‹ Bajazet; tragédieChapitre 28 sur 161 · ACTE 1, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE

Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un vizir! Mais j*ai plus dignement employé ce loisir :

J*ai su lui préparer des craintes et des veilles; Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.

OSMIN

-Quoi donc? qu*avez-vous fait?

ACOMAT

J 'espère qu'aujourd'hui 95 Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.

OSMIN

Quoi! Roxane, Seigneur, qu'Amurat a choisie ^

Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie

Dépeuplent leurs Etats et remplissent sa cour 2?

Car on dit qu'elle seule a fixé son amour; 100

Et même il a voulu que l'heureuse Roxane,

Avant qu'elle eût un fils, prit le nom de Sultane 3.

ACOMAT

Il a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu

Qu'elle eût, dans son absence, un pouvoir absolu.

Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : 105

Le frère rarement laisse jouir ses frères

De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang

Qui les a de trop près approchés de son rang'^.

i. Après l'exposé des faits, la présentation des personnages. Acomat et Osmin se présentent eux-mêmes. Au tour de Roxane et de Bajazet. % Cf. EsTHER, 1. I, en parlant d'Assuérus :

Dans ses nombreux Étals il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en put détacher.

De l'Inde à l'Heliespont des esclaves coururent. Les filles de rEgyi>tc à Susc comparurent.

3. C'est beaucoup déjà. C'est peu pour l'ambitieuse Roxane qui aspire au titre d'épouse.

Les femmes du sultan se distinguent en prew/zV-r, seconde, troisième femme. L'épouse préférée, à qui le sultan a jeté le mouchoir, et qui a donné un fils à son maître, s'appelle suUane aseki. Les filles du sultan s'appellent aussi sultanes. Leurs enfants s appellent kanoun sultanes (princesses du sang). La mère du sultan s'appelle sultane validé.

4. Mairet rappelle aussi cette coutume dans son Grand Soliman (acte I, se. i):

La loi d'État veut que les rois de Thrace Commencent de régner par la fin de leur race, Et que pour s'établir, les barbares qu'ils sont, Perdent également tous les frères qu'ils ont.

a Ces meurtres, dit M. Bernardin, étaient légaux en quelque sorte ; on

L'imbécile Ibrahim i, sans craindre sa naissance,

Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance 2 : 110

Indigne également de vivre et de mourir,

On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir 3.

L'autre, trop redoutable, et trop digne d*envie.

Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.

Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps 115

La molle oisiveté des enfants des sultans.

Il vint chercher la guerre au sortir de Tenfance,

Et même en fit sous moi la noble expérience.

Toi-même^ tu Tas vu courir dans les combats

Emportant après lui tous les cœurs des soldats, 120

Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire

Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.

Mais, malgré ses soupçons, le cruel Amurat,

Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'Etat,

N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance, 125

Ni du sang ottoman proscrire l'espérance.

Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé

Laissa dans le Sérail ^ Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que, fidèle à sa haine,

lit clans une lettre inédite de M. de Monlhoulieu, à propos du meurtre de deux jeunes frères de Murad, égorgés par son ordre en 1635, que Ton se plaignait beaucoup à Constantinople de ce que « l'action avait été faite directement contre les lois et anciennes coutumes de l'empire, qui ne permettaient point à un Grand Seigneur la mort de ses frères, qu'iceluy n'ait des enfants âgés de quatorze ans ». (Bibliothèque de l'Arsenal, Traités et Ambassades de Turquie^ in-^», t. V, p. 1i2.)

1. Sultan turc de 1640 à 1649, frère et successeur d'Amurat IV, dont il avait évité la jalousie en contrefaisant l'imbécile, s'attira, par ses débauches et ses brutalités, la haine de ses sujets, qui, poussés par la sultane validé Koesem, le firent abdiquer et l'étranglèrent. Sous son règne eut lieu le siège d'Azow (1641), et la guerre de Candie contre les Vénitiens commença. Ibrahim subit ce que M. Charmes appelait « la folie endémique qui règne dans la famille d'Othman, et qu'aucun de ses membres n'évite tout à fait ». Revue des Deux- Mondes, La situation eu Turquie, 15 octobre 1881.)

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