‹ Baisers d'ennemisChapitre 2 sur 5 · AMOUR DE TROTTOIR · texte numérisé non relu

AMOUR DE TROTTOIR

Je ne vous ai pas promis de l'amour.

L'amour esl au-dessus de tous les arrangements du monde.

Henri Becqle.

DANS les rais de lumière qui bariolent de clartés la soyeuse carpette, Félicicnne seulement vêtue de l'odorante et lâche cliemise de batiste s'étire, heureuse de sentir sous ses pieds la douceur du tapis et reconnaissante du souhait de bienvenue que lui offre le clair soleil matinal.

Puis, avec des lenteurs et des paresses, la confuse vision d'yeux qui A'iennent de s'éveiller au jour, elle cherche sur les fauteuils, parmi les chatoyants écroiûements de robes et la blancheur des jupes, ses longs bas ajourés qu'elle enfile en d'indécents levers de jambe, baillant encore.

BAISERS D KNNBMIS

Enfin ! d'un bond elle est debout : fière d'un si grand courage, elle regarde sa table de toilette, coquettement parée de menus objets d'ivoire et d'où montent de suaves effluves de parfumerie anglaise.

Elle a déjà choisi un peigne avec lequel, devant sa psyché, elle fourrage rébouriffement d'or de ses cheveux blonds ; et, devant Tiniage en le miroir de son visage mignonnement joli, des rires qui égaient ses yeuT,ses lèvres et ses dents claires, de la blancheur un rien rosée de son teint, elle s'admire.

On toque à la porte.

Négligemment, sans penser, elle chuchote un « entrez » très sourd ; et voici qu'écartant les lourdes tentures, maigriotte et vipérine, une femme apparaît.

— Tiens, c'est toi ! bonjour Marcelle.

— Bonjour, chérie, comme te voilà installée !

Quelque chose exulte en elle, un vague sentiment d(? bien-être et d'orgueil satisfait. Longtemps elle envia cette Marcelle, possédant un amant attitré, sans parler de ses appointements de danseuse, tandis qu'elle même cherchait de brasserie en brasserie sa nocturne clientèle. A présent, les rôles sont changés ; à son tour de faire la grande dame et la protectrice !

— Asseois-toi donc, je t'en prie.

— Non..., je ne veux pas te déranger..., je venais te demander..., je suis un peu gênée en ce moment..., tu sais, des notes..., pourraistu me prêter trois louis ?

Félicienne se remémore d'avoir autrefois quémandé aux jours difficiles des pièces de dix francs, et elle se rengorge en considérant avec une moue d'ironie et de pitié l'air d'angoisse de la suppliante.

— Ma bourse est sur la table... Prends ce qu'il te faut.

— Grand merci, je te rapporterai cela jeudi.

Elle se loue intérieurement de cette générosité. Ce ne sont pas ses amies, certes ! qui l'obligeraient ainsi ; mais à son cœur la charité ne coûte point. Puis elle se réjouit de la surprise de Marcelle entrouvrant son porte-monnaie.

— Quelle richesse, grand Dieu ! Combien te donne-t-il donc par mois, ton type ?

— C'est selon..., mais il se montre très gentil à mon égard.

Sa supériorité la gêne ; elle comprend trop la distance quiles sépare, et s'essaie à l'humilité.

— N'empêche qu'il a de drôles d'idées, continue ^Marcelle. Tout est si sombre chez toi qu'on n'y voit plus rien. Pourquoi ce vieux lit où l'on doit se croire cnir)risonné. Moi,

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j'aurais peur, le soir, avec ces nieuljles-là. Il n'est pas gai, ton appartement.

Ces critiques ennuient FélJcienne. D'abord elle aussi s'étonna de cet antique mobilier, du baldaquin Louis xiii, de ce lourd bahut dont les angles s'ornaient de têtes angéliques, mais elle ne reconnaît à personne le droit de Ijlàmer leurs formes. Quelle ait des meubles d'un style ou d'un autre, cela ne regarde personne .

»— Moi, je suis heureuse ici, fait-elle sèchement, et, se corrigeant aussitôt : Que veux-tu ? Je ne pouvais pas m'opposer à son caprice. Tu ne te figures pas ses obstinations. Seulement, le caljinet de toilette, je l'ai meublé à ma guise ; il ne s'en est pas occupé... Te plait-il?

— Toi, tu as toujours un goût !... Oh ! quelle gravure ! Avec une stupeur rieuse Marcelle fixe un fusain appendu près du lit, à la fois macabre et grotesque : une morte nue, douloureusement belle, étendue devant des masques grimaçants coiffés de hauts de forme.

— C'est une de ses marottes, ce tableau... Ah ! il en a !...

— Et, tu l'aimes?...

— Pas ses marottes... Lui?... sans doute, sans doute.

— Allons, adieu et merci : je me sauve...

J'oubliais ! une Iclli'e que Tou ma remise eu bas, pour toi.

La disparition brusque de Marcelle laisse Félicienne oisive, à denii-vètue, en corset et en pantalon, sans qu'elle ait le courage de mettre sa robe. C'est bien la peine d'obliger les gens pour qu'ils se moquent de vous et trouvent ainsi à redire à vos bibelots et à vos amants ! Gomme si Marcelle pouvait parler des autres, une poseuse sans le sou, une fille à souteneurs ! Cependant Maxime n'eut pas du lui donner ces meubles, si étranges que toutes ses connaissances s'en égayaient. Ce garçon la rendait ridicule, et en la retenant à Xantes, compromettait sa vie. Elle s'étiolait en province, quand Paris lançait sa glorieuse fanfare, et décernait par ses livres et ses journaux la consécration de la Beauté. Après avoir mené une vie de bohémienne, parcouru la France en tous sens, allait-elle donc arrêter, si jeune encore, ses pérégrinations?

Et Félicienne, assise sur le divan de son petit boudoir, s'irrite du clair soleil qui tombe de la travée à grandes nappes étincelantes.

Après de longues incertitudes, elle se décide enfin à jeter les yeux sur l'enveloppe qu'on vient de lui apporter.

— Tiens !... de Louis ! dit-elle.

De doigts hàlifs elle brise le cachet et péniblement déchiffre les lignes de cursive écriture :

« Je suis à Bordeaux dans la plus

affreuse misère. Cette place de secrétaire que j'espérais, je n*ai pu Tobtenir. ]\Ia chérie, songe aux beaux jours que nous avons passés ensemble ; ne m'oublie pas dans ma détresse. Peut-être qu'à force de travail, la fortune viendra ; alors, tu connais mon cœur : il t'appartient ; nous resterons ensemble. »

Ah ! Louis ! Pauvre Louis ! A travers les les larmes qui voilent son regard, elle l'aperçoit dans une chambre misérable, songeant à la note d'hôtel qu'on va lui présenter, rêvant aux moyens de se procurer à dhier. Elle l'imagine errant dans la grande ville, sonnant à toutes les portes, de toutes les portes repoussé, tandis qu'elle même vit tranquille, entourée de soins et de luxe. Pourtant il fut si bon jadis ! Aux dimanches de mai, sur les routes fleuries, ils se promenaient enlacés et leur tendresse faisait derrière eux se retourner les passants. Sous les tonnelles des faubourgs, au milieu des lilas et des glycines, ils dînèrent souvent en tête-à-tête, et toujours de quelques cadeaux il savait allumer son amour et flatter ses gourmandises. Ah ! Louis f Pauvre Louis !

Vite elle court à un encrier ; vite sa plume court le long du coquet papier bleu à son chiffre :

« Tu n'es pas seul malheureux. Je suis moimême fort à plaindre. Il est méchant, cruel, avare. Je supporte tout en pensant que nous serons bientôt à côté l'un de l'autre. »

Dans l'enveloppe elle glisse des banknotes, et la cacheté d'un coup de langue, quand tout à coup entre Maxime, en noir, ganté, dans une mise de dandy et son air mélancolico-rêveur, précédant un domestique qui porte une énorme jardinière, débordant de larges feuilles aux liserés d'or, d'un vert velouté. Promptement sous une coupe elle cache la lettre dangereuse et remercie son amant en lui tendant un front légèrement boudeur. Quelle idée aussi, de lui ■ apporter ces plantes bizarres qui vont en- | combrer et obscurcir sa chambre davan- ^ tage ! Bien mieux il eut agi, en lui donnant l'argent qu'elles coûtèrent. Mais, puisqu'il est en veine de générosité et que sa bourse commence à se dégarnir, elle doit profiter de l'heureuse chance . . .

— Dis, Maxime, ce serait gentil de me remplir mon porte-monnaie : je suis un peu misérable.

— Pourtant la semaine dernière, encore..

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— Oh ! mon amour, jai eu Ijcaiicoup Je notes à payer.

Certes ! elle ne s'attendait guère à de telles hésitations. Un véritable amoureux se hâterait de la satisfaire. Comme Louis se montrait plus galant, plus serviable I p]t elle se l'appelle ses prévenances : le dimanche il lui offrait un bouquet de violettes dune nuance si fine, d'un parfum si suave ! des violettes si exquises, si rares enfin ! que jamais depuis elle n'en avait vu de semblables.

Tox Louis, c'était un coureur, un sans-lesou, un brutal, un rien-qui-vaille. Il prenait ce que tu gagnais, le mangeait avec des donzelles, et, pour te récompenseï", te battait comme plâtre. Non, il est inutile d'élever convenablement ses enfants pour les voir faire l'amour avec des garnements semblables. Parle-moi de ^Monsieur Maxime ! A la bonne heure ! A\)ilà un homme comme il faut, un homme posé dans le monde, et qLii t'aime tant que tu pourrais peut-être l'entraîner au mariage.

Sous l'unique bec de gaz qui éclaire l'épicerie, Félicienne regarde un clignotement d'yeux

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Tert-de-grisés, vrillant les chairs joufflues et cramoisies de sa mère. La marchande est assise en bonnet à fleurs violettes, la jupe tassée en plis lourds, les bras croisés sur un opulent abdomen ; sententieusement elle parle et de temps à autre se dérange pour saisir lentement sur le comptoir un petit verre de cognac. En amateur elle absorbe une goutte, pose le verre et reprend sa posture majestueuse.

— Tu t'habilles vraiment comme la marquise de Caraba... Je ne voudrais pas porter une si belle robe, de crainte delà salir... Si tu venais plus souvent au magasin, je ferais de l'or, tu attirerais tout le monde. On voit que tu es avec un ^lonsieur qui sait vivre.

A cet éloge de son amant, Félicienne sent s'éveiller une sulfite sympathie pour un homme qui excite à un tel point la jalousie de ses amies et l'admiration de sa famille. Et elle souhaiterait de l'avoir près de lui, afin de lui prouver sa tendresse.

— Ma fille, il faut que je te confie une chose : les affaires de l'épicerie, tu sais, ne vont guère par le temps qui court ; la République a tué le commerce. Si tu pouvais m'ubligerde quelque monnaie, le Ijon Dieu te récompenserait de ta charité.

Ces demandes continuelles d'aumônes com-

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mençaieiit à devenir très gênantes. La tailleiise, la modiste, le cordonnier n'étaient pas payés et sa mère essayait encore de lui agripper son or ; elle donnait toujours sans satisfaire personne. C'était intolérable !

— Tiens, maman, voici quarante francs : aujourd'hui je ne puis faire davantage pour toi.

— Merci, ma fille, mais une autre fois, sois plus généreuse pour ta pauvre mère qui veille tant à ton bonheur.

Le timbre retentit à l'entrée d'un client et Félicienne qui, devenue grande dame, rougirait d'être vue causer avec une femme en bonnet , de linge, à grandes enjambées s'ensauve. Encore qu'elle s'ennuie de la fuite affolée de ses louis, elle s'applaudit de ces actions qui lui prouvent sa générosité.

Dans les rues noires, trouées çà et là par les radiances des devantures, s'agitaient des remous onduleux de foule, et pour un salut nocturne, le ciel s'emplissait d'une plaintive tempête decloclies. Félicicnne entendit l'appel attristé, comme d'un glas, de ce carillon à la fois impérieux et sanglotant ; et, mue soudainement par une bizarre curiosité, vers l'église

paroissiale, quoique Maxime l'attendit pour aller au théâtre, elle s'aeliemina, désiraut se mêler aux oudjrcs f urlivos qui, doucement, avec de grands signes de croix, pénétraient en la nef illuminée. Depuis si longtemps elJe ne s'était agenouillée au milieu des fidèles recueillis, sous une bénédiction !

Avec ferveur, sans se préoccujjcr des regards étonnés qu'on lançait à son excentrique toilette, elle entra, et les cantiques aux nu>urantes harmonies, les buissons de cierges, les prêtres en extase, dorés comme des idoles, Té murent. Elle était heureuse au milieu de ces parfums d'encens, et pleine d'une délicate vanité, elle se réjouissait de rendre visite à Dieu, dans l'honinuige que pour sa piété filiale lui rendait sa conscience, maintenant qu'elle entretenait sa mère.

De retour chez elle, elle envia d'abord la piété de ces mondaines qui se plaisaient à ces religieuses cérémonies, mais son orgueil ne voulut pas admettre leur sincérité ; et, devant Maxime qui les défendait, elle s'amusait à critiquer de grandes dames (|u"clle connaissait de vue. reprochant à celle-ci son manque de goût pour s'habiller, à celle-là son hypocrisie et ses amants.

— La marquise de (ihantry ! une jolie catin î

je l'ai vue hier dans une ruelle avec un jeune

officier auquel elle causait fort tendrement. Il

faut en parler de tes femmes vertueuses !

Toutes ces dévotes-là, ce sont des catins, oui !

des catins de canapé.

Et devenue songeuse elle ajoutait :

— La religion doit rendre lamour bien plus

drôle... Ainsi toi, je taimerais davantage si

tu étais prêtre.

J'ÉTAIS née, se répétait souvent Félicienne, j "étais née pour avoir la fortune de Rotscliild. En vérité, elle leùt, à satisfaire ses goûts de princesse, savamment employée. Quand elle portait encore des robes courtes et des nattes sur le dos, à l'école elle reçut parfois de cuisantes remontrances pour une coquetterie qui compromettait son avenir : — Voyez- vous ça, disait sa mère en la battant, comme elle fait la demoiselle î — Petite ouvrière, occupant ses doigts fins à de gracieux et futiles travaux de modiste, son goût s'affina ; et elle put désormais, sans craindre d'encourir les blâmes xuaternels, montrer devant un comptoir

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son corsage fleuri d'une rose en été, d'un bouquet de violettes l'hiver. Ses camarades enviaient la coupe de ses toilettes, et les élégants chapeaux dont elle ornait ses coiffures ; mais elles la détestèrent franchement,lorsqu'un dimanche elle parut au magasin avec une jupe de soie noire garnie de Chantilly et un bracelet d'or; elles l'appelèrent « pimbêche », ce qui à leurs yeux constituait la plus blessante injure, et se répandirent devant la patronne en invectives sur sa mauvaise conduite. Elles babillèrent si bien que le lendemain leur ancienne amie recevait un congé en bonnes formes, accompagnant de minces rétributions. Féliciennc se rappelait que ce jour-là elle faillit devenir folle de colère. Heureusement que son amant lui restait, un vieillard qui adorait jusqu'à ses sottises. Elle ne l'épargna pas, vola d'amours en amours, s'amusant, sans jamais s'en émouvoir, de cette bohème de caresses qui lui embellissait l'existence. La venue de Louis changea les choses.

Pour lui elle ferma sa porte au vieil habitué, s'endetta, vendit ses meubles, engagea ses bijoux au Mont-de-Piélé. Mais les heures de tendresse furent courtes ; et, depuis le départ du seul homme qu'elle eut vraiment aimé, enfermée dans un gentil égoïsme, elle délaissait les

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beaux garçons pour s'intéresser uniquement à la parure de sa mignonne personne. Si joliment seyaient à ses cheveux blonds Téclair doré des brillants ; à sa gorge, les broches étincelantes ; à son corps svelte aux formes harmonieuses, les batistes et les étoffes riches ; et, dans la rue, longtemps elle s'arrêtait aux étalages des joaillers, bridant ses regards aux flammes des pierreries.

Ce goût des diamants la mena très loin. Un matin, après l'étreinte, dans la tiédeur du lit, càlinement elle demandait à Maxime de lui offrir une bague ornée d'un gros saphir, mais ses instances réitérées éteignirent les bonnes dispositions de son amant qui ne lui promit rien. Gomme la journée se passa sans quelle vit paraître l'orfèvre porteur de l'objet tant convoité, de dépit, quoiqu'elle eût grand faim, elle ne voulut toucher à ses repas. Comment aurait-elle pu manger, quand on la contrariait de telle sorte, quand tout le monde se montrait à son égard aussi désagréable ! Folleuient obstinée, elle forma le dessein de se laisser mourir ; et, pendant près de vingt-cpiatre heures elle restait à jeun.

Peu à peu, après de violentes douleurs d'estomac, elle tombait dans une immense faiblesse, une langueur où elle se fondait toute.

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l'^llc SL'uliL la vie i^ouLLe à j^ouLtc s'en allei* ; (le souvenirs et de pensées son cerveau se vida, et devant ses prunelles agrandies les images se brouillèrent, grotesques et étranges. De la cheminée où pétillait un feu d'hiver, à son regard malade qui cherchait en vain à ne pas le voir, un grand cavalier aux moustaches farouches et enflammées caracolait, bondissant parfois jusqu'aux rideaux de son lit, éraillant ses glaces d'étincelles et tirant des feux d'artifices dans le plafond. Le cavalier flamboyant grandissait, grandissait, ouvrant ses bras pour la saisir

Maxime le lendemain s"inqui(Hait de ce jeûne prolongé, de ces joues qui devenaient pâles, et il entrait chez elle, bien résolu à la contraindre à manger devant lui.

Quelle ne fut pas sa surprise en la trouvant assise entre un flacon débouché de Xérès et une assiette de fruits confits, se bourrant de marrons glacés.

D'abord toute confuse, elle rougit, baissa les yeux, puis retrouvant son audace, elle lui lançait avec un regard fixe :

— Ah ! si tu étais venu hier soir... Tu m'aurais vue : j "étais presque morte.

Pour éviter de nouvelles catastrophes, le jour même il courut chercher la bague.

UNE ancienne rancune habitait toujours un coin secret de son âme, surgissant commç une fée méchante, au milieu de leurs joies pour leur révéler leur inimitié. Elle remontait aux dernières courses de mai, et parfois, quand Félicienne était seule, dans ses menus détails, elle revivait la scène :

Clair et brutal, le soleil triomphe sur les

ombrelles crème et neigeuses de dentelles, grand'ouvertes, sur les joues mates et rosées des femmes peintes, aux paupières noircies, au corsage échancré, évoquant dans le fouillis et les arabesques des toilettes, de désirables et fermes mystères. Alignées, des calèches atten-

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marque onze heures, et les trains pour TAutre Monde ne partent qu'à minuit. « Dépèchez- Yous, madame », clame un employé à casquette bleue. Elle voudrait s'habiller, mais on a enlevé ses vêtements. Sans prendre garde à son indécente toilette, elle court à l'église voisine. O désespoir ! Les hautes tours ecclésiales s'éloignent à chacun de ses pas. Minuit sonne. Elle pousse un grand cri

— Qu'as-tu donc, Félicienne, demande dans les rayons de soleil bleuis par les rideaux, Maxime qui l'a saisie dans ses bras et la baise sur la bouche.

— Si tu savais ! J'ai fait un rêve, un rêve !.,. Il m'effraie encore !... j'étais morte, j'étais dans l'enfer.

Ils s'esclaffent ensemble et se cherchent les lèvres.

— Maxime, tu devrais rester avec moi tous les soii^s, dit Félicienne ; notre vie de la sorte serait plus intime. J'ai peur, des fois, quand je suis seule ici.

Maxime allègue des travaux nécessitant de solitaù'es méditations, des lectures tranquilles, sans interruptions imprévues comme celles que les femmes ménagent à leurs amants. Il passait souvent des nuits à écrire, et n'eut pas été capable de se livrer à ce labeur.

s'il avait entendu les alliciantes supplications d'une chère maîtresse, auxquelles les plus forts ne pouvaient résister.

— Je comprends, tu préfères tes livres à ta petite femme, résume Félicicnne boudeuse.

Le peu d'empire qu'elle avait sur Maxime, la liberté qu'il gardait dans sa liaison la contristèrent. Jalouse de ce qui ruinait sa domination tyrannique, — femmes, amis ou livres. — elle eut désiré sans cesse jouer à la reine, et voir à ses pieds, agenouillés sur leurs richesses et leurs ambitions, tout un peuple d'amants extasiés, guettant un regard de ses yeux insensibles, un sourire de sa bouche indifférente.

EN quelques minutes Féllcienne eut mis sa robe, relevé ses cheveux défaits ; et la toque de travers, dégantée, elle descendait quatre à quatre les escaliers et se précipitait dans la rue. La pensée d'un outrage à son honneur, à sa beauté, à sa dignité de femme lui semblait insupportable. Ainsi, le temps, l'argent que Maxime lui refusait, il les gaspillait avec cette créature ; et elle ne s'en était pas aperçue, il avait fallu que la charité de Marcelle vint l'avertir ! Voilà comment il récompensait la fidélité d'une amie qui, depuis près d'un an, ne l'avait trompé qu'une fois, et seulement à la veille de payer une traite !

Sa jalousie criait vengeance ; pressée de le surprendre, elle marchait en grande hâte, sans regarder autour d'elle... Enfin elle découvrit la maison de sa rivale ; des fenêtres, sans doute les siennes, étaient éclairées. Promptement elle fut arrivée devant sa porte, par hasard entrouverte ; elle entra, s'arrêta à l'extrémité d'un couloir. Un bruit de voix lui parvint assourdi.

Ils doivent être couchés maintenant, se dit Félicienne, et elle s'irrita comme si on lui avait dérobé quelque chose, en songeant qu'il donnait à une autre des baisers qui lui appartenaient ; d'abord elle voulut se jeter dans la chambre, puis, se retenant, elle essayait de les entrevoir par le trou de la serrure. Elle ne réussit pas à distinguer la maîtresse, mais reconnut très bien la main de Maxime qui écrivait.

Il prenait des notes au cours de la conversation.

— Je croyais, madame, que les actrices russes étaient plus heureuses

Alors elle se rappela subitement qu'il lui avait parlé d'un livre sur la Russie, qu'il préparait. On l'avait trompé ; son amant n'avait point avec cette étrangère de commerce amoureux ; mais aussi il eut dû lui avouer cette

BATSIÎRS DEXNKMIS ^^()

nouvelle liaison et ne pas exeiter, par ses visites nocturnes, les soupçons du voisinage.

Contrariée maintenant de s'être fâchée si mal à propos, elle jugea qu'il serait bon du moins d'employer cette colère, et qu'une intervention subite de sa personne paraîtrait à Maxime, en cette circonstance, très solennelle. Elle ouvrit donc, et comme un ouragan s'élança

Dans la chambre à demi-obscurcie par l'abat-jour de la lampe, une ombre maigre, enveloppée de noir, se leva, et elle aperçut une dame d'une trentaine d'années portant un binocle, qui la saluait d'un air étonné. Surprise elle-même, Félicienne répondit par une inclination de tête, sans pouvoir proférer une parole. Un silence gênant se prolongea. A la fin, très honteuse, balbutiant de vagues excuses, elle fit une disparition brusque, et rentrait déjà, quand son amant la rejoignit, attirant sur lui l'orage : ne lui laissant pas le temps de se défendre, elle l'accablait de reproches :

— Oui ! s'écria-t-elle, c'est toi qui as provoqué cette sotte altercation, avec tes habitudes de tout me cacher, de me laisser tout ignorer dans ton existence. Et quand tu m'as vue, au lieu de me parler, de m'aider à sortir d'embarras, de dire une phrase, un mot. tu restais muet.

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stupide, comme si tu ne me connaissais pas. Que va-t-elle penser de moi !

S'excitant peu à peu. elle grandissait l'aventure, exagérait sa méprise, la considérait comme un immense malheur, et n'eut pas été éloignée de trouvei* la cidpabilité de ^laxime préférable en somme à cette innocence qid la rendait ridicule.

DE lueurs gaies les candélabres à trois bougies éclairent le souper, servi dans une petite salle close de tentures, et dont les glaces portent en travers des guirlandes de noms féminins, ornés d'arabesques et d'emblèmes. Le Champagne dans l'àme de Félicienne verse un bonheur fou quirejailKt sur ses admirateurs en flux de paroles drôles, en suites de joyeuses histoires, où les mots crus s'atténuent sous les rires fins, la blancheur des dents et les gestes de grâce de la conteuse. Sa mémoire surchargée vide pêle-mêle, comme un tiroir rempli de vieilles choses, les menues impressions, les aventures erotiques, les plaisan-

teries grasses des commis-Toyageurs et des sous-offs.

— Ah ! si mon père pouvait se dépêcher à mourir! Oh ! pas ma mère 1 je Taime beaucoup, mais mon père qui est un vilain homme : je porterais son deuil ; le noir me va à merveille ! A propos, elle est morte, la femme du commandant Jacques qui disait à son dîner de noces : Monsieur, en fait d'amour, j'ignore la pratique, mais quand à la théorie !... On raconte qu'étant jeune fille elle avait offert cinq cents francs au précepteur de ses frères pour qu'il couchât avec elle, mais très timide, effrayé, il n'avait pas voulu... Oh! ces femmes du monde ! Eh bien ! tout de même, ça m'a chagriné, parce qu'il l'aimait beaucoup. Je suis allée à l'enterrement ; il y avait une foule dans l'église ! Et rien que de gros personnages, ma chère : l'état-niajor au complet. Même le général m'a regardée. 11 était si amusant avec son ventre de femme enceinte, serré dans l'uniforme, que je lui ai éclaté de rire au nez. C'est comme ce Charles

Elle parle, elle parle, enchaînant les anecdotes aux farces, les calembours aux nouvelles à la main. De temps à autre seulement elle s'interrompt pour se verser un petit verre d'anisette russe qu'elle vide d'un trait, repre-

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nant aussitôt son babillage. Cependant une chaleur étrange lui monte à la tête ; les odeurs capiteuses des fleurs et du dîner lïmportunent ; la table couverte d'argenterie et de cristaux reflétés dans les glaces de tous côtés, brille d'un éclat qui l' éblouit ; et, à son regard ivre, les images ne semblent pas réelles, mais très lointaines, enveloppées d'une vapeur de rêve comme les fantômes d'une hallucination. Maxime, pâle dans la blancheur de sa chemise, lui paraît un pierrot falot aux mouvements burlesques, et son amie Marcelle, une Golonibine impudique dont les jupes sont prêtes à s'envoler, dont le corset déjà se délace ; et, malgré ces impressions fâcheuses, malgré les supplications de son amant, elle continue à boire de la liqueur glauque, et, sans trop savoir ce qu'elle dit, pérore.

— Tu nous ennuies avec cet officier, s'écrie Marcelle. On croirait que tu le connais intimement.

— Intimement, moi?... répète-le donc... C'est toi qui couches avec tout le monde, toi qui, sous mes yeux, fais de l'œil à Maxime. Si vous pensez que je ne vous vois pas !

— Par exemple ! c'est trop fort !

— Oui, j'ai appris tes histoires, va, et un jour, je pourrais bien les raconter à ton banquier.

— Méchante, attends !

Ainsi que des lutteurs, à bras-le-corps, elles se saisissent, jouant des pieds et des dents ; la table heurtée, sous la poussée des corps, dans un bruit plaintif de vaisselle, s'effondi^e, tandis qu'une lutte s'engage, en des déchirures de robes : les coiffures en déroute, les mains mordues, les injm^es s'étrangiant dans la gorge.

A grand'peine, avec l'aide d'un garçon du restaurant, Maxime parvient à séparer les deux amies et entraîne Félicienne au dehors jusqu'à la voiture ; là, dégrisée par le combat et le grand air, haletante, ébouriffée, mais toujours furieuse, elle s'ébrase, ruminant les futm'es vengeances dans ces paroles plusieurs fois répétées :

— La sale fille ! la sale fille ! je lui revaudrai cela

Ctf Q& Q& CÔ Q& QiH Q& QHt QH Qit Qit Qi

COMME Maxime venait d'entrer à l'improviste, hâtivement Félicienne glissa sous le divan un livre qu'elle lisait, les joues en feu, les yeux allumés.

— Que caches-tu donc, demanda Maxime qui avait vu sou geste et s'étonnait de sa physionomie singulière Une lettre d'amant !

— Oh ! grand Dieu, non mais que

t'importe ? continuait Félicienne honteuse et interloquée d'abord, puis prenant plaisir à ces petits mystères.

— Je te prie, dis-le moi, je ne me fâcherai pas, sois-en sûre.

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— Voilà ! aYouait-elle en tendant le volume à son amant '. (k La Philosophie dans le Boudoir », tu connais peut-être... Une amie qui me Ta prêtée. — Oh ! cela me dégoûte, mais je n'avais rien à lire. C'est mal écrit : il y a des mots î C'est infect. Il faut être fou pour écrire ces horreurs. Parlez-moi de Ganiiani! C'est léger, si tu veux, mais enfin on ne trouve pas de saletés comme làdedans.

— Le marquis de Sade ! un curieux personnao^e en effet, fit Maxime sonijeur.

— Je n'am'ais jamais cru qu'on pût raconter des choses pareilles, continuait Félicienne. Je ne sais pourquoi, mais moi, çà me dégoûte de l'amour.

Cependant ses yeux, pour démentir ses paroles, s'allumaient de mystérieuses flammes, comme si cette lecture, ainsi qu'une étincelle, avait ranimé le feu mourant de ses désirs, les prurits qui sommeillaient dans ses lombes ; et, méprisant la tiédeur de ses amants, la monotonie et la ressemblance de leur tendresse, elle évoquait en de vagues images l'infini des voluptés perverses, elle pensait à Marcelle qui naguère l'avait dégoûtée par des propositions jugées obscènes jadis et à présent alliciantes; et tous ses muscles se bandaient dans cette

soif des impossibles earesscs , des baisers étranges qui précipitent à la folie et au crime les malheureux altérés de jouissances charnelles.

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UN soir Félicienne voyait son amant s'approcher d'elle voluptueusement , comme désireux de caresses, mais quelque chose qu'elle ignorait lui rendait maintenant la vie odieuse, l'amour insupportable ; elle répondait à ses baisers par des haussements d'épaules, et dans un élan, une montée de colère, elle clamait ses rancunes contre l'existence.

— Laisse-moi, je suis lasse, je n'en puis plus. . . Et penser que c'est ma mère, mon père, toute ma famille qui ont causé mon malheur ! Ils me rudoyaient, m'arrachaient l'argent que je gagnais; alors, moi, tu comprends, je n'ai pas voulu

iîAÎSÈRS D ENNEMIS 5()

rester avec eux. je suis partie. D abord la chance m'a favorisée, j'ai rencontré à Tours une place excellente, me rapportant trois cents francs par mois, el encore on me promettait sous peu de Taugmentation : puis, à propos de riens, d'histoires fausses, on me met à la porte et me voilà dehors, ne sachant où aller. J'ai eu la mauvaise idée de m'établir à Bordeaux ; largent qui me restait a servi au voyage ; et là-bas, sans un sou, manquant de travail, ne connaissant personne, j'ai

fait comme les autres C'était près de

la gare, je m'en souviens..... un grand roux,

un brutal ! Avant, il n'y avait pas de

fille plus innocente que moi ; j'en étais

bête même Et tout ça, c'est de la faute

de ma famille !

Alors ^laxime :

— Tu te trouves donc très malheureuse avec moi.

— Non, je ne dis pas ça, mais je serais mariée, je serais une honnête femme.

Et songeant à ce qu'elle fut devenue sans les circonstances, elle *se voyait jouissant de la considération piJjlique, recevant des saluts respectueux de sa portière, auréolée de la dignité conjugale.

— Ton !îini-i. iM^prennit M;i\ime. serait peut-

6o BAISERS d'ennemis

être comme tant d'autres, un ivrogne qui te battrait, et auquel tu aurais beaucoup de peine à arracher une fois par an sa paie pour t'acheter une robe. Et tout en les insultant, tu envierais le sort des libres amoureuses, tes sœm's.

Mais Felicienne ne l'écoutait pas et répétait toujours, rêveuse :

— Je serais mariée, je serais mariée... c'est la faute de ma famille.

Os±^^

Au coin du feu, après un fin goûter composé de sandwiches et de meringues, et arrosé de Porto, Félicienne, dans ce crépuscule de beau jour qui s'achevait en des vapeurs bleuâtres et de languides rayons cuivrés, songeait que si les événements s'y fussent prêtés, elle eut accompli très bien, avec seulement cinquante mille livres de rentes, les devoirs d'une honnête femme. D'ailleurs elle cherchait à ressembler aux dames du meilleur monde, trouvant dans sa taille mince, ses mains fines et ses traits délicats, de suffisants auxiliaires pour jouer ce rôle en public. Sa Hiocliste i^e revenait pas de l'étonnement

6*2 BAISERS DENNEMIS

qu'elle avait éprouvé, lorsque, lui montrant un chapeau d'une forme très neuve et très originale, elle reçut cette vive réponse : « Je ne veux pas d'excentricité : je veux de la décence. — Mademoiselle se range, pensa la marchande. Il doit y avoir un mariage là-dessous. » Mademoiselle se rangeait en effet. Depuis que ^laxime était avec elle et lui donnait tout ce dont elle avait besoin, elle lui restait fidèle, fuyant les plus lancinantes tentations, se contentant d'accepter un dîner et de le solder duu simple baiser sur le front ! Aussi avait-elle été amplement récompensée de sa bonne conduite. Souvent on la prenait pour Madame Ledi'ain. la jolie femme de l'ingénieur, et on lui faisait de respectueux saints auxquels elle répondait par d'aimables sourires. C'étaient là ses grands triomphes, ceux qui flattaient le plus son orgueil. « Tu sais, disait-elle à Maxime, un Monsieur décoré m'a abordé aujourd'hui, croyant parler à Madame Lcdrain. et il s'est confondu en excuses lorsqu'il a reconnu sa méprise.

Cependant quelque chose manquait à son bonheur : un enfant. En vérité, elle eut paru plus digne dans ses promenades, tenant par la main un I)aby joufflu, emu»iloufléde dentelles. Et puis elle se sentait réellement mère de

famille. Parfois, en pleine rue, elle arrêtait une fillette qui courait à l'école, engageait une conversation avec elle et finissait par l'embrasser, après lui avoir glissé dans la main une pièce d'argent, pour, disaitelle, acheter des gâteaux. Il lui arrivait aussi d'aller très loin, afin de rec^arder au fond d'un magasin la mine effrontée d'un petit garçon , qu'elle avait entrevu un jour en passant. Mais hélas ! son genre d'existence lui refusait des joies plus larges. Le médecin d'ailleui'S s'était prononcé à ce sujet, et lui avait déclaré d'un ton formel, à l'issue malheureuse de son unique grossesse, que la maternité lui coûterait la vie;

Elle se résignait donc, douloureusement, essayant de tromper son désir par des jeux puérils. C'est ainsi qu'elle avait dans un coin de son salon, trois énormes poupées, vêtues avec magnificence et qui trônaient comme des princesses sur un canapé de soie. Elle découvrit même un autre expédient. Elle résolut d'adopter un enfant ou du moins d'en avoir un chez elle pour jouer à la maman, comme un jeune homme prend une maîtresse pour se donner l'illusion de l'amour.] -♦-^ ( Un soir, Maxime entendait dans l'appartement une tempête d'éclats de rire, de trépi-

gnements, de battements de mains que dominait la voix de la cuisinière Julie. Surpris, il demandait la cause de ce tapage.

— Oh ! rien ! ne te fâche pas ! répondaitelle. C'est Charlotte, la fille de la portière, qui s'amuse avec la bonne. Laisse-la rire , la pauvre enfant, elle a assez le temps de pleurer.

— Je la vois toujours ici, disait Maxime d'un air d'ennui.

— Mais cette petite me rend de grands services. Je l'emploie pour mes commissions ; elle aide Julie.

— Elle aide Julie à te voler, oui, tu as raison.

— Nullement!... Puis, elle est si gentille!... Voyons, ma mignonne, soyez sage, ou monsieur va vous gronder.

Une gamine avait paru, rouge, suante, ébouriffée, avec dans les regards et les lèvres grasses, dans les mouvements onduleux de la croupe, dans la démarche des jambes grêles sous la courte jupe, quelque chose d'espiègle et de sournois, et comme la promesse d'une précocité vicieuse.

Félicienne ouvrit son armoire et en tira une élégante boîte de chocolat entourée de faveurs roses.

— Tiens, Charlotte, Toici pour toi... Mais il faut que tu me jures d'être très, très gentille.

La fillette balbutia un merci du bout des lèvres et se sauva dans la cuisine montrer son cadeau à la domestique.

— Quelles gâteries ! s'écriait Maxime. Chaque jour ce sont des bonljons et des jouets, sans parler de l'argent et de ce que tu donnes à la mère.

— Oh ! toi, tu n'aimes pas les enfants ! concluait Félicienne avec un haussement d'épaules.

Cependant elle eut de cruelles désillusions. Elle cfiii ne comptait guère et laissait tout traîner dans son appartement, s'aperçut que sa domestique la volait, non seulement au marché, mais jusque dans sa chambre, et puisait dans sa bourse, avec une confiance exagérée dans l'insouciance de sa maîtresse. Quant à la petite, elle s'égayait d'une façon plus innocente, mais aussi désagréable. Elle vidait les flacons d'odeurs et y versait de l'huile ; elle remplaçait par de la farine la poudre de riz parfumée ; et sans cesse c'étaient des malices nouvelles, des polissonneries imprévues et irritantes. Une fois, Félicienne la surprit en train de cacher sa boîte à gants dans le buffet de la salle à manger ; alors, furieuse, elle se précipita sur la fillette, la claqua de

6C} BAISERS d'ennemis

toutes ses forces et la jeta à la porte, sans prendre garde à ses pleurs et à ses cris qui ameutaient le voisinage. Maxime, témoin de la scène, regardait sa maîtresse en ricanant, et lui lançait d'un ton de moquerie rapoplithegnie populaire :

— Laisse-la rire la pauvre enfant, elle a bien le temps de pleurer.

— Ah ! tais-toi. tais-toi, s'écria- t-elle, car je te battrais.

Et Félicienne leva la main sur son amant, mais son air placide et railleur la désarma, aussitôt sa colère toml^a d'elle-même, et il s'en suivit une de ces crises de larmes qui lui étaient coutumières, où, au milieu de sa grande douleur, elle répétait d'une voix entrecoupée de sanglots :

— Vraiment je suis trop bonne. Voilà pourquoi l'on me rend si malheureuse. Personne ne m'aime... Tout le monde se moque de moi...

■&ÎI

LEURS goûts différents ne ponvaient s'aceorder. Félicienne, par exemple, aimait le théâtre, les plaisanteries épicées des comédies, les chansons pleureuses des opéras; et elle se délectait à montrer au bord d'une baignoire d'avant-scène, comme sur un sombre écrin de soie, les floraisons adamantines de son corsage, à faire reluire à ses doigts fins les feux endormis d'un saphir, l'éclat joyeux des rubis: à caresser ses joues pâles de la nacre des légers éventails, à mettre devant ses yeux arrogants et froids le dédain élégant d'un face-à-mair). Souvent ces soirs-là son amant ennuvé se dissimulait dans l'ombre,

détournant la tOte. nouvrant pas la bouche, tandis que Félicienne, oubliant complètement sa présence, ne pensait plus qu'à elle-même, lorgnait la salle, adressait de blandissants sourires à des jeunes gens, saluait de la tète un ami, serraitla main à un monsieur de l'orchestre, causait un moment avec un de ses anciens protecteurs. Maxime, de son coté, agaçait sa maltresse par le mépris qu'il affectait pour son talent de cantatrice, et il blessait sa vanité d' (( artiste lyrique », en refusant de l'entendre chanter les romances du Café-Concert où elle était restée trois mois : — engagement dont elle parlait sans cesse avec enthousiasme, comme d'unexploitde savie, d'une campagne glorieuse.

— Je ferme à clef mon piano, s'écriait-elle un soir. Je n'en jouerai jamais plus : je suis trop mauvaise musicienne.

— Mon Dieu ! lui répondit-il, je ne te dirai pas que tu as le talent de Planté, mais comme tu ne désires pas exécuter les fugues de Bach ni les sonates dve Beethoven, tu en sais suffisamment.

— Xon. je nvn veux plus. — Mais si tu étais bien gentil, devine ce (jue tu me donnerais ? Un joli petit orgue de Barbarie, cela me distrairait.

— A oilà qui est trop fort, dit Maxime ! Comment î tu joues du piano et tu voudrais un

orgue ! le plus hideux des instruments, une machine de l'Inquisition, une arme de tortionnaire, qui certainement devait se trouver dans les auto-da-fé et au pied de la guillotine ! Mais tu ignores donc que le malheureux qui Ta inventé n'avait qu'un but : supplicier son public et lui arracher de force ime aumône à l'aide de cette question extraorcUnaire, de ce robinet de musique qui vous tombe comme un jet d'eau glacée en plein hiver ! Ce n'est pas la bourse ou la vie, c'est la charité ou la torture. c< Donnez-moi des sous ou je continue. » Et toi qui n'as pas l'excuse de ces gueux, toi qui ne comptes pas gagner ton pain à tourner une manivelle dans la rue, simplement pour ton bon plaisir, tu t'amuserais à me tourmenter de la sorte ! C'est du pur sadisme !

Félicienne s'égaya beaucoup de cette violente sortie, et malgré ses discours, Maxime n'en céda pas moins aux prières agenouillées, aux chatteries câlines, aux moues sévères, aux longues bouderies de sa chère maîtresse. Toutefois pour son bonheur, Félicienne, qui comme la libellule, volait de caprice en caprice sans jamais s'arrêter, eut bientôt délaissé l'instrument, qui demeura sur le piano fermé, voué, en compagnie de beaucoup d'autres bibelots, à la poussière et à l'oubli.

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ENTRE eux, même aux instants de l'étreinte, un certain embarras subsistait toujours, ainsi qu'entre des étrangers. Félicienne le comprenait très bien, et travaillée d'un violent désir de domination, excitée par un sentiment d'orgueil blessé, elle essayait de contraindre cet homme à qui elle s'était livrée, de s'abandonner aussi ; elle eut voulu le voir devenir son confident, son esclave, et changer, sans qu'il s'en aperçut, son rôle de conquérant en celui de chose conquise. Mais il fallait, pour arriver à ce but, que Maxime lui avouât tout, qu'il ne gardât point de secret dans les retraites de sa pensée . Or, il ne lui avait jamais parlé de ce

BAISFRS D KXXEMTS

qui, dans la vie. liiitéressait le plus : l'Art; jamais il ne lui avait montré ses œuvres, ni prêté un volume de sa bibliothèque, qu'elle savait, par le dire de ses amis, considérable. C'est à peine s'il citait quelquefois un vers de ses poètes favoris ; et encore paraissait-il ensuite plein de honte, ainsi que ces nobles romains qui se reprochaient d'exposer l'effigie impériale aux contacts infamants de Suburra. Pourtant elle adorait les livres, les beaux romans où, après mille dangers, mille péripéties mystérieuses, l'amant parvient à déjouer les complots des traîtres et finit par posséder la douce jeune fille qui l'aime avec une tendresse angéliqiie et des sens inapaisables. Comme elle pleurait à ces récits de Cour d'assises, où un innocent manque d'être victime d'une erreur judiciaire! Comme elle tressaillait de bonheur au tableau chaste des amours des deux héros !

Malgré le puissant intérêt des feuilletons actuels, elle retournait sans cesse, ainsi qu'à une source intarissable de voluptés et d'angoisses délicieuses, aux deux vénérables ancêtres Paul de Kock et Ponson du Terrail. Le dernier surtout avait le secret de se faire incessamment relire avec plaisir, car les meilleures mémoires, ne [)ouvaient retenir les extraurdi-

naires aventures de ses personnages, et en recommençant pour la dixième fois une de ses histoires, on éprouvait la surprise d'une agréable nouveauté. Vraiment ces deux écrivains étaient des maîtres, etFélicienne avait eu un joli sourire de pitié pour l'ignorance littéraire de Maxime, loi-squ'il lui avoua un jour qu'il ne connaissait pas Rocambole et même se souciait peu de lire l'Homme aux trois Culottes. Aussi désirait-elle se procurer les œuvres de son amant et abaisser, par une humiliante comparaison avec ses auteurs de chevet, l'orgueil d'un jeune homme qui méprisait de la sorte deux artistes aussi avérés, deux célébrités aussi établies.

A riieure où l'homme est faible, en cette quiétude molle qui suit le baiser, elle lui demandait :

— Mon chéri, dis-moi. tu devrais m*apporter un de tes livres?

— Pourquoi faire ?

— Mais pour le lire, donc !

— Bah ! Il t'ennuierait Tu n'y comprendrais rien.

Honteuse du mauvais résultat de son courage, elle baissait la tête, ajoutant très bas :

— Enfin tous les poètes écrivent des vers à

TÎAISERS d'eXXEMTS ^3

leurs maîtresses. Toi, tu ne m'as jamais rien adressé, je ne sais pourquoi.

Brutalement Maxime lui répondait :

— Est-ce que les femmes peuvent apprécier CCS choses. Enfin, puisque tu veux des vers, en voilà ! et de très beaux encore ! Ils ne sont pas de moi.... Ecoute :

Les ^eux fermes, comme en extase, de sa voix lente et un peu sourde, il récitait le poëme de Baudelaire : la Mort des Amants :

Xoics auro7is des lits pleijis d'odeurs légères....

Elle écoutait, un peu interloquée du sujet d'abord, puis de cet ange qui arrive à la fin, d'une façon si inattendue. Au dernier vers, elle éclatait de rire, et comme Maxime s'en étonnait.

— Sais-tu ce que ça me rappelle. Non, eh t bien, ça me rappelle mon premier amoureux. Quand nous couchions ensemble et que nous allions faire l'amour, on entendait à la porte un grattement. Alors il s'écriait d'une voix effrayée : Qu'est cela ! croyant que quelqu'un entrait. Et c'était le chat, un gros chat noir que nous nommions Satan, et je lui disais : C'est Satan qui va venir se jeter sur toi, à moins que lu n'aies ton bon ange pour te détendre.

Mais nullement égayé par cette anecdote, le poète jetait à Félicienne un regard de mépris , et se tournait pour s'endormir, tandis quelle le considérait, stupéfaite.

DANS la grande chambre à coucher^ où s'allongent de vagues ombres, et parmi les crépitements du feu, à la pâle lueur d'une seule bougie qui, rigide et la flamme droite, veille.

Félicienne s'est mise en coquet négligé ; sa peau humide encore et parfumée d'une récente toilette, exhale une capiteuse odeur féminine, à travers l'échancrure de la robe et les dentelles. Sur le bleu fauteuil, coude appuyé, elle songe. Il estridicule au fond, de la laisser seule à se morfondre, un soir d'hiver si froid, où l'on serait si bien deux dans le lit, car, en vérité, elle Taimerait, encore qu'il ne soit point un beau

garçon, mais à cause de ses manières affables et polies, s'il voulait se montrer moins excentrique et plus attaché. Il ne lui apparaissait qu'à de longs intervalles, ne la voyait qu'en courant, toujours occupé, disaitil, toujours pressé de rentrer chez lui. Aujourd'hui, il l'a quittée pour assister à un maudit concert. Est-ce raisonnable? Non, il la néglige réellement trop ; et elle se reproche de ne pas le tromper, par vengeance, afin de punir son oubli. Lui reviennent les paroles d'Andrée sur ses meubles, de Marcelle sur les bizarreries de son « type » ; et leurs phrases ne lui semblent plus, comme autrefois, inju^ rieuses, nes'adressant qu'à Maxime, elle-même approuvant ses amies qui le jugent singulier, différent des autres. Andrée avait pour amant un notaire ; Marcelle, un riche négociant: mais elle, un poète ! Etait-ce senséethonorable, une profession pareille ! S'il eut du moins vendu ses livres ! Et elle se prenait en pitié. Pour être juste, elle doit confesser qu'il se montre très bon à son égard et ne lui a jamais rien refusé. Même ce mobilier si démodé a coûté des prix fous : et son cabinet, ses parures de diamants, les mille riens précieux qui ornent son boudoir, tout cela, ce sont des cadeaux de Maxime.

ttAISEHS D^ENXEMIS 'J'J

N'importe ! les bijoux ne lui suffisent pas ; elle a soif d'amusements et de voluptés, et ses sens regrettent les caresses anciennes, le hasard des rencontres de brasseries, et ces nuits étranges où elle s'abandonnait à des hommes, sans savoir si elle les re verrait jamais. Comme il en était passé, des êtres de toutes sortes , en cette chambre garnie de ses premières débauches ! Son corps s'était livré aux grands et aux petits, aux fougueux ravages des jeunes gens et aux folies obscènes des vieillards, suivant l'état de sa bourse et les besoins de sa faim. Par plaisir même, par un appétit de sa nature vicieuse, elle rechercha les baisers d'infirmes, elle se plut à prostituer sa beauté à toutes les difformités physiques et se pâma au milieu d'embrassements de clowns contrefaits. Ainsi elle avait joui du spectacle infini des ruines, des austérités qui se démasquent et des dignités qui balbutient, des cheveux blancs teints de boue et des noblesses agenouillées dans la honte, et encore maintenant elle eut désiré revivre ces jours d'amertume à cause de leurs émouvantes surprises, comme les marins à terre souhaitent les périlleuses traversées , pour l'Inconnu qu'elles dévoilent

^8 BAISERS DENXEMIS

Tandis que Félicienne réfléchit, la porte s'entre-bàille doucement devant le pas discret d'un étranger, le cou éti-anglé dans la blancheur duû faux-col, le haut de forme luisant à la main ; et, étonnée, elle va déjà se fâcher contre sa domestique qui, sans annoncer les gens, les laisse entrer à cette heure de la soirée, lorsqu'elle s'aperçoit que c'est le capitaine Leblond, naguère son amant.

— GommentI c'est tous ! je ne vous aurais pas

reconnu je vous préfère en soldat, mais

vous êtes très bien tout de même.

L'officier se rengorge, pose son chapeau et s'asseoit, une jambe sur l'autre, familièrement.

— Je vous demande pardon de cette tardive visite, mais je suis de passage ici, je repars demain, et comme je tenais à vous voir

Félicienne prend place à coté de lui ; la tentation de ses regards s'aiguise de tous ses désirs de luxure et de vie nouvelle, de toute l'envie qu'elle a de tromper Maxime. — Mais * s'il allait venir, se dit-elle, bah ! tant pis. Et elle raconte ses histoires, interroge le capitaine sur ses aventures galantes. Des aventures ? Lui ? Hélas ! il n en a point et mène une existence très vulgaire et très monotone dans la sous-préfoflnro f)n il se Ironvc en gniMuson.

BAISERS n ENNEMIS ^9

Elle aussi s'ennuie beaucoup depuis qu'elle

n'est plus avec lui.

— Charmante !

On rapproche les fauteuils. La causerie s'anime peu à peu ; les galanteries se glissent, plus nombreuses, et les yeux mêlent leurs flammes, plus allumés.

— Avouez que vous m'aimiez un peu.

— Une femme n'avoue jamais ces choses-là. Elle se contente de les faire.

— C'est donc un grand crime ?

— Non, une grande sottise ; c'est plus honteux.

Par de banales impertinences, Félicienne s'amuse à l'exciter, à mettre devant son désir qui s'avive, la barrière de sa nouvelle liaison, les torts qu'il a eus envers elle, à lui déclarer que tout est fini entre eux, que son caprice pour lui a passé ; puis, lorsqu'elle le voit démonté, ne sachant de quelle manière se raccrocher à son ancienne maîtresse, elle craint de manquer l'occasion de sa vengeance et de ne plus pouvoir rompre une existence exécrée ; brusquement elle s'approche de lui et, à l'oreille, d'une voix haletante :

— Cessons ces disputes, dit-elle, et embrassez-moi comme autrefois.

Elle tressaille au souffle qui lui effleure le»

lèvres, au contact de la bouche humide, au frôlement lécher de la blonde moustache, et à peine, dans sa soif de possession, a-t-elle Ja pensée de bégayer pour la forme : « Xon, je ne vous permets pas », tandis que le capitaine égare ses mains sur son déshabillé, s'initie aux mystères oubliés du corsage et de la croupe, en la

poussant vers le lit entr ouvert

Ils dormaient dans les bras Tun de Tautre, lorsque Félicienne se réveilla en sursaut, au bruit de voix qui venait de rantichambre.

— Je vous dis que je veux la voir !

— Grand Dieu ! c'est Maxime, cria-t-elle à son compagnon qui, le visage paisible, somnolait encore, et que cette nouvelle ne semblait pas autrement préoccuper. Soudain sa frayeur fit place à une violente irritation ; elle eut la haine de cet homme dont elle dépendait, qui lui enlevait sa liberté et avait le di'oit de la déranger ainsi au milieu de ses plaish^s ; et à Maxime, qui d'un ton très calme, sans colère, comme s'il ignorait tout, demandait qu'on lui ouvrit la porte, elle clama des injures :

— Non, je n'ouvrirai pas, parce que je suis couchée avec quelqu'un. J'ai assez de loi ; va en chercher une autre à ma place pour s'ennuyer en ta compagnie.

Elle ne r(^«;iit pas de réponse. Un pas s'é-

BAISERS d'ennemis 8i

loigna dans le corridor et descendit l'escalier. Alors elle se recoucha plus tranquille, à côté du capitaine qui ronflait doucement, rêvant gloires et idylles, sans se douter des dangers qu'il avait courus, sans imaginer la grotesque situation où pouvait se trouver sa respectabi lité.

COMME la dolcncc de son cœur s'harmonise avec la dolence de ce temps plaintif, de cette atmosphère liumide, de la pluie qui tristement chante sur les trottoirs lumineux comme des îçlaces , le long- des gouttières et des hautes cheminées de briques rouges, élancées dans le ciel gris! A travers la rue, les blancs reflets des parapluies trottent infiniment, les blancs reflets des capotes de fiacres au lent trottement des chevaux s'attardent : et c'est en cet ennui mortel de notes sombres et tristes, l'al^attement de son àme qui n'espère plus en rien, ne songe à quoi que ce soit. Le lit en désor(h'e. le désordre de sa toilette

l'agacent ; et de même sa beauté tout à coup siirgie en la glace, moins vive, moins provocante qu'auparavant, sans doute à cause des fatigues pas encore effacées de ses traits. Puis, mauvais présage ! à son réveil elle a vu passer sous ses fenêtres les noires silhouettes de trois prêtres. Les cartes aussi lui furent défavorables. Sûrement il va lui arriver malheur! Ah ! elle a eu grand tort d'agir de la sorte. Maxime valait encore mieux, malgré l'ennui dans lequel il la laissait, que ces amours de rencontre qu'elle soidiaitait la veille. En plaçant sur lui ses tendresses, elle s'assurait un revenu fixe et important, de beaucoup préférable à ces contributions incertaines, à ces prêts à la nuit qui souvent ne donnaient pas le moindre intérêt. Car à présent on ne pouvait se fier à personne ; il ne fallait croire ni à l'apparence ni à l'ancienneté, puisque ce capitaine, qu'elle jugeait un galant homme et qui autrefois s'était montré généreux, lui avait fait un présent dérisoire, comme à une fille des rues.

Cependant, sur le fauteuil où s'allongeait l'autre la veille, Maxime est assis ; il cause, et ses paroles bourdonnent à l'oreille de Félicienne, ainsi que les syllabes d'une langue étrangère, sans qu'elle y prête attention, sans qu'elk' veuille en saisir le sens. Aux derniers mots

84 BAISERS d'eXNEMIS

pourtant elle écoute. C'est une interrogation:

— Tu persistes à le voir toujours, n'est-ce pas ? Je suis donc forcé de te quitter ; il m'est impossible de vivre avec toi dans ces conditions... Tu l'aimes beaucoup, alors, ce personnage?

Maxime est comme auparavant très correct, avec le même accent froid, les mêmes phrases scandées et lentes.

— Je l'aime... nullement.

— Enfin, tu as eu un caprice pour lui.

— Pas le moindre !

— Explique-moi la raison . . .

Félicienne songe qu'elle ne peut revenir sur l'irréparable. Ensuite la monotonie de sa vie grise et retirée de petite bourgeoise lui apparaît, éternelle, et soudain, oubliant l'intérêt pécuniaire de sa liaison, mordue d'un violent désir de liberté, dans un élan de tout son être, comme quelqu'un qui se jetterait dans un précipice :

— Vois-tu, je suis lasse de cette vie sage. . . J'ai envie de m'amuser, de courir, de connaître le monde... Je ne suis pas encore en âge de me repentir ; et toi, tu es bien gentil, mais l'attrait de la nouveauté, les autres, les autres

Elle s'arrête, étonnée d'avoir eu tant d'audace, et s'attendant à quelcjue épouvantable

orage ; Maxime, les yeux baissés, déclame simplement :

— Féliciemicje vous ai adorée. Votre beauté faite de mouvement, de grâces, d'espiègleries et de boutades me rappelait ces délicieuses filles du X vin* siècle, dont j'essaie d'évoquer le fantôme en un poëme ; j'ai recueilli heureusement de mes entreliens avec vous les impressions nécessaires pour rendre vivante ^leur image . . . Puisque vous ne voulez pas m'avoir pour seul amant, nos relations sont finies. Adieu.

Soulagée, elle s'abandonne à Maxime qui lui a tendu la main, après négligemment avoir déposé sur la cheminée des billets de banque. Il sort, et la maison, la porte refermée, conmie d'un glas, retentit très longuement.

D'abordelle se réjouitd'être libre, de posséder de l'argent, et, malgré leur laideur, de garder les meubles qu'il lui acheta naguère. Puis, ses impressions se transforment, sa position pré - Caire, sans protecteur, la préoccupe ; ^Maxime devait se raccorder avec elle; on n'a jamais rompu avec une femme au sujet de semblables peccadilles. lia bien montré par sa conduite qu'il ne l'aimait pas du tout ; quelle sottise aussi, de s'attacher aux hommes, puisqu'ils vous quittent de la sorte, avec une pareille indiffé-

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rence ! Pas Tonibre dune émotion sur son visage ! Elle qui pourtant fut si bonne à son égard ! Et elle s'afflige de se Toir abandonnée par ce garçon ingrat qui, quoiqu'il en dise, n'a pas de cœur : elle s'afflige, pourquoi? Elle en retrouvera de tels tous les jours, dix, cent, mille. N'importe ! on ne laisse pas une petite femme aussi gentille, sans une larme. C'est un cruel, un brigand, un misérable. Elle le juge capable des crimes les plus abominables. Et, apitoyée sur ses propres infortunes, mais contente d'elle-même, en le lit défait et la tète dans l'oreiller, sur le ventre elle s'étale, attentive aux gros sanglots qui la remuent toute.

EMISE de cette crise passagère, les paupières rouges et gonflées, elle est sortie pour prendre l'air et se distraire de son chagrin. Sur le trottoir, un frou-frou de soie, des frisures blondes sous la mince capote à aigrette : Marcelle, dans une toilette noire, apparaît.

— Tu as pleuré, mignonne ?

— Oh! si tu savais, si tu savais! Il m'a quittée..., comme ça..., à propos de rien !

— Je te l'avais prédit, pauvre mignonne : Un être pareil !

Félicienne vide son àme emplie de désespoir ; elle dispose le joli canevas de ses peines,

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le brode, Tamplifie, non sans refrains injurieux à l'adresse de Maxime.

Après une confidence aussi circonstanciée, aussi étendue , elle se sent soulagée, presque heureuse. Il est si agréable d'avoir à côté de soi une femme comme Marcelle ! Son grand tort a été de ne pas le reconnaître plus tôt, de préférera cette brave fille ce garçon à moitié fou et de plus méchant.

Quand on pense quelle a accepté si longtemps ses brutales caresses ! Ah ! plus attirante dans son mystère est l'étreinte douce de l'amie, et lorsque l'alcôve s'emplit d'ombre, ses lèvres avides de baisers

Mais voici que les deux tendresses passent devant l'habitation du pauvre artiste. Les fenêtres ouvertes, devant une table, il écrit! Sans doute le poënie où, avec des mouches aux joues et sur les cheveux une fontange, Félicienne figure, ainsi qu'au dernier carnaval, en marquise du temps passé, elles yeux épanouis, l'ancienne maîtresse s'égaie d'inspirer des vers, encore que probablement ils seront mauvais et ridicules.

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