‹ Bains de sonsChapitre 2 sur 3 · JOURNAL SIÈCLE CHAUCHAT PARIS · texte numérisé non relu

JOURNAL SIÈCLE CHAUCHAT PARIS

« J’apprends que cabale probablement moins artistique que d’origine triplice serait formée contre succès Cavalleria rusticana à Paris prière prévenir votre critique musical démentant surtout faux bruit que compositeur Mascagni aille diriger Cavalleria à Berlin devons bien cela éditeur Sonzogno propriétaire Secolo fervent ami France. » Et nunc, e Rudini, qui judicatis Vergam !

A en croire cette fantastique dépêche, ce serait Caballeria rusticana qu’il faudrait appeler notre pièce, dont la version française (par manœuvres internes) est due au forceps d’un Milliet fort goûté des serins. Va donc pour ce titre !

Le morceau le plus remarqué du début est certainement un amour de cape doublée de satin blanc que porte mademoiselle Cal vé, jolie personne qui a fortement impressionné les calvéties des habitués de l’orchestre.

Quand je dis « porte », c’est une façon de parler, car la Santuzza de l’Opéra-Comique l’avait plus souvent à la main que sur la tête, s’efforçant en vain de lui trouver une position d’équilibre, comme dirait le père Résal.

L’administration a espéré un moment que cette cape — la Cape de Bonne-Espé rance — assurerait le succès de l’œuvre ; c’est tout au plus si l’on y pourra tailler une veste. Quant à l’interprète, elle a été furieusement applaudie, malgré ce qu’elle

chante. Décidément, c’est Ca.lveria.na. rusticana.

Et cependant, avec quel soin jaloux cette farce italienne — une farce aux petits Sonzognons — n’avait-elle pas été montée par la direction préposée au genre éminemment français ! Mascagni, également auteur d’une messe de Sainte-Sicile, n’aura pas à se plaindre du Directeur-Artiste qui depuis six mois néglige tout et le reste pour faire triompher cette pièce à laquelle il rêve d’attacher son nom — avec des saucisses.

Carvalhoria rusticana , alors?

Ileugel applaudit seul, dans un silence glacial, au milieu d’une salle littéralement heugelée. Soudain, d’horribles vacarmes éclatent. C’est la fin ; on fuit, les oreilles saignantes, maudissant cette œuvre où je n’ai remarqué d’original que le Carnaval de Venise, chanté par la forte mademoiselle Vuillefroy, instrument à hanches. Cette fois, je tiens le titre; c’est Carnavaleria rusticana qu’il faut dire.

P' 'S* A propos de Cavalleriarusticana, l’opéra de l’illustrissime maestro Mascagni, qui est en train de passer à l’état de scie...

Les critiques s’usent la matière grise à déterminer les diversesinfluences sensibles en la musique du jeune compositeur à succès auquel il signor Sonzogno ouvre un credito annuelo de trois cent mille lire, si j’en crois des langues bien informées (excusez l’image!). A titre ^de document, je leur signale la chanson à boire de Turrido-Gibert, qui pousse d’ailleurs des cris de condamné à ..mort — le Gibert de Montfaucon, sans doute. Cette suave mélodie me semble le fruit incestueux de certains couplets de Rip, opera-buffa del maestro Roberto Planchetto, et de la Cànzonetta célèbre, Ho du

buono tabacco nella mia tabatiera, introduite et répandue en France, depuis les temps les plus reculés, parles modèles italiens de l’atelier Jullian.

Les deux font la paire :

Le Ménestrel , résumant l’année 1891, constate qu’elle a vu fleurir le Rêve et Lohengrin « fleurs trop tôt fanées! ! J »

Le Monde artiste fait mieux : il oublie Lohengrin — comme on peut s'en convaincre en parcourant la liste qu’il donne des « principales premières » de 1891 (n° du 17 janvier 1892), liste où l’on chercherait en vain la date du 16 septembre.

Il faut des époux assortis.

24 Janvier 1892.

Hier, résolue, madame Colonne a prié la petite Marcella Pregi d’être influenzée, et le public n’a pas refusé ses bravos courtois à cette suppléante di primo cartello. Mais quelque piteuse chose que ce Rêve de Jésus aggravé par madame Viardot d’une musique poussive, encombrée de harpes et de grosse caisse : « Ils me disaient que dans les cieux (boum !) — Dieu sur un trône de lumière (boum!)... » Lerimeur indigent de la chose, Stephan Bordèse, fils de Luigi — qualis pater... — est caissier chez Durand et fils (adieu Schoenewerk); on ne le croirait pas, tant il connaît mal les registres.

Gourmé comme Deschamps, l’S universitaire des Débats, v’ià Diémer qu’un public

attentif acclame quand gémit sur un Pleyel plaintif, ton Carillon connu dans l’univers, Cijthère (il faut rimer richement ou ne pas s’en mêler) ! Massiac rugit d’admiration, Boisard aussi ; à d’autres, ces airs clavecinés produisent l’effet d’une symphonie pour cure-dents. Et puis, pourquoi le pianiste aux incisives éblouissantes n’a-t-il pas arboré, pour titiller les touches de son clavecin, une perruque de l’époque?

Contre son ordinaire, l’orchestre a bien joué, très bien même, de la piètre musique, celle que le frère de mademoiselle Magdeleine Godard accumula sur le bûcher de Jeanne d'Arc, procédé infaillible pour nous donner du Godard de derrière les fagots.

11 y a là un Angélus qui ressemble furieusement à certaine page de l’Arlésienne ; mais noire, sinistre, elle m’a fait songer à Toussaint, l’ouverture.

... Au Cirque, nous eûmes une assistance qui ne rappelait en rien celle de l’avenue Victoria. Peste, messeigneurs ! Scliuré le

]* âr n ïii'iÉlÉÉ

vaporeux, Moch, cousin du capellraeister munichois Hermann Lévi, Raymond Bonheur au poil fauve, Blowitz, bien pourvu de lorgnettes qu’il a l’air de vouloir vendre Tiersot, Hallays, ennemi de l’ouvreuse (qui s’en fiche) ; remercions-le pourtant d’avoir exécuté magistralement dans les Débats l’ami Wyzewa, pour de petites Ibsénités commises au Figaro...

Désireux d’enrichir son programme de quelques Dukas bien sonnants, le Patron a fait entendre une ouverture du musicien de ce nom. Celui-ci, piloté par Camille Benoît, est entré dans la salle peu avant les premières notes de son oeuvre. Je suis bien disposée à l’endroit de ce jeune homme, pour plusieurs motifs, hélas ! plus caractérisés que les siens : D’abord, il n’est pas prix de Rome ; ensuite, il est l’ami de mes amis ; troisio, il a vigoureusement applaudi Roméo et Juliette de mon vieil Hector ; quatrièmement, il sait tout à fait bien son métier. Quel dommage que ce Polycute,

pour lequel je ne saurais être Sévère, soit construit sur des thèmes plus torturés que l’infortuné martyr lui-même ! Mais quoi ! il y a là du savoir, des sonorités excellentes, un style très louable, quand Dukas ne coquette pas trop, comme à la fin, avec le Wagner de Tristan et le d’Indy de Vincent. Salle houleuse, applaudissements, chuts, cris d’animaux ; en somme, épreuve intéressante, riche de promesses, et qui dukasse un peu les vitres.

Mes camarades auront beau me qualifier de sentimentale, vous me croirez si vous voulez, mais lorsque la « scène d’amour »

de Roméo a commencé, et que j’ai entendu cette admirable introduction où soupire l’inexprimable volupté des belles nuits italiennes, je me suis réfugiée dans le couloir pour tamponner mes yeux avec mes rubans roses (on m’avait fait mon mouchoir). Nous avons entendu ensuite la sublime marche funèbre de la Goetterdaemmerung , magnifiquement interprétée, et dans un mouve-

ment pas trop vite, oh 1 non, pas trop vite.

J'allais oublier Liszt et son concerto monumental (l’abbé Liszt de Louqsor), merveilleusement piaffé par madame Jaell, dont le profil.jaélique s’animait d’enthousiasme.

31 Janvier 1892.

Après l’ouverture de Fidelio, le père Colonne nous a sorti une Symphonie en ut majeur de Schubert, où il y a bien du talent et des trombones. Diémer alors survient, précédé d’un clavecin gris perle fabriqué tout exprès par la maison Pleyel. On applaudit, à la grande joie d’un représentant de cette estimable manufacture, lequel n’a pas eu de peine, en ce succès, à prendre la part de Lyon.

Le clavecin —ce piano qui parle du nez — est l’idole de beaucoup d’amateurs et aussi d’armateurs de musique. D’autres que moi vous vanteront sa sonorité: quoique grêle, elle me paraît ennuyeuse comme la pluie. Diémer en a sévi, brillamment d’ailleurs : ce fut d’abord une sarabande en soi mineur , de Bach, puis le Coucou, de Daquin... La salle s’est pâmée d’aise en entendant Diémerglousser de lamaingauche, de manière à faire reconnaître le volatile des auditeurs les moins ferrés sur l’ornithologie ; le bonheur de Lascoux — en qui sommeille un chef d’orchestre qui jadis morigénait imperturbablement le Patron, violon volontaire du « Petit-Bayreuth » — m’a littéralement consternée. Enfin, ç’a été une Gavotte de mon cher Rameau — ma vieille branche — que le public, enthousiasmé par ce bruit de hannetons égarés chez un treillageur, n’a cessé d’applaudir sans prendre même la peine de l’écouter...

La gavotte de confiance, alors !

A l’entr’acte, les gens se rencontrent, s’abordent, excédés de cette crise d’archéologie, et tremblant déjà pour Parsifal. René de Récy est interviewé par M Ue Roger.

Gabriel Marie, Oratorien de Noël, s’ag'itc non loin de Maurice Lefèvre, cavalliero rusticano quelque peu désarçonné.

Mais voici la sonnette.

Retour de Bayreuth — où il se rendit « entre deux concerts d’Aix-les-Bains », suivant sa propre parole, — Edouard nous exhiba cependant Parsifal, ou plutôt la scène religieuse du premier acte, moins les parties relatives à Tirutel, Amfortas, Gurnemanz et Parsifal lui-même.

Ce voyage fait par Edouard, en rupture de Casino, au Montsalvat de Hans de Wolzogen l’a convaincu de ses erreurs passées, de quelques-unes au moins. Il a pris cette fois le bon mouvement; regrettons qu’il n’ait pas voulu prendre aussi les bonnes trompettes ! Que n’a-t-il de plus stylé ses soprani, étouffés par les ténors dans ,1e

deuxième choeur, secoué son timbalier, calmé ses instruments à vent, surtout les cuivres, qui poussent à tout propos des hurlements dechourineurs! Les Gralsritter étaient figurés par trois pelés et un tondu, dont l’égosillement fut vain à nous représenter la vaillante confrérie. Et ces douze contrebasses, ah 1 malheur 1 Je signalerai encore un point: après le retour du thème de la Cène à faire (chanté par les voix invisibles) dans la cérémonie, les arpèges du quatuor n’étaient point assez voilés, et surtout les notes répétées des bois paraissaient cruelles : des bois constrictors !

Malgré cette exécution parsifalotte d’un chef-d’œuvreimmortel, exécution saluée par l’enthousiasme des jobards affolés, l’applaudissement discret des critiques indulgents et les gémissements sourds de quelques têtus admirateurs de Wagner, parmi lesquels je ne compte pas un critique innocent qui représente la Presse , édition Lemaire, il faut louer le chef d’orchestre —

encore qu’il ne tienne pas beaucoup à être loué et fasse passer en cela ses fauteuils avant lui-même — de cet effort qui, espérons-le, n’entraînera pas pour lui de désordres internes.

C’est du Nord aujourd’huiquenous vient le programme—au Cirque du moins. Peutêtre les orchestres septentrionaux jouerontils quelque jour les œuvres de nos compositeurs... En attendant, Messieurs les Français tirent les premiers; ce n’est pas le Lapon qui a commencé.

N’en déplaise aux trois applaudisseurs de Niels Gade, on a trouvé son ouverture d'IIamlet un peu gàdeuse et bonne à mettre à la gade-robe. Elle contient du bon, du mauvais et du (Shakes)pire ; ni la petite phrase des violons, gentille et banale, qui personnifie Ophélie, ni les cuivres méditant sur l’aveuglement d’IIamlet — Tobie ornot... — ne m’ont fait aimer ces rinçures de Manfred édulcorées de Mendelssolmeries. C’est décidément de la Grotte

de Fingalqae sortent les sources du Niels.

Combien je préfère l’exquise romance, pour violon éploré, de Svendsen, soupirée à ravir par Rivard (Wagner m’a donné le goût des allitérations), qui devrait bien se corriger de son mouvement de roulis (ma voisine en avait le mal de mère). Le public a trois fois rappelé ce sombre violoniste, maréchal d’Encre qui finit par ressembler à son portrait (Jacobus Blanche pinxit) ; mais pourquoi, dans cette douce inspiration, ce petit turlututu de flûte un peu bien cocasse? Quant au ridicule Menuet de Raff, son ineptie m’a frappée ; elle aurait même frappé des caraffsl...

A toi, Robert! l’art de Schumann, que le pauvre Rubinstein — doublure de Moreno au Ménestrel — place à la fin du monde musical, semble, parminospaillonsréalistes, une rêveuse et lointaine Thulédes Brumes.

L’exécution de la Symphonie en ré mineur a été très goûtée des personnes qui avaient trouvé à s’asseoir; mais les infortunés qui

ont dû attendre, sinon entendre, pendant 36 minutes derrière les portes — car le Patron a conduit le tout d'une traite, sans relayer — ne m’ont pas paru de cet avis.

En dépit des embûches dont est pleine sa forêt que traverse une chasse étincelante, Sauge fleurie a remporté le plus vif succès ; la réputation de notre orchestre en sort saine et sauge. Un compliment spécial pour la manière dont le « duo » de la fin a été dit par Hennebains, qui a moins de poils sur la tête que, sous le nez, son partenaire le velu Van Waeffelghem — sic ursus ab alto.

Trois fois bravo pour la Marche de la Goetterdaemmerung ! Mais pourquoi diable, dans les Maîtres Chanteurs , M. Lamoureux a-t-il supprimé le glockenspiel ? Chevillard est donc en grève? Ou bien le Patron veut-il compenser, par cette élimination, les additions de Colonne, qui introduisit cet instrument étonné dans le Waldweben de Siegfried ?

Deux mots du Petit-Théâtre. Sur des

paroles du végétarien Bouchor — jadis « nourri jusques aux dents », comme son Haendel, « de rouges aloyaux » — le plus sucré des Chaussons a fait une musique pas banale qu’écoutèrent, d’ailleurs attentifs :

Sarcey aux digestions laborieuses, que les tirades rabelaisiennes deGaymas agitaient de voluptueux petits Brissons (Adolphe, Chevillard de Francisque, l’assistait de sa présence); — toi qui t’amènes sans hâte à onze heures dix, ô Ginisty, dit Gigy; Vacque-ridicule; Caliban junior , Dukas; Lerolle, peintre savoureux quoiqu’un peu café au lait ; Le Maréchal tout sucre et tout Niel; Poujaud, vieille connaissance, d’ailleurs bien conservée; Camille Bellaigue, qui écrase gaiment, à la sortie, l’orteil de Gautier, libraire, catholique mais peu disposé à tendre l'autre pied ; Claretie, obligé de reconnaître que les sociétaires en chair et en os sont moins faciles à gouverner que ceux en bois, même lorsqu’ils se réconcilient en pleurent d’émotion (ce qui fit dire à Mau-

rice Vaucaire queMounet met de l’eau dans Siivain); Vanor, l’impressionnable, enduit de gélatino-bromure pour « instantanés »

ügaresques; Tausserat souriant, Mercier au faciès léonin; Jean Jullien flanqué de Salandri, pour le compte de je ne sais quelle venimeuse revue, — Art et Critique, je crois; de Brayer, wagnérien si convaincu; Louis Le Cardonnel, poète erratique et mystique; Jules Lemaître au binocle sceptique, au sourire pyrrhonien, à la recherche de ses racines grecques oubliées; Ilenry Céard, éreinteur sans pitié, le teint rosse et la dent pointue ; René de Récy, tombeur de madame de Greffulhe ; Henry Baiier, dont Mascagni sent encore tout le poids; André Maurel, dont les caustiques attaques sont qualifiées par le bon capellmeister de Carvalho d’anbêtantes.

Mais j’allais oublier la musique de l’ami Chausson... R a écrit des choeurs durs à chanter pour ce Polyeucte nouvelle manière, désireux sans doute d’être appelé un

Corneille qui abat des voix; A l’exception d’une exquise romance accessible à notre pauvre humanité, tout ça m’a paru très fort, trop fort peut-être, et, en présence de tant de modulations, de tant d’enharmonies, je n’oserais affirmer que le ton faitle Chausson.

« Ma chère, me disait Madame Paquet (la plus petite de mes collègues du Cirque) ce n’est pas pour me vanter, mais il' lait diantrement chaud dans la salle ! » Elle avait raison: Ulysse Bessac, lamine navrée, avait commencé à refuser du inonde à partir de deux heures moins le quart, et, à deux heures, on n’aurait pas trouvé de quoi faire asseoir Yvette Guilbert — c’est du moins ce que m’assurait Hugues Le Roux (qui n’y était pas). Vous jugez avec quelle énergie les secondes ont hurlé : « De

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l’air ! » Elles ont eu contentement, et les fenêtres sont demeurées ouvertes pendant le prélude de Parsifal, sans doute pour répandre la bonne Parole au dehors...

Dédiée à Bonaparte avant que « le premier consul se fut transformé en empereur », pour employer la morphologie du littérateur anonyme qui « moule » nos programmes (encore une trouvaille du même tonneau), l 'Héroïque a bénéficié d’une exécution aussi magnifique que Saint-Pol Roux lui-même, et Léon Reynier — moins ensommeillé que dimanche dernier au Conservatoire — a commandé en personne une deuxième salve d’applaudissements, aussi bien nourrie que M. Lamoureux.

Moindre, oh ! combien ! l’enthousiasme pour un air de ballet de Rosamonde que Schubert, assure la notice, n’a mis que cinq jours à « commencer et à achever ».

Ça se voit.

Savez-vous qui accompagna l 'Hôtesse arabe à mademoiselle Landi? Notre ami

Joseph Salmon, qui joue du piano moins bien que du violoncelle, aidé de notre Patron, qui tourne les pages moins bien qu’il ne conduit.

Trois rappels après le prélude de Parsifal, où je n’ai eu, moi-même ! rien à reprendre... hé, hé, j’ai vu pourtant un petit coquin de violon inattentif, mais qui donc s’en est aperçu? Pas les wagnériens, toujours !

En robe blanche, comme tout à l’heure, et voix idem, mademoiselle Landi a interprété avec beaucoup de réserve et de discrétion « l’ivresse et le brûlant amour », de Dalila, très applaudie parles Philistins. Et l’on a pris plaisir à la Danse des prêtresses d’un Dagon qui fait moins de bruit dans le monde que Fafner. Mais à quel propos jouer du Saint-Saëns. puisque M. René de Récy n’était pas là?

Le troisième prélude de Tristan (pourquoi le philhellène Lamoureux grécise-t-il obstinément l’I de cette pauvre Iseult?) a

été un immense succès pour MM. Wagner et Dorel, frénétiquement applaudis par nos beaux adolescents du promenoir — la jeunesse dorel, comme disait Delagrave, bien farceur, ce me semble, depuis qu’il publie l’« Année fantaisiste » de Willy 1

Je vous fais grâce de mes impressions sur l’Introduction du troisième acte de Lohengrin, qui commence à être plus connue que les opéras de Rubinstein.

Mieux vaut annoncer, et je n’en suis pas peu fière, que le Patron, cédant à mes instances, vous prépare, — richards du parquet, peripatéticiens du promenoir, pannés des secondes — une catapultueuse exécution de la Symphonie avec chœurs. Enfin !

Chez Colonne, le pétersbourgeois Ziloty, froid comme les glaces de son pays, imberbe et correct, se fait applaudir. La présence de Puvis de Chavannes dans la salle me paraît avoir été le numéro le plus intéressant du concert.

14 Février 1892.

Le Patron fait assavoir qu’il prépare la Symphonie avec chœurs; il y ajoute la Sulamite , chantée — je n’hésite pas à le prophétiser —par madame Brunet-Lafleur, qui ne manquera point d’y briller et même d’y Chabriller.

Au cours de l 'Héroïque, héroïquement exécutée, une dame, aussi sensible à Beethoven que madame de Scey-Montbéliard à Wagner, a commencé par déchirer son mouchoir et fini par s’évanouir en poussant un gémissement de deux octaves d’étendue (une dame chromatique, alors...) Deux messieurs de bonne volonté et de belle tournure l’emportent aussitôt et lui prodiguent les toniques et diatoniques néces-

saires. Pendant ce pénible incident, Lamoureux, homme supérieurement poli — je ne sais si je me fais bien comprendre — arrête la marche funèbre, heureusement anticipée. Bessacl’ayant rassuré par gestes, les cors ragaillardis se distinguent dans le scherzo, assez pour se faire pardonner certain couac dans Yallegro initial, couac dont Pfeiffer lui-même avait paru choqué (couacque la chose ait de couac ombler d’élonnement).

La seule excuse du concerto de Mendelssohn fut de procurer un triomphe à Houfflack, de Mons, juste salaire de la partie de jacquet que ce violoniste a gagnée au Patron l’autre jour. L’orchestre jaloux a manifesté ses sentiments par un bafouillage excessif dans la dernière partie du finale.

Quelques hommes célèbres ont eu le mauvais goût, au Châtelet, de s’égarer Dans la forêt de Bondy de l’abominable Piaff. Cette symphonie-taenia, mal raffaudée par Colonne et bien sifflée par l’au-

ditoire, avait endormi — les imprudents!

■— Clairin, Croze (amené par son rival, l’auteur du gallet d’Ascamo), le Gracioso Massiac, Diémer, Wilder, Hillemacher (de Ver! de Ver / comme on dit chez le Patron), Messager aux moustaches affolantes, Leduc éditeur, et, dans le même ordre d’idées, Durand, Récy et Schœnwerk père et fils (je crois bien que je commets une hérécy, mais c’est toujours aussi drôle que le concerto de Haendel pour haubois soufflé par Longy, virtuose incarnadin.)

Dans un fragment de Beethoven, Baretti n’a pas eu tout le succès qu’il se Prométhée. Je ne dirai pas de la Nuit persane de Saint-Saëns qu’une mauvaise nuit est bientôt passée, car je n’aurais pas un Shah pour m’approuver, et j’espère qu’elle portera conseil à Colonne. La galanterie m’empêche d’apprécier madame Durand- Ulbach, qui a envoyé la plainte de la Solitaire comme ferait la grosse Bloch. Engel a brandi son Cimetière avec une grâce qui

lui a valu trois salves d’applaudissements.

Dans la phrase initiale de la Splendeur vide (ce titre conviendrait bien à certains opéras du maître-voyageur), qui sert de prélude à la quatrième partie, le cor solo a été fétide.

Au Conservatoire, la Messe en si mineur, du père Bach, n’a pas merveilleusement marché ; elle a d'ailleurs été froidement accueillie par la tourbe imbécile des abonnés, malgré les louables efforts de Gabriel Marie, chef d’orchestre en vacance, de M. Ribot, ministre des affaires étrangères, d’Edouard Dujardin, poète d'Antonia (tous deux, nous irons — dans les bons wagons), de Lascoux, nourrisson d’Euterpe etde Thémis; de Francis Thomé, compositeur; de Koninck, qui a le tort de ne pas aimer la trompette en ré, et de quelques autres seigneurs. Le Qui tollis a été plus confus que les cheveux de Jean Rameau, qui d’ailleurs était à Colonne.

Auguez cette fois-ci était remplacé par

Bal lard, anabaptiste de son état, quand on joue le Prophète à l’Opéra. Au début de son air, accompagné par deux hautbois d’amour (Mourir d’amour, belle marquise, me font ces hautbois), il est parti une tierce trop bas ; personne d’ailleurs ne s en est aperçu, sauf moi et peut-être Garcin. Quant à mademoiselle Lévi, elle a soulevé peu d’enthousiasme, et sa voix a produit plutôt un effet Calmann...

44 Février 1892.

Massiac, qui Grillait (Laurent), de faire représenter sa Graciosa , René de Récy, fidus Achates d’un compositeur qui a tout ce qu’il faut, au milieu du visage, pour jouer l’Enée, et d’ailleurs voisin de ses alliés, les deux éditeurs Durand (le Père, le Fils et le

Saint-Récy), puis le jeune Croze, proche d un littérateur dont le nom s’impose — il n’y a pas de Croze sans Lépine — tels furent, au dernier Colonne, quelques-uns des auditeurs de marque... Qui encore? Je détaillerais volontiers Paul Masson, auteur de « Le Meurtre considéré comme un des Beaux-Arts », enfoui sous un vaste tuyau de poêle, afin de montrer qu’il est fumiste; Leduc, complimenté du Souvenir triste que viennent de lui laisser Pierné, pour la musique, et, pour les paroles, le plus fécond des polygraphes — son portrait enrichit le dernier numéro du Nouvel écho , dont il est de beaucoup le plus intéressant collaborateur; le corybante Albert Dayrolles, qui hurle sur les programmes du Châtelet la gloire d’Holmès; j’y ajouterais aussi avec joie Clairin (Georges comme Ohnet), et, si José, Engel junior, bavardant avec Hillemacher senior, sous l’oeil de ^ ilder qui maigrit, de Diémer qui sourit, de Gallet qui blanchit...

Arrivée trop tard pour entendre Promélhée , interprété, me dit-on, de la façon la plus Caucasse, j’apprends que le plus beau des violoncellistes n’y a point trouvé, baraît-il (décidément, l’orthographe de son nom est trop difficile à retenir !), le succès qu’attendaient ses admiratrices haletantes.

Hélas! je suis arrivée trop tôt encore, puisqu’il m’a fallu subir l’interminable ralîsodie d’un Joachim — sous-mendelssohnien vaguement schumanniaque — qui n’est pas même bon à exécuter, comme l’autre, les quatuors de Beethoven. Après le lourd sommeil de l’Andante , la Danse des Dryades m’a réveillée en scherzo, à peu près comme fait un rhumatisme (la danse n’est pasce que j’aime!); je ne m’en suis consolée qu’en entendant deux coups de sifflet vengeurs protester contre l’immonde Chasse du finale, pareille à celle dont parlait si souvent le peu patriote et malodorant Voltaire, quand il déclarait les Welches « la chasse » du genre humain.

Au Cirque, on se promettait du brabançon Houfflack Mons et merveilles ; on n’avait pas tort. Il a filé si délicatement un cotonneux concerto de Mendelssohn que des applaudisements frénétiques ont éclaté, comme jamais n’en recueillirent Rivarde, Geloso ou Kosmann — ni surtout, pour ne pas sortir du programme, les cors dans le premier morceau de Y Héroïque. Mais quoi!

le soleil n’a-t-il point de taches?

Au Conservatoire, avant que jGarcin ne donnât le signal de la Messe en si mineur, le gros Danbé a scandalisé toutes les pudeurs par son exubérante familiarité avec une blonde choriste, dans les soprani. Le juge Lascoux, surplombé par Gabriel Marie, a fait consigner au procès-verbal l’anémie vocale des contralti et la molle incertitude des entrées successives dans le Qui tollis. On sent, hélas ! que le petit troupeau a perdu son Heyberger... On se montre, dans l’assistance, les sommités de la politique et des Lettres : MM. Ribot, Charles Ferry,

Edouard Dujardin. Les plus belles choses sont cependant dédaignées par le public, exception faite des applaudissements d’André Corneau et d’Alphonse Combes, qui éclatent comme des salves d’artillerie.

Sous l’œil paternel de Françis Thomé, le bon Ernst, Saint-Martin de la musique, qui brandit une partition plus grande que lui, en donne la moitié au vénérable De Konink. Plus loin, c’est Le Borne, c’est Camille de Bellaigue, qui terrassa Franck et Wagner (rappelons ces faits d’armes, peur qu’ils ne soient déjà oubliés), c’est Georges Hüe, fêté la veille au Théâtre d’Application, par le plus élégant des auditoires, malgré une redoutable conférence de Détroyat, le moins drôle assurément des Léonce. La place me manque pour conter, autrement qu’en style télégraphique, que Lohengrin fait un argent fou à Bruxelles, qu’il continue à briller à Paris (44 e représentation), malgré Colonne, et que le Maître-Jacques provisoire du Siècle,

Marcello-Le Senne, critique dans les prix doux, ne trouve rien de mieux que d’adjurer la direction de l’Opéra de reprendre Lucie!

Deux événements se partagent cette semaine l’attention des critique éperdus : Werther à Vienne, Graciosa à Paris. Cette conception, due à l’hymen incestueux de Théodore Massiac et de Laurent Griilet, a été mise au jour sur la scène des Menus- Plaisirs. Mes plaisirs furent menus, le succès plus encore. Ça se passe en Sicile, comme Cavalleria, et, vous me croirez si vous voulez, la musique en est plus mauvaise encore que celle de Mascagni. Œuvre massiacrante, incontestablement ! J’oserai même dire que si les personnages ne s’y

mordent point l’oreille, les auditeurs ne se font pas faute de se mordre la langue.

2 1 Février 181k.

Pour fêter le Patron, à qui il sera beaucoup pardonné (même l’augmentation du prix des places) parce qu’il a beaucoup agrandi son estrade — au point d’y introduire, outre ses choristes femelles, vingtquatre auditeurs (je les ai comptés) qui n’osèrent pas même éternuer — une foule de notables mélomanes faisait plier les gradins de notre cirque : Xavier Leroux (de la maison Pleyel), madame Roger-Miclos (de la maison Pleyel ), le gros petit pianiste Césare Galeotti (de la maison Pleyel?...), Boisard veuf d’Adolphe Jullien, Wictor

Wilder, Wanor, Delagrawe (j’orthographie de la sorte, au risque de me faire traiter de « Prussienne » par l’excité qui a proféré de patriotiques hurlements après la Sulamite), puis encore le mordant Gabriel Marie, distingué mangeur de morceaux ; Léon Perrin, chef de la concurrence (ils nous la Fontbonne) ; Chevillard, Schumaniaque furieux, Corneau à l’œil sévère, Stoullig atteint de somnolences. Chausson qui me botte, Jacques Blanche, peintre — à la façon de Boldini, mon ami, — le gros Cochin, le svelte Poujaud, Bellaigue père, Durand fils, puis encore un critique à l’air vexé, G. S., à qui je me garderai bien de faire de la réclame, Reynier et Marsick (violonistæ a mbo); Jules Jouy, si obstinément immobile qu’il semble un attaché au parquet ; Messager qui, surmonté d’un tube sourcilleux, atteint à grand’ peine les oreilles de son voisin Maurice Lefèvre, et, aux dernières les meilleures, mesdames Fuchs et Munkaczy, applaudisseuses em-

ballées d’un certain ràcleur de boyau que...

Mais n'anticipons pas !

Bien qu’on déclare quelquefois ma critique légère, je n’appuierai point sur la petite suite de Schumann qui nous fut servie en premier : elle n’y résisterait pas. Cette Sinfonietta (ainsi on la nommait le 6 décembre 1841) est plutôt enfantine — Sinfoniaisa, si vous voulez.

Madame Brunet-Lafleur (des jardins « cuirassés » dont parle le programme !) a murmuré les effusions de la Sulamite. Je lui suis reconnaissante de n’avoir susurré qu’indistinctement les lyrismes un peu bébêtes de l’Oriental Richepin. En voici un pêché dans le tas : « Ralentissant leur allure — Les chevaux de la brise autour de son f ron t — Se couchent en rond — Pour boire les parfums de sa chevelure. » C’est le cas dê dire : où donc avait-il la tête?

Laissant la littérature (?) de côté, il me semble que la musique de Chabrier, en somme brillante, quoique traitée de sula-

miteuse par des méchants, aurait pu être exécutée par les chœurs d’une façon moins confuse...

Décoré de plusieurs ordres étrangers, le chevelu Ondricek (je n’ai pas le temps de mettre tous ses accents sur son nom), m’a rappelé Ganne en plus grand (un Ganne long, disait un bas farceur du Promenoir).

Ce Père la Défaite jouit d’un son mince et froid comme la lame d’un scalpel : on se serait cru à quelque séance d’ondrissection, disaient les auditeurs de l’amphithéâtre...

Violoniste solo de S. M. François-Joseph, il s’est livré, pendant le Concerto en ré de Beethoven, à une effroyable cadence qui n’a pas duré moins de quatorze minutes.

J’admire l’héritier des Hapsbourg, s’il est vrai qu’il se fasse jouer ces histoires-là par ce soliste Bohême, les soirs où l’opposition menaçante des jeunes-Tchèques lui a trop fichu le Taafe. Moi, pour m’y décider, il me faudrait le Croate et la bannière.

Nous avons eu ensuite le Chœur des Fi-

leuses placé par le programme — je n’invente rien — « dans une riche maison hollandaise », et tiré sans doute du Norvégien-Volant par le fantaisiste Lamoureux, qui rêve ambitieusement de brouiller la carte d’Europe. Pour ceux qui n’ont pas compris encore, je rappellerai que le Hollandais maudit a préféré débarquer en Norwège, si je m’en rapporte à Wagner : la raison du plus fiord me semble la meilleure; espérons que le programme s’y soumettra désormais.

Heureux d’entendre enfin un peu de musique, on s’épanouit aux premières notes de hautbois de Dorel, qui, me dit-on, enseigne la danse h ses moments perdus. La mère Nastorg, coryphée à l’Opéra, n’est entendue de personne dans son petit solo. Je voudrais croire que c’est parce que tout le monde est distrait par la plus gracieuse des harpistes —je ne crains pas d’être Taxy d’exagération — arborant un délicieux habit Louis XV qui illumine toute l’estrade.

Dans la splendide ouverture d'Euryanthe

nous avons divinement bien joué le prodigieux largo— l'ami Iiennebains, au début du passage figuré qui doit ramener les motifs de Vallegro initial, est parti une mesure trop tôt. Le patron lui a fait des yeux!... gare à mardi prochain !

Après le récit de tels événements, je ne vous dirai que les incidents remarquables du concert Colonne. Pendant la Rapsodie d’Auvergne, des programmes chont tombés des galeries chupérieures (qui sans doute en étaient bourrées). La marche de Tannhœuser a étéjouée encore plus vite que d’habitude (reconnaissons qu’il était déjà cinq heures neuf minutes). Enfin, de Greef, pianiste bruxellois, a obtenu l’honneur de trois rappels. Si le public prend l’habitude de leur faire de tels succès, les virtuoses ne seront pas tentés de se mettre en g'reef...

28 Février 1892.

On m’assure que notre ami Colonne médite un prochain concert dejeunes — pour célébrer sans doute l’ouverture du carême.

De telles austérités devaient être naturelle- * ment précédées d’une certaine relâche. Ainsi a-t-il fait (relâche), à l’occasion du Dimanche-Gras, alors pourtant que le Menuet du Bœuf eût semblé de circonstance... Peutêtre cependant convient-il d’expliquer le repos dominical de cet homme pieux par la matinée traditionnelle du Châtelet, ou encore, tout simplement, par un désir pastoral qu’il aurait eu d’aller passer son carnaval à la campagne (Carnavaleria rusticana, comme on dit à l’Opéra-Comique)...

Quoi qu'il en soit, le Cirque seul a requis

hier les amateurs de musique, wagnérienne ou autre. Et pourtant, notre salle était pleine de vides, si j’ose ainsi parler ! Même sur l’estrade, les vingt-quatre auditeurs de l’autre dimanche étaient tombés à onze, dont un collégien, pour tout potache. D’ailleurs, avouons-le, le concert fut un peu terne, encore qu’allégé de la présence d’Ondricek, tchèque qu’on avait eu le tort d’escompter.

La fuite de ce violoniste n’est pas la seule satisfaction que m’ait donnée le Patron, toujours aux petits soins pour son amie ! A ma grande joie, j’ai vu sur nos programmes qu’il avait renoncé àaccommoder Senta à la sauce hollandaise. Désormais, c’est « dans une riche maison norwégienne »

que chantent les aimables fileuses du Vaisseau-Fantôme. Avoir obtenu \a Symphonie avec chœurs (dimancheprochain, Messieurs qu’on se le dise !) et une modification de cette importance au texte du programme, voilà-t-il pas de quoi me donner la folie des grandeurs?

Diemer arrive en retard (après le petit rasoir de Schumann), pour entendre sans doute son congénère russe, — un maigre monsieur Slivinsky, dans un énorme Tschaïkowsky. Ce pianiste porte avec aisance l’habit noir slave (d’ailleurs peu différent du nôtre) et trente-cinq ans environ, si je ne m’abuse. Bon Russe, il joue le nez, sur le clavier, levanthautlescoudes, ce qui, si vous y tenez beaucoup, me fera dire qu’il steppe. On l’applaudit, il salue, resalue, serre la main du Patron, fait mine d’embrasser les musiciens de l’orchestre.

Cependant le premier morceau, le meilleur sans conteste, se termine par une cadence macabre, qui décourage un moment les plus fermes bonnes volontés : le vieux Colblain regarde notre homme, un doigt danslabouche, comme les enfants pas sages, et Ri varde, Américain du Sud, a l’air de trouver que ce n’est pas le Pérou. Au bout de quarantedeux minutes (montre en main), leTchahutkowski s’achève — On respire.

« Tout le monde connaît, au moins de réputation (!) le Cantique des cantiques »... Ainsi s’exprime notre programme, toujours joyeux. C’est pourtant sur ce sujet — assez ancien, ce me semble, pour être relégué au Musée des Cantiques — que le gros Chabner a écrit la Sulamile. Rien de nouveau en cette musique depuis dimanche.

Madame Brunet-Lafleur la fredonne discrètement; vers la fin résonne un triangle qui ne m’est nullement équilatéral, car je trouve même que Chabrier aurait pu se dispenser de sacrifier autant à la géométrie.

La forêt de Siegfried est traversée par le Patron en train express, sans d’ailleurs parvenir à effaroucher les trois oiseaux Hennebains, Mimart et Dorel. Seul un cor se trouble une seconde ; ah ! ces sons harmoniques des violoncelles !... Mais pourquoi diable le programme, étonnamment audacieux, gratifie-t-il les arbres d’une « floraison verte » en rapport avec les progrès de la chimie la plus fin de siècle?

Passons à Madame Nastorg. Ainsi que l’autre fois, son petit solo du Vaisseau- Fantôme aéténastordre. Mais combien joli ce Chœur des Frileuses rangées « autour de la cheminée », comme dit le programme, déplus en plus documentaire !...

Trop vite le thème des violons qui forme la deuxième idée de l’ouverture d'Euryanthe; le reste a très bien marché. Un compliment spécial aux altos dans le petit trémolo du largo (Que d’o! que d’o!)

Tandis que ces événements se déroulaient au Cirque — sous l'œil et l’oreille attendris de Henri Amie qui nourrit pour moi des sentiments Amicaux, deBoutarel, critique abracadabrant du Ménestrel , de Fernand Le Borne, dit le Rempart du Brabant, et quelques souverains, entre autres Emile roi de Mapa, et Stéphane Mallarmé — d’autres avaient la rue Boudreau pour théâtre. Des mélomanes, des Franckistes, des entrepreneurs de bâtisses, venaient se casser le nez à la porte de l’Eden-Théâtre,

où le concert Perrin-Fontbonne, annoncé, n’avait pas lieu ! Ce désastre, presque aussi triste que l’apparition imprévue de Godard sur les programmes du Conservatoire, est dû, assure-t-on, à un différend aigu entre l’administration de l’Eden et celle des concerts. Mais est-ce là l’explication du mystère? Je n’ose me prononcer sur les secrets de derrière la toile ; il s’agit peut-être d’un Fontbonne à coulisses.

29 Février 1892.

Oh ! que la semaine fut triste ! Seul, le centenaire de Rossini en égaya l’uniformité lamentable. Pour cette cérémonie, que j’ose qualifier d’exceptionnelle, la direction de l’Opéra a mis les Petit pas dans les

grands — je veux dire qu’elle n’a pas moins soignéle ballet que le reste. A parler franc, bien que ce ballet de Guillaume ne soit pas très Ilansen (pourquoi me regardez-vous comme ça?), je trouve que c’est ce qu’il y a de plus joli dans la partition. C’est si gai, si charmant, de voir des Suissesses trémousser des jambes sous l’œil paternel de Gessler, tyran barbare, tellement gros sous ses fourrures, l’autre soir, qu’il obtenait un effet Delmasse des plus réussis —tandis que Rodolphe, officier de son état, Vaguet à l’accomplissement de ses fonctions. Je vous le répète, ce ballet m’est agréable, surtout quand il est dansé par Mademoiselle Mauri, ballerine que je préfère esthétiquement au-dessus du directeur de la Revue bleue — Potius Mauri quam Ferrari. — Mademoiselle Désirée, dont le nom est tout un programme, et enfin Mademoiselle Lobstein (ce mot signifie en allemand qu’elle n’accepte les éloges que sous forme de brillants sérieux).

Le grand Duc a poussé des cris de chouette, ce qui n’est pas pour vous surprendre. Bérardi me fait toujours penser à l ’Indépendance Belge , surtout quand il proclame celle de la Suisse. Je n’ai pas détesté la réunion des cantons, avec, leurs chants, à la cantonade— naturellement. Au troisième acte, Gessler arrive à Uri (cette fois c’est vous qui l’avez fait) aux sons de fanfares invraisemblables. Il m’agace, cet homme, avec ses trompettes, son paletot, ses ordres contradictoires et ses promenades incessantes d’un canton à l’autre.

Que diable 1 on ne change pas d’avis comme de Schwytz.

Madame Bosman est bien, n’en déplaise à ses bonnes petites (ou grandes) camarades de la boîte. Cette créatrice d'IIilda n’a eu que peu de choses à changer à ce nom (qu’elle porta si bien) pour devenir une très estimable Mathilde. Pourquoi l’habille-t-on, comme Gessler, de costumes qui puent le seizième siècle à plein

nez? Tout le monde en est là, d’ailleurs, dans Guillaume Tell ; et les conjurés patriotes s’y coiffent de casques anachroniques, avec lesquels l’hymne célèbre « Morions pour la patrie, » me paraîtrait tout indiqué.

Mademoiselle Bréval est touchante lorsqu’elle Gemmi le rôle du jeune garçon de ce nom, qui trompe l’edwigilance de sa mère— Madame Deschamps, pour accomgagner son père Tell à Altdorf (d Altdorf les chemins sont ouverts I). Elle a une jolie voix, des jambes ravissantes, et une pantomime très émue lorsque l’on desarme son papa Guillaume. Tellum imbelle sine ictu... Aussi lui a-t-on prodigué les plus enthousiastes brévaux, pardon bravos.

Je me suis tordue à l’instrumentation de Guillaume, autant que cela m’a été possible sans chiffonner ma toilette un amour detoilette. Elle (ma toilette) a procuré je le confesse, mainte distraction à André Corneau (un charmant garçon, et si distin-

gué!) que j’apercevais, à quelque distance, à l’orchestre. Imaginez-vous que dans l’accompagnement de l’ensemble final du premier acte, pendant plus de cinq minutes, il y a un coup de cymbales sur chaque temps de la mesure (sans parler des contretemps!) Ça n’empêchera pas demain un Rubinstein quelconque de déclarer que Berlioz fait trop de bruit, et Barbedette de parler en termes amers du tapage wagnérien.

A part ces remarques, et quelques autres que j’aime mieux ne pas noter, cette petite fête de famille, dont le pilier fut notre fidèle ami Colonne, s’est passée fort aimablement et sans le moindre encombre. On s’est un peu décroché la mâchoire, phénomène explicable dans une pièce où il est tant question de baillis ; on a un peu ri, un peu dormi, un peu applaudi Rossini — et quand ça été fini, on a fui (ces désinences sont là pour faire plaisir aux Italiens). Des gens bien informés m’assurent, en der-

nière heure, que la nouvelle direction de

l * 1 Opéra perd la forte somme avec ses représentations populaires. Faulte d’argent, c’est douleur non pareille. Je ne conseille pourtant pas à M. Bertrand de la traiter, en fait de remèdes, par le Carvallerianate, qui a si mal réussi à son confrère Carvalho.

6 Mars 1892.

Unique Colonne debout parmi les Ruines d’Athènes, celui du Châtelet fit chanter le duo de cette oeuvre, généralement attribuée à Beethoven, par le digne Auguez et la jeune Issaurat, qui n’avaient qu’une seule partition pour deux (il n’y a pas de petites économies). Auguez ne savait que faire de ses mains, le public non plus, réservant sans doute ses applaudissements pour le dangereux Johannès Wolf.

Ce violoniste pour exportation, très prisé des Yankees, Argentins et autres peuplades,

tout particulièrement de la célèbre race taquouère, a sévi dans un Deuxième concerto de Benjamino y Godardo (il y en a donc un premier?). Brandissant son archet d’honneur, échevelé, fendu comme un maître d’armes, il scie le boyau avec des contorsions sentimentales qui atteignent le délire dans l’horrible cadence de son premier morceau — une cadence de Saint- Guy.

La vraie nouveauté de la séance était le Christophe Colomb , d’Arthur Coquard, composition intéressante sur un texte modéré de M. Paul Collin, qui, je n’hésite pas à le dire, aurait pu se dispenser, cette loisci, de découvrir l’Amérique. Le début surtout m’a fait plaisir, avec sa lente mélopée des cors, sur le confus va-et-vient des cordes graves. Un autre motif, affecté à la pensée de Christophe Colomb, à ce désir qui l’étreint, mêlé de foi et de défaillances, se développe très heureusement. Durdilly, éditeur.

Ah! la belle chose que le prélude de Namounal Dire que ça fut sifflé il y a dix ans (jour pour jour!) Dire que Massenet, s’emparant (pour le bon motif) du thème qu'exposent les violoncelles, en a fait l’un de ses meilleurs —- o divine Esclarmonde! — Voyons, Édouard, un bon mouvement, toi qui en as de si mauvais dans Tristan!

Maintenant que tu es directeur « artistique » de la boîte Garnier, au lieu de t’en Maladetter de ballets plus ou moins gailhards, ne ferais-tu pas mieux de remonter cette belle chose? Tu as les éléments pour cela, même chorégraphiques : je te le conseille donc (Subrapticement).

fiis pour En Mer du Pays Bleu. Pour ne pas s’y plaire, disait près de moi Gabriel Marie, il faudrait avoir un coeur de Roques.

Mademoiselle Issaurat revient chanter un air du Chevalier Victorin, par Jean Joncières, mais cet air, lui, ne me revient pas. Elle bat la mesure avec sa partition; excellente idée; comme ça, Colonne, issaura où

sont les temps forts dans des morceaux qui ne le sont guère.

La fête s’est terminée par la Chevauchée des Walkyries, sans les voix, alors qu’il eût été si simple de faire rester ces dames des chœurs après le Pays Bleu. Cette page de Wagner a été applaudie par notre ami Fourcaud, sous les yeux étonnés de l’élégant Boisard, de l’assidu Michel Delines, non encore remis du Rubinstein qu’il met en français pour le Ménestrel. Je plains cet homme, qui vit pour le tsar, et qui a traduit un opéra chargé de moins d’or que de glinkant.

Chez nous — chez moi, allais-je dire, depuis que le Patron m’a joué la. Symphonie avec chœurs — se bousculait une foule compacte. Je cite au hasard (comme on dit):

Vacquerie venu pour constater les rappels, Diémer mélancolique, Stoullig alangui, Vanor et un corsage fraise écrasée, d’Indy, Henry Bauer, Albéric Magnard, Blowitz (Pouah!), Wilder, bien entendu, Maurice

Lefèvre qui va beaucoup dans le Monde Artiste, les Ilellmann, Bagès, Bonheur-lefécond, Luzzato dont l’ébène capillaire s’argente.

Traducteur de la Basoche en vers anglais, acteur et « né à New-York de parents français », le baryton Oudin, qui a l’esprit de ne pas s’appeler Robert, possède peu de notes graves, des gants gris-perle, quelque raideur, et un accent « joâyeux ». Malgré son air un peu Yankeelosé, il a dit gentiment le délicieux Solitaire de Grieg, romance nonvégienne et mineure.

Formidables ovations pour le petit père Lamoureux. Quel cierge il me doit, hein ?

Ce torrent d’enthousiasme a emporté toutes les critiques que des grincheux avaient pu faire; ainsi, par exemple, un peu trop de rapidité dans le second motif de l’adagio, celui des altos et seconds violons; pas assez peut-être, en revanche, dans le scherzo.

Cela suffira pour aujourd’hui, et j’étendrai mon indulgence sur un petit basson facé-

tieux et sur une contrebasse trop pressée.

Rien d’autre à mentionner, sinon que Leroux, oublié dans ma liste de tout à l’heure, a consciencieusement applaudi sa femme, qui le méritait bien. Maintenant, notre programme est-il très sûr que Freudee t Freiheit aient, « en allemand », la même valeur prosodique?

Engel, non content du succès qu’il a remporté dans la Symphonie — qui lui avait donné de la tablature — a commencé son chant de présentation aux maîtres, « comptant seulement sur ses dons naturels »

(notre programme est décidément inépuisable!). 11 tient à ses mouvements, nos musiciens tiennent aux leurs : Chantez, jouez toujours, Wagner reconnaîtra les siens!

Au Conservatoire, on a commencé, sous la direction de l’ami Marty, les études chorales de la Vie d’un poète, drame mêlé de soulographie, par Gustave Charpentier.

Une feuille anticléricale de Tourcoing annonce cet événement en ces termes : « C’est

un drame lyrique intitulé la Vie d'un prêtre, et divisé en quatre parties, dont la dernière s’appelle Ivresse. »

Le conseil de fabrique s’inquiète.

13 Mars 1892.

J’avoue avoir ressenti une très vive impression en entendant celles d'Italie, ardente et prestigieuse suite symphonique de Gustave Charpentier, présentée (en liberté) par M. Alfred Ernst qui te lui a confectionné un de ces programmes à haute pression, bariolé de couleur locale et truffé de termes exotiques — la canzone du peeoraï nell'osteria (e tutti quanti ) Bravissimo!

Ça débute par une sérénade qui a fait vieillir de dix ans les violoncellistes du Châtelet, ahuris des répétitions « gigonnaires »,

comme disait un X de l’amphi; depuis quinze jours ils étaient convoqués sans relâche par Colonne, pour qui la crainte de Charpentier-au-gourdin-vigilantest le commencement des bonnes exécutions. Effet d’éloignement réussi par l’exil de Bailly, le bon gros alto solo, dans la coulisse de droite.

J’aime aussi A la Fontaine; il ne faut pas dire Massenet, je ne boirai pas de ton eau ; exposée par les cors et les flûtes, qui la plaquent sur la phrase initiale du quatuor, elle est charmante cettemarche des Femmes qui vont puiser aux cascades, avec Marie- Magdeleine au milieu d’elles. Après A Mules (deux clochettes qui sonnent à la tierce mineure, sol et si bémol, chanson de violoncelle et saxophone émoustillant), on cessa d’entendre la clef de M. Bréal, empêcheur d’écouter en rond, juché aux deuxièmes galeries, auprès duquel l’auteur crut devoir intervenir. A quoi bon ? Sur les cimes, c’est un paysage incendié de soleil;

un cor en profite pour jeter l’appel connu de la pompe à vapeur ; du reste, c’est une orgie de cors, cors ouverts, cors bouchés, cors cuivrés, cors avec sourdine ; et quelle passion ! On ne dira pas au moins que ce sont des cors sans âme. Pour Napoli je veux apprendre aux populations que Baretti —ô merveille ! — a joué aussi bien que fit Salmon chez nouslaChanson du Marchese.

Tonnerre de bravos; Massenet, Reynold Hahn, mademoiselle Sanderson, Messager, Lutaud, préfet de la Sarthe, Alix Fournier, Garnier, célèbre pour avoir longuement rendu compte, dans la Revue de l’évolution, du concert Fontbonne qui n’eut pas lieu.

Dayrolles,Delsart, Parent, Eymieu, Georges Lecomte, Paulin, Perilhou, Boisart, Stoullig, Fourcaud, Coquard, Théry, applaudissent — les uns plus, les autres moins.

Je ne désignerai pas ceux-ci; ceux-là non plus. Mais je m’en voudrais d’oublier voisin Saint-Pol-Roux le Magnifique, lequel célèbre l’art de Charpentier « notant sur son

clavier sensationnel les valeurs éparses sans mépriser jamais la raison gubernatrice de son àme indépendante. »

Il y a dans la, Mosaïque tzigane du jeune Lucien Lambert un jolimotifqui ressemble énergiquement à un thème du nommé Beethoven (andante du trio dédié à l’archiduc Rodolphe) ; il y a aussi des puérilités orchestrales qui ne ressemblent arien, et une partie de piano que l’illustre Diémer, la jugeant trop facile, a jouée par-dessous la jambe. On a siffloté, peu, et applaudi, moins encore.

Le pauvre Gabriel Marie semblait consterné de cette crispante sélection des Maîtres chanteurs à l’usage du casino d’Aix-les-Bains ; le trait (presque aussi grand que Berthe Montalant) qui ouvre la Danse des apprentis, les violons l’ont-ils assez bousillé! et ce pas gymnastique des Corporations, allegro vivace, hélas ! hélas ! Quantà ces fragments d’Egmonl..., vrai, si

Claire avait cet organe, le héros à dû bénir leduc d’Albe, et mourir soulagé.

Chez le Patron, la neuvième avait réuni un auditoire d’élite : des musiciens et Pfeiffer, des esthètes, et aussi le Sàr Peladan, qui, veuf de son archonte des beauxarts — un archonte à dormir debout — écoutait aux premières, mal dissimulé derrière une énorme cravate de satin blanc, sans doute gagnée à la loterie de Sârs décoratifs. Après ces hommes illustres, je n’ose plus citer que les peintres Lerolle, Charles Cottet et Decouchy, Surrugue (secrétaire particulier du ministre de l’instruction publique), l’aristophanesque Georges Roussel.

De Bonnières (Robert) accompagnant Magnard.

Et, naturellement, le gendre Chevillard.

Les mouvements de la Symphonie furent excellents cette fois-ci, à part quelques hésitations dans Yadagio, chaque fois que le thème à trois temps revenait. Mais cette

belle victoire n’est pas la seule dont je m'enorgueillisse : le nom de Franck a reparu sur nos programmes, Engel a chanté la Procession, sans que M. Lamoureux songeât à prendre un arrêté pour l’interdire...

Ainsi, ce que je demandais depuis tantôt deux ans a fini par se réaliser, au grand bénéfice du Patron, que les ovations de la salle ont doublement fêté hier. La Symphonie avec chœurs ! une mélodie de Franck !

Voilà de quoi nous faire oublier la Vision de Saül, musique de M. Cesare Galeotti, murmurée par le baryton Oudin. Mais pourquoi le programme, en annonçant la Procession, ajoute-t-il « paroles de Monsieur Charles Brizeux » ? Pense-t-il nous révéler ce jeune poète, à peu près aussi connu que M. Casimir Delavigne et M. Baour-Lormian...

20 Mars 1892.

Il n’y en a que pour Messager, cette semaine ! Mélodie guignée par Durand et Schœnewerk parue dans VIllustration sur des vers inoffensifs deM. Henry Gauthier- Villars, présidence d'un banquet de Bourguignons, exécution au Châtelet de la suite d’Hélène, devant les représentants du Tout- Pâris, unanimes à louer le « Prélude »

comprenant la phrase large où pleure le souvenir du père, le motif tortueux du sorcier, et le ravissant Noël « devenu populaire ». L’entr’acte du 3 e tableau a été bien joué, surtout la phrase en ut dièse mineur ; quant à la « Nuit de Noël », les cors l’ont confondue avec celle du Mardi-Gras. Ça ne m’empêche pas de goûter le thème breton

heureusement employé. Victor Dolmetsch en a profité pour carotter à l’auteur un morceau de piano.

Gustave Charpentier a effectué dans Napoli une coupe (sombre, oh ! combien) qui a dû être aussi douloureuse que celle du Roi deThulé pour Baretti, violoncelliste irritable. On a bissé d’enthousiasme la Sérénade. Pendant qu’Edouard salue, j’examine la salle : voici Wilder, que notre Cirque n’intéresse plus puisque la Materna chante en allemand, le Patriote Paladilhe, mademoiselle Galitzin, aguichée par l’abondance de violoncelles des Impressions d’Italie ; Bailly, maître des requêtes au Conseil d’Etat, venu pour applaudir l’alto son homonyme (l’alto, lui, prétend que c’est son fils) ; Victorin Joncières, et puis (ils sont trop !) Falkenberg, Périlhou, Le Borne, Bourgault-Ducoudray, le copain Marty, qui félicite Hüe de son Berger, duo pour mademoiselle Baldo et cor anglais, Jules Iluret, en quête d’une idem à faire.

l’anarchiste Méry, et Saint-Pol-Roux, plus magnifique que jamais.

Au Cirque, pour récompenser madame Leroux d’avoir fort bien chanté dans la Symphonie cardiaque, le Patron a joué une ouverture de son mari, pavée de bonnes intentions, de souvenirs et de regrets. Le prélude de Tristan a été acclamé, même par ceux qui s’étonnent de voir qu’en la notice du programme, Tristan « agonise dans son château de Cornouailles » alors qu’ils croyaient, avec Kurwenal, Kareol sis en Bretagne. Bien que son medium ne risque plus de faire tourner les tables (ni les têtes), les hautes notes de la Materna sont encore splendides. Et quel art ! quelle émotion ! Quelle robe noire !

Décidément, c’est à Bayreuth qu’il faut entendre l'Enchantement du Vendredi- Saint, malgré le Patron, Dorel et toutes les Filles-Fleurs de son orchestre. Pour la scène finale de la Goetterdaemmerung , je remplacerai les commentaires par des points

d’exclamation : beau 1 sublime ! inouï ! Nos violons ont été supérieurs, le Patron aussi, les tubas aussi (le public en était tout Walhaletant), Brunnhilde aussi, la recette aussi. Tout est là-dedans, le drame entier du Ring, l’Or et l’Amour, la Malédiction qui perd et la Rédemption qui délivre, le Feu qui incendie l’espace, le Walhall qui s’écroule, le Rhin qui envahit la scène, la mort des dieux et l’anéantissement d’un monde (celui sans doute des anthvagnériens). Pour applaudir cette page colossale, nombre de nos contemporains s’étaient donné rendez-vous au Cirque : Clemenceau, Durand jeune et Risler aîné, Pfeiffer et son co-Pleyeliste Guy Mayniel, chroniqueur, boxeur et versificateur, de Gramont, qui continue à lancer des traits barbelés « dans l’adipocyre de lamorale bourgeoise, »

mon brun Saint-René-Taillandier, mon blond Pierre Onfroy de Bréville, Massenet, qui feint des extases, Henry Bauër, très emballé, Paul Robert, plus beau que ja-

mais, Clairin, peintre aussi, mais moins irrésistible, Maurel — le gendre André — et Legendre (Louis), si célèbre qu'une rue porte déjà son nom.

Dans la bonbonnière du Conservatoire, on remarque quelques wagnériens marrons, auprès des abonnés ordinaires, confits en la dévotion aux symphonies sucrées de Haydn. Madame Carnot occupe la loge présidentielle; au balcon, M. Jules Ferry étincelle de mille feux ; aux fauteuils d’orchestre scintille. M. Ribot, on admire madame Aubernon entourée de sa cour, qui la berce rythmiquement de madrigaux flatteurs (la barcarolle d’Aubernon murmurait un enthousiaste de Weber). Tout là-haut, aux secondes, un mouvement de terreur se produit, comme si quelque ours démuselé apparaissait tout à coup ; vérification faite, ce n’est que Weckerlin, dont la caresse est redoutée à l’égal d’une piqûre anatomique.

Dans les loges de la presse, on se montre l’immense Lazzari — musicien enivrant

BAINS DK SONS

et caustique, toujours muni d’un formidable carnet à souches plein de bulletins d’adhésion à l’Association Wagnérienne Universelle. Arthur Coquard, avocat de Wagner, qui soutient sans faiblir des discussions homériques avec Arthur Pougin, avocat du Diable, et même avec le grincheux Johannès Weber ; René de Récy, étonné de voir qu’on monte Tannhœuser à Lyon, bien qu’il ait qualifié cet opéra d’« agaçant » ; Camille Bellaigue, qui protège Parsifal et retire sa droite de la Tétralogie ; de Koninck, qui écoute et médite; Adolphe Jullien, enfin seul ! mais insuffisamment remis des successions harmoniques d’Esoterik Satie, essuyées la veille à la répétition du Fils des Etoiles.

Le clou de la séance était la scène religieuse de Parsifal. Pour peu que ça continue, l’antique Conservatoire sera en avance sur son temps. Danbé conduisait ; j’aime à croire qu’il n’a jamais entendu Parsifal, car ses mouvements, presque tous trop

rapides, n’ont pas le caractère voulu, et l’élasticité non plus que nécessite ce genre de musique.

Dans la Verwandlung, le thème qui éclate aux cuivres (plainte d’Amfortas) n’a pas été suffisamment distinct ; le grupetto du motif de compassion, lequel est absolument mélodique, a passé inaperçu ; au changement de ton, d’ut en mi bémol (chœur des Chevaliers) l’attaque d’une trompette a mis les journalistes eux-mêmes en gaieté ; enfin, dans la scène mystique, les batteries du quartier et les notes répétées des instruments à vent ont mené un indécent chahut.

Pourquoi n’avoir fait chanter ni Gurnemanz, ni Parsifal ? Et pourquoi avoir coupé dix-huit mesures à la fin ? Mystère et amputation !

Froideur sibérienne du public, malgré la splendeur de l’œuvre, le talent d’Amfortas- Dufriche et le zèle touchant de quatorze wagnériens convaincus. Les abonnés ne

veulent s’épanouir qu’à la Symphonie de la Reine, où il y a. comme disent les douairières, un petit menuet qui n’est pas cochon.

28 Mars 1892.

A cause de la pluie, foule chez Colonne ; la quantité à défaut de la qualitité, car, en ce qui regarde celle-ci, je ne vois guère à citer que Dièmer— la — petite —fauvette ; Gabriel Marie, que l'on va bientôt applaudi r à l’Eden ; Gustave Charpentier, insolitement magnifié par .Foncières, arrivant après tout le monde dans sa Liberté; Jean Rameau, qui, sur les droits d’auteur de Nature, se paye des cravates étincelantes; Trissotin-Masson — Lemice-Térieux ; le violoniste Parent, que Desprès, républicain

clérical, docteur, député et fumiste (mais point antiseptique, hélas !) appelait, entre deux bocks, Parent-du-Châtelet...

Ce qu’il y a de plus nouveau dans le Poète et le fantôme, c’est qu’on a déplacé momentanément la harpe, pour la dissimuler derrière madame Durand-Ulbach. Cette cantatrice puissante a eu, dans l’interprétation du Fantôme, deseffetsde ventriloquie sépulcrale fort appréciés des connaisseurs.

Comme les honnêtes femmes, la Suite d’orchestre de A. Périlhou ne fera pas beaucoup parler d’elle, bien que l’ancien organiste lyonnais de Saint-Jean y ait mis toutes les herbes de sa paroisse. Le petit intermezzo en forme de valse (pour faire danser les pièces de Berge rat) a semblé un peu pauvre... Malgré tout, la phrase de la Procession, qui défile des cuivres aux cordes, m’a paru assez religieuse pour être qualifiée de procession de foi. Les raisons qui ont décidé Colonne à jouer cette suite doivent être d’ordre économique, Périlhou étant chez

Erard, comme Leroux chez Pleyel, dispensateur à l’œil des pianos d’ici-bas.

Bien exécuté, ma foi, le Chasseur maudit, qui court à Franck étrier, au travers d’un, orchestre difficultueux. Le fonctionnaire préposé aux cloches a montré tant de bonne volonté et de poigne qu’il en a faussé son maillet, Madame D.-U. (voir plus haut), a chanté, à elle toute seule, un « extrait du duo » (je cite) de Samson et Dalila, vigoureusement (pourrait-elle faire autrement? ) On a bissé la seconde strophe ; trop de fleurs! Musique d’ailleurs admirable.

Vous n’attendez de moi rien de nouveau sur Y Artésienne, toujours très bien, malgré les mépris de nos petits faisandés. On a fait recommencer le Menuet, sans doute parce qu’il y eut un peu de flottement la première fois.

Au Conservatoire, seconde exécution de la scène religieuse de Parsifal. Dans la salle, Gounod, implorant l’assistance du ciel au milieu des épreuves que lui inflige

Wagner, René de Récy, qui aima trop Ascanio ; Jacques Blanche (à moi Boldini) Whistler, Uhde, Greco et quelques autres!

Madame Ambroise Thomas, dépareillée de son illustre époux; Lascoux, à qui on aurait dû demander les mouvements de Parsifal; Georges Hue, intéressé à se rendre compte de l’acoustique de la salle (on va lui jouer sa Résurrection dimanche prochain) ; Eugène Oudin mélancholieux depuis qu'il ne barytonne plus chez le patron; Thierry- Poux, conservateur à la Bibliothèque Nationale; Cahen, Silvio Lazzari, etc. Les deux loges de la presse sont bondées : Reyer lui-même, assisté de Tiersot: Fourcaud, wagnérien inexpugnable ; l’aimable Francis Thomé, Dayrolles rédacteur des roses programmes du Châtelet, le doux de Koninck, le caustique André Corneau, le sévère Fernand Le Borne (Fernand, imite la clémence — du ciel à qui tu t’es lié), le grincheux Jullien, qui jadis admirait médiocrement Rédemption de Franck, aux jours de son

BAINS DK SONS

exécution odéonienne... Héhél nous avons la mémoire longue, Adolphe !

Bien des choses à dire cette fois encore, mais enfin, il y a tant de bonne volonté!

Danbé fait de son mieux, Dufriche aussi, tant et si bien même qu'il chante imperturbablement, comme l’autre dimanche, la phrase : O délice, que ce pauvre Wagner avait étourdiment confiée à Titurel. Reyer grommelle, furieux d’entendre Le Borne causer avec son voisin. Il a tort : quand on veut entendre sérieusement Parsifal, il est si simple d’aller à Bayreuth ! Dayrolles soutient une vive discussion, au cours de laquelle il attribue à Ernst la composition d’un opéra en cinq actes (je suis autorisée à démentir ce bruit). Au dernier accord, nos journalistes éclatent en applaudissements, comme autant de cartouches de dynamite, mais la salle reste froide, et même, dans la première loge de droite, entre-colonnes, un habitué fossile, qui a sans doute la tête près de l’abonné, se lève tout droit et clame des

injures en menaçant Fourcaud du poing.

Des rires s’élèvent, et, joyeux, les wagnériens se retirent, sur le rhythme des chevaliers du Graal. Cependant l’orchestre attaque une symphonie de Haydn, tandis que les abonnés se dilatent, véritables rosses de Jéricho, et hument, de leurs vieux naseaux palpitants, cette musique éternellement ressassée par la Société des Concerts, dont les séances ont pu être appelées, trop longtemps, les Concerts de la Satiété.

3 Avril 1892.

Qui m’eût dit que j’en arriverais à regretter ce pauvre Lauwers, le Méphisto juré de la Damnation de Faust ! C’est pourtant à cela que me pousse le baryton Dufriche (de l’Opéra) dont la voix est en jachère. S’il la cultive, je crains même qu’il arrive à ne lui faire produire que du coton. Le public du Châtelet a mis du temps à s’en apercevoir, mais à la Sérénade (douzième scène), sa conviction a paru faite. M. Ballarrrd, également de l’Opérra, suit le conseil de Reyer (d’ailleurs présent), dans le troisième acte de Sigurd : « Peuple, fais retentir les r ».

Pour ne pas humilier son camarade, il

nous a servi un Sherry-Brander difficile à avaler. M. Colonne (de l’Opéra), désireux de ne pas être en reste, a fait du Ballet des sylphes une petite valse que le père Ritt (jadis aussi de l’Opéra) affirme voir déjà « sur tous les pianos » — excepté sur le mien.

Concevez-vous une Marguerite brune?

Non, n’est-ce pas ? C’est pourtant le seul reproche que j’ose adresser à mademoiselle Pregi, car je ne lui en veux pas d’avoir pris un peut haut l’air de la quatrième partie, saus doute pour qu’on ne la confondît pas avec le cor anglais de M. Longy — un blond celui-là ! Engel a eu un vrai triomphe : on lui a bissé sans pitié son Invocation à la nature, hommage dont les calicots qui forment le public habituel du Châtelet ne se montrent pas prodigues. Mais, tout de même, les trois tumultueux trombones manquent de courtoisie peur le malheureux ténor : on croirait voir et entendre les trois cerbères du contrôle.

Quelques noms! L’affreux Le Senne, qui a dormi pendant toute la première partie, et qui s’en est allé avant la seconde (je plains les abonnés du Siècle, s’il en reste depuis qu’il y opère); Georges Lecomte, esthète selected ; le flave Edmond Cousturier, Gustave Charpentier, orgueil de Roubaix ; Gabriel Fabre, représentant la jeune école ; Eymieu,auteur de Cha.ca.ille et Passaconne ; le ténor Crétin, coqueluche des bisontines; Serpette, qui succède à Messager dans les colones du Paris et ne le remplacera pas ; le fastueux Garnier, bailleur de fonds de la Revue cle l'évolution , etc.

Garcin a reparu au pupitre. Souffrant, mais malicieux, Le Lazare du Conservatoire a eu soin de faire afficher la Résurrection de Hüe. Le Comité du moins a compris, sinon les abonnés, race d’acéphales. Le dit « épisode sacré » comporte des chœurs, un soprano solo, et l’orchestre, naturellement ! Sans même daigner écouter, — tout nouveau-venhüe

n’est-il pas condamné d’avance? — l’invraisemblable public de la boîte s’est montré froid, ce qui indique une mauvaise volonté évidente, par la température presque caniculaire dont nous jouissons. Il y avait pourtant au début, pour les bois, une mélopée dialoguée qui ne manquait pas d’une certaine couleur; le premier chant de l’ange, sur un accompagnement de harpe, sans préjudice de quatre violons lohengriniens à l’aigu, et, un peu plus tard, de la bonne trompette de Teste, aurait pu séduire des auditeurs moins épais. J’avais même supposé que la grande phrase de violon solo, contrastant avec les violons ripieni munis de leurs sourdines, tandis que le chant du soprano se poursuit, chatouillerait agréablement ces vieilles oreilles fatiguées. Chimère, illusion! Pour mademoiselle Loventz je vous dirai seulement qu’elle arbora une robe exquise, d’un rose très pâle, avec nœud de ruban à la ceinture, et ruchés de tulle également rose encadrant un décolle-

tage qui a ravi l’austère Le Borne.

C’est toujours avec un nouveau plaisir qu’on entend Y Orphée de Gluck. Ce vieux maître, que les abonnés semblent croire discret, poudré, sucré — le Gluckose, disait Gabriel Marie — est, au contraire, nerveux, énergique, parfois même admirablement brutal. On l’a bien vu aux négations farouches des chœurs, soulignées chaque fois par le rauque éclat des trombones, tandis que se poursuit la poignante cantilène : Laissez-vous toucher par mes larmes, dramatiquement chantée par madame Blanche Deschamps-Jehin. Mais quelle infâme robe noire et verte, justes cieux !

Ces messieurs des chœurs, parmi lesquels resplendit notre confrère Goullé, critique musical à ses moments perdus, se laissent enfin toucher par les larmes de Blanche, qui ne cesse de Jéhindre ; médusés d’ailleurs par sa robe, ils se taisent, et le séjour des ombres heureuses s’ouvre à madame Deschamps-Elysées, murmurait Willy

que la présence même de M. Carnot dans la loge présidentielle ne parvient pas à rendre sérieux. On applaudit la chanteuse, on applaudit Gillet dans son délicieux solo de hautbois, que la flûte ponctue d’aériens gazouillements, sobre et précieuse Orphéverie musicale...

10 Avril 1892.

On s’écrase au Châtelet. « Que l’air est étouffant ! » comme va chanter Marguerite.

Les violons s’accordent encore que déjà transpire, comme un secret littéraire confié à Jules Huret, notre cher Colonne, lequel s’est donné la permission de donner la permission à MM. Engel, Dufriche et Ballard de venir chanter chez lui.

Etant juste par profession, je me plais à

reconnaître que la voix de Méphisto-Dufriche l’est aussi. On l’applaudit. Le bis de fondation de sérénade a donc pu lui être concédé. Quant aux autres bis — également de fondation — ils ont défilé, selon l’ordre et la marche (hongroise) de rigueur.

A propos de bis, celui du ballet des sylphes m’a permis de constater avec plus de certitude ce fait regrettable, que Baretti, pendant la tenue grave des violoncelles, en adopte une qui l’est moins. Il opère un mouvement de giration sur son axe, révérence parler, à dessein d explorer du îegard le balcon, les loges et l’orchestre, où luisent Silvio Lazzari très en beauté, Albert Carré, le Vincent de Paul des petits Lavedans -, Massiac critique de l’Arlequin , Gérigny astronome, Gaston Paulin, T enseur fugitif (voir sa romance dans le dernier numéro de Y Illustration, et baisser d’un demi ton le fa de la fin), le neveu de Corot qui s’occupe de musique, et le fils de Gounod qui s’occupe de peinture (chacun son

métier, les v... ocations seront bien gardées).

En somme, bonne exécution, malgré les infirmes ténors des chœurs qui ne sontmême pas fichus de décrocher un malheureux la bémol dans l’hymne de Pâques. Au bis (encore un!) du Roi de Thulé, le bon gros alto solo Bailly, accablé de fatigue par ses prodiges d’expression, a émis un regard indiciblement navré. Autre soliste:

M. Longy, cor anglais de son état, sûrement encouragé par Colonne qui sans doute le couvre d’or — qui paye ses vedettes s’enrichit — a tellement ralenti la fin de l’air de Marguerite, avant le petit chœur derrière la scène, que j’ai vu le moment où la retraite ne sonnerait jamais (heureux pioupious !).

Nos compliments habituels au bouillant Engel, qui invoque la Nature avec un panthéisme inquiétant et un lyrisme irrésistible. Seule, mademoiselle Pregi reste incombustible — une allumette de la Prégie... Tou-

tefois, cette jeune ignifugée a gentiment chanté sa chanson gothique, d’une petite voix claire « On ne dira pas I hulé des Rhumes » observait Adolphe Retté.

Je m’indignerai jusqu’à mon dernier souffle des moeurs chères aux mufles qui s imaginent applaudir la Damnation de Faust et s’en vont avec fracas endosser leurs pardessus, pendant que Marguerite

âme naïve ! — remonte au ciel pour y

revêtir, elle, « sa beauté primitive ». Je n’ai jamais mieux vu, docteur, la bestialité dans toute sa candeur.

A la sortie, une foule inusitée de camelots offrent aux auditeurs ahuris les résultats complets des courses, quelques cartes transparentes, et une toccata gratuite de Massenet.

15 Avril 1892.

Désireux de terminer au Cirque d’Hiver, par un coup d'éclat, une campagne où j’ai eu souvent l’occasion de le louer —n’a-t-il pas monté la Symphonie avec Chœurs ? — le Patron s’est souvenu de certaine invite discrète contenue en l’une de mes précédentes Lettres, et il a fait cygne au Lohengrin par excellence (celui de septembre dernier) de venir chanter à notre concertdu Vendredi-Saint. Garantie de succès s’il en fut, et qui prouve que le Patron sait judicieusement se tourner du côté d’où vient le Van Dyck.

Foule immense, impénétrable etfière — comme dit Van Dyck, déjà nommé, dans 1 Invocation à la Nature. Quand je dis im-

pénétrable, je suis étroitement littérale :

une épingle ne serait pas tombée par terre.

Le Tout-Paris de la musique s'écrase aux belles places, et le Tout-Jérusalem aussi, jusqu’à Albert Cahen, également compositeur. Aux premières, on se montre la barbe du Sàr Peladan, mal Gary de sa rupture avec l’Archonte (de cet effet nous devinons Lacroze). Le public déborde sur l’orchestre lui-même : des calvities précoces de mélomanes en sueur fument au milieu des contrebasses ; des chapeaux de dames fleurissent entre les tubas du Crépuscule des dieux. Contestations, colloques, vaines recherches ; Wilder und Sohn changent six fois de place. D’ailleurs, mes compagnes, brouillant les numéros, font courir leurs victimes de gradins en gradins : « ce n’est plus une audition, c’est une audyssée » :

grogne sévèrement Georges Hüe...

On applaudit la Fête chez Capulet, on bisse le Ballet des Sylphes. Un bis chez le Patron, voilà qui présage du nouveau !

Van Dyck apparaît ; je lui fais un petit signe d’amitié, il me répond par son plus o-racieux sourire, et entonne Y Invocation.

Tonnerre d’acclamations. Après le Liebeslied de Siegmund, il est rappelé cinq lois et obligé de recommencer le morceau. On aurait bissé tout le programme, je crois, s’il y avait mis un peu de bonne volonté. Mais il se contente d’être superbe de voix, de passion, d’intelligence, j’allais dire de jeu, et résiste aux enthousiastes clameurs de toute la salle.

Le chant de « présentation » de Walther dans Les Maîtres obtient un énorme succès : pour un peu, je crierais à Van Dyck de nous chanter les deux autres, qui sont si beaux, si exquis, si admirables! Mais bah! il nous les dira un jour — plus tard à l’Opéra. Pour ce soir, le duel est au premier chant.

Cinq autres rappels après le récit du Graal; on applaudirait encore, si M. Lamoureux n’avait pas pris le parti d attaquer

la marche du Tannhœuser au beau milieu de l’ovation. Disons-le hautement, notre orchestre a merveilleusement fonctionné; jamais le mouvement de l’ouverture des Maîtres chanteurs ne fut plus exact ; jamais le prélude de Parsifal ne fut conduit par le Patron avec un caractère, une expression plus juste : Lionel Meyer en dodelinait de la tête, ivre d’enthousiasme juvénile. Bref, splendide soirée wagnérienne, et qui augmentera chez l’ami Van Dyck, espérons-le, le goût de faire des infidélités au Hoftheater de Vienne.

Pendant que se passaient tant et de si importants phénomènes, Colonne dirigeait à l’Eden un formidable concert — à peu près aussi « spirituel » que le nôtre, mais sensiblement moins brillant. Une de mes petites camarades, par moi chargée d’affronter ce déluge de morceaux, a dû partir vers le milieu du concert qui, commencé le Vendredi-Saint, finira sans doute à Pâques ou à la Trinité. Exhibitions variées, Ma-

dame Krauss—charmante Gabrielle ! le gros Diémer, le blond Risler, le chauve Warmbrodt, et des choeurs par-dessus le marché.

Parsifal , les Béatitudes, l’Enfance du Christ, efforts louables, intentions pieuses, gâtées par le blasphème obligatoire, l’air de Marie-Madeleine de Massenet Inflammatus de Rossini, chanté avec fougue par Madame Krauss; le public s’emballe à fond de train ; un Krauss-Country , insinue un anglomane. J’oubliais « Kol-Nidrel » (?) composition de Max Bruch ; on m’assure qu’elle a rasé les auditeurs. Pour moi, ce genre de musique est de ceux que j’aime juger par contuMax.

24 Avril 1892.

Cette fois le Châtelet seul a sévi. A la demande générale, et le coup de la cou-

ronne ayant été omis dimanche dernier, nous avons eu une audition supplémentaire et médiocre de la Damnation de Faust, par Hector Berlioz, sous la direction de M.

Édouard Colonne, ainsi que s’exprime l’affiche, respectueuse des distances. Horrible détail: on n’a pas bissé le Roi de Thulé. C’est la première fois depuis soixante auditions. Pis encore : le bis de la Marche hongroise a été extrait au forceps, et Massiac lut seul à redemander la Sérénade! Heureusement, on a bissé sans encombre le Ballet des Sylphes, ce qui a permis à un vieil enthousiaste du contrôle d’apporter au moment convenable la couronne de rigueur (voir plus haut) et de roses. Elle était d’abord ornée d’un somptueux ruban rouge. Pourquoi pas la rosette? demandait un ami du chevalier J...

(M. Joncières est prié de ne pas traduire le chevalier Jean). N’oublions pas de dire qu’une dame des choeurs s’est trouvée mal d’attendrissement. Elle sera augmentée.

Comme je vous l’ai dit, l’orchestre et les chœurs ont été plutôtmédiocres, àl’exception de messieurs les ténors, qui, eux, se sont révélés infâmes. Ils ont crié l’hymne de la fête de Pâques comme des pois verts.

M. Ballard a été inférieur, «faibalard »

insinuait Gunzbourg, imprésario bipatriote(«Je suis deux fois Français, messieurs, étant né en Roumanie et ayant vécu à Saint-Pétersbourg! ») Ce n’est pas une raison pour dire qu’il a été excellent dans le « rôle de Walter », comme l’affirmait récemment le Figaro.

Quelques noms ! Au premier rang, à trois centimètres de la rampe, Maurice Lefèvre, qui se donne un torticolis dans l’espoir d’éviter du regard les pieds des choristes ; à côté de lui, Jean Rameau, louchant avec peine vers le fossile Henry Maret qui, Dieu me pardonne ! a encore plus de cheveux que lui; mais, à eux deux, ils sont pourtant distancés par une troublante jeune fille blonde dont la tresse mérovingienne est presque

ésrale au diamètre de la couronne (revoir plus haut), si le calcul de pi n’est pas un leurre. Chabrier redivivus s’épanouit non loin de Georges Lecomte, subtil Charles Blanc des intransigeants modernistes ; la barbe brune de Paul-Emile Chevalier, lo neveu de notre oncle Ileugel, rayonne a côté des ors apâlis de Stoullig. Alcanter de Brahm, plus dolichocéphale que jamais, s’est fait raser pour la circonstance. Double emploi, lui dit son ami Émile Straus.

Seul contre tous, Engel a très bien chanté. La jeune Marcella, elle, a dit 1 air de la quatrième partie, malgré les efforts de Longy, cor anglais, comme le grand air de la Fille du Prégiment. Sensible à mes maternelles observations, le Sylphe Baréty, pendant sa longue tenue sur le ré grave, a adopté une contenance édifiante, les yeux pudiquement baissés sur son violoncelle (un modeste regard et pourtant l’œil luisant!) Edouard Couronne — pardon!

Colonne — l’en a récompensé par le plus

mouillé de ses sourires. C’est tout ce qu’il avait sur lui.

Enfin, malgré tout, il faut remercier le fougueux chef d’orchestre de nous avoir fait entendre une fois encore cette admirable Damnation de Faust, dont les beautés égalent les recettes, et qu’il conduit — excusez cette Libre Parole — avec une furia toute juivénile.

A défaut de Belleville, resté sur ses hauteurs, la Société Nationale de Musique est « descendue » en l’honneur du l° r mai, et au Conservatoire encore! Bien que réactionnaire, je m’en suis réjouie et n’ai eu garde de manquer à ce concert — avec orchestre et chœurs — donné, dit un programme discret, sous le patronage de madame W. S. (Walter Scott?). Lesdits orchestres et chœurs ont fonctionné « sous la direction des auteurs » (c’est toujours le programme qui cause). Cependant, ou je ne m’y connais plus (la vue du Patron dans

une loge de droite, augmenté de Chevillard, a bien pu me troubler), il m’a semblé que Fauré et Bordes avaient pris, pour la circonstance, l’apparence extérieure de Vincent d’Indy. Si ça rajeunit l’un, ça vieillit l’autre.

C’est par Chausson à la belle barbe que le concert a commencé. Sa symphonie en si bémol —c’est de lui ce que je préfère — est d’une belle ordonnance, pleine de mouvement et d’éclat, avec des coins un peu « Tristan » (je n’ai pas dit attristants), dans le Lento, par exemple. Le choral de la fin produit grand effet. Je n’hésite pas à dire , que, désormais, ce Chausson peut se passer de lisières.

La Pavane de Fauré et son Clair de Lune sont, parmi les ouvrages de cet exquis compositeur, au nombre de ceux que je préfère. Cependant Warmbrodt n’a pas précisément fait valoir le second de ces morceaux, si délicieux, car il l’a chanté, sur la foi du titre, comme la lune. Le Madrigal

BAINS DK SONS

fut interprété par mademoiselle Fanny Lépine, mademoiselle Roger (et non madame Joussen, ainsi que le veut un programme menteur), M. Warmbrodt, déjà nommé, et M. Dimitri.

Entre les compositions de Rose de Bréville, Saint-Pierre de Lima est assurément celle que je préfère. Je ne sais si le poète de Haute Ecole, qui en a rimé le texte, Félix Naquet, avait vraiment la bosse du mysticisme; en tout cas, Pierre de Bréville a fait retentir son psaltérion avec une ardeur passionnée, mais toujours distinguée. L'envie se consume en inutiles efforts sur ces harmonies select, — le Serpent et la Lima, disait un onctueux soiriste de mes amis. Le même, incorrigible, ajoutait qu’il n’est pas de Rose sans Lépine... Je pense qu’il voulait faire allusion a l’aimable cantatrice qui interprétait le rôle de la sainte.

Je profite d’un simulacre d’entr’acte pour lorgner la salle. Peste! le Gotha et le Ghetto! Ici, Stéphane Mallarmé, applau-

disseur ésotérique, au premier rang des fauteuils, et Robert de Bonnières, le plastron immaculé, la moustache conquérante; Boisard, en complet gris-souris effrayée; Reynier, qui manifeste copieusement dans une loge entre colonnes dépourvues de judas ; quelques pianistes, Chevillard, désormais hors cadre, Paul Braud, au nez bourbonien, Risler, blond comme les seigles, Chansarel, émacié; des compositeurs, Tiersot, qui fait les honneurs de la maison, Koechlin, que nous prend,hélas! la critique, Charpentier, musicien à tous crins, le chevalier Guy Ropartz; des auditeurs intelligents, Bagès, Gabriel Marie, Poujaud, Guy de Cholet, René de Récy et les familles.

Là, en Bloch, beaucoup de sémites de ce nom, des Lévy et autres Cohen, et, sans sa couronne cette fois, M. Edouard— presque voisin de Lamoureux. — O éclectisme !

Cet éclectisme, d’ailleurs, fleurit également dans l’orchestre, où les altos du cirque s’enlacent aux cors du Châtelet, ou

Baréty, le trop beau Violoncelle, s’allie à Mimart, la solide Clarinette, et à Dorel, le Hautbois impavide — jusqu’à Bretonneau, qui s’agitait dans les hauteurs. Mais poursuivons !

L 'Eleison de Camille Benoit est une œuvre de haut style, pour laquelle il doit avoir des préférences, comme moi, du reste.

J’aime cet orchestre, sans luxe banal, rigoureux, pénétrant, avec sa sévère polyphonie et la tension continue de ses phrases implorantes. Les imitations vocales aussi sont d’un bel accent. Sur la dernière note, une petite flamme pâle bleuit au balcon, à droite, un bruit épouvantable éclate.

Des faces verdissent, affolées, la panique va devenir générale, quand on s’aperçoit que ce n’est que Poujaud, renforcé de Dukas, dont l'enthousiasme vient de faire explosion, envoyant sur la scène une mitraille de bravos. Rassuré, le public se joint à ce Ravachol d’un nouveau genre, et applaudit tumultueusement Camille. C’est

mademoiselle de Nogueiras qui revient saluer.

Dansons la Gigue, de Bordes-Verlaine, a un succès pharamineux. C’est une des mélodies de ce jeune maître que je préfère.

Engel est acclamé. On bisse. Ovations non moindres à l 'Incendie de Vincent d’Indy.

C’est une des pages du Chant de la Cloche que je préfère. La progression du thème, son retour en valeurs augmentées, l’entrée des choeurs, l’impression de foule terrifiée dans la nuit qu’empourprent les torches, tout cela est de premier ordre.

Et maintenant, j'attends le second concert...

8 Mai 1892.

Eh bien ! il a eu lieu, ce deuxième concert de la Nationale, que je craignais remis

aux quarante grecques, — comme disait Lalou — et dans cette même salle du Conservatoire encore, sous la multiple présidence de MM. Roujon, Ambroise Thomas, Puvis de Chavannes, Gaston Lemaire, Louise Abbema et autres seigneurs. Au risque de vous étonner, j’affirme qu’il a trouvé moyen d’être plus brillant que le premier. Excusez du peu, comme dit — quelquefois — Blavet.

Nous avons eu d’abord la série complète des Poèmes barbares, paroles et musique de MM. Leconte de Lisle et Pierre de Bréville, de l’Institut. Le romantisme Scandinave du jeune compositeur a su dépasser la sauvagerie classique du vieux poète ennemi de Verlaine. Ce ne sont qu’explosions, hurlements, modulations à la grisoutine. Gaston Lemaire, épaulé du Garnier de YÉvolution, donne le signal des applaudissements. Il est suivi par la salle en délire.

Vincent d’Indy ne vient qu’après ! Et pourtant, sa Légende dramatique sur qua-

torze thèmes montagnards, dédiée au Club Alpin, a obtenu des ovations méritées. Elle se recommande par le curieux emploi du petit bugle en si bémol, par l’étrange couleur de la clarinette jouée dans un sac en peau de chamois (toujours les montagnes 1) et par l’utilisation persistante de sons harmoniques de la contrebasse. J’ai noté le rôle ingénieux du contrebasson et du cor de basset, restitué par Tiersot pour la circonstance, dans les « accords orographiques » qui ouvrent la grande marche de faîte de la deuxième partie ; en cette marche se trouve également un curieux babillage du piano-pédalier joué avec un seul orteil et de la petite flûte munie d’une sourdine en carton qui lui donne la sonorité de l’ancien hautbois de chasse.

Pour remercier le Révérend Père Gounod (qui pose un peu pour Lemoine) d’avoir essayé de comprendre quelque chose aux œuvres de Franck, l’autre jour, chez Paul Rraud, la courtoise Société Nationale a

obtenu du maître l’autorisation de faire jouer par mademoiselle Lucie Palicot une fantaisie brillante sur les motifs les moins connus de Faust : Faites-lui mes aveux, Ah! je ris de me voir si belle. Gloire immortelle de nos aïeux, etc., etc. Silence glacial.. Camille Bellaigue exige le bis. On le conspue.

Certains rétrogrades, sur la foi de Stewart Chamberlain, Alfred Ernst, Charles Bonnier, avaient proposé au comité 1 exécution de quelques fragments « bien choisis » de Tannhæuser. Nos amis leur ontfaitcomprendre, un peu sèchement, que cette œuvre, condamnée parM, de Récy, aurait été déplacée sur le programme.

Subtil fut le Madrigal aigre pour huit soprani, composé par Gabriel Fauré, extrait de Perpendiculairement, la nouvelle confession de Paul Verlaine, éditée chez l’exquis bibliopole Vanier, comme d’ailleurs les Lettres de l'Ouvreuse. Plus grand encore fut le succès de la Cantilène du

Ruffian , sur les paroles de Papadiamantopoulo Matamoréas, que nous espérons bien revoir (la cantilène) à nos séances du Syrte d’Eté. Toute la gamme des gris, comme le remarquait ingénieusement Georges Lecomte, s’y joue vers des roseurs, dironsnous, fugaces. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais, quand j’entends les vers de Moréas, je crois avoir vingt pieds de long.

J’en passe, et des meilleurs. Partout la mélodie coulait à flots ! La spontanéité des motifs, la santé des harmonies, l’élimination résolue de toutes les réminiscences, la haine du pastiche et du postiche, le mépris des vaines préciosités, étaient les caractéristiques des oeuvres produites en ce miraculeux concert. Soudain, un chant de coq, qui imitait en perfection le hautbois de la Danse macabre, strida dans le blanc frisson de l’aube...

Ça m’apprendra à lire le Temps avant de me coucher !

15 Mai iS92.

Salle Pleyel, sous la conduite de l’excellent Gabriel Marie, chef d’orchestre « de printemps » à l’Exposition de photographie, bien qu’il n’éveille aucune idée de gélatine ou de bromure, loin de là!...

A vous dire vrai, c’est un peu le concert dépotoir... pourtant, foule compacte. On commence par un Planchet, Dans la Lande : « Kenst du La Lande wo der Mendelssohn blüht ? » C’est un pays plat, très plat; la dernière partie, une danse de Korrigans — oserais-je faire remarquer à M. Planchet que l’on ne danse pas plus dans les dolmens que dans l’Obélisque?

— m’a lait regretter Widor lui-même.

Petit suisse, tout à fait au niveau du

Plancher, c’est- Halphen qui célèbre le retour à Paris de sa coreligionnaire Sarah Bernhardt avec une « Sarah la Baigneuse »

pour voix de femmes, pleine d’emprunts au plus juste taux; quelques jolies harmonies prises chez Fauré avec son consentement, dit-on. Mademoiselle Roger, en robe crème, avale avec soin les paroles, désireuse sans doute d’en épargner l’inconvenance à la pudeur de ses compagnes.

Malgré ses efforts, cette bedide histoire n’a pas l’halveine de blaire au piblic...

Bonheur devient fécond : en 1890, c’était un morceau, où nous écoutions, au milieu d’excellentes choses, un peu de Tristan se marier à beaucoup de Tétralogie; en i892, c’est un autre morceau où, au milieu de choses remarquables, beaucoup de Tristan s’unit à un peu de Chabrier (l’amant d’Iseult aurait-il un château en Espana?).

Pas besoin de vous dire que la cadence plagale (je n’ai \ as dit plagiale) y règne abondamment. Quoique mieux construites

que les femmes du peintre Jacques Blanche, les idées pourraient avoir plus de forme et d’accent. N’importe, ce Raymond sait son métier, et son Esquisse symphonique a été une des lueurs du concert.

La robe gris-perle de madame Roger- Miclos s’avance vers le piano, qui, au risque de vous surprendre, m’a paru être un Pleyel. Le précédent d'Africa, et ses noirs cheveux d’almée, désignaient nettement la gracieuse pianiste pour créer le Scherzo oriental de Bordier. Ce scherzo est court, mais niais. Il y a un passage, très danse du ventre, qui a paru à plusieurs véritablement abdominable. Modérément chantée par Maugière, la romance fort modérée de Perreau — qui ferait bien mieux de donner une suite à ses Contes — a été modérément applaudie : « Jamais elle ne raille, étant un calme esprit. » M. Perreau est un calme esprit, — modéré.

Interminable, le Stabat de Lefebvre — et ennuyeux!... Par exemple, la prosodie

en est joyeuse! Pour réveiller l’assistance, Baretti joue sa partie à l’octave supérieure. Mais cet amour de Mariotti, qui est du métier, n’en ronfle que plus fort.

Charmant et trop court Noël Audois , c’est-à-dire de l’Aude, par Paul Lacombe, qui est je crois de ce département — Audaces... suffit! Gabriel, capellmeister élégant, le conduit audois et à l’œil. Sur d’absconses paroles de M. Brument, Georges Ilüe a mis en musique le Sommeil d'Hercule, couché sous un frais ombrage (le bois de Sauge fleurie, à ce qu’il m’a semblé). Les dryades le bercent, sur des pizzicati de harpe fort galants, et les hamadryades chantent, bientôt suivies par les épigrés, divinités que je connais mal, sans doute revenues dans les fourgons de l’étranger. M. Brument nous promet, entre autres choses invraisemblables, que « les femmes seront belles », et que « les hommes seront forts » (pas les critiques musicaux, toujours!). Ah! musi-

ciens, musiciens, quand saurez-vous donc choisir vos poètes ?

Pour finir, la jolie valse en ré de d’Indy.

On se tire. A l’eflroi de Tiersot, qui craint un retour offensif des garçons, Poujaud ouvre tous les Pleyels du magasin et les essaye à coups de poing. Puis les membres de la Société Nationale, altérés, s’engouffrent chez Pousset-aux-tables-hospitalières à. l’exception de Pierre de Bréville, qui rentre se coucher, — espérons-le du moins.

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