LE MUSEE. — HOLBEIN. — BŒCKLIN
Bâle est pour les Holbein ce que Colmar est pour les 3lartin Schongauer, Nuremberg" pour les Allaert Durer : c'est un nid merveilleux. Et c'est presque un encombrement de trésors que ce musée froid et compassé qui doit à l'œuvre du maître Balois, dont une partie est reléguée dans ses combles, d'être une des châsses vénérées où s'acheminent les pèlerins de l'art.
Au printemps igo6, un groupe d'artistes français vint avec ses œuvres rendre visite à Holbein ; et il était curieux, au sortir de la Kunsthalle, sur la pente de la colline, où ils avaient réuni leur art charmant, délicat et A^ague, d'aller plus haut, au centre de l'Université, écouter les fortes leçons du vieux maître de la Renaissance. Contraste amusant, qui suggéra à l'un de nos critiques ^ un dialogue à la manière du xvii'^ siècle entre LIolbein et Carrière.
Au musée de Bâle, les subtilités de langage de notre Carrière ne seraient pas comprises, et là ce sont deux Allemands qui dialoguent : Holbein et Bœcklin, les deux grands maîtres bâlois que l'Allemagne jalouse et que son art revendique.
Holbein et Bœcklin sont tous deux vivement épris du réel, mais ils cherchent par des moA^ens différents à faire triompher leur idéal de vérité. Holbein s'adresse à la raison, Bœcklin aux sens : le premier est un p'rilosophe, le second est un poète et un musicien.
Bœcklin, qui doit tant aux deux grands maîtres de la Renaissance allemande, Holbein et Durer, les aurait étourdis par ses éclats de voix.
^ M. André Michel, Journal des Dcbats, z-j mars 190b.
Mais ici, dans le silence de cette salle de musée, son génie bruyant s'incline devant le calme génie de Holbein. Avant d'aller contempler les œuvres du colosse moderne qui parle au peuple, qui montre l:)rutalement aux foules ce qu'elles adorent: la force, qui sait leurs rêves et leur idéal, allons voir celui dont les portraits n'ont pas répudié la vérité pour plaire aux grands de ce monde, et qui a laissé sans flatterie à la postérité le visage des savants, des philosophes, des riches marchands, des rois et de leurs courtisans, des princes et de leurs adulateurs.
Quand Holbein naquit, en 1497, d'un père qui peignait honorablement et qui suivait sans défaillance la tradition de l'art gothique. Durer servait d'échelon, en Allemagne, entre cette tradition et le nouvel art qui arrivait d'Italie.
Dans la Renaissance allemande, c'est Durer qui fut le novateur : c'est lui dont l'effort génial ouvrit l'ère nouvelle, et créa cette atmosphère dans laquelle le génie d'Holbein pourra se déployer sans peine. Durer, intelligence créatrice, sensibilité puissante, s'est dégagé d'une tradition ; Holbein, plus réellement peintre, plus essentiellement coloriste, n'eut qu'à suivre le courant et résuma en lui l'idéal de la Renaissance allemande. Et cette Renaissance est très différente du même mouvement en Italie. Au sud des Alpes, c'est le triomphe de la forme ; les hommes sont des demi-dieux. En Germanie, les dieux sont des mortels, et l'art du peintre est confiné à l'étude exacte, matérielle, de la nature humaine.
Le mouvement de la Renaissance en Allemagne est aussi plus national qu'en Italie. « Là-bas, dit M. A. Baudrillart \ tout concourt, non seulement à accélérer le mouvement de transformation, mais à lui donner une direction unique... C'est, ou la réapparition ou la restauration de l'art antique, avec le culte avoué de la beauté pour la beauté, de la forme pour la forme. En Allemagne, en France, en Angleterre même, il y aura pendant la première moitié du xvi° siècle une très belle floraison artistique; mais cet art, tout en subissant l'influence italo-antique, demeure fidèle aux traditions nationales. Voyez les monuments si nombreux qui ont couvert l'Allemagne à la fin du xv'^ siècle, ces églises, ces hôtels de ville ; regardez le splendide tombeau de saint Sebald, par Pierre Vischer, ou les stalles de la cathédrale d'Ulm par Georges Syrlin, arrêtez-vous devant un Albert Durer ou un Holbein ; certes l'influence de la Renaissance est là, mais tout cela est et demeure de l'art allemand. )>
Hans Holbein adolescent reçut des mains défaillantes de son père qui,
' A. Baudrillart, VEglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme, Paris, Bloud et C'^
LE MUSÉE