Du pied de la Penna Blanca à l’hôpital espagnol
A peine a-t-on franchi les derniers débris de la moraine qu’on entre dans le bel et vaste bassin de l’hôpital espagnol. Autant est triste et sans intérêt le bassin de l’hôpital de Bagnères, autant celui qu’occupa l’hôpital de Vénasque est curieux, magnifique, et excite l’admiration.
En face de l’hospice , riche cascade peu élevée , mais abondante et gràcieuse, c’est la cascade de Gabrielle. Plus loin, à droite, près de l’hôpital, deux grandes cascades, Christine et don Carlos.
Tout ce bassin est une vaste plaine inculte, dont le sol tourbeux et marécageux est néanmoins couvert d’un beau gazon. C’est un ancien
ROUTE D’ESPAGNE. — 16.e COURSE.
lac comblé, rien n’est plus manifeste. Voyez comme sont belles les montagnes, qui l’entourent. A droite, ces roebes nues, ces pentes abruptes et déchirées des ports qui séparent les deux nations, et qui partout semblent, eux aussi, avoir été comme elles, ravagés par les combats. Le versant qui regarde l’Espagne est toujours le plus misérable. A gauche ce beau manteau de la Maladetta , le massif de Paderne , couvert de Lichens , d’herbes sauvages et de sombres pins que j’ai considérés tout à l’heure comme le poil usé de ce manteau, vieux depuis des siècles.
Je vous engage à ne pas visiter maintenant l’hôpital . Vous serez obligé d’y entrer au retour pour payer au fermier ses droits ; il lui est dû comme au fermier de l’hôpital de Bagnères , 25 centimes par cheval , une fois payés, pour l’aller et le retour; il n’est dû rien autre chose pour les piétons ni pour les cavaliers. C’est donc au retour que vous observerez dans la salle basse la disposition du foyer. Il n’y a ni cheminée ni fourneau. Un grand feu est allumé au mileu de la salle, la toiture est percée d’une ouverture circulaire surmontée d un très-court
vénasqle.
el large luyeau , également cylindrique. On diraitle gueulard d’un hautfourneau. Au moindre vent la fumée se répand dans toute la salle, mais elle est bientôt absorbée par le tirant du conduit supérieur. Quatre longues banquettes entourent l’ûtre embrasé et reçoivent les passagers qui viennent s’y réchauffer, s’y abriter ou y passer la nuit.
Mais je l'ai déjà dit, réservez pour le retour, celte visite de l’hôpital espagnol ; il importe d’arriver de bonne heure" à Vénasque.
L,cs Carabiniers. — Peut-être les Carabiniers espagnols ( douaniers ) se rencontreront-il sur- votre passage à l’aller ou au retour. lisse tiennent habituellement à l’hôpital espagnol. Attendez-vous à quelque tracasserie de leur part; que l’on soit en règle ou que l’on ne le soit pas, peu leur importe. Voici du reste leur théorie.
Us vous abordent de leur ton le plus féroce ; ce ton ils le saisissent sans peine , et vous demandent, en parlant le plus vite et le plus inintell igiblement qu’il leur est possible, le passavant des chevaux. Si l’on en est muni, si régulier qu’il soit, ils trouvent qu’il manque quelque chose, ils s’en emparent et le gardent, grondent encore, et continuent leur déclaration de guerre jusqu’à ce que l’on paraisse avoir compris.... l’unique et infaillible moyen de rétablir la paix et la bonne harmonie entre les deux nations. Ce moyen est fort sim-
pie; il faut prendre le guide à part et leur faire remettre une petite pièce d’argent, environ 25 centimes par voyageur.
Si l’on n’est pas pourvu du reçu de la douane, la guerre devient alors beaucoup plus sérieuse. On s'empare de vos chevaux , quelquefois même de vos personnes , et on vous dirige vers Vénasque pour comparaître devant le gouverneur. Mais tout cela se réduit encore à payer sans hésitation une rançon aux carabiniers. Seulement elle sera plus forte : ce sera 2 ou 3 francs par cheval ou par homme.
Quelquefois les carabiniers se complaisent à vous considérer comme suspect; ils vous demandent vos passepoits, vous font marcher vers Vénasque, meme lorsque vos passe-ports sont en règle ; mais encore une fois tout cela n’est qu’une grâcieuse manière de gagner 1 & pour boire.
Et que dans aucun cas il ne vous prenne envie de vous soustraire par force , par ruse , ou par la fuite à cette dégoûtante exaction ; les carabiniers irrités sont capables de tout.