CHAPITRE XIII
entière. Il y a des jours où l'âme déborde de tristesse sans pouvoir demander rien à la main qui devrait écrire. Tel est le malheur d'être éloigne les uns des autres. Lorsque je vous croyais dans les soucis de la santé de M^^ de la Prévalaye et de votre bon curé, il vous survient un malheur plus près de vous, qui vous tire inopinément de votre solitude, et je reste impassible en apparence. Ne le croyez pas. Il faut que je vous dise aussi une chose, c'est que j'ai une bien funeste préoccupation dont il faut que je vous fasse part. J'ai été assailli d'idées que j'avais le vif désir de réaliser, et je me sentais frappé d'une incapacité insurmontable. Ceci m'a fait passer quelques nuits blanches, mais n'a point nui à ma santé. Il m'est bien démontré maintenant que si je pouvais me remettre au travail, le travail me nuirait moins que ces insomnies vides dont j'ai pu supporter le poids sans inconvénient. Je suis donc décidé à essayer, de temps en temps, quelques veilles consacrées à des tentatives de travail. Ne vous en alarmez point, parce que je suspendrai sitôt que je m'apercevrai du moindre échec. Dans la journée, je ne suis point visité par l'inspiration; ce n'est que la nuit , et je n'en fais rien, sinon qu'elle m'empêche de dormir, et que le matin je reste tard au lit. Je crois donc que si je me mets à veiller un peu utilement, je serai moins paresseux le matin. Vous savez que, tous les soirs, nous lisons, pied à pied, les Mémoires de M. de Chateaubriand. Cette lecture nous charme, et, soit dit entre nous, me fait faire un retour sur moi-même. Je crois que le volume que j'aurais à faire et qui existe déjà, dans la plus grande partie, résumerait complètement toute ma vie. Il est possible que je me trompe, mais tant que je n'aurai pas produit ce volume, je serai obsédé de cette idée. Il ne me resterait plus que la Ville des Expiations , mais je prendrais facilement mon parti sur cette composition, quoiqu'elle remonte à 1816.
Maintenant, venons à vous.
248 BALLANCHE ET M""* d'HAUTEFEUILLE.
Dès que vous pourrez vo.us occuper de la suite de votre travail, hâtez-vous d'en finir avec la science funeste. Faites votre Déluge, et vos Reines. Le second article de M. de Carné sur saint Louis vaat beaucoup mieux que le premier; peut-être aussi l'avais-je mal lu. Je le relirai. Je ne veux pas rester sur cette mauvaise impression.
Je crois que vous vous êtes trompée ; vous ne m'avez point écrit deux fois depuis ma lettre dont Pierre était porteur.
Je suis tout honteux ; je ne suis point retourné chez M"e de Bois-Landry ; j'en avais cependant bien pris la ferme résolution.
Donnez-moi bien vite de vos nouvelles, des nouvelles de
tout ce qui vous entoure, des nouvelles de vos malades.
Mille et mille tendresses.
Hébal.
Groupés autour de M'"" Récamier et du célèbre vicomte comme une garde autour de son étendard, les illustres commensaux de l'Abbaye-aux-Bois attendaient philosophiquement la mort qui se rapprochait. Mais quel crépuscule sillonné d'éclairs! Le nom prestigieux de Chateaubriand brillait toujours du même éclat avant d'entrer dans l'immortalité. On l'acclamait à la Sorbonne, on l'applaudissait à l'Académie. Pour le grand écrivain, M"^ Rachel venait, au commencement de février 1846, dire chez M""" Récamier des scènes de son répertoire devant une dizaine d'habitués, et cependant René demeurait plein de tristesse. Cette vénération qui l'entourait ne remplaçait pas assez la gloire bruyante d'un autre temps. Et que de peines autour de lui! Juliette perdait peu à peu la vue.