ACTE II, SCÈNE I
Où mon amour trop prompt vous allait engager. 500
Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suites, Et je le crois. Seigneur, puisque vous me le dites i. Mais avez-vous prévu, si vous ne m'épousez 2, Les périls plus certains où vous vous exposez ? Songez-vous que, sans moi, tout vous devient contraire'? 505 Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire 3? Songez-vous que je tiens les portes du palais; Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais ; Que j*ai sur votre vie un empire suprême; Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime ^? 510 Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus, Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus ^^
Oui» je tiens tout de vous ; et j'avais lieu de croire Que c'était pour vous-même une assez grande gloire, En voyant devant moi tout l'empire à genoux, 515
De m'entendre avouer que je tiens tout de vous ^. Je ne me défends point, ma bouche le confesse. Et moii respect saura le confirmer sans cesse : Je vous dois tout mon sang; ma vie est votre bien. Mais enfin voulez-vous. . .
ROXANE
Non, je ne veux plus rien. 520 Ne m'importune "^ plus de tes raisons forcées" :
i. Façon polie de dire : vous mentez.
2. Roxane, par un retour terrible, quitte le ton de l'ironie railleuse et pose avec un sérieux effrayant la question sur le terrain de la réalité : Si tu ne m'aimes, prends garde à toi.
3. « Défendez-vous de toute espèce d'expression touchante. L'air du désir subordonné à la plus rigoureuse décence est la seule imao:e de sensibilité qu'on doive apercevoir en vos yeux. Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que vos tons secs m'assurent que vous êtes entourée d'esclaves avilis et tremblants. En me montrant une souveraine cruelle et née sur le trône, laissez-moi retrouver aussi l'esclave insolente abusant d'un moment de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté. » (M"e Clairon, Mémoires.)
4. Roxane a des façons assez turques pour faire naître l'amour spontané.
5. Vur. Sonffez-vous dès longtemps que vous ne seriez plus? (1672).
6. Bajazet s'illusionne s'il croit Roxane femme à travailler pour la gloire.
7. Le tutoiement subit est d'un effet très heureux. C'est la passion qui fait explosion et oublie les convenances du monde. De même dans Polyeucte^ Pauline éclate et tutoie son amant.
Cruel (car il est temps que ma douleur éclate...) Esl-ce là ce beau feu? Sonl-ce là les serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments ?