DIPLOMATIE INDIENNE
Natah-Otann feignit de ne pas avoir aperçu le sourire du comte.
« Maintenant que vous êtes remise, dit-il à Fleurde-Liane d'un ton plus doux que celui qu'il avait d'abord pris avec elle, remontez à cheval et retournez au village, le Loup-Rouge vous accompagnera ; qui sait, ajouta-t-il avec un sourire indien, nous pouvons encore rencontrer les couguars, vous en avez si peur que je crois vous rendre service en vous priant de vous éloigner. »
La jeune fille s'inclina encore toute tremblante et remonta à cheval.
Le Loup-Rouge avait, malgré lui, fait un mouvement de joie à Tordre que lui avait donné le chef, mais celui-ci, tout à ses pensées, ne l'avait pas surpris.
« Un moment encore, reprit Natah-Otann; ki les lions vivants vous font peur, je sais qu'en revanche vous prisez fort leur fourrure; permettez - moi donc de vous offrir celle-ci. »
Personne n'égale l'habileté des Peaux-Rouges pour écorcher les animaux ; en un instant, les deux lions, au-dessus desquels déjà planaient et tournoyaient en longs cercles les vautours, furent dépouillés de leurs riches robes que, sur un geste du chef, on jeta sur la croupe du cheval du Loup- Rouge.
L'animal, effrayé par la senteur acre qu'exhalaient les peaux des fauves, se cabra avec fureur et faillit désarçonner son cavalier qui eut beaucoup de peine à s'en rendre maître .
« Allez, maintenant, » dit sèchement le chef en les congédiant d'un geste hautain.
Fleur-de-Liane et le Loup-Rouge s'éloignèrent au galop.
Natah-Otann les suivit assez longtemps du regard; puis il laissa tomber sa tête sur la poitrine en poussant un soupir étouffé, et parut se plonger dans de sombres méditations.
Au bout d'un instant, il sentit une main qui s'appuyait fortement sur sa poitrine.
Il releva la tête.
Le Bison-Blanc était devant lui.
«Que me voulez-vous? lui demanda-t-il d'un ton de mauvaise humeur.
— Ne le savez-vous pas? » répondit le vieillard en le regardant fixement.
Natah-Otann tressaillît.
« C'est juste, dit-il, l'heure est venue, n'est-ce pas?
— Oui.
— Les précautions sont prises?
— Toutes.
— Allons donc; mais où sont-ils?
— Voyez-les. »
En disant ces deux mots, le Bison-Blanc désigna du doigt le comte et ses deux compagnons couchés sur l'herbe, sur la lisière d'un bois qui verdissait à deux cents pas de l'endroit où campaient les Indiens.
« Ah ! ils font bande à paît, observa le chef avec amertume.
— Gela ne vaut-il pas mieux ainsi pour la conversation que nous désirons avoir avec eux?
— Vous avez raison. »
Les deux hommes se dirigèrent alors à grands pas vers les blancs, -sans échanger d'autres paroles.
Ceux-ci s'étaient en effet retirés à l'écart, non par mépris pour les Indiens, mais afin d'être plus libres.
Ce qui s'était passé après la mort des couguars, la façon brutale dont le chef avait parlé à Fleurde-Liane, avait froissé le comte; il avait fallu la puissance qu'il possédait sur lui-même et les prières de Balle-Franche pour l'empêcher d'éclater en reproches envers le chef dont ia conduite lui avait paru d'une grossièreté inqualifiable.
« Hum! dit-il, cet homme est bien décidément une vilaine nature, je commence à me ranger de votre avis, Balle-Franche.
— Bah ! ce n'est rien encore, répondit celui-ci en haussant les épaules, nous en verrons bien d'autres si nous restons seulement huit jours avec ces démons. »
Tout en causant, le Canadien avait rechargé son rifle et ses pistolets.
«Faites comme moi, continua-t-il, on ne sait pas ce qui peut arriver.
— A. quoi bon cette précaution, ne sommesnous pas sous la sauve-garde des Indiens dont nous sommes les hôtes ?
— C'est possible; mais c'est égal, croyez-moi, suivez toujours mon conseil, avec les Indiens on ne peut jamais répondre de l'avenir.
— Au fait, il y a du vrai dans tout ce que vous me dites, ce que je viens de voir ne me porte nfillement à la confiance. *
Le comte se mit aussitôt en devoir de recharg-er ses armes.
Quant à Ivon, son fusil et ses pistolets étaient en état.
Les deux chefs indiens arrivèrent auprès du comte au moment où il achevait de charger son dernier pistolet.
« Oh! oh ! dit en français Natah-Otann en saluant le jeune homme avec une exquise politesse, auriezvous éventé quelque bête fauve aux environs, monsieur le comte?
— Peut-être , répondit celui-ci en repassant à sa ceinture le pistolet, après l'avoir amorcé avec soin.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Rien autre chose que ce que je dis, monsieur !
— Malheureusement pour moi, sans doute, cela est tellement subtil, que je ne le comprends pas.
— j'en suis fâché, monsieur; mais je ne saurais vous répondre que par un vieil adage latin.
— Qui est?...
— A quoi bon vous le répéter, vous ne comprenez pas le latin.
— Supposez que je le comprenne.
— Eh bien, donc, puisque vous le voulez, le voici : Si vis pacem, para bellum.
— Ce qui signifie. .*. . répondit imperturbablement le chef, tandis que le Bison-Blanc se mordait les lèvres.
— Ce qui signifie.... dit le comte.
— Si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre, interrompit vivement le Bison-Blanc.
— C'est vous qui l'avez dit, monsieur, » fit le comte s'inclinant avec un sourire railleur.
Les trois' hommes se trouvaient face à face, comme des duellistes émérites qui tâtent le fer avant de l'engager, et qui du premier coup s'étant reconnus de même force, redoublent de prudence et se replient sur eux-mêmes avant de porter une botte décisive.
Balle-Franche, quoiqu'il ne comprît pas grand'chose à cette escarmouche de mots, avait cependant, grâce à la méfiance qui faisait le fond de son caractère, échangé à la dérobée, avec Ivon, un regard que celui-ci avait compris, et tous deux, bien qu'inattentifs en apparence, se tenaient prêts à tout événement.
Après la dernière parole du comte il y avait eu un -assez long silence.
Ce fut Natah-Otann qui le rompit.
« Vous croyez-vous donc parmi des ennemis,* monsieur le comte? lui demanda-t-il d'un ton de dignité blessée.
— Je ne dis pas cela, monsieur, répondit-il, et telle n'est point ma pensée; seulement je vous avoue que tout ce que je vois depuis quelques jours autour de moi me semble tellement étrange , que, malgré moi, je ne puis me former une opinion arrêtée ni sur les hommes ni sur les choses, ce qui me donne fort à réfléchir.
— Ah! reprit froidement l'Indien ; et que voyezvoits donc de si étrange autour de vous, monsieur? Seriez-vous assez bon de m'en faire part?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, si vous le désirez.
— Vous me ferez infiniment de plaisir en vous expliquant, monsieur.
— Je ne demande pas mieux, d'autant plus que j'ai toujours eu l'habitude de dire franchement ma façon de penser et que je ne vois pas de raison qui m'oblige à la déguiser aujourd'hui. »
Les deux chefs s'inclinèrent sans répondre; le comte continua en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon de son fusil, dont la crosse reposait à terre, et en les regardant fixement :
■« Mafoi, messieurs, puisque vous voulez que je vous dévoile ma pensée, la voici tout entière : nous sommes ici au milieu des prairies américaines, c'est-à-dire les contrées les plus sauvages du nouveau continent; vos rapports avec les blancs sont
continuellement hostiles; vous passez, vous autres Pieds-Noirs, pour les Indiens les plus indomptables, les plus féroces et les plus sauvages , autrement les plus privés de civilisation de toutes les nations aborigènes.
■ — Eh bien! fit Natah-Otann, que trouvez-vous là d'étrange? est-ce notre faute si nos spoliateurs, depuis la découverte du nouveau monde, nous ont traqués comme des bêtes fauves, refoulés dans les déserts et considérés comme des êtres doués àpeine de l'instinct de la brute ; c'est à eux et non pas à nous que vous devez vous en prendre. De quel droit nous reprochez-vous un avilissement et une barbarie qui sont le fait de nos persécuteurs et non pas le nôtre?
— Vous ne m'avez pas compris, monsieur; si, au lieu de nïinterrompre , ainsi que vous l'avez fait, vous m'aviez écouté patiemment quelques minutes de plus, vous auriez vu que non-seulement je ne vous reproche pas cet avilissement, mais que j'en gémis dans mon cœur; car bien que depuis quelques mois à peine dans le désert, j'ai été en plusieurs occasions à même de juger la race malheureuse à laquelle vous appartenez, et d'apprécier comme elle le mérite et les bonnes qualités qu'elle possède encore et que l'odieuse tyrannie des blancs n'est point parvenue à lui enlever, malgré tous les moyens qu'elle a employés pour parvenir h ce but. »
Les deux chefs échangèrent un regard de satisfaction; les paroles généreuses prononcées par le jeune homme leur donnaient bon espoir pour le succès de leur négociation.
* Pardonnez-moi et veuillez continuer, monsieur, répondit Natah-Otann en s 1 inclinant.
— Ainsi ferai-je, monsieur, reprit le comte ; je le répète, ce n'est pas cette barbarie qui m'a étonné, car je la supposais plus grande qu'elle n'est réellement; ce qui m'a semblé étrange, c'est de trouver au fond du désert où nous sommes, au milieu des Indiens féroces qui nous entourent, deux hommes, deux chefs de ces mêmes indiens, je ne dirai pas civilisés, le mot ne serait pas aasez fort, mais connaissant à fond tous les secrets de la civilisation la plus avancée et la plus raffinée , parlant avec la pureté la plus excessive ma langue maternelle et semblant en un mot n'avoir des Indiens que le costume qu'ils portent. Ce qui m'a semblé étrange, c'est que ces deux hommes, dans un but qui m J échappe, changeant tour à tour, suivant les circonstances, de façons, de mœurs et de langage, sont tantôt des Indiens sauvages, tantôt des hommes du meilleur ton , au lieu de chercher à arracher leurs compatriotes à la barbarie dans laquelle ils croupissent, s'y vautrent avec eux, feignant d'être aussi ignorants et aussi cruels qu'eux-mêmes, alliant ainsi dans un même individu les deux principes les plus opposés et réunissant tous les degrés de la société humaine; je vous avoue, messieurs, que tout cela non-seulement m'a paru étrange, mais encore m'a effrayé.
— Effrayé ! s'écrièrent en même temps les deux chefs.
— Oui, effrayé, reprit vivement le comte, parce
qu'une vie de feintes continuelles comme celle que vous faites doit cacher des menées ténébreuses, quelque noir complot; enfin je suis effrayé parce que votre conduite à mon égard, l'insistance que vous avez mise à m'attirer parmi vous, fait naître malgré moi des soupçons dans mon cœur, sur vos intentions cachées.
— Et quels sont ces soupçons, monsieur? demanda Natah-Otann avec hauteur.
— Je crains que vous ne vouliez faire de moi l'enjeu de quelque partie honteuse. »
Ces paroles/ prononcées avec véhémence, éclatèrent comme la foudre aux oreilles des deux chefs confondus ; malgré eux ils furent épouvantés de la perspicacité du jeune homme et pendant quelques instants ils ne surent que dire pour se disculper.
« Monsieur! » s'écria enfin Natah-Otann avec violence. .
Le Bison-Blanc l'arrêta d'un geste majestueux.
« C'est à moi à répondre aux paroles de notre hôte, dit-il; à. son tour, après la franche et loyale explication qu'il nous a donnée, il a droit à une explication non moins franche de notre part.
— Je vous écoute, monsieur, fit le jeune homme impassible.
— Monsieur, des deux hommes qui sont devant vous, l'un est votre compatriote.
— Ah ! murmura le comte.
— Et ce compatriote, c'est moi. »
Le jeune homme s'inclina, froidement.
« Je m'en doutais, -dit-il, raison de plus pour accroître encore mes soupçons. »
Natah Otann fit un geste.
* Laissez parler monsieur, dit le Bison-Blanc en le contenant.
— Ce que j'ai à dire ne sera pas long, monsieur; mon avis est que l'homme qui consent à échanger les bienfaits de la civilisation européenne contre la vie précaire des prairies, qui rompt tous les liensde famille et d'amitié qui le retenaient dans sa patrie pour adopter l'existence indienne, mon avis est que. cet homme doit avoir bien des actions honteuses à se reprocher, peut-être des crimes , pour que ses remords l'obligent' à se condamner à une pareille expiation. »
Les sourcils du vieillard se froncèrent, une pâleur livide couvrit son visage:
a A r ous êtes bien jeune, monsieur, dit-il, pour, avoir le droit de porter de telles accusations contre un vieillard dont les actes, la vie et le nom vous sont également inconnus. * ■ ■
— C'est vrai, monsieur, répondit noblement le comte. Pardonnez-moi ce qu'il peut y avoir de blessant dans mes paroles.
— Pourquoi vous en voudrais-je , reprit-il d'une voix triste ; enfant né d'hier, dont les yeux se sont ouverts au milieu des chants et des fêtes, dont la vie qui ne compte à peine que quelques jours s'est écoulée douce et tranquille au milieu de la paix et de la prospérité de cette chère France que je pleure tous les jours.
— Tci, je vous arrête, monsieur ; cette paix dont vous parlez n'existe pas en France.
— Que voulez-vous dire?
— Que le peuple révolté pour la seconde fois fait reprendre aux Bourbons le chemin de l'exil. »
L'œil du proscrit étincela, un mouvement fébril agita tous ses membres, et saisissant fortement le bras du comte :
> Ah!... s'écria-t-il avec un accent impossible à rendre, et quel est donc le gouvernement qui régit la France aujourd'hui?
— La royauté.
— Comment, la royauté ! c'est impossible, puisque, dites-vous, les Bourbons sont en exil.
. — La branche aînée, oui, mais la branche cadette....
— Ainsi, interrompit le vieillard avec une agitation croissante, leduc d'Orléans a enfin saisi la couronne?
— Oui, répondit le comte à voix basse.
— Oh ! murmura le proscrit en se cachant la tête dans les mains, était-ce donc pour en arriver là que nous avons lutté si longtemps ! »
Malgré lui, le jeune homme se sentit ému en voyant l'immense douleur de cet homme qui était pour lui une énigme.
« Qui êtes-v'ous donc, monsieur? lui demanda-t-il.
— Qui je suis, moi? répondit le vieillard avec amertume, qui je suis ? je suis un de ces Titans foudroyés qui siégeaient à la Convention en 1793 ! »
Le comte fit un pas en arrière en lâchant la main qu'il avait saisie.
«Oh! » fit-il.
Le proscrit lui lança un regard d'une expression indéfinissable.
ce Finissons-en, dit-il en relevant la tête et en prenant un ton bref et résolu ; vous êtes entre nos mains , monsieur, toute résistance serait inutile, écoutez nos propositions. »
Le comte haussa les épaules.
« Yûus jetez le masque, répondit-il, je préfère cela; un mot seulement avant de vous écouter.
— Lequel?
— Je suis noble, vous le savez, donc nous sommes de vieux ennemis; sur quelque terrain que nous nous rencontrions, nous, ne pouvons nous trouver que face à face, côte à côte est impossible.
— Oui, toujours les mêmes, murmura-t-il ; on. peut briser cette race hautaine, mais jamais la faire plier. »
Le comte s'inclina et croisa les bras sur la poitrine. « J'attends, dit-il.
— Le temps presse, reprit le conventionnel, toute discussion entre nous serait superflue, nous ne pourrions nous entendre.
— Au moins ceci est net, répondit le comte en souriant, voyons la suite.
— La suite, la voici : sous deux jours toutes les nations indiennes, à un signal convenu, se soulèveront comme un seul homme pour abattre la tyrannie américaine.
— Que, m'importe, à moi? suis-je donc venu si loin pour faire de la politique? »
Le proscrit réprima un geste de colère.
« Malheureusement, votre volonté n'est pas libre, | vous êtes ici pour subir nos conditions, et non
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Le lion hésita. (Page 100, col. 2.)
pour nous imposer les vôtres; il faut accepter ou mourir.
— Oh! oh! toujours vos anciens moyens, à ce qu'il paraît, mais j'aurai de la patience; voyons, qu'attendez- vous de moi?
— Nous exigeons, reprit-il en pesant avec intention sur chaque parole, que vous preniez le commandement de tous les guerriers et qu'en personne vous dirigiez l'expédition.
— Pourquoi moi plutôt qu'un autre ?
— Parce que vous seul pouvez remplir le rôle que nous vous assignons.
— Allons donc, vous êtes fou.
— C'est vous qui l'êtes, si, depuis que vous vous trouvez avec les Indiens, vous n'avez pas compris que depuis longtemps vous auriez été tué si nous n'avions pas pris, au contraire, le soin de répandre à votre sujet des bruits qui vous ont entouré du respect général , malgré votre témérité et votre folle confiance en vous-même.
— Eh! ceci est préparé de longue main, alors?
— Depuis des siècles.
— Diable! fit le comte toujours railleur; et qu'ai-je à voir dans tout cela, moi?
— Oh! monsieur, pas grand'chose, répondit le. proscrit en raillant, et tout autre que vous nous eût parfaitement convenu; malheureusement pour vous, vous ressemblez à s'y méprendre à l'homme qui seul peut marcher à notre tête, et comme cet homme est mort depuis longtemps, qu'il n'est pas probable qu'il ressuscitera tout exprès pour nous guider au combat, c'est vous qui prendrez sa place.
— Fort bien; et y aurait-il indiscrétion à vous demander le nom de cet homme auquel j'ai l'honneur de ressembler si fort?
— Pas la moindre, répondit froidement le vieillard, d'autant plus que déjà vous avez sans doute entendu prononcer son nom, il se nommait Montezuma. »
Le comte partit d'un éclat de rire. • « Allons, dit-il, la plaisanterie est charmante, seulement je la trouve infiniment prolongée ; maintenant, un mot à mon tour.
— Parlez.
— Quoi que, vous fassiez, quelque moyen que vous employiez, jamais je ne consentirai à vous servir en aucune façon. Maintenant, comme je suis votre hôte, placé sous la garantie de votre honneur, je vous somme de m'ouvrir passage.
— Cette résolution est bien arrêtée dans votre esprit?
— Oui.
— Vous n'en changerez pas?
— Quoi qu'il arrive.
— C'est ce que nous verrons, » dit froidement le vieillard.
Le comte lui lança un regard de mépris.
« Passage ! » dit-il résolument.
Les deux chefs haussèrent les épaules.
« Nous sommes des sauvages ! fit Natah-Otann d'un air moqueur.
— Passage ! » répéta le comte en armant son fusil.
Natah-Otann siffla*
Une quinzaine d'Indiens sortirent du bois. (Pa^e 105, col. I.)
Au même instant, une quinzaine d'Indiens sortirent du bois et se jetèrent à corps perdu sur les trois blancs.
Ceux-ci, bien que surpris, reçurent bravement le choc.
Se plaçant pour ainsi dire instinctivement dos à dos, fortement appuyés épaules contre épaules, ils formèrent subitement un redoutable triangle devant lequel les Peaux-Rouges furent malgré eux contraints de s'arrêter.
« Oh! oh! fit Balle-Franche, je crois que nous allons rire.
— Oui, murmura Ivon en faisant religieusement le signe de la croix, mais nous serons tués.
— Probablement! fît le Canadien,
— En retraite ! » commanda le comte.
Alors les trois hommes commencèrent à reculer
lentement du côté du bois, seul abri qui s'offrait à eux, sans se disjoindre et présentant toujours aux Indiens les canons de leurs carabines.
Les Peaux-Rouges sont braves, téméraires même, cette question ne peut ni être discutée ni être mise en doute, mais chez eux le courage est calculé, ils ne combattent que pour atteindre un but, la victoire, aussi ne risquent-ils jamais leur vie qu'à bon escient.
Ils hésitèrent.
« Je crois que nous avons bien fait de recharger nos armes, dit ironiquement le comte toujours impassible.
— Pardieu ! fit en ricanant Balle-Franche.
— C'est égal, j'ai bien peur 1 dit Ivon, l'œil étincelant et la lèvre frémissante.
— Eka! fils du sangl s'écria Natah-Otann en ar-
BALLE-FRANCHK
mant son rifle, trois visages pâles vous font-ils peur? En avant! en avant! »
Les Indiens poussèrent leur cri de guerre et se jetèrent sur les chasseurs.
Les autres Peaux-Rouges, avertis de ce qui se passait par les cris de leurs compagnons, accouraient en toute hélte afin de prendre part à la lutte.
LA MËKE ET LA FILLK.
Maintenant il nous faut, pour quelques instants, quitter nos trois vaillants champions dans la position critique où ils se trouvent, pour parler de l'un des personnages importants de ce récit, dont depuis trop longtemps . nous ne nous sommes pas occupés.
Aussitôt après le départ des Indiens, John Bright, avec cette activité américaine qui ne peut être comparée à nulle autre, s'était mis à commencer son défrichement.
Le péril qu'il avait couru et auquel il n'avait échappé que par un miracle incompréhensible pour lui, lui avait fait faire cependant de sérieuses réflexions.
Il avait compris que dans la situation isolée où il se trouvait placé, il n'avait de secours à attendre de personne; que, seul, il Lui faudrait faire face aux dangers qui, sans doute, le menaceraient chaque jour; que, conséquemment, il devait avant tout songer a mettre son établissement à l'abri d'un coup de main.
Le major Melvil avait, par ses engagés et ses trappeurs, entendu parler du colon, mais celui-ci ignorait complètement qu'il se trouvât éloigné seulement d'une dizaine de kilomètres au plus du fort Mackensie.
Sa résolution prise, John Bright l'exécuta immédiatement.
Pour qui n'a pas vu les défrichements des pionniers et des squatters américains, les procédés simples et rapides à la fois employés par ceux-ci et l'adresse avec laquelle ils coupent en quelques instants les plus gros arbres, sembleraient tenir du prodige.
Le squatter jugea qu'il n'avait pas un instant à perdre, et, aidé par ses fils et ses serviteurs, il se mit immédiatement à l'œuvre.
Le camp provisoire avait été, ainsi que nous l'avons dit, placé sur un monticule assez élevé qui dominait au loin la prairie. Ce fut en ce lieu que le colon se décida à établir définitivement sa demeure future.
Il commença par faire planter tout autour de la plate-forme de la colline une rangée de pieux
énormes, hauts de douze pieds et reliés entre eux par des crampons solidement attachés.
Cette première enceinte terminée, il fit creuser derrière un large fossé de huit pieds environ, profond de quinze, dont la terre fut rejetée en talus en arrière, de façon à former une seconde enceinte.
Puis, dans l'intérieur de cette forteresse improvisée qui, défendue par une garnison résolue, était imprenable, à moins d'avoir du canon pour la battre en brèche, car les pentes abruptes de ; la colline où l'on n'avait conservé qu'un chemin étroit et en zigzag rendaient tout assaut impossible, il creusa enfin les fondations de l'habitation définitive de sa famille.
Les arrangements provisoires qu'il avait pris lui permettaient désormais de continuer ses travaux avec moins de hâte; grâce à son activité prodigieuse, il pouvait défier les attaques de tous les rôdeurs de la prairie.
Sa femme et sa fille s'étaient activement employées à l'aider, car elles comprenaient mieux que tout le reste de la famille Futilité de ces travaux de défense.
Les pauvres femmes, peu habituées au rude labeur auquel elles s'étaient livrées, avaient besoin de repos. John Bright ne s'était pas plus ménagé que les autres; il comprit la justesse de la demande que sa femme et sa fille lui adressaient, et comme il n'avait plus rien à redouter provisoirement, il accorda généreusement un jour entier de repos à la petite colonie.
Les événements qui avaient marqué l'arrivée des squatters dans la province avaient laissé une profonde impression dans le cœur de mistress Bright et de sa fille.
Diana surtout avait conservé du comte de Baulieu un souvenir que, loin de l'affaiblir, le temps ne faisait que rendre plus vif.
Le caractère chevaleresque du comte, la noble façon dont il avait agi, et, disons la vérité tout entière, les qualités physiques de sa personne, tout concourait à le rendre cher à la jeune fille, dont jusque-là les jours s'étaient écoulés calmes et tranquilles, sans que rien ne fût venu jamais jeter un intérêt dans cette vie, et un nuage dans ce cœur qui s'ignorait.
Bien des fois, depuis le départ du jeune homme, elle s'arrêtait au milieu de ses travaux, relevait la tète, regardait avec anxiété autour d'elle, puis elle reprenait sou ouvrage en étouffant un soupir.
Les mères sont clairvoyantes, surtout celles qui, comme mistress Bright, aiment réellement leurs filles.
Ce dont son mari et son fils ne se doutaient pas, elle le devina, rien qu'en considérant quelques se-, condes le visage pâle de la pauvre enfant, ses yeux cernés d'un cercle de bistre, son regard pensif et sa démarché nonchalante.
Diana aimait..
Mistress Bright regarda autour d'elle. Personne ne pouvait être l'objet de cet amour; aussi loin qu'elle creusât ses souvenirs, elle ne se rappelait personne que sa fille eût semblé distinguer avant
son départ du défrichement où s'était écoulée sa jeunesse.
D'ailleurs, lorsque la petite troupe s'était mise en route pour aller à la découverte d'un nouveau territoire, Diana semblait joyeuse; elle gazouillait gaiement comme un oiseau", ne paraissant nullement se soucier de ceux qu'elle laissait derrière elle.
Après ces réflexions, à son tour la mère soupira; car si elle, avait deviné l'amour de sa fille, elle n'avait pu parvenir à découvrir l'homme qui était l'objet de cet amour.
Mistress Brîght se résolut à interroger sa fille, dès qu'elle se trouverait seule avec elle. Jusque-là, elle continua à feindre de tout ignorer.
Le jour de congé accordé par John Bright à sa famille parut devoir lui offrir l'occasion favorable qu'elle attendait avec impatience; aussi fut-ce avec joie qu'elle reçut cette nouvelle que lui donna son mari, Je soir, après la prière que, selon la coutume de la famille, on faisait en commun avant de se livrer au sommeil.
Le lendemain au lever du soleil, selon leur habitude de chaque jour, les deux femmes s'occupèrent du déjeuner, pendant que les serviteurs allaient conduire les bestiaux au fleuve.
« Femme, dit le squatter en déjeunant, Williams, et moi nous avons 1 intention, puisqu'aujourd'hui le travail est suspendu, de monter à cheval après le repas, et d aller visiter un peu les environs que nous ne connaissons pas.
— Ne vous éloignez pas trop, mon ami, et surtout sortez bien armés ; vous savez qu'au désert les mauvaises rencontres sont fréquentes.
— Oui; aussi soyez tranquille. Bien que je croie que nous n'avons rien à craindre quant à présent, je serai prudent. N'auriez-vous pas le désir de nous accompagner, ainsi que Diana, vous profiteriez de l'occasion pour connaître votre nouveau domaine? »
Les yeux de la jeune fille brillèrent de joie à cette proposition; elle ouvrit la bouche pour répondre, mais sa mère lui posa la main sur la bouche en lui lançant un regard, et prit la parole à sa place.
« Yous nous excuserez, mon ami, dit-elle avec une certaine vivacité; les femmes, vous. le savez, ont toujours quelque. chose à faire. Pendant votre absence, Diana et moi nous mettrons tout en ordre ici, ce que les occupations pressées des jours précédents nous ont empêchées de faire.
— Comme il vous plaira, femme.
— D'autant plus, continua-t-eile avec un sourire, qu'il est probable que nous resterons longtemps
— .le le suppose, interrompit le squatter,
— Ce qui fait, reprit-elle, que je. ne manquerai pas d'occasions de visiter nos nouveaux domaines, ainsi que vous les appelez, un autre jour.
— Parfaitement raisonné, mistress, je suis complètement de votre avis; nous ferons donc, Williams et moi, notre tournée tout seuls; je vous recommande de ne pas trop vous inquiéter si par hasard nous rentrions un peu tard.
— Non; mais à condition que vous serez de retour avant la nuit.
— C'est convenu. *>
On parla d'autre chose ; cependant, vers la fin du repas, Sem, sans y songer, replaça la conversation à peu près sur le même sujet.
« Je soutiens^ James, dit-il à son compagnon, que le jeune homme était un Français et non un Canadien, ainsi que vous le croyez à tort.
— De qui parlez-vous? demanda le squatter.
— Du gentleman qui accompagnait les Peaux - Rouges et qui nous a fait restituer nos bestiaux.
— Oui, sans compter que nous lui avons bien d'autres obligations encore, car si je me vois enfin propriétaire d'un défrichement, c'est à lui que je le dois.
— C'est un digne gentleman, dit avec intention mistress Bright.
— Oh! oui, murmura Diana d'une voix indistincte.
— Il est Français, appuya John Bright, il n'y a pas à en douter; ces fils de louve de Canadiens sont incapables de se conduire comme il l'a fait à notre égard. »
Ainsi que tous les Américains du Nord, John Bright détestait cordialement les Canadiens; pourquoi? il n'aurait su le dire, mais cette haine était innée dans son cœur.
« Bah I fit Williams, qu'importe son pays, c'est un brave cœur et un vrai gentleman. Pour ma part, je connais, père, un certain Williams Bright qui se ferait avec plaisir rompre les os pour lui.
— By GotJ! s'écria le squatter en frappant du poing sur la table, en agissant ainsi tu ne ferais que ton devoir et payer une dette sacrée. Je donnerais quelque chose pour le revoir, ce jeune homme, afin de lui prouver que je ne suis pas ingrat.
— Bien parlé, père ! exclama Williams avec joie; les honnêtes gens sont trop rares dans ce monde pour qu'on ne tienne pas à ceux que Ton connaît ; si quelque jour nous nous retrouvons ensemble, je lui montrerai quel homme je suis. »
Pendant cet échange rapide de paroles, Diana ne disait rien ; elle écoutait, le cou tendu, le visage rayonnant et le sourire aux lèvres, heureuse d'entendre ainsi parler de l'homme que, sans le savoir, elle aimait depuis qu'elle l'avait vu.
Mistress Bright jugea prudent de donner un autre cours à la conversation.
* Il est une autre personne encore à laquelle nous avons de grandes obligations, car si Dieu ne Pavait pas si à propos envoyée à notre secours , nous aurions été impitoyablement massacrés par les Indiens; avez-vous donc déjà oublié cette personne?
— - Dieu m'en garde! s'écria vivement le squatter; la pauvre créature nous a rendu un trop grand service pour que je la mette en oubli.
— Mais qui diable peut être cette femme? demanda Williams.
— Ma foi 1 je serais bien embarrassé de le dire ; je crois même que les Indiens et les trappeurs, qui
parcourent les prairies, ne pourraient guère nous donner de renseignements sur elle .
— Elle n'a fait que paraître et disparaître, observa James.
— Oui, mais son passage, si rapide qu'il a été, a laissé de profondes traces, reprit mutress Bright.
— Sa vue seule a suffi pour terrifier les Indiens; du reste cette femme, quelque opinton qu'on émette en ma présence sur son compte, sera toujours pour moi un bon génie.
— Celle à laquelle nous devons de ne pas avoir souffert d'atroces tortures.
— Dieu la bénisse, la digne créature, s'écria le squatter ; si jamais elle a besoin de moi, elle peut venir en toute sûreté ; moi et tout ce que je possède est à sa disposition. »
Le repas était fini, on se leva de table, Sem avait sellé deux chevaux.
John Bright et son fils prirent leurs pistolets, leurs bowie-knifes et leurs rifles, montèrent à cheval, et, après avoir une dernière fois promis de ne pas revenir trop tard, ils descendirent avec précaution le sentier tortueux qui conduisait dans la plaine. - .
Diana et sa mère s'occupèrent alors activement, à remettre, ainsi que cela avait été convenu, tout en ordre dans le camp.
Lorsque mistress Bright eut vu son mari et son fils disparaître dans les méandres infinis de la prairie, qu'elle se fut assurée que les deux serviteurs assis non loin l'un de l'autre au dehors travaillaient, tout en causant entre eux, à réparer des harnais endommagés, elle prit un ouvrage à l'aiguille, se plaça sur un pliant et fit signe à sa fille de venir s'asseoir à ses côtés.
Diana obéit avec une certaine appréhension intérieure, jamais jusqu'alors sa mère n'avait employé avec elle ces façons mystérieuses, auxquelles elle ne comprenait rien.
Pendant quelques instants, les deux femmes travaillèrent silencieusement en face l'une de l'autre.
Enfin mistress Bright arrêta son aiguille et regarda sa fille.
Celle-ci continua à coudre sans paraître remarquer cette interruption.
« Diana, lui demanda-t-elle, n'avez-vous rien à médire?
— Moi ! ma mère, répondit la jeune fille en levant la tête d'un air étonné.
— Oui, vous, mon enfant.
— Pardonnez-moi, ma mère, reprit-elle avec un certain tremblement de la voix, mais je ne vous comprends pas. »
Mistress Bright soupira.
« Oui, murmura- t-elle, il en doit être ainsi; il arrive un moment où les jeunes filles ont malgré elles, sans le savoir, un secret pour leur mère. »
La pauvre femme essuya une Jarme.
Diana se leva vivement, et serrant avec tendresse sa mère dans ses bras :
« Un secret ! moi, un secret pour vous, ma mère ! Oh ! mon Dieu, pouvez-vous le supposer !
— Enfant, répondit mistress Bright avec un sou-
rire d'ineffable bonté, on ne trompe pas l'œil d'une mère; et posant le bout de son doigt sur le cœur palpitant de sa fille : ton secret est là, » dit-elle,
Diana rougit et se recula toute confuse.
« Hélas ! reprit la bonne dame, ce n'est pas un reproche que j e t'adresse, pauvre chère enfant bien- * aimée. Tu subis à ton insu les lois de la nature ; j'ai été, moi aussi, à ton âge, comme tu es en ce moment, et lorsque ma mère me demanda mon secret, comme toi je répondis que je n'en avais pas, parce que ce secret je l'ignorais moi-même. »
La jeune fille cacha dans le sein de sa mère son visageinondé de larmes.
Celle-ci écarta doucement le flot onduleux de cheveux blonds qui voilaient le front de sa fille et, lui donnant un baiser, elle lui dit avec cet accent que possèdent seules les mères :
« Voyons, ma Diane chérie, sèche tes larmes, ne te tourmente pas ainsi, dis-moi seulement ce que tu éprouves depuis quelques jours,
— Hélas ! ma bonne' mère, répondît l'enfant souriant à travers ses larmes, je n'y comprends rien moi-même, je souffre sans savoir pourquoi, je suis inquiète, ennuyée, tout me dégoûte et me fatigue, et pourtant il me semble que rien n'est changé dans ma vie.
— Tu te trompes, enfant, répondit gravement mistress Bright, ton cœur a parlé à ton insu ; alors, de jeune fille insouciante et rieuse que tu étais, tu es devenue femme, tu as pensé, ton front a pâli et tu souffres.
— Hélas! murmura Diana.
— Voyons, depuis combien de temps es-tu triste ainsi ?
— Je ne sais, ma mère.
— Rappelle tes souvenirs.
— Je crois que c'est.... »
Mistress Bright, comprenant l'hésitation de sa fille, lui coupa la parole.
« Depuis le lendemain de notre arrivée ici, n'est-ce
pas ? »
Diana leva sur sa mère ses grands yeux bleus dans lesquels se lisait un étonnement profond.
« En effet, murmura-t-elle.
— Ta tristesse a commencé au moment où les étrangers, qui nous avaient si noblement aidés, ont pris congé de nous?
— Oui, * fit la jeune fille d'une voix basse comme un souffle, les yeux baissés et le front rougissant.
Mistress Bright continua en souriant ce singulier interrogatoire.
« En les voyant partir, ton cœur s'est serré, tes joues out pâli, tu as frissonné malgré toi, et si je ne t'avais pas retenue, moi, qui te surveillais avec soin, pauvre chère, tu serais tombée; tout cela n'est-il pas vrai ?
— C'est vrai, ma mère, répondit la jeune fille d'une voix plus assurée.
— Bien ; et l'homme dont tu regrettais d'être séparée, celui qui cause aujourd'hui ta tristesse et ta souffrance, enfin cet homme c'est...?
— Ma mère! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras et se cachant honteuse le visage dans son sein.
— C'est...? reprit-elle.
— Edouard ! » dit la jeune fille d'une voix inarticulée, en fondant en larmes.
Mistress Bright lança à sa fille un regard de suprême pitié, l'embrassa avec ardeur à plusieurs reprises et lui dit d'une voix douce :
« Tu vois bien que tu avais un secret , pauvre enfant, puisque tu l'aimes,
— Hélas! murmura- t-elle naïvement, je ne sais pas, moi, ma mère. »
La bonne dame hocha la tête avec satisfaction, replaça doucement sa fille sur son siège, et se rasseyant elle-même :
« Maintenant que nous nous sommes expliquées, lui dit-elle, que nous n'avons plus de secrets Tune pour l'autre, causons un peu, veux-tu, Diana?
— Je le veux bien; ma mère.
— Écoute-moi ; hélas ! mon âge et mon expérience, à défaut de ma qualité vis-à-vis de toi, m'autorisent à te donner des conseils, veux-tu les entendre?
— Oh ï ma mère, vous savez combien je vous aime et je vous respecte !
— Je le sais, chère enfant; je sais aussi, moi qui* jamais ne t'ai quittée depuis ta naissance et sans cesse ai veillé sur toi, combien ton âme est généreuse, ton cœur noble et capable de dévouement; je vais te causer une grande douleur, pauvre enfant, mais mieux vaut faire saigner à présent une plaie qui n'est pas encore bien profonde, que d'attendre pour y porter remède que le mal soit incurable.
— Hélas 1
— Cet amour naissant, qui s'est introduit malgré toi dans ton cœur, ne saurait être bien grand, c'est plutôt chez toi le réveil de l'âme aux sensations douces et aux nobles instincts qui embellissent l'existence et caractérisentia femme, qu'une passion; ton amour n'est réellement qu'une exaltation momentanée du cerveau, qu'une fièvre de l'imagination, qu'un amour véritable ; comme toutes les jeunes filles, tu aspires à l'inconnu, tu cherches un idéal dont la réalité n'existe pas encore pour toi, tu t'élances dans les champs fleuris de l'avenir avec cette surabondance de sève, ce besoin, dirai-je, cette soif de sensation qui, à ton âge, font trop souvent prendre le cerveau pour le cœur; mais tu n'aimes pas, bien plus, tu ne peux pas aimer. Chez toi, en ce moment, le sentiment que tu éprouves est tout dans la tête sans que le cœur y soit pour rien.
— Ma mère 1 interrompit la jeune fille.
— Chère Diana, continua-t-elle en lui prenant la main qu'elle pressa, laisse-moi te faire un peu souffrir en ce moment pour t'épargner plus tard les douleurs horribles qui feraient le désespoir de toute ton existence. L'homme que tu crois aimer, tu ne le reverras probablement jamais, il ignore ton amour, il ne le partage pas. C'est la froide et implacable raison qui te parle ici par ma bouche; elle est logique et nous évite bien des chagrins, au lieu que la passion ne l'est pas et nous prépare toujours des peines ; mais supposons un instant que ce jeune homme t'aime, jamais tu ne pourras être à lui.
— Mais s'il m'aime, ma mère? dit-elle timidement.
— Pauvre folle I reprit-elle avec un geste de pitié sublime, sais-tu seulement s'il est libre? Qui te dit qu'il n'est pas marié? d'où le sais-tu? Mais je veux bien, pour un instant, abonder dans ton sens : ce jeune homme est noble, il appartient à une des plus grandes et des plus anciennes familles de l'Europe, sa fortune est immense, crois-tu donc qu'il consentira jamais à abandonner tous les avantages sociaux que lui garantit sa position? qu'il fera plier son orgueil de race jusqu'à donner sa main à la fille d'un misérable squatter américain?
— C'est vrai, murmura- t-elle en laissant tomber sa tête dans ses mains.
— Et s'il le faisait jamais, ce qui est impossible, tu consentirais donc à suivre cet homme, et à abandonner dans ce désert ton père et ta mère qui n'ont que toi et que ton départ ferait mourir de désespoir ! Voyons, Diana, réponds, tu consentirais donc à cela? ■ - „
— Oh ! jamais, jamais, ma mère ! crîa-t-elle avec délire ; oh ! c'est vous que j'aime plus que tout!
— Bien, chère enfant, voilà comme je voulais te voir, je suis heureuse que mes paroles aient trouvé le chemin de ton cœur ; cethomme est bon, il nous a rendu de grands services, nous lui devons de la reconnaissance, mais rien de plus.
— Oui.... oui.... ma mère! murmura-t-elle avec des sanglots dan,s la voix.
— Tu ne dois voir en lui qu'un ami, qu'un frère, continua-t-elle fermement.
— Je tâcherai..., ma mère.
— Tu me le promets ? »
La jeune fille hésita un instant; tout à coup. elle releva la tête, et d'une voix sonore :
« Je vous remercie, ma mère, lui dit-elle ; je vous jure, non pas de l'oublier, cela me serait impossible, mais de si bien cacher mon amour que, excepté vous, nul ne le soupçonnera jamais,
— Viens dans mes bras, mon enfant ! tu comprends tes devoirs, tu es noble et bonne 1 »
La mère et la fille s'embrassèrent avec effusion. En ce moment James entra, a Mistress 1 dit-il, le maître revient, mais plusieurs personnes l'accompagnent.
— Essuie tes yeux et suis-moi, mon enfant; allons voir qui nous arrive. »
Et se penchant à l'oreille de sa fille :
a Quand nous serons seules nous parlerons de lui, lui dit-elle tout bas.
— Oh ! ma mère ! s'écria Diana avec bonheur, que vous êtes bonne et que je vous aimel »
Elles sortirent et regardèrent dans la plaine. En effet, à une assez grande distance encore, on apercevait une troupe de quatre ou cinq personnes, en tête desquelles marchaient John Bright et son fils Williams.
« Qu'est-ce que cela signifie? dit mistress Bright avec inquiétude.
— Nous allons bientôt le savoir, ma mère; rassurez-vous, ils semblent marcher trop tranquillement pour que nous ayons rien à craindre. »
TVON
Le comte et ses deux compagnons avaient, ainsi que nous l'avons dit, attendu le choc des Indiens; il fut terrible.
Pendant un instant, il y eut mêlée horrible à l'arme blanche ; puis les Indiens reculèrent pour reprendre haleine et recommencer de nouveau.
Dix cadavres gisaient aux pieds des trois hommes toujours immobiles et fermes comme une masse de granit.
« Vive Dieu! s'écria le comte en essuyant d'un revers de sa main droite la sueur mêlée de sang qui coulait en larges gouttes sur son front; vive Dieu! le beau combat!
— Oui, dit insoucieusement Balle-Franche, mais il est mortel.
— Qu'importe, si nous mourons bien!
— Hum! je ne suis pas de cet avis, tant qu'il reste une chance, il faut la saisir.
— Mais il ne nous en reste pas.
— Peut-être; laissez-moi faire.
— Je ne. demande pas mieux; cependant je vous avoue que je trouve ce combat charmant.
— Il est fort agréable en effet, mais il le sera bien plus encore si plus tard nous le pouvons raconter.
— C'est ma foi vrai, je n'y songeais pas.
— Oui, mais j'y ai songé , moi. »
Le Canadien se pencha vers Ivon et murmura quelques mots à son oreille.
« Oui, répondit le Breton, mais pourvu que je n'aie pas peur.
— A la grâce de Dieu ! dit en souriant le chasseur ; vous ferez ce que vous pourrez, est-ce convenu?
— Convenu.
— Alerte! compagnons, s'écria le comte , voici l'ennemi. » ■
En effet, les Indiens étaient prêts à attaquer de nouveau.
Nalah-Otann et le Bison-Blanc voulaient absolument s'emparer du comte vivant et. sans blessure; ils avaient en conséquence donné l'ordre aux guerriers de ne pas se servir de leurs armes à feu, de se contenter de parer les coups qu'il leur porterait, mais de le prendre à tout prix.
Pendant les quelques minutes de répit que les assiégeants avaient donné aux blancs , les autres Indiens étaient accourus afin de prendre part au combat, de façon que les chasseurs, enveloppés de tous les côtés, faisaient face à une quarantaine d'hommes au moins.
ïl fallait être fou,. ou doué d'une aveugle témérité, pour prétendre résister à une pareille masse
d'ennemis. Cependant les trois blancs né paraissaient pas songer à demander quartier, ■
Au moment où Natah-Otann allait donner le signal de l'attaque, le Bison-Blanc, qui jusqu'à" ce moment était demeuré sombre et pensif à l'écart, s'interposa.
'« Un instant, dit-il.
— A quoi bon? répondit le chef.
— Laissez-moi faire une tentative, peut-être reconnaîtront-ils que toute lutte est impossible et consentiront-ils à accepter nos propositions.
— J'en doute, murmura Natah-Otann en secouant la t* le, ils paraissent bien résolus.
— Laissez-moi essayer, vous savez combien il est nécessaire pour la réussite de nos projets que nous nous emparions de cet homme.
— Malheureusement, si nous n'y prenons garde, il se fera tuer.
— C'est ce que je veux éviter.
— Faites donc, mais je suis convaincu que vous échpuerez.
— Qui sait? voyons toujours. »
Le Bison-Blanc lit quelques pas en avant, il se trouva ainsi à cinq ou six mètres du comte. Arrivé là, il s'arrêta.
« Que voulez-vous ? dit le jeune homme; si malgré moi votre qualité de Français ne s'était pas présentée à mon esprit, je vous aurais envoyé déjà une balle dans la poitrine.
— Tirez 1 qui vous arrête? répondit mélancoliquement le proscrit; croyez-vous que je craigne la mort?
— Assez de discours, retirez-vous, ou je fais feu. »
Et il le coucha en joue.
« Je veux vous dire un mot.
— Dites vite, et partez.
— Je vous offre, à vous et à vos compagnons, la vie sauve, si vous voulez vous rendre. »
Le comte partit d'un éclat de rire.
« Allons donc ! s'écria-t-il en haussant les épaules ; nous prenez-vous pour des niais? Nous étions les hôtes de vos compagnons, et ils ont impudemment violé le droit des gens à notre égard.
— Ainsi, c'est votre dernier mot?
— Le dernier, pardieu ! Il y a donc bien longtemps que vous vivez avec les Indiens, que vous avez -oublié que nous autres Français nous mourons plutôt que de commettre une lâcheté?
— Que votre sang retombe sur votre tête!
— Ainsi soit-il, odieux renégat qui combattez avec les sauvages contre vos frères. »
Cette sanglante insulte frappa le vieillard au cœur; il lança au jeune homme un regard horrible, devint pâle comme la mort, et se retira en chancelant comme un homme ivre, et en murmurant à de mi-voix :
« Ohl ces nobles!
— Eh bien? lui demanda Natah-Otann.
— Il refuse, répondit-il d'une voix brève.
— J'en étais sûr. Maintenant à nous. »
Portant à ses lèvres son long siflet de guerre,
fait d'un tibia humain, il en tira un son aigu et
prolongé auquel les Indiens répondirent par un hurlement épouvantable en se précipitant comme une légion de dénions sur les trois hommes, qui les reçurent sans reculer d'un pouce.
La mêlée recommença terrible, échevelée; les trois hommes avaient pris leurs rifles par le canon eL s'en servaient comme de massues.
Ivon faisait des prodiges de valeur, élevant et abaissant son rifle avec la régularité d'un balancier, assommant un homme à chaque coup et murmurant à chaque fois :
« Ouf! encore un; sainte Vierge I je sens la peur qui va me prendre. »
Cependant le cercle se rétrécissait autour des trois hommes; les Indiens qui tombaient étaient remplacés par d'autres, que d'autres poussaient incessamment par derrière!
Les chasseurs se fatiguaient de frapper, leurs bras ne se baissaient plus avec la même vigueur, leurs coups manquaient <Je régularité, le sang leur montait à là tête, leurs yeux s'injectaient, ils avaient des bourdonnements dans les oreilles.
« Nous sommes perdus 1 murmura le comte.
— Courage! hurla Balle-Franche en brisant le crâne d'un Indien.
— Ce n'est pas le courage qui me manque, ce sontles forces, répondit le jeune homme d'une voix haletante.
— En avant! en avant! répétait Natah-Otann en bondissant comme un démon autour des trois hommjes.
— À présent, Ivon ! à présent, cria Balle-Franche.
— Adieu ! » s'écria le Breton.
Et, faisant tournoyer sa terrible massue autour de sa tête, il se précipita au plus épais des Indiens.
« Suivez-moi, comte, reprit Balle-Franche.
— Allons! vive Dieu! » eria£elui-ci.
Les deux hommes exécutèrent d'un côté opposé la manœuvre tentée par le Breton.
Ivon, cet homme si poltron que vous connaissez, semblait en ce moment avoir complètement oublié la peur d'avoir peur, ainsi qu'il le disait lui-même, qni le talonnait sans cesse; il semblait, comme Briarée avoir cent bras pour renverser les nombreux assaillants qu'il trouvait sans cesse renaissants sur ses pas, frappant sans relâche en pointant tout droit devant lui et s'ouvrant une large trouée. Heureusement pour le Breton, la plupart des guerriers s'étaient élancés à la poursuite d'un gibier plus important que lui, c'est-à-dire sur le comte et le Canadien, qui de leur côté redoublaient des efforts déjà prodigieux. -*,
Toujours combattant, Ivon était parvenu jusqu'à l'entrée du bois, à trois ou quatre pas de l'endroit où le cheval de son maître, celui du chasseur et le sien étaient attachés.
C'était ce que voulait probablement le Breton; car, dès qu'il se vit en ligne droite avec les chevaux, au lieu, comme il l'avait fait jusque-] à, de pousser en avant, il commenta à reculer pas à pas, de façon à arriver auprès d'eux.
Cependant il combattait toujours avec cette réso-
lution froide qui distingue la race bretonne et qui la rend si redoutable.
Puis tout à coup, lorsqu'il se jugea assez près des montures qu'il convoitait, Ivon assena un dernier coup à l'Indien le plus proche, l'envoya^ le crâne fendu, rouler à dix pas, prit son élan et, par un bond de panthère, il s'élança sur lé cheval du comte qui était le moins éloigné , tira la bride à lui , la dégagea delà pierre qui la retenait, enfonça ]es éperons dans les flancs du noble animal, et partit comme un trait eh renversant deux Indiens qui s'étaient audacieusement jetés au devant de lui.
« Hourra! sauvé! sauvé! » eria-t-il d'une voix de tonnerre en disparaissant dans les bois, où les Pieds-Noirs n'osèrent le suivre.
Les Peaux-Rouges demeurèrent stupéfaits d'un pareil trait d'adresse et d'une si prodigieuse fuite.
Le cri poussé par Ivon était sans doute un signal convenu entre lui et Balle-Franche, car aussitôt qu'il l'entendit, le chasseur, par un mouvement brusque, arrêta le bras du comte qui se levait pour frapper.
oc Que faites-vous, mordieu! s'écria celui-ci en se détournant avec colère. •
— Je vous sauve ! répondit froidement le chasseur;, jetez votre arme.,-... Nous nous rendons, cria-t-il. -
— Vous m'expliquerez votre conduite, n'est-ce pas? reprit le comte.
— Soyez tranquille, vous m'approuverez.
— Soit donc. »
. Et il laissa tomber son fusil.'
Les Indiens, que la défense héroïque des chasseurs maintenait à distance, se précipitèrent sur eux dès qu'ils les virent désarmés.
Natah-Otann et le Bison-Blanc accoururent.
Xes deux hommes étaient déjà renversés sur le sable.
Le chef s'interposa.
« Monsieur le comte, dit-il, vous êtes mon prisonnier, et vous aussi, Balle-Franche. »
Le jeune homme haussa les épaules avec dédain.
« Comptez ce. que vous coûte votre victoire, » répondit le chasseur avec un sourire ironique en désignant du doigt les nombreux cadavres qui jonchaient la plaine.
Natah-Otann feignit de ne pas entendre cette réponse.
« Si vous me donnez votre parole d'honneur de ne pas vous échapper, messieurs, dit le Bison- Blanc, vous allez être déliés et vos armes vous seront rendues.
— Est-ce encore un piège que vous nous tendez? répondit le comte avec hauteur.
— Bah I fit Balle-Franche en lançant à son compagnon un regard significatif, donnons notre parole pour vingt -quatre heures; nous verrons après.
— Vous entendez, messieurs, dit le jeune homme, ce chasseur et moi nous vous engageons notre parole pour vingt-quatre heures : cela vous convient-il? Il est bien entendu qu'au bout de ce temps, nous sommes maîtres de la reprendre.
La mêlée recommença terrible. (Page lllj col. 1.)
— Ou. de rengager de nouveau, ajouta le Canadien avec un sourire ; que risquons-nous de le faire?»
Les deux chefs échangèrent quelques mots à voix
basse.
« Nous acceptons, » dit enfin Natah-Otann.
Sur un geste de lui, les liens des prisonniers furent coupés.
Ils se relevèrent.
* Hum 1 fit Balle-Franche en s'étirant avec volupté, cela fait du bien d'avoir la jouissance de ses membres. Bah ! je savais bien qu'ils ne me tueraient pas encore cette fois-ci.
— Voici vos armes et vos chevaux, messieurs, dit le chef.
— Permettez, répondit le comte en tirant froidement sa montre de son gousset; il est sept heures et demie; jusqu'à demain soir à pareille heure vous avez notre parole.
— Parfaitement, dit le Bison -Blanc en s'inclinant.
— Et maintenant, où nous conduisez-vous, s'il vous plaît? fit le chasseur d'un air narquois.
— Au village.
— Merci I »'
Les deux hommes se mirent en selle et suivirent les Indiens, qui n'attendaient plus qu'eux pour partir*
Dix minutes plus tard, cette plaine, où pendant la journée s'étaient passés tant d'événements, était redevenue calme et silencieuse.
Nous laisserons le comte et le chasseur retourner sous bonne escorte au village, et nous nous mettrons sur la piste du Breton.
Après son départ du champ de bataille, Ivon avait lancé son cheval tout droit devant lui, ne se souciant pas de perdre un temps précieux à cher-
De nombreux cadavres jonchaient la plaine. (Page 111, cul,. 2.J
cher une foute ; pour le moment, toutes lui étaient bonnes , ' pourvu qu'elles Téloignasseut des ennemis auxquels il avait si providentiellement échappé.
Pourtant, après avoir galope pendant environ
une heure à travers bois, rassuré par le silence complet qui régnait autour de lui, il ralentit peu à peu le pas de sa monture et prit une allure plus modérée.
11 était grand temps que cette idée lui vînt, car
BALLE-FBANCHE.
le pauvre cheval, si durement malmené, commençait à être à bout de forces.
Le Breton profita du moment de trêve qu'il donnait à sa bête pour mettre ses armes en état.
« Je ne suis pas brave, disait-il tout bas; mais, vive Dieu! comme dit mon pauvre. maître, le premier gredin qui tente de me barrer le passage, je lui brûle la cervelle, aussi vrai que je me nomme Ivon. »
Et il l'aurait fait ainsi qu'il le disait, le digne homme, nous en sommes garant. ■ ,
Après s^être avancé encore pendant quelques pas, Ivon regarda autour de lui, arrêta son cheval ..et mit pied à terre.
« A quoi bon aller plus loin maintenant, fit-il en reprenant son soliloque, mon cheval a besoin de repos; moi-même, je ne serais pas fâché de me délasser un peu. Bah ! autant ici qu'ailleurs. »
Sur ce, il ôta la selle à son cheval, prit la valise de son maître, qu'il porta au pied d'un arbre, et se mit en devoir d'allumer du feu.
« Gomme la nuit vient vite dans ce scélérat de pays, murmura-t-il ; il est à peine huit heures, et il fait noir comme dans un four. »
Tout en discourant ainsi tout seul,, iL avait ramassé une assez grande quantité de, bois sec; il revint à la place qu'il avait choisie pour passer la nuit, empila ce bois, frotta une allumette, plà^a le feu sous le brasier qu'il avait préparé, s'agenouilla et commença à souffler de toute la force de ses poumons pour le faire prendre.
Au bout d'un instant, il releva la tête afinde respirer, mais il poussa un cri d'effroi et manqua de tomber à la renverse.
Il avait aperçu, à trois pas de l'autre côté du brasier, deux individus qui le considéraient silencieusement.
Le premier moment de surprise passée le Breton bondit sur ses pieds en armant ses pistolets. ;
* Sacrebleu! s'écria-t-il, vous m'avez fait bien peur ; mais c'est égal, nous allons voir,
— Que mon frère se rassure, répondit une voix douce en mauvais anglais; nous ne lui voulons point faire mal. »
En sa qualité de Breton, Ivon écorchait l'anglais presque aussi bien que le français. En entendant ces paroles, il pencha le corps en avant et regarda.
v Ohl fit-il, l'Indienne.
— Oui, c'est moi, » répondit (Fleur-de -Liane en s' avançant.
Son compagnon la suivit ; Ivon reconnut le Loup- Rouge.
<« Soyez la bienvenue, dit-il, à mon misérable campement.
— Merci, répondit-elle.
— Comment se fait-il que vous soyez ici?
— Et vous? reprit-elle, en répondant à une question par une autre.
— Oh i moi , dit-il en hochant la tête, c'est une triste histoire.
— Que veut dire mon frère ? demanda le Loup- Rouge. \
— Boni boni lit le Breton en hochant la tête,
cela me regarde, ce sont mes affaires et non les vôtres; dites-moi d'abord ce qui vous amène vers moi, je verrai après si je puis vous confier ce qui nous est arrivé à mon maître et à moi.
. — Mon frère est prudent, répondit Fleur-de- Liane, il a raison, la prudence est bonne dans la prairie.
— Hum I j'aurais voulu que mon maître vous entendît parler ainsi, peut-être ne serait-il pas où il est. »
Fleur-de-Liane fit un geste d'effroi.
« Ooah! lui serait-il arrivé mal? » dit-elle d'une voix entrecoupée.
Ivon la regarda.
« Vous semblez vous intéresser à lui.
^ I! est brave! s'écria-t-elie avec feu, ce matin il a tué le couguàr qui menaçait Fleur-de-Liane; elle a un cœur, elle se souvient, ajouta-t-elle d'un ton pénétré. v
— C'est vrai, c'est parfaitement vrai, jeune fille, il vous a sauvé la vie; c'est égal, contez-moi d'abord comment il se fait que nous nous rencontrions ici au fond de ce bois;
— Écoutez donc, puisque vous le voulez absolument. »
: Le Breton s'inclina affirmativement; à toutes ses qualités, Ivon joignait celle d'êfce têtu comme une mule andalouse; une fois que le digne homme s'était mis une chose dans la tête, rien ne pouvait l'en faire démordre; nous devons convenir, du reste, qu'en ce moment il avait mille excellentes raisons pour se méfier des Indiens.
Fleur-de-Liane continua.
« Après que l'OEil-de- Verre eut si bravement tué le couguar, dit-elle d'une voix émue, le grand chef Natah-Otann se courrouça contre Fleur-de-Liane et lui ordonna de retourner au village avec le Loup-Rquge.
— Je sais tout cela, interrompit Ivon, j'y étais, voilà justement pourquoi il me paraît extraordinaire que vous vous trouviez ici, en ce moment, au lieu d'être sur la route de votre village. »■ .'
L'Indienne fit une de ces petites moues qui lui étaient habituelles et la rendaient si séduisante.
« L'homme pâle est curieux comme une vieille femme, ficelle avec un accent de mauvaise humeur; pourquoi veut-il connaître lés secrets de Fleur-de- Liane? eue a dans le cœur Un petit oiseau qui lui chante de douces chansons et l'attire malgré elle sur les pas de l'homme pâle qui Ta sauvée.
— Ah 1 fit le Breton qui comprit à peu près ce que la jeune fille voulait dire, ceci est autre chose!
— Au lieu de retourner au village, reprit le Loup-Rouge, Fleur-de-Liane a voulu retourner auprès de l'OEil-de-Verre. »
Le Breton réfléchit pendant assez longtemps ; les deux Indiens le considéraient en silence, attendant patiemment qu'il lui plût de s'expliquer.
Au bout de quelques minutes, il releva la tête, et fixant son œil gris pétillant de malice sur la
jeune fille ;
« Alors vous l'aimez ? articula-t-il nettement.
— Oui, répondit-elle en baissant les yeux.
■ — Fort bien; alors écoutiez attentivement ce que je vais vous dire: je me trompe fort, ou cela vous intéressera prodigieusement »
Les deux auditeurs se penchèrent vers lui et prêtèrent l'oreille avec soin.
Ivon raconta alors, dans les plus grands détails, la conversation de son maître avec les deux chefs, l'altercation qui s'était élevée entre eux, le combat qui en était résulté, et la façon dont il s'était échappé.
« Si je me suis sauvé, dit-il en terminant, Dieu m'est témoin que ce n'a pas été dans le but. de préserver ma vie ; bien que je sois très-poltron, je n'hésiterai pourtant jamais à sacrifier ma vie pour lui , mais Balle-Franche m'a conseillé d'agir ainsi, afin que je puisse tâcher de leur trouver du secours à tous deux.
— Bon ! s'écria vivement la jeune fille , l'homme pâle est brave, que veut-il faire?
— Je veux sauver mon maître, pardieu ! fit résolument le Breton, seulement je ne sais pas comment m'y prendre.
— Fleur-de-Liane le sait, elle aidera le visage pâle.
— Est-ce bien vrai, ce que vous me promettez là, jeune fille? »
L'Indienne sourit.
« Le visage pâle suivra Fleur-de-Liane et le Loup- Rouge , dit-elle -, ils le conduiront dans un endroit où il trouvera des amis.
— Bon ! et quand ferez-vous cela, ma belle fille? demanda-t-il le cœur palpitant de joie.
— Aussitôt que le visage pâle sera prêt à se mettre en route.
— Tout de suite! mille dieux! tout de suite! » s'écria le Breton en se levant précipitamment et courant à son chevai.
Fleur-de-Liane et le Loup-Rouge avaient laissé leurs montures cachées à peu de distance dans le fourré.
Dix minutes plus tard, Ivon et ses deux guides quittaient la clairière où avait eu lieu leur rencontré.
Il était minuit à peu près au moment où ils se remettaient en marche.
* Mon pauvre maître! murmura le Breton', parviendrai^ à le sauver ! »