ACTE IV, SCÈNE
En ce moment fatal» que je crains sa venue. 1125
Que je crains... Mais dis-moi, Bajazet t'a-t-il vue? Qu*a-t-il dit? se rend-il, Zaïre, à mes raisons? Ira-t-il voir Roxane et cairper ses soupçons ^ ?
ZAÏRE
Il ne peut plus la voir sans qu'elle le commande : Roxane ainsi l'ordonne, elle veut qu'il l'attende. 1130
Sans doute à cet esclave elle veut le cacher. J'ai feint en le voyant de ne le point chercher. J'ai rendu votre lettre, et j'ai pris sa réponse. Madame, vous verrez ce qu'elle vous annonce.
ATALIDE lit :
« Après tant d'injustes détours 2, 1135
« F^ut-il qu'à feindre encor votre amour me convie !
« Mais je veux bien prendre soin d'une vie
« Dont vous jurez que dépendent vos jours.
« Je verrai la Sultane 3; et par ma complaisance, «. Par de nouveaux serments de ma reconnaissance, 1140
« J'apaiserai, si je puis, son courroux '*.
« N'exigez rien de plus : ni la mort, ni vous-même, « Ne me ferez jamais prononcer que je l'aime,
« Puisque jamais je n'aimerai que vous. »>
l'effroi qu'on aurait pour quelque puissance malfaisante et occulte. — Fier, de férus, farouche, est pris ici au sens latin. Cf. Esther :
Accompagne mes pas, Devant ce fier lion qui ne me connaît pas.
i. Non, il n'ira pas. Ce serait recommencer la pièce, qui pourrait se prolonger ainsi longtemps.
2. Les lettres, les citations, les oracles peuvent être écrits en prose ou en vers dans un ouvrage en vers. Les lettres du Misanthrope sont en prose. Dans la tragédie, la convention qui fait parler les personnages en vers les fait ordinairement écrire aussi en vers. Mais les lettres se distinguent du texte par quelques changements,' tels que vers libres, strophes, rimes croisées. L'oracle dans Iphigénie Qst en vers libres. La lettre d'Amurat dans Bajazet est en alexandrins a rimes croisées. 11 est naturel que les citations de ce genre soient écrites en vers. Le langage de la correspondance doit ressembler à celui de la conversation, et subir les mêmes conventions. C'est, par exemple, une autre invraisemblance bien gratuite qui met des inscriptions grecques sur le fronton des temples au pied desquels les acteurs parlent en vers français. Dans le décor de Bajazet^ des versets du Coran sont peints sur la muraille. On ne peut s'empêcher de songer que Bajazet serait fort embarrassé s'il devait les lire.
3. Il n'aura pas cette peine,, heureusement, c^r il ne ferait alors que se répéter et refaire la scène contée par Acomat, acte III, scène ii. Roxane va être pleinement édifiée sur la sincérité de ses aveux (acte IV, se. v.)
4. Ainsi l'action a viré sur elle-même, et nous voici revenus au point de départ. La situation est identiquement la même qu'à la fin de l'acte II, scène v. Mais cette fois le dénouement sera tout autre.
Hélas ! que me dit-il? Croît-il que je l'ignore? 1145
Ne sais-je pas assez qu'il m*aime, qu'il m'adore^? Est-ce ainsi qu'à mes vœux il sait s'accommoder? C'est Roxane, et non moi, qu'il faut persuader. De quelle crainte encor me laisse-t-il saisie ! Funeste aveuglement! perfide jalousie ^I 1150
Récit menteur 3, soupçon que je n'ai pu celer, Fallait-il vous entendre, ou fallait-il parler? C'était fait, mon bonheur surpassait mon attente : J'étais aimée, heureuse; et Roxane contente*. Zaïre, s'il se peut, retourne sur tes pas : 1155
Qu'il l'apaise^. Ces mots ne me suffisent pas : Que sa bouche, ses yeux, tout l'assure qu'il l'aime : Qu'elle le croie enfin s. Que ne puis-je moi-même, Echauffant par mes pleurs ses soins trop languissants '', . Mettre dans ses discours tout l'amour que je sens! 1160 Mais à d'autres périls je crains de le commettre ^.
ZAÏRE
Roxane vient à vous.
ATALIDE
Ah ! cachons cette lettre ^ !
1. Var. Ne sait-tu pas assez qu'il m'aime, qu'il m'adore. (1676-87.) Cette variante n'est pas autorisée par la première édition.
2. C'est la condamnation de sa conduite durant toute la scène iv de l'acte III. Perfide à cause des malheurs qu'elle a causés.
3. Récit d'Acomat. qui fit l'erreur d'Atalide, acte ÏÏI, scène ii. A. Remarquer l'ellipse de c7flt/ justifiée ^b.t j étais qui précède.