‹ Ballanche et Mme. d'HautefeuilleChapitre 136 sur 139 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

respondre avec lui par le regard, c'était une affliction que son courage ne pouvait supporter.

La visiteuse s'assit près du lit et dit à Ballanche : « Aujourd'hui je viens vous voir et vous serrer la main sans vous parler ni vous laisser parler. Sous peu de jours, je reviendrai vous tenir compagnie et causer avec vous. — Oh! c'est bien douteux, répondit-il d'une voix faible, le mal est bien violent. — Qu'importe ! Vous savez que vous avez toujours eu beaucoup de force au fond de votre débilité apparente. » M"^ Récamier, prenant alors M"® d'Hautefeuille, eut avec elle un long aparté et lui raconta que Ballanche, la veille de sa maladie, s'était entretenu de ses nombreux papiers et lui avait dit qu'après y avoir longtemps pensé, il ne voyait qu'elle. M'"*' d'Hautefeuille, à qui les laisser. Celle-ci s'étonna, M"'" Récamier affirma : « D'ailleurs, ajouta-t-elle, nous en converserons tous trois ensemble. » Espoir téméraire. M""^ d'Hautefeuille s'approcha du patient, lui dit quelques mots réconfortants, baisa son vénérable front et partit la mort dans l'àme. Elle ne devait plus revoir son ami. A deux reprises elle se présenta, mais l'entrée était sévèrement interdite sur l'ordre du médecin. Voici la fin de cette tristesse notée par M™^ d'Hautefeuille elle-même :

« M""^ Récamier arriva, les portes s'ouvrirent devant elle, je le vis avec joie, car son amitié devait adoucir ses dernières heures. Toute privée de lumière et souffrante qu'elle fût alors, elle est restée

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pendant ce cruel jour et cette plus cruelle nuit auprès de lui. Il la demandait à chaque instant et l'on ne s'aperçut qu'il avait perdu connaissance que quand ses yeux eurent cessé de la chercher. Une fois pendant cette nuit, il lui demanda la permission de déposer un baiser sur sa main, et cette faveur est peut-être la seule qu'il ait jamais réclamée d'elle. » « Il meurt vierge, me disait M. Duprez. Jamais on ne vit âme plus pure et plus chaste. »

« Le curé de l'Abbaye revint dans la journée du samedi 12, il lui dit des prières auxquelles le malade s'unit encore par un serrement de main. Ses yeux étaient fermés, sa respiration s'éteignait et, sur les trois heures, il rendit sa belle âme à Dieu, mais si doucement, que ceux qui l'entouraient ne s'aperçurent pas sur-le-champ qu'il n'était plus.

« C'est ainsi que nous perdîmes le meilleur, le plus excellent, le plus intelligent de tous les amis. Près de lui, l'esprit et le cœur se trouvaient transportés dans les plus hautes et les plus sereines régions; il était l'homme du meilleur conseil, et du conseil le plus doux et le plus apaisant. On aurait eu honte de n'être pas pacifique et bienveillant devant cette âme paisible, candide, tendre et bienveillante. Hélas ! je n'ai point assez joui des dernières années sereines et lumineuses de sa vie. Mon exil en était cause et il a été cause de bien des tristesses. »

La disparition du philosophe laissait un vide irréparable dans le cercle où tant de penseurs

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