‹ Balle francheChapitre 13 sur 27 · LA RECEPTION · texte numérisé non relu

LA RECEPTION

De même que tous les centres de population indienne qui avoisinent les défrichements américains des frontières', le village kenhà était plutôt un fort qu'une bourgade.

Ainsi que nous croyons l'avoir dit, les Kenhàs n'étaient venus que depuis peu, d'après les conseils de Natah-Otann , s ? établir en ce lieu.

L'endroit était, du reste, parfaitement choisi au point de vue militaire, et grâce aux précautions qu'elle avait prise, la tribu se trouvait complètement à l'abri d'un coup de main.

Les huttes indiennes étaient disséminées, sans ordre, de chaque côté d'un ruisseau, assez large affluent sans nom du fleuve.

Les fortifications consistaient en des espèces de retranchements élevés à la hâte et composés çl'arbres morts.

Ces fortifications formaient enclos, ayant plu-

sieurs angles, rentrants et sortants, renfermant un espace assez resserré et dont la gorge, ou partie ouverte, était appuyée à l'endroit où le ruisseau se perdait dans le Missouri.

Un parapet de troncs et de grosses branches empilées, construit en retraite d'un profond et large fossé, complétait un système de défense fort respectable, et que Ton aurait été loin de s'attendre à trouver dans les prairies. •

Au milieu du village, un large espace vide servait de place de réunion pour les chefs ; au centre, il y avait une cabane en bois, en forme de pain de sucre.

De chaque côté de cette cabane, sur de larges hangars, séchaient le maïs, les graines et les céréales conservées pour la provision d'hiver.

Un neu en avant du village, à une distance de cent cinquante pas environ, s'élevaient deux espèces de blockhaus, composés de retranchements en forme de flèches, recouverts de treillages en osier, munis de meurtrières et entourés d'une clôture de palissades.

31s devaient servir à la défense du village avec lequel ils communiquaient par un chemin couvert, et dominer le fleuve et la plaine.

Sous, le vent de ces blockhaus , à un kilomètre dans Fest-nord-est, on voyait beaucoup demachoitê ou échafaudages sur lesquels les Indiens du sang, de même que les autres Pieds-Noirs , les Sioux et les Dacotahs, déposent leurs morts.

De distance en distance , sur le chemin qui conduisait au village, il y avait de longs poteaux plantés enterre, auxquels étaient suspendus des peaux, des chevelures et d'autres objets offerts par les Indiens au Maître de la vie, Omahauh-Noumackchi, ou au premier homme, Noumanh-Machana.

Les Indiens firent leur entrée dans le village, au milieu des cris des femmes et des enfants, des aboiements des chiens et de l'assourdissant charivari des tambours, des conques, des chichikouès et des sifflets de guerre.

Arrivés sur la place, à un signe de Natah-Otann, la troupe fit halte et le vacarme cessa.

Un immense brasier avait été préparé.

Devant ce brasier se tenait un vieux chef, robuste encore et de haute taille, à la physionomie prévenante; un nuage de tristesse était répandu sur son visage; il était en deuil, ce qu'il était facile de reconnaître aux habits en lambeaux qui le couvraient et à ses .cheveux coupés courts çt enduits d'argile.

Il tenait en main une pipe dacotah, dont le tuyau était longvplat et orné de clous jaunes et brillants.

Cet homme était le Pied-Fourchu, le premier et le plus renommé sachem des Kenhàs.

Aussitôt que la troupe fut arrêtée, il fit deux pas en avant, et d'un geste.majestueux il invitales chefs à. descendre de cheval.

« Mes fils sont chez eux, dit-il, qu'ils prennent place sur les robes de bison , autour du feu du conseil. »

Chacun obéit en silence et s'accroupit après s'être respectueusement incliné devant le sachem.

Alors le Pied-Fourchu fit faire à chacun quelques

aspirations dans sa pipe en la tenant dans sa main, et la fit circuler ensuite par la gauche.

Lorsque la pipe revint au sachem , il en vida la cendre brûlante dans le feu, et se tournant avec un sourire de bonté du côté des étrangers ;

« Les faces pâles sont nos hôtes, dit-il, il y a ici le feu et Feau. »

Après ces paroles qui terminaient la cérémonie, les assistants se levèrent et se retirèrent, sans ajouter une parole, selon la coutume indienne.

Natah-Otann s'approcha du comte.

« Que mon frère me suive, dit-il.

— Où cela? demanda le jeune homme.

— Dans le Calli que j'ai fait préparer pour lui.

— Et mes compagnons ?

— D'autres huttes les attendent. »

Balle-Franche fit un geste arrêté immédiatement

parle comte.

« Pardon, chef, dit-il, mais, avec votre permission , mes compagnons habiteront avec moi. »

Le chasseur sourit pendant qu'une nuance de mécontentement assombrit le visage de l'Indien.

a Le jeune chef blanc sera bien mal, répondit-il, lui accoutumé aux immenses cabanes des visages pâles.

— C'est possible, mais je serai encore plus mal si mes compagnons ne restent pas auprès de moi, afin de me tenir société.

— L'hospitalité des Kenhàs est grande., ils sont riches et peuvent, quand même leurs hôtes seraient plus nombreux encore, donner à chacun d'eux un Calli particulier.

— J'en suis convaincu, et je les remercie de cette attention, dont cependant je me dispenserai de profiter; la solitude m'effraye, je m'ennuierais à mourir si auprès de moi je n'avais pas un ami avec lequel je pusse causer.

— Qu'il soit donc fait ainsi que désire le jeune chef pâle,. les hôtes ont le droit de commander, leurs prières sont des ordres.

— Je vous remercie de votre condescendance et je suis prêt à vous suivre.

( — Venez. »

Avec cette rapidité de résolution que les Indiens possèdent à un si haut degré , Natah-Otann avait renfermé sa contrariété dans son cœur, et nulle trace d'émotion ne paraissait plus sur son visage impassible.

Les trois hommes le suivirent , après avoir échangé entre eux un regard d'intelligence.

Sur la place même , auprès de l'arche du premier homme, espèce de cylindre enfoncé enterre et garni de plantes grimpantes, s'élevait un Oti ou Calli de belle apparence.

Cefutàcette hutte que le chef conduisit ses hôtes.

Une femme se tenait silencieuse devant la porte, fixant sur les arrivants un regard où l'admiration et Tétonnement se confondaient.

Était-ce bien une femme que cette angélique créature aux formes suaves et aux contours vaporeux, dont le délicieux visage, rougissant de pudeur et de curiosité naïve, se tournait vers le comte avec une timidité anxieuse?

Ce fut la question que s'adressa intérieurement

le jeune homme en contemplant cette charmante

. apparition, qui ressemblait, à s'y méprendre, à une

de ces vierges divines de la mythologie des anciens

Slaves. * " -

En la voyant, Natah-Otann fronça le sourcil.

« Que fait là ma sœur? » lui demanda- t~il rudement.

La jeune fille, arrachée à sa contemplation silencieuse par cette brusque apostrophe, tressaillit et baissa les yeux.

* Fleur- de-Liane voulait souhaiter la bienvenue à son père adoptif, répondit-elle doucement, d'une voix suave et mélodieuse.

— La place de Fleur-de-Liane n'est pas ici, plus tard je lui parlerai ; qu'elle aille rejoindre les jeunes lilles de la tribu, ses compagnes. »

Fleur-de-Liane rougit, davantage encore, ses lèvres roses se froncèrent , elle fit une moue charmante, et après avoir à deux reprises secoué la tête d'un air mutin, elle s'envola légère comme un oiseau en jetant au comte, tout en fuyant, un dernier regard qui lui causa une émotion incompréhensible.

Le jeune homme porta vivement la main à son cœur pour en comprimer les battements, et suivit des yeux la légèrç enfant, qui disparut bientôt derrière un Calli-.

« Oh! murmura le chef à part lui, est-ce que, sans en avoir jamais vu, elle aurait reconnu tout à coup un être de la race maudite à laquelle elle appartient. »

Puis se tournant brusquement vers les blancs, dont il sentait instinctivement que les regards pesaient sur lui :

et Entrons, » dit-il en soulevant la peau de bison qui servait de rideau au Calli.

Ils entrèrent.

Par les soins de Natah-Otann, la hutte avait été nettoyée, et tout le confortable qu'il avait été possible de se procurer se trouvait réuni, c'est-à-dire des monceaux de fourruresde toutes sortes, épaisses et soyeuses, pour servir de lit, une table boiteuse, quelques bancs aux pieds mal équarris et, luxe inouï dans un tel endroit, une espèce de fauteuil en jonc tressé et à large dossier.

« Le chef pâle excusera de pauvres Indiens s'ils n'ont pas fait mieux pour le recevoir comme il le mérite , dit l'Indien avec un mélange d'ironie et d'humilité.

— Tout cela est parfait, répondit en souriant le jeune homme qui se méprit à l'accent [du chef, je ne comptais certes pas sur autant; d'ailleurs, je parcours depuis assez longtemps la prairie pour avoir appris à me passer des futilités et a me contenter du nécessaire.

— Maintenant je demande au chef pâle la permission de me retirer.

— Faites, mon hôte, faites, ne vous gênez pas, allez à vos affaires ; pour moi, je vais prendre quelques instants d'un repos dont j'ai le plus grand besoin. »

Natah-Otann s'inclina sans répondre et sortit.

Aussitôt qu'il fut dehors , Balle-Franche invita d'un geste ses compagnons à rester immobiles là où le hasard les avait placés, et il commença l'inspection des lieux, furetant et regardant scrupuleusement partout.

Lorsqu'il eut terminé cette inspection, qufjne produisit d'autre résultat que celui de lui prouver qu'ils étaient bien seuls, et que nul espion ne se tenait aux écoutes, le* vieux chasseur regagna le milieu du Calli, et faisant signe au comte et à Ivon de s'approcher de lui :

« Écoutez, dit-il à voix basse, nous sommes, par notre faute, dans la gueule du loup; soyons prudents; dans la prairie les feuilles ont des yeux et les arbres des oreilles, Natah-Otann est un démon qui machine quelque trahison dont il veut nous rendre victimes.

— Bah! fit légèrement le comte, comment le savez-vous, Balle-Franche?

— Je ne le sais pas, et pourtant j'en suis sûr; mon instinct ne me trompe pas, monsieur Edouard ; je connais les Kenhàs de longue date ; il faut nous tirer d'ici le plus adroitement que nous pourrons.

— Eh! à quoi bon ces soupçons, mon ami; les pauvres diables, j'en suis sûr, ne pensent qu'à nous bien fêter; tout me semble charmant ici. »

Le Canadien secoua la tête.

« Je veux savoir d'où provient le respect étrange que vous témoignent les Indiens, -cela cache quelque chose, je vous le répète.

— Bah ! ils ont peur de moi, voilà tout!

— Hum ! Natah-Otann n'a pas peur de grand*-

chose au monde.

— Ahçà! mais Dieu me pardonne, Balle-Franche, je ne vous ai jamais vu ainsi ; si je ne vous connaissais pas si bien, je dirais que vous avez peur.

— Pardieul je ne m'en cache pas, répondit vivement le chasseur; j'ai peur, et bien peur même!

— Vous 1

— Oui, mais pas pour moi ; vous comprenez bien que depuis que je parcours la prairie, si les Peaux- Rouges avaient pu me tuer, il y a longtemps que ce serait fait; aussi je suis bien tranquille sur mon compte, allez, et s'il n'y avait que moi....

— Eh bien?

— Je ne serais nullement embarrassé,

— Pour qui craignez-vous donc, alors?

— Pour vous, monsieur Edouard, pour vous seul.

— Pour moi ! s'écria le comte en s'allongeant nonchalamment dans le fauteuil ; c'est beaucoup d'honneur que vous faites à ces drôles ; avec ma cravache je mettrais tous ces hideux personnages en fuite. »

Le chasseur secoua la tête.

« Vous ne voulez pas, monsieur Edouard, vous bien persuader une chose.

— Laquelle?

— C'est que les Indiens sont d'autres hommes que les Européeps auxquels jusqu'à présent vous avez eu affaire.

— Allons donc; si l'on voulait vous écouter, Vous

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