CHAPITRE XIII
ne peut s'empêcher, de temps en temps, de trouver l'épreuve un peu longue. Cependant je crois que la situation continue d'être bonne, et que la vue existe. Déjà elle a l'impar faite perception de la couleur, la forme est encore bien confuse. Plusieurs personnes ont subi, en même temps, la même opération, et toutes passent par les mêmes délais, mêlés des mêmes vicissitudes.
Je n'ai pas encore lu V Histoire des Girondins , mais j'en connais assez pour être réellement alïligé pour M. de Lamartine , effrayé pour ce que ce livre peut créer de tristes préjugés. J'ai bien toujours la pensée d'écrire un petit volume sur la Révolution, considérée à mon point de vue. Dieu sait si je pourrai exécuter ce projet venu si tard. La composition est à peu près formée dans ma tète, mais pourra-t-elle en sortir?
Sitôt que mon plan sera complet, je vous Timproviserai dans une lettre que vous conserverez comme vous avez conservé ce qui deviendra , plus tard , un livre important du nouvel Orphée.
Continuez de me donner de vos nouvelles et de celles de M. d'Hautefeuille. Dites-lui qu'il peut lire et écrire, ce qui est refusé à M. de Chateaubriand. Ce n'est pas la vue qui lui manque pour la lecture , c'est le goût même de la lecture.
M. d'Hautefeuille a donc des distractions très réelles qui manquent à M. de Chateaubriand.
Toutes mes tendresses.
HÉBAL
Cette missive porte au verso les mots suivants écrits par M""" d'Hautefeuille : Dernière lettre de notre parfait ami ; il est tombé malade le vendredi matin et il a succombé le vendredi suivant 12 Juin
26o BALLANCHE EU M'"^ d'hAUTEFEUILLE.
En constatant que M™^ Récamier ne recouvrait pas la vue, le brave Ballanche avait été frappé de tristesse invincible ; son pauvre cœur se remplissait d'une douleur qui lui rendait la vie bien amère. ]yjme d'Hautefeuille, arrivant à Paris, fut désolée d'apprendre que son cher correspondant était frappé d'une fluxion de poitrine fort grave. Dans son antichambre se trouvait M. de Laprade et un jeune prêtre lyonnais qui portait au malade la plus délicate vénération. Leurs visages étaient consternés. L'ecclésiastique venait de recevoir sa confession, et il disait avec des larmes dans les yeux : « Cet homme est un ange ; ses paroles m'ont profondément ému. » M™*' d'Hautefeuille pénétra chez le moribond, dont le visage pâle et rétréci ne pouvait lui laisser aucune illusion. Le lendemain elle y retourna de bonne heure. M. Duprez, un ami de sa vie entière, assura que M. Récamier n'était pas inquiet. Ballanche eut la force de lui serrer la main et de murmurer quelques mots. M""' d'Hautefeuille repartit pour Saint-Vrain. Lorsqu'elle reparut le lendemain, M"''' Récamier se trouvait avec Ampère et Duprez. Les yeux du malade l'accueillirent avec affection, puis ils se mirent à suivre les mouvements incertains de la noble et tendre Juliette qui, de temps en temps, se levait et se promenait tout aveugle dans la chambre; regardant ensuite M™" d'Hautefeuille, il montrait l'autre avec désolation. Cette joie de sa vie, ce type complet des perfections privé de la vue et ne pouvant plus cor-