Du pont de Cier au pont de Guran.. 40 m
La vallée se resserre. On reconnaît le barrage de l’ancien lac. — Montagnes cl mamelons pitto-
toresques. — Visitez la belle forge de MM. Arergnes.
Une forge. — Le travail d’une forge est toujours une curiorité. Le plus souvent il procure des émotions profondes, à celui surtout qui se borne à considérer des hommes vivant avec le feu, bravant sans cesse cet élément si redoutable, subissant sans se plaindre ses dures atteintes; et la pierre métallique livrée aux flammes, aux prises avec le feu, par lui mise toute en fusion, écumant,
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étincelant, vomissant ses laves et ses scories, ne livrant le fer qu’au milieu de sifflemcns affreux et en grondant un murmure horrible.
Ne quittez pas un tel spectacle avant son dénouement , avant que vous ayez vu extraire le massé , ce fer qui est né sous vos yeux; il va paraître sous forme d’un globe éblouissant, comme le soleil au premier pas de sa carrière. Mais aussitôt, devenu la proie des hommes, vous le verrez perdre sa forme embrionaire sous les coups d’un énorme marteau. Dès ce moment il entre dans la vie; et que d’épreuves, que de transformations il va subir! que de routes il va suivre, que de chemin il va faire avant qu’il ait atteint le terme de ses destinées! Avant que dans les mains du laboureur il puisse assurer nos moyens de vie; avant que dans celles du chirurgien habile il serve à écarter la mort, que dans celles du soldat il doive la semer tout autour de lui , ou qu’entre les mains de chacun de nous il vienne mesurer les heures (1) de nos peines et de nos plaisirs, ces heures du jour et de la nuit, si incertaines, si dissemblables..., jusqu’à celte heure fatale où doit commencer l’éternité, le temps uniforme sans heures et sans fin.
Si l’on ne doit pas bientôt lever le massé, j’ai le temps de vous expliquer le rôle de ces noirs forgeurs dont le sort vous intéresse peut-être sans vous paraître digne d’envie, et de vous dire aussi, quel grand intérêt pousse les hommes à organiser et poursuivre de si rjides travaux.
La forge marche nuit et jour sans aucune interruption.
(i) On sait que dans les montres le grand ressort est toujours
eu acier*
C1ERP.
Il faut six heures pour une opération entière. Par con séquent chaque six heures on lève un massé. Aussitôt le massé enlevé et porté sous le marteau , on recharge le fourneau, c’est-à-dire qu’on y jette le minerai et le charbon nécessaires pour obtenir une nouvelle fusion et un nouveau massé. Là commence l'opération. Sept hommes sont nécessaires pour la conduire et la mener à teime. l.° Un foyer , c’est le chef de brigade chargé de gouverner le feu. 2.° Un mailler chargé du marteau ; on lui a livré le massé produit par la précédente fusion, il va 1 alonger sous son marteau, le diviser, l’équarir , lui donner les premières formes brutes exigées par la commande. 3> et 4.° Deux escola ou fondeurs chargés d écouler les scories et d’assurer la bonne fusion. Ce sont là quatre maîtres forgeurs. II leur revient à chacun environ 1 centime par kilogramme de fer obtenu dans le massé. Il y a ensuite : 5.° Un valel du foyer , 6.° un valet du mailler , un valel des escola ; ce sont des aides forgeurs. Ils ne gagnent qu’un centime à peu près par trois kilogrammes de fer produit. Enfin , il y a encore le garde forge chargé de l’emmagasinage du minerai, du fer et du charbon , et le commis de forge chargé des écritures , des ventes et des achats. Ils ont chacun des appointemens fixes.
Tel est le personnel d’une forge à la Catalane. Mais après avoir obtenu leur massé au prix de six heures d’un travail pénible qui exige une attention , une activité et une habileté extrêmes pour être le plus productif qu’il est possible , les sept forgeurs ont besoin de plusieurs heures de repos. C’est donc une autre brigade qui va occuper le fourneau. Ainsi chaque fourneau exige deux brigades
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de sept forgcurs qui fonctionnent et se reposent six heures alternativement. La forge de MM. Vergnes a deux fourneaux, elle occupe 28 forgeurs.
Chaque massé donne en moyenne 160 kil. de fer, obtenu par 495 kil. de minerai et 520 kil. de charbon. Le minerai provient des mines de Ranciè près Vicdcsos ( Ariège ), mines anciennes , d’une très-haute importance, qui fournissent à plus de 60 fourneaux , c’est-à-dire environ 120,000 kilog. de minerai par jour. Le charbon se fait partout dans les forêts de nos montagnes, qui sont déjà ruinées au loin. II n’y a plus de forêts dans ces vallées de Vicdesos , dont la mine consume 453,000 kil. de charbon , c’est-à-dire 220 charretées par jour» Les forges, d’abord toutes voisines de la mine, s’en éloignent de plus en plus jusqu’à de grandes distances, le voisinage des charbons les dédommageant alors de l’éloignement de la mine.
Le prix du minerai et du charbon varie donc beaucoup pour chaque forge. Dans la vallée de Luchon , le minerai revient à 4 fr. 30 c. les 100 kil., et le charbon à 6 fr. 30 c. Il faut donc pour un massé 22 fr, de mine et 33 fr. de charbon; de plus, il est dû aux forgeurs 9 fr. par massé. C’est donc 64 fr. que coûtent ces 160 kil. de fer indépendamment des frais généraux dont je donnerai également bientôt un rapide aperçu. En général le fer est vendu 46 fr. les 100 kil., soit 74 fr. le massé. Il y aurait donc un bénéfice de 10 fr. par massé qui quadruplé chaque jour ( on obtient 4 massés par fourneau en 24 heures ) s’élève à 14,400 fr. par année de 360 jours ; j’admets 4 ou 5 jours d’interruptions accidentelles. Les frais d’établissement pour un feu de forge à la Cala-
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lane ne dépassent pas, dans des circonstances ordinaires, 40,000 fr. Il faut tout au plus 30,000 fr. de fonds de roulement, ensemble 70,000 fr. L’intérêt de cette somme 3,500 fr., plus 1,400 fr. pour le garde magasin et le commis et 600 fr. au plus pour tout frais de bureau , de correspondance, etc., ensemble 5,500 fr. forment donc tous les frais généraux de l’entreprise. Les déduisant de 14,400 fr. produit brut de la forge , il reste un bénéfice net de 8,900 fr. par fourneau qui peut s’élever encore notablement si le maître de forge sait découvrir autour de lui quelque minerai dont il puisse associer une proportion plus ou moins grande au minerai de Vicdesos. Ou l’a dit avec vérité : beaucoup de mines d’or sont ruineuses, tandis que le fer enrichit presque toujours celui qui l’exploite.
Les forges à la Catalane , diffèrent complètement de celles qu’on voit dans le reste delà France. Elles offrent le mode de traitement du fer le plus simple , le plus économique, mais seulement appliquable à des minerais très-riches , tels sont ceux de Vicdesos , et absolument impuissant sur des minerais plus pauvres , comme le sont pour la plupart ceux qu’on exploite dans les autres parties de la France.