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PARADE DURANT L'INTERMÈDE

El lais5ez-moi respirer, vous autres ! J'ai la lête remplie de femmes et de lenaresses ; ces mauvaises idées-là me suivent partout.

La SuuPRisE bE L'Asioun.

D'universels adieux aux choses accomplies.

«jHAnLES MORICE.

Ileidelberg, 20 mai 188.

Mon cher ami.

C'est un forçat libéré qui t'écrit, un vieillard rajeuni et reprenant goût, après mille déboires, à l'existence. Depuis notre dernière causerie à l'Américain, j'ai reconquis mon titre de Célibataire, je ne suis plus qu'un époux en rupture de ban. Les circonstances m'ont servi en cela mieux que je n'osais l'espérer, car si ma femme était devenue intolérable, si le mariage me semblait impossible à supporter plus longtemps, je n'avais cependant pas le courage de faire moi-même les premiers pas pour briser notre union, et je craignais d'afficher aux yeux de tous une séparation éclatante. Mon beau-père m'a fourni lui-même l'occasion

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attendue. Figure-toi que, prétextant une affaire pressante, jetais parti passer huit jours à Bruxelles, sans dire où j'allais, voulant assister tranquillement et seul à des représentations wagnériennes. Le surlendemain de mon arrivée, comme je rentrais du théâtre, on m'apporte une lettre de ^Monsieur Daubry. Je ne sais comment il avait appris mon adresse. Par mégarde peut-être, je lavais laissée à mon valet de chambre: on est toujours trahi par ses esclaves ! Quoi qu'il en soit, c'était en quatre pages d'une fine écriture, une série de reproches violents, de phrases injurieuses, où je sentais une telle colère que j'eusse redouté en ce moment de me trouver près de lui. T^e brave homme croyait — voilà bien une de ses imaginations! — que je voyageais avec une « actrice », et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, il prétendait qu'on m'avait vu à la gare avec la personne en question, une indigne courtisane qui, depuis longtenips, disait-il, entretenait avec moi de « coupables relations ». La rupture était désormais conjplète ; il parlait déjà, au nom de sa fille, de la S(''j)aratioii devant le tril)un;d.

.l'ai lu cette invraisemblal)le missive avec qucbpic éloimenienl. mais li*ès peu d'('*uiotion. J'ai songé (pielque tenqjs pour inqdorer le

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pardon de cette faute imaginaire à écrire à ma femme, mais comme elle-même ne s'en donnait pas la peine, j'ai jugé par là de son indifférence à mon égard. J'eusse préféré une épître de sottises à ce silence. Puis, sans doute qu'un accommodement eut renouvelé 'de pareils ennuis. Il valait mieux, en somme, accepter les faciles moyens d'évasion que la destinée m'offrait de sortir de ma géhenne.

— Allons, tant mieux ! me suis-je dit avec un soupir de soulagement. Tout est bien qui finit bien. Au fond, j'aurais dû témoigner une grande reconnaissance pour l'involontaire bienfaiteur qui brisait ma chaîne ! Mon seul ennui, c'était de penser à mon déménagement, aux démarches que ma situation m'obligerait à faire, aux heures cp^i'il me faudrait passer au milieu de cartons verts avec d'austères gentlemen en cravate blanche. Xe pouvant m'habituer à l'idée de revenir au milieu de tous ces tracas, j'ai pris résolument mon vol loin de la France. Depuis longtemps je désirais contempler l'adorable Vierge de maître Stcphan Lochner ; je suis donc allé de Bruxelles à Cologne ; de Cologne j'ai poussé jusqu'à Heidelberg où je vis, depuis un mois, dans une tranquillité d'àme si exquise, un bonheur si parfait que j'ai oublié le mal de la vie et l'existence de Schopenliauer.

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Pour t'expliqner ma quiétude il est nécessaire que tu saches qu'à la suite démon aventure j'ai renoncé à jamais à l'amour, après m'ètre bien prouvé à moi-même l'excellence de cette détermination. Pourquoi aussi vouloir courir après ce fantôme insaisissable, pourquoi s'exposer à ces perpétuels leurres? L'amour, — c "est-à-dire l'attachement dune personnalité à une autre, — non seulement n'existe pas, mais est impossible. Nous appelons de ce nom le sentiment qu'excite en nous une prétendue beauté, rien pourtant n'en diffère davantage. La femme que nous avons remarquée en fut l'occasion ; nullement la cause. Sur un être dont nous ne connaissons que le visage, transformé lui-même par notre imagination, notre rêve \ ient se poser comme une draperie somptueuse. Il demeure là jusqu'à ce qu'à travers le tissu trop léger nous apercevions la laideur de ce <{u'il dérolje. Alors nous nous étonnons d avoir été dupes si longtemps. La faute en est seulement au voile trompeur qui déguise sous ses richesses les plus vulgaires idoles.

Supposons d'ailleurs qu'il en soiL aiilrement, que la réalité s'adapte oxactement à notre songe ou se cache assez derrière lui pour ne pas transparaître, notre passion restera toujours 1 égoïsmc élargi et inhabile d un être

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adorant dans un antre sa propre fantaisie, qu'il n'arrivera jamais à satisfaire. Qu'on ne parle donc point à propos de l'amour d'un dévouement qui ne saurait subsister dans cette confusion. L'amant peut mépriser, haïr sa maîtresse et se sacrifier pour elle, sans mériterpour cette action la moindre louange, car c'est à son plaisir qu'il s'immole.

Si encore ce plaisir était digne ! Mais il y a toujours une disproportion grotesque entre le rêve et l'être qui en est l'objet : la femme la plus jolie ne réalise que d'une façon très incomplète et pour un temps très court le concept de la pure beauté ; la femme la plus habile n'a pas de cesse qu'elle n'ait fait un trou au décor d'illusion dont vous l'entouriez ; aussi le plus aveugle, le plus Imaginatif amant, pour peu qu'il ait un idéal, doit-il tôt ou tard se réveiller de son extase. J'avoue que pour notre honneur il vaut mieux qu'il en soit ainsi. L'homme qui peut acceptier des années ce calque gauche et sans art de la nature, n'a reçu qu'une révélation bien misérable de la divine Aphrodite ; et si le type de Don Juan est celui d'un insensé poursuivant une ombre qui toujours s'évanouit, je le préfère du moins, en noblesse, à ces deux vieillards de laFable, Philemon et Baucis, moins dignes des pastorales que de la farce

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populaire. Quoii aime un esprit, je le conçois ! mais mettre son rêve dans ce pauvre corps malade et souillé, surtout quand on a été pendant si longtemps et de si près témoin de ses misères et de ses souillures, me paraît un acte aussi grossier que stupide.

Tu vois, mon cher ami, que le mariage ne m'a pas enlevé toule pliilosophie, et que je sais me consoler d'un événement que d'aucuns jugeraient un grand malheur. Il est d'ailleurs nécessaire pour notre repos de regarder comme préjudiciables les biens qui ne nous appartiennent pas. Comme le renard de la Fable devant les grappes convoitées, je me figure, quand l'image de ma fennne se présente à mon imagiluition par trop attirante, que c'est, comme disent les théologiens, une tentation du Diable. Pourtant, je te l'avoue avec sincérité, j'eusse peut-être voulu prolonger davantage Texpérience de sa laideur. Mais ne crois pas que je regrette rien. Seuls l'affection et l'art me donnentla paix et la joie. Mon existence actuelle est pleine d'agréments. J'ai rencontré une de mes anciennes connaissances de Paris, un allemand qui a passé plusieurs années en France et qui maintenantest établi à Heidelberg. Nous allons presque tous les jours nouspromencrensemble ou nous asseoir à l'ombre des irrands arbres,

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sur la terrasse qui avoisine le château. Les touristes n'ont pas encore commencé d'envaliir ce que nous appelons notre retraite, et nous sommes là comme dans nos domaines. La ruine s'efface sous les poussées vives et luxuriantes du sol, au milieu de magnifiques frondaisons ; à nos pieds la ville dort tranquille, sans bruit, retenant son souffle, et en face, comme couverts d'un velours glauque et soyeux qui, par places, semblerait déchiré, les monts sélèvent poui' s'enfoncer vers des transparences lumineuses et azurées , tandis qu'au loin se déroule le ruban sinueux et moiré du Neckar. Devant ce paysage charmant qui ne nous cause point de stupeur, mais suggère les rêves subtils, les causeries tendres et fines, nous melons les projets aux raisonnements, les théories aux utopies, les anecdotes personnelles aux réalités. Nous fouillons dans nos lectures, dans notre vie, en nous-mêmes, sincèrement, sans parti pris, ne nous fâchant point quand nous nous sommes prouvés mutuellement notre sottise ou notre coquinerie. Mon Allemand aime la France comme j'aime l'Allemagne ; aussi nous entendons-nous à merveille. Il ne professe qu'une très médiocre estime pour les communards, nos politiques et les discours de la Chambre; en revanche, il me

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cite des phrases Je Flaubert et de Miclielet, me vante Baudelaire ; et moi, à mon tour, je lui fais reloge de Wagner et de Henri Heine : je crois que c'est la meilleure façon d'aimer une nation, de l'aimer dans son âme ; il n'en est pas moins vrai que si, par le caprice d'un gouvernement, une guerre éclatait, mon bon ami se coifferait d'un casque à pointe, comme moi d'un képi, et sans en connaître la raison, pour la diversité de notre costume prol)ablenient, nous nous mettrions en devoir, pareils à deux hôtes féroces, de nous entregorger. Puisque les guerres sont inévitables et que les peuples ont soif de sang, les êtres doux et pensants devraient savoir s'affranchir de la loi des nationalités ; et retirés loin de la vie dans quelque république idéale, regarder avec un méprisant sourire, ces luttes de barbares, ces disputes de Cannibales, ainsi qu'un homme bienhé, quand il passe au milieu d'un combat de manœuvres, dédaigne leurs violences sauvages et leurs brutales injures. Mais le patriotisme étroit dont l'intérêt de nos pères a fait une loi morale, nous présente le devoir sous la forme de l'assassinat, parant d'une auréole de gloire les homicides et les incendiaires, couvrant de l'ombre tronq>cusc d un drapeau leurs plus atroces infamies.

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Aussi le jour n'est-il point proche où l'on retirera de leur piédestal les bourreaux des peuples, les approvisionneurs de champ de bataille, et longtemps encore, toujours peut-être, les foules conspuant les artistes, les savants et les saints, continueront à réserver leur tendresse et leur admiration pour les plus zélés de leurs ennemis, lorsque ceux-ci voudront seulement venir vers elles, en un déguisement de saltimbanque et avec le prestige du glaive, précédés de trompettes sonnantes et environnés de sabres nus.

Je m'égare à exposer des jugements dont tu n'as souci : voilà le résultat de mes conversations habituelles ! Songe que depuis un mois nous nous perdons chaque jour en blâmes et et en éloges, en vastes considérations sur le monde, en causeries aussi délicieuses qu'inutiles. Du haut de notre terrasse nous parlons comme des dieux omniscients, des empereurs possédant tous les pouvoirs : nous vaticinons, réformons l'univers, arrangeons les Etats à notre guise, tout en étant incapables nousmêmes de faire un pas dans la vie sans nous exposer à mille catastrophes. Mon aaii, économiste distingué d'ailleurs et profond politique, s'est ruiné en entreprises dont lui-même reconnaît l'imprudence ; quant à moi, Javec les

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connaissances morales que je me crois, je suis moins apte à diriger une femme que le plus stupide des paysans. Après tout, ces insuccès que nous inflige la réalité ont eu un beau ré sultat. Maintenant nous dédaignons les événements et ne cherchons plus notre jouissance qu'en nous-mêmes, dans nos rêves. De la sorte, nous prévenons les illusions et renonçons aux folles espérances.

Je bavarderais encore longuement avec toi sur mes promenades, mes lectures, je linformerais des mille choses qui me passent parla tète ou sous les yeux ; mais ce soir mon Allemand m'a convié à un dîner où il doit me présenter sa sœur, une jeune veuve, et je ne voudrais pas manquer à son invitation. Cette dame me paraît charmante, et je suis très désireux de me lier avec elle. Je la vois chaque matin passeï' sous mes fenêtres pour se rendre à la messe de l'église catholique. Les yeux doux protégés de longs cils ont un regard ineffable de grâce mystique, à demi démenti par le sourire presque ironique de lal)ouche fine et colorée, mettant une fleur de sang, une idée de volupté charnelle dans ce visage pâle et mat, où s'éplorent de longues boucles noires : J'adore ce contraste. cette expression ambiguë qui vous donne devant un être l'angoisse de l'iguorancc, d'une

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contrée magnifique et inconnue où des rivières aux flots lumineux bordées de fleurs larges, disparaissent parmi des chants d'oiseaux et des parfums en des ténèbres profondes...

Je te raconterai au long, dans ma prochaine lettre, cette entrevue où j'espère confesser cette gentille enfant ; je prépare déjà tous mes instruments de dissection ; tu devines qu'après avoir renoncé aussi solennellement à l'amour, je ne suis attiré vers elle que par un intérêt moral, la curiosité de connaître un nouvel esprit, de compléter ma collection de portraits. Mais j'y songe, pourquoi ne tenterais-je pas sa conquête ? Je ne suis point un religieux pour, craindre de violer mes vœux monastiques, et puis... elle est si séduisante !

Au revoir, mon ami,

Maxime.

Ces détails trop intimes sur son état psychique, Maxime, je crois, eût pu les taire, même à son meilleur ami. (Doit-on avoir confiance dans un habitué du Café Américain?) Mais avec une àme très sensilile, il aimait à faire parade, comme d'un dandysme moral,

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diuJifféreiicc et dironie. C'est d'ailleurs le seul moyen que possède un artiste de mettre une barrière entre son rêve et la foule. Par cette lettre aussi, il cherchait sans doute à s'affirmer son bonheur actuel, ne sachant comment y croire. P]n effet, si dégoûte qu'il fut du mariage, cette rupture l'affligeait beaucoup. Seulement désabusé et sattendant aux pires occurences, il acceptaiyranquillement des événements qui en eussent bouleversé d'autres, et comme il s'était habitué au mariage dont il ne s'était évadé que par un coup de tête, il s'habituait de même à la séparation. Il suivait le conseil d'Epictète, il essayait de prendre la chose paï^ la bonne anse, il démontrait aux autres, il se démontrait à lui-même les inconvénients, l'impossibilité de l'amour ; — ce qui ne l'empêchait pas, à peine sorti de ses griffes, de demander encore leurs égratignures. Mais peut-être aussi n'était-ce là qu'une de ces attitudes de Don Juan en lesquelles, dans leur sot orgueil de mâle, les hommes se conq)]aisent, comme si, à triompher brutalement dune femme, il y avait en vérité quelque gloh^e !

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