‹ Balle francheChapitre 14 sur 27 · VJ · texte numérisé non relu

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autres, coureurs des bois, on serait à chaque seconde à deux doigts de la mort, et l'on ne pourrait marcher qu'en rampant comme des bêtes fauves à travers les prairies; sornettes que tout cela, mon ami; je crois déjà vous avoir vingt fois prouvé que tant de précautions sont inutiles , et qu'un homme de cœur qui brave franchement le danger en face a toujours raison de vos plus belliqueux Peaux- Rouges.

— C'est justement la raison qui les fait agir ainsi à votre égard que je veux découvrir.

— Vous feriez mieux de tâcher de découvrir autre chose.

— Quoi donc?

— Quelle est cette charmante enfant que je n'ai fait qu'entrevoir, et que le chef a si brutalement renvoyée.

— t Allons , bon; allez-vous devenir amoureux, à présent? il ne manquerait plus que cela.

— Pourquoi non, mon ami? car en vérité cette enfant est charmante.

— Oui, elle est charmante, monsieur le comte; mais, croyez-moi, ne vous occupez pas d'elle.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Parce que cette jeune fille n'est pas ce qu'elle paraît être.

— Ah çà 1 mais c'est un vrai roman d'Anne Radcliffe que vous me racontez là ; nous marchons de mystère en mystère , depuis quelques jours.

— Oui , et plus nous irons , plus tout deviendra sombre autour de nous.

— Bahl bah! je n'en crois pas un mot. Ivon, ma robe de chambre. »

Le domestique obéit.

Depuis son entrée dans le village, le digne Breton était dans des transes continuelles et tremblait de tous ses membres; tout ce qu'il voyait lui semblait si extraordinaire et si horrible , qu'il s'attendait à chaque instant à être massacré.

« Eh bien I lui demanda le comte, que penses-tu de cela, Ivon?

— Moi! monsieur le comte sait que je suis trèspoltron, balbutia le Breton.

— Oui, oui, c'est convenu ; après?

— J'ai affreusement peur.

— Naturellement.

— Et si monsieur me le permet, je porterai toutes ces fourrures là-bas, afin de me coucher en travers de la porte.

— Pourquoi donc?

— Parce que , comme j'ai bien peur, je ne dormirai sans doute pas profondément, et si quelqu'un vient cette nuit avec de mauvaises intentions, il sera forcé de passer par-dessus moi, je l'entendrai, et de cette % façon je pourrai, par mes cris, prévenir monsieur, ce qui lui donnera le temps de se mettre en défense. »

Le jeune homme se renversa en arrière en éclatant d'un rire homérique, auquel, malgré ses préoccupations, Balle-Franche s'associa.

« Ma foi ! s'écria le comte en regardant son domestique, tout interdit de cette gaieté qui lui sem- *

blait intempestive dans un moment aussi grave, il faut avouer, Ivon,. que tu es bien le poltron le plus extraordinaire que j'aie jamais vu.

— Hélas ! monsieur, répondit-il avec contrition, ce n'est pas ma faute, allez; car je fais bien tout ce que je puis pour avoir du courage, mais cela m'est impossible.

— Bon! bon! reprit le jeune homme en riant toujours, je ne t'en veux pas, mon pauvre garçon; dame! puisque c'est plus fort que toi, il faut en prendre ton parti.

— Hélas! fit le Breton en poussant un énorme soupir.

— Mais laissons cela ; vous vous coucherez comme vous l'entendrez et où vous voudrez, Ivon, je m'en rapporte à vous. »

Le Breton, sans répondre, se mit immédiatement en devoir de transporter les fourrures à la place qu'il avait choisie, tandis que le comte continuait de causer avec le chasseur.

« Quant à vous, Balle-Franche, lui dit-il, de votre côté, je vous laisse carte blanche pour veiller sur nous comme vous l'entendrez, promettant de ne déranger en rien vos plans , et même de vous aider si besoin est, mais a une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous vous arrangerez de façon à me faire retrouver le charmant lutin dont je vous ai déjà parlé. - " «

— Prenez garde, monsieur Edouard!

— Je veux la revoir, vous dis-je, quand je devrais moi-même me mettre à sa recherche.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur Edouard.

— Je le ferai sur mon âme, et pas plus tard que tout de suite si vous continuez ainsi.

— Vous réfléchirez.

— Je ne réfléchis jamais et je m'en suis toujours bien trouvé.

— Mais savez-vous qui est cette femme?

— Parbleu, vous venez de le dire vous-même; c'est une femme, et charmante même.

— D'accord; mais, je vous le répète, elle est aimée deNatah-Otann.

— Que m'importe !

— Faites attention !

— A rien; je veux la revoir.

— A tout prix?

— A tout prix.

— Bien ; écoutez-moi, alors.

— Oui, mais soyez bref.

— Je vais vous raconter l'histoire de cette femme.

— Vous la connaissez donc?

— Je la connais.

— Bon! Commencez, je suis tout oreilles. »

Balle -Franche approcha un banc, s'assit d'un

air de mauvaise humeur, et, après un instant de réflexion :

« Il y a une quinzaine d'années, dit-il, Natah- Otann, qui avait vingt ans à peine alors, mais était déjà un guerrier renommé, quitta sa tribu à la tête d'une cinquantaine de guerriers d'élite, pour aller tenter un coup de main contre les blancs. À cette

époque, les Kenhàs n'étaient pas établis où ils sont en ce moment; la Société des Pelleteries ne s'était. pas avancée aussi avant sur le Missouri, et le fort Mackensie n'existait pas. Les Indiens du sang chassaient en liberté sur de vastes territoires dont, depuis, les Américains se sont emparés et dont ils les ont chassés. C'était vers les frontières suddece territoire que se trouvait le village des Kenhàs, à quatre-vingts lieues d'ici environ. Jusqu'à ce moment, jamais Natah-Otann n'avait commandé en chef une expédition; de même que tous les jeunes gens de son âge en pareille circonstance, son front rayonnait d'orgueil ; il brûlait de se distinguer et de prouver aux sachems de sa nation qu'il était digne de commander à des guerriers braves. Aussitôi qu'il fut sur le sentier de la guerre, il dissémina des espions dans toutes les directions , défendit à ses hommes de fumer, de crainte que la lueur des pipes ne divulguât sa présence. Enfin il prit avec une sagesse extrême toutes les' précautions usitées en pareil cas. Son expédition fut brillante ; il surprit plusieurs caravanes, pilla et saccagea des défrichements ; ses hommes revinrent chargés de butin et le mors de leurs chevaux garni de chevelures. Natah-Otann n'amenait, lui, qu'une faible créature de deux ou trois ans au plus, qu'il portait délicatement dans ses bras, ou bien couchait sur le devant de sa selle. Cette enfant était la grande et belle jeune fille que vqus avez vue aujourd'hui.

— Ahl

— Est-elle blanche, est-elle rouge, Américaine ou Espagnole? Nul ne le sait, nul ne le saura jamais. Vous savez que beaucoup d'Indiens naissent blancs; ainsi la couleur ne peut, servir d'indice pour retrouver les parents de la jeune fille. Bref, le chef l'adopta ; mais, chose étrange, au fur et à mesure que l'enfant grandit, elle prit sur l'esprit de Natah-Otann un empire auquel celui-ci ne put jamais se soustraire, et qui bientôt pesa tellement sur lui que les chefs de la tribu s'en inquiétèrent ; du reste, la vie que menait et que mène Fleur-de- Liane, c'est son nom....

— Je le sais, interrompit le comte.

— Bien, reprit le chasseur; je dis donc que la vie de cette enfant est extraordinaire ; au lieu d'être gaie, folâtre et rieuse comme les jeunes, filles de son âge, elle est sombre, rêveuse/sauvage, errant toujours seule dans la prairie, volant sur l'herbe emperlée de rosée comme une gazelle, ou bien la nuit, rêvant au clair de la lune eh murmurant des paroles que nul n'entend. Parfois de loin on aperçoit, car personne n'ose s'approcher d'elle, auprès de son ombre une autre ombre se dessiner et marcher des heures entières, tête basse, à ses côtés, puis elle reparaît seule au village ; et si on l'interroge, elle hausse les épaules sans répondre, ou bien elle se met à

pleurer.

— C'est étrange, en effet.

__ N'est-ce pas ? Si bien que les chefs se réunirent autour du feu du conseil, et reconnurent que Fleurde-Liane avait jeté un charme sur. son père adoptif.

— Les imbéciles! murmura le comte.

— Peut-être, reprit le chasseur en hochant la

tête ; toujours est-il qu'il fut résolu de l'abandonner seule dans le désert pour y mourir. . :;

— Pauvre ; enfant ! Alors qu'arri va-t-il ?

— Natah-Ôtann et le Bison-Blanc, qui n'avaient pas été appelés au conseil, s'y rendirent en apprenant cette décision, et ils parvinrent si bien, par leurs paroles trompeuses, à changer l'esprit des chefs, que non-seulement on renonça à abandonner la jeune fille, mais que depuis ce moment elle est considérée comme le génie' tutélaire de la tribu.

— Et Natah-Otann ?

— Son état est toujours le même.

— Yoilà tout?

— Voilà tout

— Eh bien! Balle-Franche, mon ami, avant deux jours, je saurai, moi, si cette jeune fille est aussi sorcière que tu le dis, et ce que je dois en penser. »

Le chasseur ne répondit que par un grognement inintelligible, et sans insister davantage Jl s'étendit sur ses fourrures.

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