‹ Bajazet; tragédieChapitre 22 sur 161 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ACOMAT, 0SMÏN2

ACOMAT

Viens, suis-moi. La Sultane en ce lieu se doit rendre, Je pourrai cependant te parler et t'entendre.

OSMIN 3

Et depuis quand. Seigneur, entre-t-on dans ces lieux ^

4. L'exposition de Bajazet est, comme celle d'Athalie, une de celles qui sont le plus habilement conduites et le plus vraisemblables. Voltaire l'admirait. . M. Bernardin a cité, dans son édition de Racine, le passage connu de la Lettre sur Œdipe qui date de 1719. Voltaire y revient souvent. En 1748, en présentant au public sa Sémiramis, il écrivit encore : « Les Grecs auraient appris de nos grands modernes à faire des expositions plus adroites .... Je maintiens, par exemple, que Sophocle et Euripide eussent regardé la première scène de Bajazet comme une école où ils auraient profité. » [Dissertation sur la Traaéaie^ Ed. Garnier, t. IV, p. 494.) Cf. aussi en 4776, dans sa Lettre à VAcaaémie^ Ed. Garnier, t. XXX, p. 360, et Commentaires sur Corneille^ ibid. t XXXI, p. 540 XXXII, p. 248. — « Cette scène est d'une étendue peu ordinaire au théâtre; elle a plus de deux, cents vers; elle n'est point passionnée; ce n'est qu'une simple exposition, c'est-à-dire ce qu'on entend avec le moins d'intérêt, et cependant elle ne parait pas trop lon^e. » La Harpe.

2. Quand le rideau se lève, la scène est vide. Acomat paraît à la grande porte du fond et entre résolument. Osmin s'arrête sur le seuil et hésite. Acomat doit l'appeler : « Viens, suis-moi ! »

3. Osmin. — Les confidents étaient d'une grande commodité pour l'auteur dramatique, particulièrement en ce qui concernait l'exposition de la pièce. Le confident étant toujours censé ne rien savoir, son maître l'instruit, et le spectateur en profite. Lire dans la Revue d'Art dramatique^ X"* octobre 1887, Léon Brun- SGHwiGG, Le Confident dans le théâtre moderne.

4. J)ans ces lieux. Les tragiques ont fait un usage trop fréquent de cette locution commode mais vague, cf. v. 4 et 7.

Yar. Et depuis quand, Seigneur, entre-t-on en ces lieux ? (4672-87).

Dont l'accès était même ^ interdit à nos yeux?

Jadis une mort prompte eût suivi cette audace 2. 5

ACOMAT

Quand tu seras intruit de tout ce qui se passe 3,

Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus.

Mais laissons % cher Osmin, les discours superflus.

Que ton retour tardait à mon impatience !

Et que d'un œil content je te vois dans Byzance ^î 10

Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris

Un voyage si long, pour moi seul entrepris.

De ce qu'ont vu tes yeux parle en témoin sincère^;

Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire,

Dépendent les destins de l'empire ottoman. 15

Qu'as-tu vu dans l'armée, et que fait le Sultan"^?

OSMIN

Babylone^, Seigneur, à son prince fidèle,

4. Même doit se joindre pour le sens à nos yeux dont il est séparé, et ne retombe pas sur interdit.

2. Audace. « Le secret impénétrable du sérail est déjà caractérisé et la curiosité excitée. » La Harpe, Lycée. — Ibrahim ou rillustre Bassa de Scudéry commence de la même façon. Rustan hésite à suivre Roxelane dans le sérail, et celle-ci lui dit :

Rustan, ne craignez rien ; ne soyez point en peine.

C'est un droit qu'on accorde k la sultane reine.

Et, malgré la coutume et sa sévérité,

Le sérail de dehors a cette liberté.

Ici quand il me platt peuvent entrer les hommes,

Et Roxelane enfin règne aux lieux où nous sommes.

3. Ce vers justifie les explications qui suivent, et qui vont par-dessus Osmin instruire le spectateur.

■4. Mais laissons. Ceci remet à plus tard l'exposé des raisons pour lesquelles on peut entrer impunément en ces lieux jadis fermés. C'est qu'il importe aux spectateurs, de connaître le départ d'Amurat et les nouvelles de la guerre avant les événements qui se passent en son absence au sérail (Voir Louis Racine, commentaire de Bajazet).

5. Dalibray aussi appelle Constantinople Byzance dans sa tragi-comédie de Soliman (1637) ; il va même plus loin, et appelle la Turquie la Thrace.

6. Sincère. Le sens primitif de ce mot est pur de tout mélange^ comme le miel auquel la cire n'est pas mélangée, sine cera.

7. « On conçoit déjà toute l'importance du sujet, et le spectateur n'en sera instruit que parce qu'il faut bien que le vizir le soit. C'est donc une explication nécessaire, et non pas une conversation indifférente où les acteurs ne

parlent que pour les spectateurs Osmin ne fait que d'arriver ; il faut qu'il

rende compte au vizir d'un voyage entrepris par son ordre. Le vizir ne l'écoute qu'en attendant la sultane dans l'intérieur du sérail, jusqu'alors inaccessible. Ce que va dire Osmin doit décider du sort de l'empire; l'action commence avec la pièce, et l'on ne peut en moins de vers annoncer de plus grands intérêts. » (La Harpe.)

8. Bagdad, que Racine appellera toujours Babylone, avait été enlevée àMurad par le roi de Perse Schah-Abbas. Murad la lui reprit en 4638.

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