‹ Ballanche et Mme. d'HautefeuilleChapitre 66 sur 139 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

de votre sujet; dans ce qui concerne particulièrement la sainte Vierge, tout ce que vous ajoutez à l'Évangile est encore si empreint de son esprit qu'aucune disparate ne se fait sentir, vous nous la montrez toujours digne, égale à elle-même, et la grâce dans sa plénitude respecte si bien en elle sa haute nature, que je ne doute pas que vous ne la rendiez encore plus chère aux mères en découvrant et révélant si bien des sentiments toujours sanctifiés. Votre langage qui deviendra si aisément beau est parsemé de traits charmants, presque toujours justes et quelquefois sublimes : O Joseph, quel moment pour douter, entre autres, m'a fait tressaillir; que de belles et imposantes scènes ! Que de mouvements presque lyriques et toujours si naturellement amenés ! Cette fusion de l'Écriture dans le texte y fait un effet excellent, et je suis loin, pour ma part, de vous reprocher le nombre et la longueur de vos citations; il ne faut pas perdre de vue que c'est à l'utile que vous prétendez sacrifier, et que vous êtes tout à fait en mesure de le concilier avec l'excellent efTet de l'ensemble, ce que vous tirez de vous-même me semble déjà la récompense de ces pieux emprunts, les deux arrivées à Nazareth, les adieux à sa maison, la mort de Joseph, la rentrée à Jérusalem de Marie et des saintes femmes, les bonheurs et les peines de la maternité, le morceau qu'elles soient bénies, et plus que tout cela, cet admirable hymne de la Régénération des éléments, de Vart, de la science, etc., m'ont transportée. Je ne sais rien non plus de si touchant que la prière de la sainte Vierge de souffrir et de sentir avec Jésus toutes les douleurs autant que sa faible et infirme nature le permettra, que ses paroles : Courage, monjils, chacun de tes pas sauve un monde, et ces autres paroles qui suivent : Marie, Marie, dans ce moment digne du Dieu qui vous a choisie, vous avez aussi aimé le monde Jusqu'à donner votre Fils pour lui, tout cela est admirable et me paraît devoir produire de la vraie édification, si

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d'ailleurs vous parvenez à éviter. les écueils contre lesquels tant d'impressions salutaires pourraient échouer. Ici, ma chère, commença la tâche que vous m'avez imposée, et de moi-même je sens que je ne vous louerais pas de si grand cœur si je ne me sentais autorisée à vous faire les observations qui se sont présentées à moi ; en affron- Jtant jusqu'à l'ennui que peuvent vous donner de si minutieux détails, je fais preuve de plus d'audace encore qu'étant vraie, comme vous me vouliez, jusqu'à la brutalité.

D'abord, je pense comme vous que la première partie, quoique pleine de peintures déUcieuses, est pourtant la plus faible, que c'est celle où il y a le plus à reprendre. Cela tient aux difïicultés inhérentes au sujet même et à la haute question de savoir s'il est tout à fait licite à l'imagination de s'en emparer. La première objection qui se présente, ce sont les transpositions hardies, fréquentes, presque habituelles, des textes sacrés, comme les paroles des disciples d'Emmaùs attribuées aux Égyptiens, celles de la grotte, etc.; je pense que ces transpositions pourront être reprises et critiquées, mais pour juger de votre ouvrage, il faut se mettre à votre point de vue non pas seuleme'nt comme première donnée qu'il s'agit d'accepter, mais aussi pour les détails, et du moment où vous avez voulu surtout faire passer l'Évangile dans votre ouvrage, il faut bien consentir à ce que vous placiez selon vos besoins les emprunts que vous lui feriez. Ainsi, lorsque le texte conserve son sens primitif ou son application, comme dans les promesses faites avant la scène à Simon et à André de les faire pêcheurs d'hommes, etc., etc., rien ne m'arrête ; mais je ne serais pas sans scrupule sur les paroles du psaume : un seul jour passé dans ta demeure vaut mieux que mille partout ailleurs, paroles que vous mettez dans la bouche de Joseph, adressées à Marie. Ces paroles consacrées et qui, légitimement, n'appartiennent

LA Cesse CHARLES D'HAUTEFEUILLE , née DE BEAUREPAIRE

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qu'à Dieu, à sa maison, à sa présence, détournées de leur application unique, me feraient presque l'effet d'être irrévérentes si elles ne sont pas surtout prononcées (ce dont je ne suis pas assez sûre de me rappeler) après l'annonciation. Le psaume de la vigne féconde et des plants d'olivier, adressé par Notre-Seigneur à l'Époux, me laisserait bien aussi quelque doute. Lui faire proférer des paroles que l'Evangile ne lui attribue pas est une de ces hardiesses dont le second mouvement serait toujours de s'abstenir. Ne pourriez-vous, dans cette môme occasion, vous servir d'une autre manière de ce psaume admirable et parfaitement adapté à la circonstance, et pour faire parler le Sauveur, mettre dans sa bouche les textes rapportés par les évangélistes et se rapportant au mariage; tout ce qui concerne son inviolabilité serait si fortement exprimé par : que V homme ne sépare pas ce que Dieu a joint, et d'autres passages encore, qu'il n'y aurait qu'à lier ensemble.

Je vous avoue que je n'aime pas beaucoup la sorte d'énigme par laquelle la Vierge désigne l'Epoux auquel elle consent à donner sa main; j'y vois trace de réminiscence païenne.

Paix aux hommes dont la volonté est pure, substitué, dans le cantique des anges, à Paix aux hommes de bonne volonté, ne me semble pas motivé; l'impression des choses consacrées s'altère avec la plus légère altération qu'on leur fait subir.

Ici viennent des passages qui m'arrêtent davantage : les fils des hommes la voient et la trouvent belle, et leur cœur s'éprend pour elle d'une forte passion.

Je voudrais le retranchement de ce mot passion et presque celui d'un amour trop humain. Dans un sentiment il y a toujours quelque chose de celui qui l'inspire, et ici l'ascendant doit être bien plus marqué ; il n'émanait rien de la sainte Vierge que de pur, de calme, de tranquille, la raison même mettrait ce privilège au nombre de ceux de

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sa conception immaculée. Jésus-Christ a voulu être tenté par un miracle de sa volonté divine ; pour Marie, le miracle était de ne pouvoir même séduire ; plus que cela sur ce point, la sensibilité humaine est une de ces infirmités que la simple vue de la sainte Vierge a probablement plus d'une fois guérie.

Je pense qu'il serait convenable de retrancher les railleries d'ailleurs douces et réservées des voisines sur la stérilité de Marie.

Le tableau des doutes de Joseph demande, je crois, à être fort adouci , resserré et abrégé. Je sollicite en particulier le retranchement des paroles plus le désespoir prend possession de lui, des transports jaloux, quelque chastes et mesurés qu'ils soient, prennent quelque chose d'irrévérent dans la pensée du lecteur plus pénétré que Joseph luimême à ce moment des grandeurs de Marie; à peine l'Évangile indique ces mouvements qu'il les apaise par l'avertissement de l'Ange, tant il semble que le ciel même ait été jaloux de mettre immédiatement la gloire de Marie à l'abri du cœur troublé de son saint époux , pas un moment n'est laissé entre le doute et son apaisement, un mot signale l'anxiété de Joseph, et encore ce seul mot, tous les évangélistes ne le disent pas, saint Jean, je crois, le passe sous silence.

Je crois que là encore, comme vous l'avez si admirablement senti pour l'annonciation, il faut s'en tenir rigoureusement à l'Évangile.

Et son amour était si grand, qu'il conçoit le Dieu de l'amour éternel. Je craindrais que cela ne fût point assez exact et que dans votre pensée ce fût sous-entendu un mérite dans l'amour de Marie , qui rendrait moins libre, moins gratuite, la grâce ineffable dont elle est l'objet, l'amour immense de Marie, en ce qui l'élevait sans nulle comparaison au-dessus de l'amour divin senti par les hommes , était effet et point cause.

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