APRÈS LA MORT
... y îiiii kiii thtt. ■
love thee after. . .
Othello.
Dear as rememberd kisses after dealh
T EN N y SON.
j'aimais ta beauté seule et la beauté persiste,
MaTHIAS MohHARDT.
•»Sooooooooooooooooooooooooooooooooogt
DANS sa garçonnière de Paris où ils vinrent passer leur lune de miel, Maxime seul, seul pour toujours ! erre doucement et considère les choses à travers ses larmes, essayant de préciser les souvenirs d'autrefois.
Au grand lit de leurs caresses il semble que l'ombre de l'absente veuille apparaître, et que sur cette page oubliée au bord de la table, c'est elle qui, tout à l'heure, d'un crayon hàtif . vient de tracer ces aveux puérils et pourtant exquis de sa tendresse.
Elle reste présente au milieu de ces fauteuils dérangés, devant ce bureau où traînent ses
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gants, en cette glace qui flattait sa grâce, et sans les sanglots qui lui compriment la voix , comme jadis il l'appellerait : Nell, mon aimée !
Deux ans seulement depuis ce mariage, et voici que de la morte ne demeure que le pastel effacé de sa mémoire, un sourire immatériel, la lueur de deux yeux charmants qui le regardent du fond de son âme ; alors avec patience il reconstitue l'histoire de son passé ; telle anecdote enveloppée de ténèbres, sous l'effort de son désir, au grand jour surgit, et les chères lèvres murmurent encore des paroles musicales, et aux prunelles du portrait, comme aux pâles lampes du sanctuaire, s'allument lentement les flammes d'amour.
Apparition blanche et parfumée î il la voit s'approcher dans la claire et lumineuse soie qui vêtait ses formes svcltes, et le charme des baisers anciens l'entraîne aux étés disparus. Avec une amertume pleine de délices, demandant au rcve de nouvelles illusions, il redescend sous les soleils qui ne luiront plus les sentiers où fleurissaient les vieilles joies ; il cueille à nouveau les roses qui ne s'épanouirent qu'une aurore. Mais les chansons berceuses qui endormaient son chagrin bientôt se taisent et il se réveille à
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la réalité avec de plus torturantes blessures.
Maintenant, sous le coup de cette douleur qui se renouvelle et s'augmente d'heure en heure, il s'accuse lui-même et se meurtrit l'âme d'imaginaires reproches. Deyant l'épouse grandie par la séparation, il éprouve le besoin de s'humilier, de se croire coupable. Elle succomba, il le sait bien, à une fièvre tj'phoïde ; mais il se proclame quand môme son meurtrier. Dans quel abandon la laissat-il toujours, de quels dégoûts remplit-il sa vie î et lorsqu'alitée déjà, elle languissait de la maladie qui allait l'emporter, lui, dans une négligence coupable, ignorait l'état de sa femme, courait le monde, promenait ses insouciances en des villes étrangères. A ce rappel minutieux de ses torts, ses remords s'acèrent, plus pressants, et incapable de souffrir de si pénibles pens.ées, il souhaite l'onde lustrale d'un pardon.
D'un regard indulgent et voilé de pleurs, il est vrai, elle parut l'absoudre, mais le mot attendu, le mot qui effaçait le passé, s'était arrêté sur ses lèvres, scellées par la Mort, et il peut toujours douter de la réconciliation.
Alors, pour se consoler:
— Oh ! dit-il, elle voyait à ses derniers instants ces larmes purificatrices qui attestaient
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mon amour, et devant mes souffrances elle n'a pu demeurer inexorable.
Ainsi il se lamente, tour à tour exaspérant et calmant sa peine.
Cependant, peu à peu limage de la défunte s'efface devant la sienne, et considérant l'immensité de son affliction, il sappitoie sur luimême. Sans doute il eut mieux fait de ne pas venir dans cette maison si pleine de l'autrefois ; de s'arracher, par des voyages, par l'étude, à de trop douloureux souvenirs. Comment travailler à présent ? il ne désire plus rien ; il a perdu la force d'agir. Son existence sera irrémédiablement fermée et sans joie, ainsi que cette rue où donnent ses fenêtres, en ce triste jour de pluie où les passants semblent laids et stupides, où des chevaux maigres et lents traînent des fiacres l)oueux. Lugubrement, IcB yeux secs, n'ayant plus même le soulagement des larmes, ni le désir d'évoquer l'aimée, il retombe à des lassitudes, dans une désolation d'àme, immobile et morne, une stagnation de marecage où toutes ses pensées s'enlisent. Seule, sans obstacles, comme un grand vent de tempête court sur les plaines, la volonté de mourir courbe les tiges frêles des instincts conservateurs, effeuille les idées tremblantes de gloire et ses espérances flétries.
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Piiisqiie l'existence sur lui entasse les déboires et les deuils, il vaut mieux la quitter. Il ouvre une armoire et en retire un petit revolver de poche ; il s'en appuie le canon à la tempe, puis, réfléchissant.
— A quoi bon me presser? dit-il. j"ai le temps.
Et avec un soupir résigné, il remet l'arme dans son étui.
Dehors il pleut à flots, et la lumière dans la salle assombrie de rideaux et de tentures, agonise aux angles des meubles en lamentables reflets.
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DANS le crépuscule de ses souvenirs, comme au soir les villes s'effacent en des triomphes, ses années de mariage avec leurs laideurs, leurs vulgarités , leurs souffrances mesquines, s'enveloppent d'une brume glorieuse de songe, et l'héroïne morte, rejetant ses formes imparfaites, se lève telle qu'une idée souriante et voilée, belle dans le lointain et les gazes qui la vêtent, inspiratrice et divinisée.
Alors devant cette évocation nouvelle , il lui semble que nulle femme ne fut par son cœur et ses grâces plus digne de son affection, mais tandis que sa mémoire se noie en
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de Tagues horizons où les lignes se mêlent, où les choses disparaissent, laimée ancienne lui devient par son sacre et sa transformation moins proche, il cesse de verser sur elle des larmes si cruelles, en même temps qu'il éprouve le besoin de se certifier que dure toujours son désespoir des premiers moments.
Au fond, la présence en son àme de cette image embellie et magnifiée le console et lui suffit ; il sent vaguement que plus précise elle perdrait -de sa splendeur ; et avec ce fantôme suggestif de nobles songes, en ses veilles solitaires, il s'entretient.
Cependant, malgré le charme de ce rêv© dont il sail le mensonge, il se lamente ou voudrait se lamenter sur la réalité perdue. Ressaie de s"imagiiii?r que son malheur n'a pas dégal, et qu'il se trouve en une situation exceptionnelle ; mais, il ne faut pas qu'il l'oublie ! si pénible qu'il soit pour lui, son chagrin, magnifique sujet de poëme. appartient à la postérité, et il ne doit pas le garder en lui-même. Il entre donc courageusement dans son cimetière intime, renouvelant avec science ses angoisses. De chaque larme il fait un sonnet, de sa douleur un poème ; et voici que de la tombe, douce et pale parmi des violettes flétries, sort
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transfigurée l'amante ; et sa plainte alternant avec des résignations attristées, éclate âpre, immense, géniale.
Et ce sont de futiles souvenirs d'autrefois évoqués en des paysages de soleil et de légende ; puis, les rappels liturgiques, les espoirs des théologies se mêlant aux rêves Swcdenborgiens ; et c'est l'Epouse, symbole de l'Amour, de l'Inspiration, de l'Idée, la Femme Ciinonisée, devenue notre auxiliaire dans nos efforts vers le bien, éclairant comme l'étoile épiphanique la route épineuse du ciel.
Au soir, lorsqu'en l'ardeur de la composition et le plaisir de la pensée exprimée, vêtue de rhythmes somptueux, il revoyait sa tâche du jour, une joie intérieure Tenvahissait et comme un grand sentiment de reconnaissance pour (À'ile dont la mort lui inspirait de si beaux vers.
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L'œuvre de son deuil yient de paraître Déjà on en a enlevé en quelques jours plusieurs éditions : le succès est énorme, inattendu.
On s'est précipité sur son livre comme sur un roman à scandale, et de fines mains ont feuilleté son poëme, de délicates mondaines l'honorèrent de leurs larmes. Désormais il est classé parmi les hommes de lettres comme l'écrivain désolé, et s'il tient à soutenir sa réputation, il ne devra plus se montrer en public que les paupières gonflées, les joues humides de pleurs.
Devant son bureau encombré de revues et de
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journaux, il relit le passage d'un article élogieux et compatissant. « La douleur du poète fait mal ; à l'accent de ses vers, on comprend ce qu'il a dû souffrir... »
— Ali ! oui. comme j'ai souffert, et comme je souffre encore ! se dit-il à lui-même, presque dupe.
Toutefois la chambre s'emplit de soleil, et dans le rayon qui allume les cadres, des atomes dansent leur ronde de clartés. Depuis si longtemps qu'il vit chez lui, sans recevoir personne, ne sortant que pour dîner et rentrant presque aussitôt, il lui vient le désir de se promener en ce Paris auquel, à son retour, il s'est soustrait, cherchant pour son affliction la solitude.
Au dehors, une foule sereine ; sur les trottoirs lumineux.destaillessveltes, des yeux souriants, des fiagrances suaves de robes et de corbeilles, tandis que dans l'apaisement des affaires les cafés s'emplissent et que roulent, en des cliquettemcnts de gourmettes, en des trots fiers et satisfaits, les calèches découvertes où, sous une ombrelle claire, s'appuient de féminines indolences.
— Mais, se dit Maxime, il me seml>le que je connais cette figure... c'est, c'est Félicienne î
Déjà loin dans la poussière s'enfuyait la
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voiture, mais on détourna la tête, et il put voir son ancienne maîtresse, et tout près, trop Drès d'elle, la jeune femme qui raccompagnait.
— Pauvre enfant, pensait-il, descendant la rue Royale, je n'envie point tes ivresses : ce plaisir que tu ne goûtes pas dans nos baisers, t'imagines-tule trouver auxlèvres de ton amie?. . .
Il était arrivé sur la place de la Concorde : des ors s'allumaient aux Invalides, les fontaines perlaient leur pluie fine au soleil, les équipages descendaient l'avenue des Champs-Elysées, et comme pour une promesse de bonheur. l'Arcde-Triomphe ouvrait sur l'horizon sa porte bleuie par le crépuscule.
Cependant, de tous côtés, des couples passaient : haut de forme et chapeau de fleurs, casquette et cheveux découverts, riches et pauvres, jeunes et vieux, tous s'en allaient deux à deux, — amants ou époux. Alors devant ce ciel lumineux, évocateurde journées d'espoir, il eut de nouveau conscience de son abandon et il souhaita pour lui ces joies, déjà jusqu'à la lie épuisées.
Douloureuse solitude qu'il retrouvait partout, solitude dans ses amours et ses amitiés, solitude dans son être intime où la pensée du jour ne répondait point à celle de la veille, comme il enviait ceux qui savent te déguiser
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SOUS une affection, te nier devant la présence de quelqu'un ! Xe fallait-il pas aussi s'aveugler un peu pour s'avancer sans défaillance parmi des aveugles et des sourds qui ne connaissent du monde qu'eux-mêmes, et ne veulent rien apprendre au-delà. Il était trop cruel de se dire que les paroles ne servent qu'à nous séparer davantage, à exaspérer la haine et la raillerie des hommes. Mieux valait, dans une fraternelle et silencieuse étreinte, croire à la communauté de nos aspirations, à la ressemblance de nos âmes.
Maintenant, dans les grandes vasques où se reflétaient des nuages, les jets d'eau doucement se lamentaient, et un vent de détresse soufflait sur les allées.
Eaux-Bonnes. — 1888.
Londres. — 1889.