‹ Ballanche et Mme. d'HautefeuilleChapitre 77 sur 139 · CHAPITRE VIII. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. l

ce que vous avez eu l'extrême bonté de me lire. Soyez certaine que le public sera charmé.

Mille tendres et respectueuses amitiés.

Hébal.

17 novembre 89.

M. Wilson est venu me voir avant d'aller à Saint- Vrain, j'espérais avoir de vos nouvelles par lui. Me voici maintenant en peine de votre santé. N'allez pas croire que vous n'avez pas besoin de vous en mêler ; non, non, croyez-moi, il faut s'occuper de sa santé, parce que la santé est bonne pour ce qu'on en fait. J'ai eu pendant quelques jours une sorte de difficulté de vivre ; j'étais sans force aucune. Je me suis mis à étudier mon régime, à essayer, et enfin je suis parvenu à reprendre le dessus. Si cet état eût continué, j'aurais eu recours à un médecin. Mais j'ai pu m'en passer. M"^" Récamier a toujours les mêmes alternatives, mais enfin sa santé n'a rien d'inquiétant. Je suis allé, ces jours derniers, voir Mme Swetchinc ; je l'ai trouvée assez bien, et avec un bon visage. Elle était avec le fils de Gœrer, Vous savez qu'il est venu à Paris pour étudier tout ce qui concerne Jeanne d'Arc, dont il a déjà écrit l'histoire. Il compte publier le second procès dont la plus grande partie est encore inédite. Je suis charmé que vous vous occupiez de celte héroïne. 11 ne sera pas dit que les étrangers sont seuls à soigner cette gloire si française. Croyez-moi, ce que vous avez fait est très bien, et bien à A'ous. Ainsi du courage. Occupez-vous de Jehanne et de votre santé. Je viens de passer par une phase de découragement. J'ai miUe peines à me remettre au travail. Cependant, je viens à bout de me vaincre.

J'espère que le mois prochain, je commencerai à imprimer. Nous avons eu quelques lectures en très petit comité : des morceaux de M. de Chateaubriand, des chapitres de l'histoire de Port-Royal, de Sainte-Beuve. J'ai assisté à la

l5o BALLANCHE ET M"^ d'hAUTEFEUILLE.

lecture de la pièce de Mme de Girardin contre le journalisme (1). Elle-même lisait, chez elle. Il y avait pas mal de monde. La pièce n'est pas une pièce, mais il y a de très beaux vers. La Comédie française voudrait la jouer, le ministère ne s'en soucie pas. Vous savez combien je suis décidé en faveur des Girardin, mais, si j'étais le ministère, je m'opposerais à la pièce comme lui. Mes pressentiments continuent d'être fort tristes. Point d'esprit public, point d'idée qui rallie, une cohue d'opinions factices, de la souffrance intime, un dépenaillement de toutes choses. La recrue que vient de faire la Pairie est peu brillante, mais pouvait-on la faire autrement (2) ? Que va faire l'Académie ? On s'en inquiète peu. Ce que nous avons de mieux à faire, entre nous, c'est de nous faire un monde à part. Faites votre Jehanne qui, soyez certaine, sera une belle chose ; je ferai mon monolithe. M. de Chateaubriand laissera ses mémoires. Si Mm^ Récamier voulait, elle laisserait ses souvenirs, mais, du moins, elle laissera une mémoire qui ne sera point sans quelque éclat. On dit M. de Lamartine souffrant. Je me réjouis de la joie de M. de Carné, Je manque de sympathie pour M. Jourdain: cela viendra. Mille tendres et respectueuses amitiés.

Hébal. •

3 décembre 3g.

Il faut bien que je vous le redise , entre blanc bonnet et bonnet blanc, il y a toute la différence d'une locution française à une locution qui ne l'est pas. La différence qu'il y a entre la Phèdre de Racine et celle de Pradon, c'est la diflërence du génie au non-génie. Le talent est une chose

(i) C'est VÈcole des journalistes, dont la censure interdit la représentation.

(2) Le 7 novembre avait eu lieu la nomination de vingt nouveaux pairs, parmi lesquels Bérenger (de la Drôme), le marquis de Boissy, le vicomte Cavaignac, le duc d'Estissac, Viennet, Teste, Cubières, etc.

Page 1