PREMIÈRE PRÉFACE
Quoique le sujet de cette Tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée 2, il est pourtant très véritable 3. C'est une aventure arrivée dans le Sérail, il n'y a pas plus de trente ans *. M. le comte de Césy ^ était alors Ambassadeur à Constantinople ^. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet , et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet "^ est du nombre de ces personnes,
1. Cette préface est celle que Racine mit en tête de la première édition de la tragédie de Bajazet, imprimée séparément, et publiée le 20 février 1672, six semaines après la première représentation.
Première préface. Cette préface précède sans aucun titre l'édition de 1672.
2. Imprimée. La relation de M. de Césy était restée manuscrite.
3. Très véritable. Voir V Introduction. — Cette histoire véritable est encore aujourd'hui assez douteuse.
4. Trente ans. Rigoureusement trente-quatre ans. Le siège de Bagdad est de 1638.
5. Césy. Philippe de Harlay, comte de Césy (ou Cézy, dans la seconde préface), ambassadeur de France à Constantinople depuis 1618 jusqu'en 1641. M. de Marcheville le remplaça quelques années durant cette période.
6. Constantinople. Le nom de cette ville, authentique dans la préface, devient Byzance dans la pièce, il n'y a pas d'autre raison que l'euphonie et les exigences du vers. Avec ce mot seul, Voltaire fera la moitié d'un vers latin :
Sollicitabantar Constantinopolitani.
7. Nantouillet. François du Prat, chevalier de Nantouillet, nom que la famille avait pris à la place de son ancien nom, Barbançon. Saint-Simon dit de lui : « Barbançon, premier maître d'hôtel de Monsieur, si goûté du monde par le sel de ses chansons et l'agrément et le naturel de son esprit. » M™» de Sévigné nous apprend, cette même année, le 3 juillet 1672, qu'il faillit être noyé au passage du Rhin. Il fut capitaine de cavalerie au régiment de la Reine, et plus tard, en 1685, premier maître d'hôtel de Philippe de France. Il était grand ami de Racine. En 1677, lors de la querelle de Phèdre^ on lui attribuait le fameux sonnet dirigé contre le duc de Nevers, un des chefs du parti cornélien. (Voir les Ennemis de Racine, de Deltour.)
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et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j*ai pris d'en former une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances ; mais comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, c'a été de ne rien changer ni aux mœiu"s ni aux coutumes de la nation * ; et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de l'Empire ottoman, que l'on a traduite de l'Anglais ^, Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de la Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées 3.
1. V. Introduction^ ce qu'il faut penser de cette assertion. Remarquer le neutre à quoi ayant pour antécédent le féminin chose. On dirait à présent ce à quoi ou la chose à laquelle.
2. VangLais. Histoire de l'état présent de V Empire ottoman, contenant les maximes politiques des Turcs^ traduite de l'anglais de M. Uicaut par M. Briot. Paris, chez Mabre Gramoisy, 1670, un vol. in4«». — Jean de la Haye, seigneur de Venteley, le successeur de M. de Césy à l'ambassade française à Constantinople. En 1671, il revint en France et fut remplacé par M. de Noitel.
3. Proposées. Quel que soit le résultat auquel Racine est arrivé dans la peinture des mœurs turciues, il n'en faut pas moins noter ce souci remarquable pour l'époque de la vérité historique, des recherches exactes, de l'érudition. N'oublions pas que nous sommes encore tout près du temps où le P. Daniel décrivait le baptême de Clovis superbe sous son feutre à plumes au milieu de tous les riches seigneurs de sa cour.
Sultan Amurat, ou sultan Morat*, emp Turcs, celui qui prit Babylone^ en 1638, a frères. Le premier, c'est à savoir Osman', fut avant lui, et régna environ trois ans, au quels les janissaires lui ôtèrent l'empire et 1 second se nommait Orcan ; Amurat, dès les jours de son règue, le fit étrangler. Le trois Bajazet*, prince de grande espérance : et c' est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par ou par amitié, l'avait épargné * jusqu'au siège lone. Après la prise de cette ville ', le Sultan