CHAPITRE VII
s'est provisoirement établie chez M"" Lenormant. Le violent orage de ces jours derniers et des raccords de peinture dans son escalier lui avaient ôté la voix. Ces vicissitudes la désolent et lui font du mal.
J'ai su par mon jeune ci-devant abbé combien M. Pinard avait été bon pour lui, et j'ai été bien contrarié d'avoir donné un tel embarras , inutile , à cet excellent ecclésiastique. Mon pauvre protégé n'est pas venu me voir depuis longtemps. Je crois qu'il y a de bonnes choses dans ce malheureux jeune homme, mais il a bien compris que je ne pouvais rien pour lui. Raison de plus , pour moi, de le bien juger.
J'ai, je crois, une femme de chambre qui vous conviendrait. Elle était attachée à M"" de Martigny à l'Abbaye-aux- Bois. Maintenant, elle est chez le curé qui loge dans la môme maison que moi. Ma gouvernante serait charmée que vous prissiez cette fille, dont la besogne est trop forte, parce que le curé a toute une famille avec lui. Je la crois très douce et très bonne. Ma gouvernante me dit que vous êtes menacée de perdre aussi votre cuisinière. Je ne sais sur quoi elle se fonde. Mais enfin, la sœur de lait de celle que nous vous offrons pour femme de chambre serait une cuisinière qui vous conviendrait. Ces deux filles seraient bien contentes si elles pouvaient entrer toutes les deux chez vous. J'allais vous écrire à ce sujet lorsque j'ai reçu votre lettre.
Je suis assez en peine du Congrès de Vérone et de la Guerre d'Espagne.
En ceci comme en beaucoup de choses, je fais taire mes propres sentiments et je garde un silence qui m'est assez pénible. Je pense comme vous, pour la partie littéraire, et comme M. de Carné pour la partie politique. J'ai rencontré, hier, M. de Carné, presque au moment où je venais de recevoir votre lettre. Il m'a interrogé à brûle-pourpoint. Je me suis trouvé sans défense. Il a fait un article qui sera
Il8 BALLANCHE ET M"^« d'hAUTEFEUILLE.
inséré dans la prochaine Revue des Deux Mondes d). Je n'ai exercé aucune influence sur cet article, mais je l'ai trop confirmé dans ses impressions, chose que je n'aurais point faite si je m'étais attendu à sa rencontre fortuite. Je ne doute point que M. de Carné n'ait mis bien des ménagements dans l'expression de son opinion ; mais ce sont des ménagements, et M. de Chateaubriand est accoutumé à un autre régime. Je suis entouré de personnes qui traitent fort mal ceux qui ne partagent pas leur enthousiasme. M"' Récamier serait la seule à souff"rir plus patiemment la controverse , et je vois bien qu'elle a des craintes et des tristesses, ce qui, joint à ses autres sujets de tristesse, ne lui fait pas du bien. Je n'ai point dit à M. de Carné votre impression; je ne la dirai point à M™^ Récamier.
C'est une chose bien pénible , croyez-le , de se trouver quelquefois solitaire, au sein même de l'intimité. J'ai le malheur d'être un bloc tout d'une pièce. Mon sentiment sur le livre de M. de Chateaubriand tient à tout un ensemble d'idées , à toute une appréciation du temps et des choses. Toujours je suis absolu dans les idées d'un ordre supérieur, et conditionnel dans les idées d'un ordre inférieur : c'est précisément le contraire qui se manifeste dans la plupart des esprits ; c'est ce qui rend , pour moi , toute discussion si difficile, dans une simple conversation.
Je ne veux pas m'embarquer dans des explications qui ne finiraient point.
Tâchez, lorsque vous viendrez, de ra'apporter les feuilles que vous savez. Vous ne ferez que me les prêter, je vous les rendrai.
Mille tendres et respectueuses amitiés.
Hébal.
J'ai rencontré, ces jours-ci, M. de Kergorlay. M. de La-
(i) Revue des Deux Mondes du i5 mai i838, article de M. de Carné sur le Congrès de Vérone, par Chateaubriand.