‹ Baisers d'ennemisChapitre 1 sur 5 · LIBRAIRIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE GÉNÉRALE

72, - Boulevard Haussmann, — 11

A Henry CÉARD

Au noble artiste qui, le soir des Résignés, évoqua dans un décor de réalité quotidienne^ mais selon de lointaines harmonies, notre âme moderne lasse et vtuve d'illusions, ces pages sont admirativement dédiées.

Wild uedlock, and the lusts that hleat or lou:

A.-C SWINBL'RNE.

Quelque âme venoit. quelque ànie passait

Une eau pâle s'endort sous des arbres plaintifs.

Adolphe Retté.

Les derniers adieux du soleil devenaient tendres et caressants sur les grands arbres du parc, où Septembre agonisant brodait déjà ses pourpres et ses vieux ors. L'ombre envahissait les allées où s'aventurait noire causerie, mais au loin les pelouses étaient encore brillantes et îe ciel, en fête, d'un bleu pâle, avait au-dessus des cimes séculaires des colorations douces et virginales. Dans ce décor mélancolique et exquis, la marquise, avec les flammes fauves de ses blonds cheveux et les roses qui se mouraient dans son corsage, semblait à ses convives très désirable.

L'auteur de Viviane surtout, Maxime H..., eut envié un lèle-à-tète plus intime, limaginant poudrée de neige fine, en robe à paniers, lisant furtivement entre deux rendez-vous le Themidore de Godard d'Haucourt. Elle appartenait, je crois, à la Colonie Etrangère, peut-être même à nulle colonie avouable, mais le poète ne demandait pas Tauthen licite de ses titres ni de sa vertu : celle de sa grâce lui suffisait Très heureux d'ailleurs de posséder un public, lui qui jusqu'alors avait vainement attendu des auditeurs, il allait et venait dans son habit noir, exposant avec des sourires entendus et une expressive mimique les admirables systèmes que durant sa belle jeunesse solitaire il avait édifiés, afin de les montrer, en guise de lanterne magique pour les grandes personnes, un soir favorable, après dîner.

ISotre hôtesse parlait d'amour, signe auquel Maxime reconnut de suite sa chasteté. Dès lors, désespérant de faire la cour à ses sens, il tenta de plaire à son esprit, mais avec son impéritie habituelle, il cherchait à réblouir par les plus monstrueux paradoxes.

Justement elle colleclionnait des auto-

graphes d'arlistes et leurs pensées de la dernière heure, sans êU'e jamais à ce jeu fortunée, car ses invités, pris au dépourvu et n'ayant pas trop d'idées originales pour leur petit commerce, ne lui servaient que des aphorismes antiques et démodés qu'ils; ne pouvaient employer nulle part. Mais Maxime était encore jeune, presque inédit, et elle se figura qu'elle respirerait la plus intime fleur de son âme, dévoilerait les coins les plus mystérieux de son intellect.

— Et vous, lui demanda-t-elle soudainement, que pensez-vous de l'amour?

A une question aussi indiscrète, adressée par une femme aussi aimable, le poète vit bien qu'il lui était impossible de répondre décemment, s'il voulait contenter à la fois sa propre raison et la vanité de son interlocutrice. En effet, malgré son respect pour la Beauté, ne professait-il pas sur ses réalisations physiques une parlie des doctrines qui rendirent célèbre le philosophe de Francfort à l'hôtel d'Angleterre 1 11 essaya donc de se dérober derrière une autorité généralement acceptée par le monde féminin.

— Me permeltrez-vous. Madame, répliqua-

l-il, de vous citer la phrase du Perdiccm de Musset. Mais... vous la conuaissez !... Je ne saurais vous donner une définition plus juste. Elle est charmante ; encore faut-il seulement la prendre à contre-sens et attribuer au sentiment ce que l'auteur dit de ceux qui l'éprouvent '^.

La marquise toutefois ne se contentait pas de ces phrases ëvasives, et à de nouvelles instances il dut s'exécuter.

— Je vous confesserai, coutinua-t-il, une impression que j'ai ressentie à Londres, à Pavilion-Théâtre, dans While-Chapel, non loin de ces ruelles d'exotiques, où des Japonais dernièrement assassinèrent une fillette, et où Jack l'éventreur se livre à ses distractions sanguinaires. On représentait devant un public de matelots, d'ouvriers et de commères, Y Othello du divin Poète. Vous admirerez peut-être avec Paul Boûrget, et comme je le fis moi-même autrefois, ce

* Pour ceux qui depuis longtemps n'auraient rrlu leur Musset (et nous Texcusons), je citerai ce passage :

« Tous les hommes sont menteurs, inconslanis, faux. Toutes « les femmes p^ilides, vaniteuses et dëpravéos ; mais il y a « au monde une chose sainte cl sublime, c^est l'uLion de « deux do ces êtres si impaifiits et si affreux. » {On ne badine pas avec l'amour).

peuple de marchands qui s'offre quotidiennement de pareils festins littéraires. Je suis revenu à présent de mes enthousiasmes, car j'ai pensé ce soir-là, en suivant les gestes candides de deux jeunes gens qui se te* naient devant moi, qu'ils écoutaient sans comprendre. Le garçon, laid, les vêtements sordides, pressait tendrement une grande fille ébouriffée, au chapeau à plumes, enveloppée d'un mauvais châle, qui, à l'entr'acte, en allant prendre avec lui au bar un verre de bière, l'embrassa de toute son âme, sans s'occuper des spectateurs.

Cependant, s'ils avaient regardé i V Othello n'était point, comme l'eut sans doute joué notre iMounet-Sullv, un guerrier de cour, noble, majestueux jusque dans ses plus grands excès, mais celte sorte de bête affolée de luxure et furieuse, qui ne se contient plus.

Noio by lieaven My blood begins iny safer^ çjnîde^ to yvde ; And {jassion.having my hesfjudgernent collied Essays to lead the ira y.

M;iinleflant par le ciel — Mon saog commence à gouverner mes plus sages conducteurs; — Et h passion obscurcissant mes meilleurs jugements — Essaie de me montrer le 2heœiD.

YI

Le visage barbouill:^ de noir, il criait, menaçait, tirait à chaque instant son épée : tel je me figure quelque condottiere ivre, au sac d'une Cité. Auprès de ce soudard, la délicieuse Desdemona paraissait ridicule, et les grandioses images de Shakespeare lancées par cette voix, ressemblaient à une pourpre royale sur les épaules d'un rustre. Malgré cela, mieux qu'Irving lui-même, mieux que Garrick d'illustre mémoire, cet humble acteur de faubourg rendait la pensée générale du poète. Oui 1 l'amour, c'était cette gesticulation féroce, cet égoïsme passionné qui allait quelquefois jusqu'au meurtre, toujours jusqu'à l'hostilité ! L'homme pouvait être intelligent, la fenmie douce et jolie. Qu'importaient les meilleures qualités? La passion nous transformait tous, plus ou moins, en Othellos.

La marquise demeurait stupéfaite.

— En vérité, Monsieur, s'écria-t-elle, il

est regrettable qu'à votre âge J'espère- du

moins que votre conduite

— Soyez' sûre^ Madame, reprit vivement le poète, que je suis trop humain pour que ma

conduite se ressente en rien de mes théories.

L'excellente femme, pleine d'indulgence,

lui pardonna ces extravagants propos : au

dessert il avait bu beaucoup de Champagne.

A celle soirée me vint l'idée d'écrire une étude sur Maxime et ses liaisons.

Ce pauvre jeune homme n'avait pas de chance. Il agissait de telle sorte qu'il ne réussissait pas à se créer des amis et des partisans. Je m'épuisais en vain à le défendre ; on me répliquait :

— C'est un jésuite, il fréquente dans les presbytères et habite avec une coquine.

Son âme complexe, variée et variable, où tous les systèmes, toutes les croyances possédaient une petite chapelle, douée seulement d'un peu d'habileté, eut plu à chacun, car il avait avec h» plupart de ses semblables de secrètes parentés, mais il se montrait dans ses relalions souverainement maladroit. En compagnie de philusophes, il causait

volontiers de choses légères, et il entretenait les courtisanes de métaphysique. Il lui arriva même une fois, en sortant d'un bal masqué, vers les cinq heures du matin, d'exposer à sa maîtresse, en guise d'apéritif, entre un flacon de Rœderer et un pâté de foie truffé, le panthéisme de Spinosa. >'ous nous étonnions de ces singuliers propos de Carnaval.

— Mon Dieu ! me répondit-il, c'est involontaire chez moi. Je ne parle jamais que pour moi-même, comme tout le monde, du reste.

Par un instinct bizarre de sa nature, il ne pouvait s'empêcher de contraiier sans cesse ses compagnons. A Paris, où il exerçait les fonctions de rédacteur en quelque journal anti-religieux, s'il sortait avec un prétrophobe, il ne manquait pas de saluer respectueusement le moindre ecclésiastique qui passait à coté de lui. En revanche, à sa campagne familiale de Bretagne, il vivait, pour le voisinage, en libre-penseur et en athée.

— J'adore les sanctuaires, disait-il en s'excusanl, et j'y entre dans la journée, lorsqu'on M'y trouve personne, mais au risque

de scandaliser ces braves pays^ins catholiques, je ne mets jamais le pied à l'église le dimanche, et j'évite le recteur, de crainte d'avoir avec lui des conversations désagréables. Ce gros homme, ignorant probablement toute théologie, et qui dépèche sa messe avec des gestes vulgaires, l'odeur nauséabonde qui s'exhale de ces foules en sueur et ces ronflements séailes pendant le sermon, cela me choque extrêmement. Je préfère relire chez moi quelque panégyrique de Bossuet, celui de saint Bernard par exemple, de belles pages des Mystiques ou un chapitre de rimitation. Je me crois en ces moments-là presque un moine, à moins que quelque idée d'amour, comme une capricieuse abeille...

On le voit : ce garçon, qui en religion et en littérature refusait de marcher sous une bannière autre que la sienne, et parmi la mêlée de tant d'influences diverses, essayait de distinguer, en sondant les profondeurs de son être, sa propre personnalité, ne devait guère espérer de se conquérir l'opinion publique. Son mariage acheva de ruiner sa réputation. J'entrepris alors, sans fausser la

vérité, de le réhabiliter devant mes conlemponjins, et suivant l'usage, j'amassais des documents pour sa biographie, poussant mes investigations fort loin et lArhanl d'établir son hérédité.

Comme il vit très retiré, il est probable qu'il ne connaîtra pas ses pages, et s'il les parcourt, son ame sincère, j'en suis sur, ne témoignera que de la reconnaissance au confesseur dévoué qui lui aura ainsi découvert ses faiblesses.

Je prévois que son caractère charmera peu d'antiques professeurs de rhétorique, amateurs de personnages à la Corneille d'une seule pièce; moi aussi j'aurais souhaité de décrire un être moins plaqué et plus stable ; mais aujourd'hui que tout est frelaté, il me paraît difîicile de découvrir, même à la campagne, des cœurs simples : on ne rencontre que des combinaisons de qualité rare ou inférieure; — combinaisons, chez les

uns de DaudelcuVe et de Schopenliauer, de Carlvle et de Michelet ; chez les autres, de Xavier de Montépin et de Georges Olinet. L'artiste se façonne son rêve d'amour, d'après Sainte-Beuve, Stendhal ou Vigny ; et sa couturière d'après le feuilleton qu'elle lit à ses veillées, mais de création complètement originale, il n'en existe point, à moins qu'on ne donne ce titre à la curieuse marqueterie résultant de l'assemblage de tant de personnalités différentes. N'est-ce pas, d'ailleurs, en un sens, l'œuvre de chacun, que cette incessante assimilation ?

11 n'est besoin que d'ouvrir un livre de critique pour voir à quel degré un écrivain transforme un livre et le passe, comme dirait le vieux Montaigne, par son étamine. Puis, qu'on le veuille ou non, nul ne peut se soustraire à cet échange sans fin, à cette transmission intellectuelle, si étrange dans ses résultais. Sait-il, le Sage qui la lance, la germination singulière de sa pensée, et d'où elle venait, quand il la trouva dans son esprit ? A quels mélanges va-t-elle se prêter, à travers le monde, dansc^s cerveaux enthousiastes ou réfractaires, compréhensifs

ou fermés 1 La graine, quoi qu'il en soit, ne se perdra point, et la gerbe poussera funeste ou bienfaisante, glorieuse ou flétrie, suivant le sol qui Taura portée, le soleil et les pluies qui auront favorisé sa croissance. Les théories et les systèmes, en effel, sont comme une atmosphère à laquelle personne n'échappe. L'énergie que l'on met à se défendre d'elles nous prive seulement de nos forces, et tôt ou tard nous devons succomber, mais la conséquence de notre défaite variera avec nos instincts, et nos conquérants nous conduiront, selon nos dispositions bonnes ou mauvaises, à la ruine ou à la victoire.

On s'étonnera que dans ce livre où j'ai la prétention de définir un amant, sa maîtresse soit vraiment l'héroïne de la première partie: mais une loi de notre nature veut que nous apprenions à nous connaître d'abord dans les autres ; je pro^^ède donc comme la vie. Si Maxime n'eut pas été frustré en ses premières années de ce qu'il attendait de l'existence, il fut devenu, ainsi que la plupart

des liommes, un disciple de Rabelais et de Domocrile. Au contraire, la société contemporaine qui, m'assurent d'illustres romanciers, donne généralement de grandes dames aux adolescents pour diriger leur éducation sentimentale, n'accorda à mon héros qu'une courtisane vulgaire et de monotones amours. Ceci déjà lui prête un caractère exceptionnel.

Je tenais aussi à opposer à ses impressions celles de son amie ; ce fut Tunique raison qui me décida à publier cette élude de fdie, si inutile après tant d'autres, et qui sans doute froissera de pudibondes déli catesses. Au moins ai-je pris, pour toucher à cette âme fragile, des gants clairs ; et, plein d'égards pour sa grâce tombée, j'ai jugé convenable, n'étant médecin, de ne point l'accompagner à l'hôpital. Malgré cela , il faudrait, je l'avoue, à décrire ces ruses naïves , cette sottise subtile , cette laideur charmante, cette innocente dépravation, en un mot ce perpétuel illogisme de la raison, il faudrait une autre plume que la mienne, quelque chose d'un Laclos ou d'un Chamfort. Hélas I la Révolution a banni, avec

les anciens usages, l'esprit et l'élégance, et nous ne sommes plus que des rustres pesants et grossiers, auxquels les femmes pourraient dire, ainsi qu'au bouvier de Sicile, l'Eunikeia de l'Eglogue :

« Ya-t-en loin de moi ! Veux-tu donc me donner un baiser '! Sache que je n'ai pas appris à embrasser des campagnards, mais à presser les lèvres d'hommes bien élevés. »

Voici pour un petit volume une longue préface ; que l'on pense seulement à l'infortune actuelle des liltéralc'U's et l'on m'ex:cusera de tâcher d'atliror, par une parade foraine, l'attention de la foule indifférente.

Nous traversons une époque si malheureuse que les écrivains, alin que leurs volumes ne soient pas absolument délaissés, sont réduits, faute de posséder un public, à se relire eux-mêmes. J'attribue l'abandon où demeurent tant d'œuvres remarquables, aux

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multiples occupations de nos démocrates qui, ayant cinq ou six constitutions à essayer sur les épaules d'un peuple, les mœurs de leurs confrères à réformer et des caprices personnels à satisfaire , manquent d'heures de loisir pour s'amuser de ces frivolités. D'ailleui's, les livres d'à présent pai'lentune langue obscure, peu intelligible aux jeunes femmes qui les parcourent en wagon ou au bain ; et nos politiques auraient de la peine à y glaner çà et là une phrase emphatique qui convienne à leur éloquence de tribune. ]Xe voulant aucunement les priver d'un temps si précieux, je crois donc de mon devoir de les avertir dès le commencement des défauts inhérents à ce genre d'ouvrage. Réellement c'est une histoire assez banale, vide d'aventures, et qui déplaira aux âmes tendres s'intéressa nt aux caractères tragiques et aux récits mouvementés. La faute en reste moins à l'auteur qu'à la vie d'aujourd'hui, d'une teinte si uniformément grise que les assassins eux-mêmes ne pourraient plus espérer d'intéresser à leur sort la pitié de Victor Hugo. En revanche, dans ces croquis, j'ai esquissé ([uelques scènes sur les

relatiuns des deux sexes qu'utiliseront dans la suite les fabricants dépithalames, et qui égaieront peut-être, au moment des récréations, les pensionnais de demoiselles. Toutefois, né sous une constellation funeste, je n'attends pas cette fortune, et mon succès sera suffisant, si l'année prochaine, seul dans ma chambre, je revois ces pages sans trop de honte, estimant qu'un artiste ne saurait trouver aujourd'hui, en dehors de quelques encouragements désintéressés et sincères, de meilleurs applaudissements que ceux qu'il se décerne lui-même.

Paris, juillet 1S9Û.

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