CHAPITRE II. 3l
M™* Récaraier est mieux de santé. Au reste, l'été est pour elle comme pour moi une saison fâcheuse. A vous dans la vision et hors de la vision.
Hébal.
La santé revient. Ballanche est assez robuste pour recevoir le choc en retour que va lui attirer l'article publié sur lui par Sainte-Beuve dans la Bévue des Deux Mondes du i5 septembre. Les libéraux vitupèrent le critique qui collabore au National, on le considère comme un renégat et il quitte Paris, comptant par son départ calmer l'efTervescence. Dans la lettre suivante, le philosophe s'occupe de l'étude publiée à son sujet :
24 septembre i834.
Je conçois bien le chagrin de M. et de M"'^ de Kergorlay (i). Je suis allé plusieurs fois chez lui, mais je ne l'ai point encore vu. Je sais seulement que la triste mère va bien comme santé.
Je ne sais pourquoi M. de la Gervaisais est si pressant, puisqu'il va revenir et que nous nous expliquerons. Je suis fort aise que vous l'encouragiez, parce que c'est dans un sens qui est tout à fait le mien. J'espère que, grâce à votre impression spontanée, il viendra à mon point de vue.
Je conçois tout à fait votre répugnance à l'égard de ces sortes d'autopsies faites sur le sujet vivant. Toutefois, comme écrivain, il se trouve que je suis un peu blasé sur ces choses. Un écrivain se livre au public corps et âme. C'est ce qui fait que j'ai si longtemps hésité à la pleine publicité. La pudeur de mes sentiments intimes s'est longtemps révoltée de l'idée d'introduire le public pêle-mêle
(i) M"* de Kergorlaj' avait eu le 11 septembre un enfant mort-né.
Sa BALLANCHE ET M*"^ d'HAUTEFEUILLE.
dans ma confidence. Or, il faut rendre justice à Sainte- Beuve , il n'a usé que de ce qui était patent , ou de ce qui pouvait s'induire naturellement , et il l'a fait avec une extrême délicatesse. Quant à moi, il faut bien que j'en prenne mon parti ; tout ce que je dois désirer, c'est d'avoir à essuyer d'abord le scalpel d'une main amie. Mais pendant que Sainte-Beuve écrivait cette biographie , l'Impartial de Fribourg me lançait des anathèmes qui, heureusement, ne portent point. J'ai appris seulement par là qu'une jeune fille avait la tête tournée de mes écrits , et surtout de la Vision. J'ai appris encore par là qu'une brochure dont j'ignorais l'existence, et dont j'ignore encore le titre, donne à l'ère actuelle de l'humanité le nom d'ère de Ballanche. De là, sans doute, la grande colère de M. O'Mahony. L'article de Sainte-Beuve ne peut que ni'attirer de nouvelles malédictions du Fribourgeois. De plus, la Revue du Progrès social déclare la Vision une œuvre platonique de la plus grande portée : chagrin de plus pour Vinvariable. Il ne nous reste à répéter, malgré l'invariable, que le mot de Galilée : Et pourtant elle se meut I
Vous me dites que le baron doit vous en vouloir, et lui prétend, de son côté, que vous lui en voulez : j'en conclus un malentendu qui cessera sitôt que vous le voudrez.
Je vous félicite de la visite de M"'* de Moger. Il est bien vrai que vous avez un temps à souhait pour la campagne, ce qui augmente tous les autres charmes.
Quant à ma santé, elle ne saurait être meilleure. Je profite peu du beau temps pour la campagne. Je travaille peu. Je dépense mon temps à toutes choses. Cependant, ma toile se fait.
J'ai écrit à l'abbé de Lamennais. Je lui ai dit que je voulais le faire comparaître dans la Ville des Expiations. J'espère qu'il n'est pas trop effrayé de mon mandat de comparution. Il ne m'a pas encore répondu.
Vos excellents raisins ont été dévorés par le visionnaire