CHAPITRE XIII
16 octobre 45.
Je suis très bien de santé. Il n'en est pas de même autour de moi. M™« de Chateaubriand est toujours fort souffrante. M. Ampère ne se rétablit point. Mm* Récamier continue d'avoir trop à se plaindre de ses pauvres yeux; de plus, elle a toujours quelques retours de névralgie. M. Brifaut a quelquefois de vives souffrances, et ne sort point de chez lui.
Toute la famille Lenormant est revenue en parfaite santé ; c'est le beau côté de notre situation.
Je travaille , mais lentement , et presque imperceptiblement au classement de mes papiers.
J'ai voulu finir mon article Alexandrie U), et voilà que je me suis épris d'un sujet que je voudrais traiter, et qui aurait, à mon avis, le mérite de l'à-propos à cause du débat si profondément intime entre le clergé et l'université. Ce sujet serait JuUen l'Apostat, ce triste et suprême représentant de toute la philosophie alexandrine.
J'ai bien hâte que vous ayez fini votre Science funeste. Je voudrais vous voir revenir au Déluge et au Saint Roi.
Pour ce dernier sujet, M. de Carné ne saurait vous décourager. J'avoue que je n'en reviens pas de son article sur saint Louis dans le dernier Correspondant (2). Caractère du saint roi, sentiment de l'époque , absents. Les limites que vous vous êtes prescrites circonscrivent votre sujet d'une manière que je vous crois favorable. En lisant à la table du Correspondant le titre de l'article de M. de Carné, je fus saisi de l'idée que ce travail pourrait servir d'introduction au vôtre , mais j'ai bien vite été détrompé. On ne peut pas être plus dépourvu de sens historique que ne l'est M. de Carné. Je ne parle que de ce morceau sur saint Louis.
(i) Fragment qui parut dans le Correspondant du lo août i845. (2) Le Correspondant des lo et 25 octobre i845.
246 BALLANCHE ET M'"^ d'hAUTEFEUILLE.
Quand vous eu serez au Déluge, je vous redirai ce que je continue de croire, que vous pouvez faire de cet ouvrage une œuvre capitale, sans sortir de vos attributions de Simple femme.
Nous relisons les Mémoires, mais tout à fait entre nous, et dans la plus complète intimité. M. de Chateaubriand, en racontant sa première chasse royale avec M. le comte d'Hautefeuille, dit que M. d'Hautefeuille fait une belle traduction de lord Byron , et que M^^ d'Hautefeuille est l'auteur de VAm,e exilée (^).
Je vois très rarement M. Guillemon; il me semble qu'il maigrit. Est-ce son génie qui le mine?
Toutes mes tendresses les plus tendres à vous et à tous.
Voilà le beau temps revenu, mais le froid avec. La saison me paraît s'opposer à vos courses d'un jour ; il faut que vous vous décidiez à passer une nuit à Paris : c'est bien peu , mais cela vaut toujours mieux que les courses toujours inquiétantes.
Hébal.
26 novembre 45.
Je ne puis comprendre comment il m'est arrivé de rester si longtemps sans vous écrire, au moins quelques mots, surtout dans la triste circonstance où vous vous êtes trouvée. Vous êtes venue à Paris, et je n'ai pu vous voir. Vous étiez occupée de soins que je n'ai point partagés. Vous n'avez point su la part que je prenais à votre chagrin. M. d'Hautefeuille avait eu l'extrême bonté de se dérober, un instant , pour venir m'informer de l'événement qui vous avait amenés et de l'occupation où vous étiez de Madame votre tante, occupation qui vous absorbait tout
(i) Malgré le patronage de Ballanche, malgré lamitié ou plutôt la fréquentation de M°" Récamier, M"e d'Hautefeuille ne bénéficie que d'une simple note en bas d'une page : « M°" la comtesse d'Hautefeuille est l'auteur plein de talent de l'Ame exilée » (Mémoires d'' Outre-Tombe, livre IV, p. 206, édition Biré).