LE LÉMAN
u Le Léman est tout Genève. Il est impossible quand on est là d'en détourner les yeux et d'en quitter les rives ; aussi toutes les fenêtres font un effort pour se tourner vers lui, et les maisons se dressent sur la pointe des pieds et tâchent de Tentrevoir par-dessus l'épaule des édifices mieux situés. » Cette réflexion, bien des voyageurs après Théophile Gautier ont dû la faire lorsque arrivant de Paris ou de Londres après une nuit de vo\'age, ils se réveillaient par une éblouissante matinée de juin ou sous les rayons bleuis d'un pâle soleil d'automne dans cet admirable site. Genève n'a rien qui dépayse un étranger; et bien qu'il soit loin de chez lui et de ses soucis, le ï'rançais y retrouve son élégance, l'Anglais son confort, l'Italien son climat, l'Allemand ses habitudes de vie, et le Russe
y conspire en liberté. Ici tout flâneur se sent à l'aise. Il oublie l'austère et sombre Calvin dont Toml^re indécise erre dans les ruelles silencieuses ; Voltaire le laisse indifférent, Jean-Jacques ne l'intéresse guère ; le lac seul l'attire, aucjuel la ville se suspend comme une perle paragonne de Bahrein à un collier démeraudes.
Placée à l'extrémité sud du Petit Lac, à clieval sur les eaux rapides du Rhône, la ville s'ouvre à l'air immense. En regardant droit devant lui, le genevois a l'illusion delà Riviéra; s'il préfère les réalités, son regard pourra se reposer sur les coteaux ensoleillés de Pregny qui se prolongent et se perdent, en vagues verdoyantes et rythmées dans les fourrures épaisses et douces du Jura ; ou bien il cherchera, à la fin du jour les neiges empourprées du Mont-Blanc brillant comme un phare audessus des brumes mauves du Chablais.
Le lac est si prodigieusement attirant que l'on ne saurait apprécier Genève sans avoir fait le tour du Léman. De même que la botanique s'apprend en plein bois, la géologie en montagne, Genève ne se devine que lorsqu'on l'a vue se mirer dans les eaux de son fleuve et de son lac. Imitez les mouettes : sillonnez la rade en tous sens; allez jusqu'à Hermance ou jusqu'à Yersoix, allez encore, en leur bruyante compagnie, jusqu'au bout du lac et vous reviendrez à votre point de départ reposé, transformé, prêt à apprécier l'œuvre des hommes si précieusement encadrée.
Il y a des sites qui se décrivent et d'autres qui se regardent seulement : on peut aller en Italie en compagnie de Stendhal et de Taine ; on peut aller à Sparte avec 31. Maurice Barrés : mais autour du Léman le cicérone est mal venu de vous parler de Bonivard ; et s'il s'avise d'entre-bàiller les portes de quelques demeures privées en évoquant des silhouettes célèbres, on est gêné de son indiscrétion, et l'on songe que bien des hôtes dans ce merveilleux pays le furent malgré eux et qu'il leur était une terre d'exil.
Il faut donc regarder en silence, s'attarder aux grands horizons et ne jeter qu'un regard discret dans les jardins et les vieilles demeures ; il faut suivre les voiles lentes des bateliers de Lugrin et de vieillerie ou bien les vols des mouettes qui vont, viennent et neigent sur le lac bleu.
Ces jolis oiseaux sont la gaîté de Genève ; en hiver ils arrivent avec les premiers froids ; quelques bandes suivent même le Rhône jusqu'à Lyon, et, au premier soleil d'avril elles remontent vers le Nord, jusqu'en Danemarck — dit-on — où elles nichent dans les marais.
Ce qui fait le charme du Léman c'est son immensité; il a parfois,
lorsque le temps est brumeux et que la bise souffle avec âpreté ,^' la majesté de la mer et même ses colères ; sa vague courte, cassante, vient se briser sur les o-rèves ou rel)ondit le long des quais et des estacades.
cliché Boissoiinas.
Le Canton de Genève. — Vue prise de la Terrasse de l'Hôtel de Ferney.
Mais les colères sont rares, le beau lac est habituellement bleu, et son atmosphère colore d'une manière si intense toute la région environnante qu'elle lui doit ce joli nom de Pays bleu dont la baptisa le plus simplement sincère de ses historiographes \
1 M. Guillaume Fatio [Ouvrons les yeux]