt Yoilàdes variations dont je ne •serai jamais le Bossuet.
Au Conservatoire, hier, bonne séance.
Dans la première loge de gauche s’épanouit Madame Hellmann, qui organisa, l’autre hiver, en son hôtel de la rue Dumont-d’Urville, une exécution de la Walkyrie ; Francis Thomé, devenu berliozien, réclame le «bis» du Ballet des Sylphes ; Jullien (Adolphe) et Campbell-Clarke acclament YErostrate de Reyer ; Récy applaudit fort dignement Brahms ; Tiersot ronfle pendant le crevant concerto de Mendelssohn, joué par un Nadaud moins gai que l’auteur des Deux Gendarmes.
La symphonie de Brahms — rien du tout d’Alcanter — a de belles parties, surtout le dernier morceau. Mais le vrai succès a été pour la Damnation de Faust. Dès que notre vieux romantique est apparu dans la petite salle d’où jadis Scudo (ce Commettant supérieur) prophétisait qu’on ne l’entendrait plus, tout le reste a f... ichu le camp, effacé par cette splendeur sonore, par ce magique éclat de poésie.
Allons, la Société des Concerts a tous les
atouts dans les mains. Elle a beaucoup osé, Berliozé même, et j’espère qu’après avoir joué une si belle partie de Brams, l’idée va lui venir de tailler un petit Bach, — sans s’occuper des Polignac, sinon pour les Écarter et les mettre à l’Hombre. Patience, patience.
10 Janvier 1892.
Bien que la Symphonie fantastique de Berlioz éclate de génie (en dépit de ses graves défauts), et que je préfère le Songe d’une nuit de Sabbat à la Reine de ce nom, due au prophète Gounod — elle est loin d’égaler les grandes œuvres du bon Hector. Cependant on ne peut blâmer Edouard d’avoir fait entendre la Marche au supplice à son auditoire, étant donné qu’il allait lui imposer du Godard !
Ah ! cette Jeanne d’Arc ! Colonne est décidément le fossoyeur de la musique de
scène: Déjà il Caligula l’ami Fauré, effondra l’ennemi Widor en fin de compte (d’avril); voici qu’il exhume la Jeanne d'Arc de Benjamin, Fabruleusement rasante, enterrée pourtant naguère en ce même Châtelet. Patriotisme, bonnes intentions, Domrémy-fa-sol, marches de Lorraine, marche du sacre, sacrées marches au demeurant.
Cette musique, éminemment Cauchonnée, perd encore, si possible, à être de nouveau produite au concert, d’après la sage maxime, une Jeanne d'Arc trop entendue se brise.
Quelques-uns cependant ont applaudi : à votre aise, messieurs, de vos goûts et de Vaucouleurs !... Parmi les assistants, je vous signale Godard lui-même (au loyer), Costallat sans Enoch, Grus également éditeur ; Parent, violoniste aux moustaches adorablement frisées, Hugues Imbert (le Zimbert dont parlent nos grand’mères) ; Blondel, trouvère delà maison Erard, Lami du Petit Journal, fidèle ami de son frère Franck Lamy, et de la charmante Fériel
du Vaudeville. Mais quittons ces parages malsains !
Au Cirque, pour nos étrennes — mieux vaut tard que jamais — le Patron nous a donné Saugefleurie, en l’honneur de Vin'cent d’Indy, musicien talentueux et fraîchement décoré.La vérité m’oblige ù reconnaître qu’il n’est point orné de glaces.
Saugefleurie est l’histoire d’une jeune fée qui a l’imprudence d’aimer un prince.
Pour être sortie du saule où elle avait élu domicile — un entresaule sans doute — cette jeune personne attrape un rhume et meurt. C’est bien fait, puisque ça nous vaut de la musique de d’Indy.
Le moustachu Van Waeffelghem a bien dit la phrase d’alto qui personnifie la belle imprudente. L’exécution générale a d’ailleurs été fort bonne, sauf vers la fin où l’équilibre des sonorités ne fut pas suffisamment observé. Quant à l’œuvre, si le travail harmonique en est rare et charmant, les motifs aussi ont de la saveur. De
cette façon, les grincheux ne pourront pas (lire que la sauge lait passer le poisson. Au promenoir, groupés en phalange macédonienne, ces Messieurs de la Société Nationale ont vivement acclamé le jeune maître.
Un seul n’applaudissait point, un beau brun pensif et modeste, la boutonnière saugefleurie d’un petit ruban tout neuf...
La symphonie en ut mineur , que les musiciens avancés commencent h trouver embêtante — « Connais-toi toi-même », disait un vieux proverbe — a été un peu mollement exécutée, du moins Vendante, pris décidément trop lent. Mais quel beau sentiment des nuances ! Dans le finale,' un léger bafouillage s’est produit, et puis, quatre mesures avant le dernier accord, un violoncelle influenzé s’est offert une note de supplément. Vous allez voir que le Patron reprochera cet extra au voisin, c’est toujours comme ça chez nous 1 II est vrai qu’un jour, vexé d’avoir grondé à tort l’innocent Lespine, il lui proposa, avec une ironie
amère et sans cloute à titre de compensation, de lui exécuter « quelques pirouettes sur le nombril » (sic).
Excellents, les mouvements des Maîtres Chanteurs! Une seule fois, au moment d’attaquer la marche, ça allait une idée trop vite; mais l’astucieux Patron, par d’insensibles ralentissements, a ramené toutes choses dans l’ordre, aux applaudissements de Schuré. Quel dommage que les cuivres, du haut de l’estrade, écrasent toujours les cordes ! Ça alourdit furieusement l’orchestre... Que diable ! il ne s’agit pas ici de la corporation des égoutiers !
Avant les Scènes pittoresques de Massenet, nous en avons eu une beaucoup plus drôle, dans la salle. Le Patron, désireux de me prendre en faute, a trouvé moyen de tomber sur une de mes compagnes à qui sans doute il attribue mon humble prose. La pauvrette, affolée par ses regards étincelants, a fini par se réfugier presque sous l’estrade, derrière les harpes.
LePatron, désarmé, éclata derire, exemple suivi par le public.
J’oubliais l’assommant Rondo capriccioso de Saint-Saëns, une de ces scies qui attristent périodiquement nos concerts. Que de rondos, que de rondos ! prophétisait jadis le Maréchal. Kosmann, violoniste étincelant, y a remporté un succès invraisemblable, surtout dans la vertigineuse strette finale, — Regent’s strette — murmurait l’anglomane de Bréville, Ce virtuose ira à la célébrité : « Cocher, boulevard Kosmann ! »
criait un enthousiaste à la sortie.
Déjà!
P.-S. — Au Conservatoire, Garcin, victimé par l'influenza, est remplacé par Danbé qui conduit rondement, si rondement que le finale de la Symphonie en la rappelle le passage d’un express sous le pont de l’Europe. Dans Harold, l’alto-solo, Laforge, a peut-être du feu mais ne fait pas assez de bruit.
Il Janvier 1892.
« Pour cause d’indisposition, le concert Colonne est remis à dimanche prochain. »
On savait jusqu’ici que l’épizootie à la mode sévissait sur toutes les classes de la société ; on ignorait qu’un être de raison tel que l’Association artistique pût « sentir du ciel l’influenza secrète », comme dit un Art poétique qui n’a rien à voir avec celui de Verlaine. Mes renseignements particuliers me permettent d’affirmer, dussé-je étonner les lecteurs des affiches roses, que ce n’est pas le concert, mais bien M. Colonne qui est atteint de Pinfluenza.
Au Cirque, malgré l’interruption momentanée de la concurrence, public raréfié — mais quel ! Fourcaud, qui s’est épanoui au
Scherzo de la reine Mab; Arthur Coquard dont on entendra bientôt, j’espère, les fils de madame Jaell; Stoullig, fidèle aux Postes ; Wilder qui a emprunté le chapeau de Massiac pour hypnotiser son voisin René de Récy, le critique bleu qui me traita un jour de « fille de race » (j’t’écoute !) ; Maurice Lefèvre (plastronné d’un gilet plus blanc que son âme), descendu des Premières au Parquet ; Reynier, monté du Parquet au Promenoir; Georges Hüe, dont l 1 Illustration a publié récemment un morceau qui ne nuira pas à la sienne ; André Corneau, homme du Jour, aux pardessus amplement fourrés (dix sous de pourboire !) ; Campbell-Clarke, qui a avalé sa canne ; Boisard, qui ne peut se consoler de l’absence d’Adolphe Jullien, et Chevillard, qui applaudit Papa Beau-Père.
Faut-il que je sois peu dans le train ! J’ai pris un plaisir extrême à cette Peau-d’âne de Symphonie en mi bémol que le grand Mozart composa sur la fin « de sa trop
courte carrière » (voir nos programmes).
L’andante — ce Schwa.nengesa.ng, comme disent les Allemands, — est à lui seul une pure merveille, et le menuet est exquis, encore que galvaudé par trop de petites pensionnaires.
Roméo et Juliette a très bien marché ; j’ai vu le moment où le Patron, sérieusement emballé, allait prendre le mors aux dents. Ah ! le beau trombone que celui qui, reprenant la phrase du hautbois, a imposé le désespoir de Roméo aux splendides vacarmes de la fête !
Le programme m’a appris que M. Saint- Saëns était allé en Algérie tout exprès pour orchestrer des cantiques bretons, primitive ment distribués en trois rhapsodies pour orgue, la première, la seconde et la troisième. C’est le n° 1 suivi du n° 3, mis à la queue-leu-leu, qui constituent le plat qu’on nous a servi hier, à moins que ce ne soit le 3 suivi du 1, car en cette oeuvre digne de Pardons, il n’importe guère que le 1 soit
devant et le 3 soit derrière. Les thèmes sont exposés bout à bout, sans malice, avec de gentilles sonorités qui n’ont réchauffé qu’à demi le public.
Annoncé parle leitmotive del’AngZaisvolant, Blowitz entre d’un air Sentamental, au moment où commence l’ouverture du Vaisseau-fantôme. Elle est vraiment bien enlevée; ah! ce sauvage appel des cuivres sur la quinte! nos musiciens étaient aussi rouges que les voiles du bâtiment maudit, le Patron salue trois fois ; dès qu’il se rassied, le public se précipite vers les issues, dans la hâte d’échapper à la longue Fête Bohême, qui ne vaut pas un sonnet sans défaut. Quatre heures et demie sonnent ; à quatre heures trente et une minute on éteint les lustres ; à cinq heures moins le quart, les derniers survivants étaient partis.
Drôle la Cavalleria rusticana, opéra Boïteux (en plus mal) et Mascagneux s’il en fut ! Cette parodie italienne de l'homme
à l’oreille cassée a poussé notre patience About. En tout cas, le succès de la pièce fut manifestement inférieur à celui d’une dépêche, invraisemblable mais réelle, que l’ex-critique musical du Siècle, l’ami Alfred s’est donné l’infernale joie de colporter dans toute la salle. En voici le texte (50 mots à 0 fr. 20, coût 10 francs) :