‹ BalleFrancheChapitre 12 sur 21 · LE BISON-BLANC · texte numérisé non relu

LE BISON-BLANC

Aussitôt que Natah-Otann fut sorti du Calli dans lequel il avait introduit le comte, il se dirigea vers la hutte habitée par le Bison-Blanc.

La nuit commençait à tomber; les Kenhàs, réunis autour des feux allumés devant l’entrée de chaque hutte, causaient gaiement entre eux en fumant leurs longs calumets.

Le chef répondait par un signe de tète ou un geste amical aux saluts affectueux que lui faisaient les guerriers qu’il rencontrait sur sa route, mais il ne s’arrêtait à causer avec personne, et continuait son chemin avec plus de rapidité à mesure que l’obscurité devenait plus épaisse.

11 arriva enfin à une case située presque au bout du village, sur la rive du Missouri.

Le chef, après avoir jeté un regard interrogateur aux ténèbres qui l’environnaient, s’arrêta devant cette hutte, dans laquelle il se prépara à entrer.

Cependant, au moment de soulever le rideau en peau de bison qui la fermait, il hésita quelques secondes et sembla se recueillir.

Cette demeure n’avait extérieurement rien.qui la distinguât des autres du village ; elle était ronde, avec un toit en forme de niche, faite de branches entrelacées, reliées entre elles avec de la terre, et garnie de nattes tressées.

Cependant, après un moment de réflexion, Natah- Otann souleva le rideau, entra et s’arrêta sur le seuil de la porte, en disanten français ces deux mots:

• Bonsoir, mon père.

— Bonsoir, enfant, je t'attendais avec impatience;

viens t'asseoir près de moi, nous avons à causer. »

Ces paroles furent prononcées dans la même langue par une voix douce.

Natah-Otann lit quelques pas en avant et laissa derrière lui retomber le rideau de la porte.

Si extérieurement la hutte dans laquelle le chef venait d’entrer ne se distinguait pas des autres, il n’en était pas de même pour l'intérieur.

Tout ce que l'industrie humaine peut imaginer, étant réduite à sa plus simple expression, c’est-àdire privée des outils et des matières de première nécessité pour traduire sa pensée, le maître de cette habitation l’avait pour ainsi dire inventé: aussi l'intérieur de cette hutte était-il une espèce de pandémonium étrange où se trouvaient réunis les objets les plus disparates et en apparence les moins faits pour se rencontrer auprès les uns des autres.

Au contraire des autres huttes, celle-ci était percée de deux espèces de fenêtres dont les vitres avaient été remplacées avec du papier huilé ; dans un angle un lit, au milieu une table, quelques sièges (à et là , un grand fauteuil près de la table, mais tout cela taillé avec la hache et mal équarris, tels étaient les meubles qui garnissaient ce singulier intérieur.

Sur des rayons, une quarantaine de volumes, la plupart dépareillés, des animaux empaillés pendus par des cordes, des insectes, etc.; enfin un nombre infini de choses sans nom, mais classées, rangées, étiquetées , complétaient cette singulière demeure, qui ressemblait plutôt à la cellule d’un anachorète ou à l’antre secret d'un alchimiste du seizième siècle qu’à l’habitation d’un chef indien; cependant cette hutte était cellç du llison-Illanc, un des premiers chefs kenhàs, et l’homme qui avait répondu à Natah-Otann était le Uison-Blanc lui-même.

Mais , nous l’avons dit , ce chef était Européen et avait sans doute gardé dans la vie satwage quelques souvenirs de sa vie passée, derniers reflets d’une existence perdue.

Au moment où Natah-Otann entra dans la hutte, le Bison-Bianc, assis dans un fauteuil auprès de la table , la tète appuyée sur les mains, lisait, à la lueur d’une lampe en terre, dont la mèche fumeuse ne répandait , à part une odeur fétide, qu’une lueur tremblante et incertaine autour de lui, dans un grand in-folio aux pages jaunies et usées.

Il releva la tête, ôta ses lunettes, qu’il plaça dans le livre, qu’il ferma, et faisant décrire un quart de cercle au fauteuil dans lequel il était assis, le vieillard sourit au jeune homme, et lui indiquant un siège d'un geste amical :

« Allons, lui dit-il, assieds-toi là, enfant! >

Le chef prit le siège, l’approcha de la table et s’assit sans répondre.

Le vieillard le considéra attentivement pendant quelques instants.

« Hum! fit-il, tu me parais bien sombre pour un homme qui vient, à ce que je suppose, d’obtenir enfin un grand résultat longtemps attendu! Qui peut t’attrister ainsi? Hésiterais-tu, maintenant que tu es sur le point de réussir? Est-ce que tu com-

mences à comprendre que l’œuvre que, malgré moi, tu as voulu entreprendre est au-dessus des forces d’un homme livré à lui-même et qui n'a pour appui qu’un vieillard?

— Peut-être, répondit le chef d'une voix sourde. Oh ! pourquoi , mon père , m’avez-vous fait goûter les fruits amers de cette civilisation maudite qui n’était pas faite pour moi 1 pourquoi vos leçons ontelles fait de moi un homme différent de ceux qui m'entourent et avec lesquels je suis condamné à vivre et à mourir?

— Aveugle! à qui j’ai fait voir le soleil, tu te laisses éblouir par ses rayons, tes yeux trop faibles ne peuvent s’accoutumer à la lumière; au lieu de l’ignorance et de l'abrutissement dans lequel tu aurais toute ta vie végété, j'ai développé en toi le seul sentiment qui élève l’homme au-dessus de la bête fauve, je t’ai appris à pensor, à juger, et voilà comme tu me remercies, voilà la récompense que lu devais me donner pour les peines que j’ai prises et les soins que je n’ai cessé de to prodiguer.

— Mon père!

— Ne cherche pas à te disculper, enfant, interrompit le vieillard avec une nuance d’amertume, je devais m’attendre à ce qui arrive, je m'y attendais, l'ingratitude et l’égoïsme ont été déposés dans le cœur de l'homme pu* la Providence , pour sa sauvegarde. Sans l'ingratitude et l'égoïsme, ces deux vertus suprêmes de l’humanité, il n’y aurait pas de société possible, je ne t’en veux pas, je n'ai pas le droit de t'en vouloir, et comme l’a dit un sage, tu es homme et aucun sentiment humain ne doit t'être étranger.

— Je ne lais ni plaintes, ni récriminations, mon père, je sais que vous avez agi envers moi dans une bonne intention , répondit lo chef; malheureusement vos leçons ont produit un résultat contraire à celui que vous attendiez; en développant mes idées vous avez, ù votre insu et au mien, agrandi mes besoins; la vie que je mène me pèse, les hommes qui m’entourent me sont ù charge, parce qu'ils ne peuvent pas me comprendre, et que moimémo je ne les comprends plus ; malgré moi mon esprit s’élance vers des horizons inconnus, je rêve tout éveillé des choses étranges et impossibles, je souffre d’un mal incurable que je ne puis définir; j’aime sans espoir une femme dont je suis jaloux, et qui, à moins d’un crime, ne pourra jamais m’appartenir. Oh! mon père, je suis bien malheureux!

— Enfant! s’écria le vieillard en haussant les épaules avec pitié, tù es malheureux, toi! ta douleur me donné envie de rire; 'l'homme a en soi le germe du bien et du mal; si tu souffres, c’est à toi seul que tu dois t'en prendre! Tu es jeune, tu es intelligent, tu es fort, tu es le premier de ta nation : que te manque-t-il pour être heureux? Rien! Si tu veux fermement l’être, étouffe dans ton sein la passion insensée qui le dévore, suis sans regarder ni à droite ni à gauche la mission glorieuse que tu t’es toi-méme tracée. Quoi de plus beau, de plus noble, de plus grand que de délivrer un peuple et le régénérer?

BALLE-FRÀXCBP.

• Le Buon-Blanc lisait à la lueur d’une lampe. (I»a«e 19, cnL

— Hélas I le pourrai-je,?

— Ah ! tu doutes ?|s’ écria le vieillard en frappant du poing sur la table et le regardant en l'ace, alors tu es perdu ; renonce à tes projets, tu ne réussiras pas; dans une route comme la tienne, hésiter c’est reculer, reculer c’est périr I

— Mon père I

— Silence I s'écria-t-il avec un redoublement d’énergie, et écoute-moi : lorsque pour la première fois tu m’as dévoilé tes projets, j'ai essayé par tous les arguments possibles à te les faire abandonner ; je t'ai prouvé que ta résolution jétait (prématurée,

que les Indiens, abrutis par un long esclavage, n'étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes, et qu’es- , sayer de réveiller en eux tout sentiment noble et généreux était essayer de galvaniser un cadavre; tu as résisté, tü n’as voulu rien entendre, tu t’es jeté tête baissée dans des intrigues et des complots de toutes sortes, est-ce vrai?

— C’est vrai !

— Eh bien I maintenant, il est trop tard pour reculer, il faut marcher en avant quand même; tu tomberas, ceci est certain, mais au moins tu tomberas avec honneur, et ton nom, chéri de tous,

Une ombre blanche glissant sur la neige pa»a p es «le lui. (l'age «'*, col. 1.)

BA'LI/B- FRANCHK

grossira I» martyrologe immense des hommes d’élite qui se sont dévoués à leur patrie.

— Les choses ne sont pas assez avancées, il me semble, pour....

— Ne pas pouvoir reculer, n’cst-ce pas! interrompit-il.

— Oui.

— Tu te trompes; pendant que tu t’occupes de ton côté à réunir tes partisans et à préparer l’exposition de ta prise d’armes, crois-tu donc que moi je reste inactif!

— (lue voulez-vous dire?

— Je veux dire que tes ennemis soupçonnent tes projets, qu’ils te surveillent, et que si tu ne les préviens pas par un coup de foudre, ce sont eux qui te surprendront et te tendront un piège dans lequel tu tomberas.

— Moi !... s'écria le chef avec violence; ob ! nous verrons !

— Hedoulde donc d'activité, ne te laisse pas prévenir, et surtout sois prudent, tu es surveillé de près, je te le répète.

T- Comment savez-vous!..,

— Pourvu que je le sache, cela suflit, il me semble; rapporte-t'en à ma prudence, je veille; laisse les espions et les traîtres s'endormir dans une trompeuse sécurité ; si nous les démasquions, d’autres s'offriraient à leur place, il vaut mieux pour nous ceux que nous connaissons; de cette façon, aucune de leurs démarches ne nous échappe, nous savons ce qu’ils font et ce qu’ils veulent, et tandis qu’ils se flattent de connaître nos projets et de les divulguer à ceux qui les payent, c’est nous qui sommes leurs maîtres et les amusons par des renseignements faux qui servent à cacher nos véritables résolutions; crois- (nui, leur confiance fait notre sécurité.

— Vous avez toujours raison, mon | ère, je m’en

rapporte entièrement à vous; mais aü moins ne puis-je sa voir le nom des traîtres’

— A quoi lion, puisque je les connais! quand il en sera temps, je te dirai tout.

— SoitI •

11 y eut un silence assez long; les deux hommes, absorbés dans leurs pensées, ne remarquèrent pas une tète grimaçante qui passait par-dessous le rideau de la porte, et depuis assez longtemps déjà écoutait leurs paroles.

Mais l’homme, quel qu'il fût, qui se livrait à cet espionnage, donnait par intervalles des signes de mauvaise humeuret de désappointement; en effet, en venant écouler îles deux chefs, il n’avait pas songé à une chose, c’est qu’il ne pourrait pas comprendre un mot de ce qui se dirait entre eux; Natuli-Otann et le Bison-Blanc parlaient français, langage complètement inintelligible pour l’écouteur, triste mécompte pour un espion.

Cependant, qui que fût cet homme, il ne se rebuta pas et continua quand mémo à écouter; il espérait peut-être que d'un moment à l'autre les deux chefs changeraient d’idiome.

— Maintenant, reprit le vieillard en Tuant un regard interrogateur surèiatah-Otann , rends-moi complu de ton excursion ; lorsque tu es parti , tu étais peu joyeux, tu espérais, me disais-tu, ramener avec toi l'homme dont lu as besoin pour jouer le principal rôle dans la conspiration.

— Eh bienl vous l’avez vu aujourd'hui, mon père, il est ici ; c« soir il est entré à mes côtés dans le village.

— Oh! oh! explique-moi donc cela, mon enfant, > dit le vieillard avec un doux sourire, et en s’arrangeant dans son fauteuil de façon à écouter commodément.

l’uis, par un mouvement imperceptible, et tout on semblant prêter la plus grande atlention au jeune chef, le Bison-Blanc rapprocha les grands pistolets placés auprès de lui.

« Va, dit-il, je t’écoute.

— Il y a six mois environ , je ne sais si je vous en ai parlé alors, j’avais réussi à m’emparer d'un chasseur canadien contre lequel j’avais une vieille rancune.

— Attends donc, oui, j'ai un souvenir confus de cette aventure, un certain Balle-Franche, n’est-ce pas!

-C’est cela même. Eh bien! j'étiis furieux contre cet homme, qui depuis si longtemps se jouait de nous, et me tuait mes guerriers avec une adresse inouïe; dès que je me fus emparé de lui, je ré-olus de le faire mourir dans les tortures.

— Bien que, tu le sais, je n’approuve pas cette coutume barbare, d’après les mœurs de ta nation, c’était ton droit, et je ne trouve rien à dire à cela.

— Lui n’y fit non plus aucune objection, au contraire, il nous nargua; bref, il Doits rendit tellement furieux contre lui, que je donnai l’ordre du supplice; au moinentoi. ii allait mourir, un Itomme, ou plutôt un démon, apparut tout à coup, se jeta au milieu de nous, et seul, sans paraître se soucier

du danger qu’il courait, il s'élança vers le poteau et détacha le prisonnier.

— Hum 1 c'était un vaillant homme, sais-tu.

— Oui . mais son action téméraire allait lui coûter cher, lorsque tout à coup, à un signe de moi, tous mes gu rriers et mot-même nous tombâmes à ses genoux avec les marques du plus profond respect.

— Ah çà! que me racontes-tu là!

— La stricte vérité ; en regardant cet homme en

face, j’avais reconnu sur son visage deux signes extraordinaires. ;

— Lesquels!

— line cicatrice au-dessus du sourcil droit, et un point noir sous l’œil du même côté de la figure.

— C’est étrange, murmura le vieillard tout pensif.

— Mais, ce qui l’est encore plus, c’est que cet homme ressemble exactement au portrait que vous m’avez fait, et qui est détaillé dans le livre qui est ià, dit-il en montrant l’endroit du doigt.

— Alors que fis-tu!

— Vous connaissez mon sang-froid et ma rapidité de résolution, je laissai cet homme partir avec son prisonnier.

— Bien, et après!

— Apréa, j’eus l’air de ne pas chercher à le revoir.

— De mieux en mieux, • dit le vieillard en approuvant de la tête, et d’un mouvement prompt comme la pensee, il arma le pistolet qu’il tenait à la main et fit feu.

Un cri de douleur partit du côté de la porte, et la tête qui épiait sous le rideau disparut subitement.

Les deux hommes se levèrent etcoururent à l’entrée de la hutte; tout était désert, seulement une assez large mare de sang indiquait clairement que le coup avait porté.

■ üu'avez-vous fait, mon père! s’écria Natah- Otann avec étonnement.

— Bien, j’ai donné une leçon, un peu rude peutêtre, à un de ces espions dont je te parlais tout à l’heure. »

Et il alla froidement et d’un pas tranquille se rasseoir sur son fauteuil.

Natah-Otann voulait suivre la trace sanglante laissée par le blessé.

« lia rite -t’en bien, lui répondit le vieil ard, ce que j’ai fait suffit ; continue ton récit, il a ,t on ne peut plus intéressant; seulement tu v jis que tu n’as pas de temps à perdre si tu veux réussir.

— Je n’en perdrai pas, père, soyez tranquille, s’écria le chef avec colère, mais je vous jure que je connaîtrai ce misérable.

— Tu auras tort de le chercher; voyon % parle. *

iNatah-Olnnn raconta alors, dans les plus grands

détails, sa rencontre avec le comte, et de quelle façon il l’avait fait consentir à le suivre à son village.

Celte fois nul incident n'interrompit sa narration ; il paraît que, provisoirement du moins, la leçon donnée par le Bison-Blanc aux écouteurs leur avait suffi.

Le vieillard ril beaucoup de l'expérience de l’ai- | lumette, et de l'étonnement du comte lorsqu'il avait reconnu que l’homme que jusqu’alors il avait pris pour un sauvage grossier et & demi idiot, se trouvait élreau contraire un homme d’une instruction et d'une intelligence au moins égales à la sienne.

« Maintenant que dois-je faire? ajouta Natah- Otann en forme de péroraison, il est ici; mais auprès de lui se trouve ce Balle-franche, ce chasseur canadien, dans lequel il a la plus grande confiance.

— Hum! répondit le vieillard, tout cela est fort sérieux ; d'abord, mon enfant, tu as eu tort de te faire connaître de cet individu pour ce que tu es; tu étais beaucoup plus fort que lui tant qu’il ne te croyait qu’un sauvage imbécile : tu t’es laissé emporter par ton orgueil, par le désir de briller aux yeux d’un Kuropéen, de l’étonner; c’est une faute, une faute grave, parce que maintenant il se méfie de toi et se tient sur ses gardes. *

Le jeune chef baissa la tète sans répondre.

• Enfin, reprit le vieillard, je tâcherai d’arranger tout cela, mais d’abord il faut que je voie ce Halle- Franche et que je cause avec lui.

— Vous n’en obtiendrez rien, mon père, il est dévoué au comte.

— Raison de plus, enfant. Dans quelle hutte les as-tu logés?

— Dans l’ancienne hutte du conseil.

— Bien, là ils seront commodément, et il sera facile d'entendre tout ce qu’ils diront.

— C’est ce que j’ai pensé.

— Maintenant, une dernière observation.

— Laquelle?

— Pourquoi n’as-tu pas tué la Louve des prairies?

— Je ne l’ai pas vue, moi, je n’étais pas au camp, mais je ne l’eusse pas fait. »

Le vieillard lui posa la main sur l’épaule.

« Natah-Otann, mon enfant, lui dit-il d’une voix sévère, lorsque, comme loi, on est chargé de l’avenir d’un peuple, il ne faut reculer devant rien : un ennemi mort fait dormir tranquilles les vivants; la Louve des prairies est ton ennemie, tu le sais, son influence est immense sur l’esprit superstitieux des ■Peaux-Rouges; souviens-toi de ces paroles, dites par un homme expérimenté, tu n’as pas voulu la tuer, c’est elle qui te tuera. >

Natah-Otann sourit avec mépris.

« Oh! dit-il, une misérable femme à moitié folle.

— Ah ! fit le Bison-Blanc en haussant les épaules, ignores-tu donc que derrière chaque grand événement se cache une femme: ce sont elles qui tuent les hommes de génie pour des intérêts futiles, de mesquines passions, et font avorter les plus beaux et les plus hardis projets.

— Oui, vous avez peut-être raison, répondit Natah-Otann, mais, je le sens, je ne pourrais rougir mes mains du sang de cette femme. >

Le Bison-Blanc sourit avec mépris.

< Des scrupules, pauvre enfant, dit-il avec dédain, c’est bien, je n’insiste pas ; seulement sache bien ceci, ces scrupules te perdront. L’homme qui

prétend gouverner les autres doit être de marbre et n’avoir de l’humanité que les dehors, sinon ses projets avorteront en germe et ses ennemis le bafoueront. Ce qui a perdu les plus grands génies, ces! qu’ils s’ont jamais voulu comprendre ceci : qu’ils travaillent pour ceux qui leur succéderont et non pour eux-mémes. ■

En parlanPainsi, le vieux tribun s’était malgré lui laissé emporter aux sentiments tumultueux qui bouillonnaient dans son âme ; son œil étincelait, son front rayonnait, son geste avait une majesté irrésistible; il était revenu par la pensée à ses anciens jours de luttes et de triomphe.

Natah-Otann l’écoutait, en proie à une émotion étrange, subissant malgré lui l’ascendant dominateur de ce Titan foudroyé, si grand encore après sa chute.

« Mais que dis-je? je suis fou , pardonne-moi, enfant, reprit le vieillard en se laissant tomber avec découragement sur son fauteuil, va, laisse-moi ; demain, au lever du soleil, peut-être aurai-je du nouveau à t’apprendre. »

Et d’un geste il congédia le chef.

Celui-ci, habitué à ces boutades subites, s'inclina sans répondre et sortit.

l'espion.

Le coup de pistolet tiré par le Bison-Blanc n’avait pas produit tout le résultat que sans doute celui-ci en espérait.

L’homme avait été touché, il est vrai, mais la précipitation que le chef avait été obligé de mettre en déchargeant son arme, avait nui à la sûreté de son coup d'œil, et l’écouteur en avait été quitte pour une légère blessure : la balle, mal dirigée, lui avait fait une éraflure au crâne, qu'elle avait simplement labouré, tout en causant, à la vérité, une assez forte hémorragie.

Cependant cet avertissement tant soit peu brutal avait suffi à l’espion, qui avait compris qu'il était démasqué et qu’un plus long séjour en cet endroit amènerait inévitablement une catastrophe; aussi avait-il trouvé, scion la locution indienne, des pieds de gazelle pour s'enfuir au plus vite.

Après une course de quelques minutes, certain d’avoir dépisté ceux qui auraient eu la fantaisie de le suivre, il s’arrêta afin de reprendre haleine et de panser sa blessure qur, bien que dénuée de gravité, saignait beaucoup.

Tout en reprenant haleine, il promena un regard inquiet autour de lui.

La prairie était calme et solitaire.

Une neige épaisse, qui depuis une heure en

viron tondrait à flocons pressés, avait contraint le trou, puis, appuyant son visage à cette oreille de tous les habitants de l'Atcpell â chercher un abri ben y s d’un nouveau genre, il écouta,

dans leurs tentes. Le silence le plus complet continuait à régner

L'explosion du pistolet n’avait causé aucune pa- dans le village, nique ; les Peaux- Rouges, ^habitués aux rixes noc- Au premier pas que fit la jeune fille dans la hutte, tûmes dans leurs villagés, ne s’en èlaient pas autre- une ombre se dressa subitement devant elle, et ment inquiétés, nul n’avait bougé. une main tomba sur son épaule.

On n’entendait d’autre brnit que les aboiements Instinctivement elle recula,

de quelques chiens attardés et les cris rauques et . Que voulez-vous? » demanda une voix mena-

saccadés des bêtes fauves qui vaguaient dans la çante.

prairie en quête d’une proie. l Cette question était faite en français, ce qui la

' L’espion, rassuré par le calme qui régnait au- rendait doublement inintelligible pour la jeune In-

tour de lui, s’occupa sans plus attendre à panser dienne.

sa blessure, tout en rendant intérieurement grâce • Répondez, ou je vous brûle la cervelle, * reprit à cette neige qui, en tombant, effaçait les traces la voix toujours aussi menaçante, de sang qu’il avait laissées dans sa fuite. ’ Et l’on entendit le bruit sec produit par l’échap-

« Allons, murmura-t-il à demi-voix, je ne saurai pement de la détente d’un pistolet qu’on arme, rien encore cette nuit, le génie du mal protège ces « Ooahl répondit à tout hasard la jeune fille de hommes; rentrons au calii. • sa voix douce et mélodieuse; je suis une amie.

Il jeta un dernier regard dans la campagne, et se — Il est évident que c’est une femme, grommela

prépara à partir. le premierinterlocuteur;c’estégal,soyonsprudent.

Au même instant, une ombre blanche, glissant Que diable vient-elle laire ici? sur la neige comme un fantôme, passa à une faible — Eh! s’écria tout A coup Balle-Franche, réveillé distance de lui. en sursaut parcelle courte altercation; que se

• Qu’est cela? murmura l’Indien, saisi tout à passe-t-il donc ici? A qui en avez-vous, lvon! coup par une crainte superstitieuse, la Vierge des — Ma foi! je ne sais pas; je crois que c’est une Heures-Noires vient-elle donc errer dans le village? femme.

quel malheur effroyable nous menace donc? • — Eh ! eh! dit en riant le chasseur, voyons donc

Et l’Indien pencha le corps en avant, tendit le un peu ; ne la laissez pas s’échapper, cou, et, comme attiré par une force supérieure, il — Soyez tranquille, reprit le Breton, je la tiens. • suivit des yeux l’étrange apparition dont les blancs Fleur-de-Liane restait immobile, sans essayer un contours se fondaient déjà au loin <tyns les té- geste pour se débarrasser de l’étreinte de l’homme nèbres. qui la tenait.

. « Cette créature ne marche pas, murmura t-il Balle-Frnncho se leva, il alla en tâtonnant au

avec épouvante, scs pieds ne laissent nulle em foyer, s’accroupit auprès, et, avecson souffle, cherpreinte sur la neige, elle semble planer sur la cha à le raviver.

terre! est ce donc un génie ennemi des Pieds- Ce fut l’affaire de quelques minutes; le feu cou- Noirs? Ceci cache un mystère queje veux éclaircir. • vait sous la cendre; quelques brassées de bois mort.

L’instinct de l’espion surexcitant encore lacurio- jetées dessus, l’eurent bientôt rallumé. L’ne flamme sité dé l’Indien, celui-ci oublia pour un moment sa brillante s’éleva presque immédiatement et illuterreur et s’élança résolument à la suite du fan- mina l’intérieur de la hutte, tôme. « Tiens! tiens! s écria le chasseur avec étonne-

Au bout de quelques minutes, l’ombre ouïe spec- ment; soyez la bienvenue, jeune fille ; que chertre s'arrêta et regarda autour de lui avec une visi- chez-vous donc ici? »

ble indécision. L’Indiennerougitetrépondilen baissantes yeux-

L’Indien, pour ne pas être découvert, n'eut que * Fleur-de-Liane vient visiter ses amis, les vi-

tout juste le temps de se cacher derrière la mu- sages pâles.

raille d'un calli; mais un rayon blafard de la lune, — L'heure est singulièrement choisie pour une glissant entre deux nuages, avait pendant une se- visite, mon enfant, reprit le Canadien avec Un souconde éclairé le visage de celle qu’il poursuivait. rire ironique. C'est égal, continua-t-il, en s'adres- « Fleur-de-Liane ! » murmura-t-il, en étouffant sant au Breton, lâchez-la, lvon; cet ennemi, si c’en avec peine un cri de surprise. est un, n’est pas bien à redouter. »

En effet c’était elle qui errait ainsi an milieu des Celui-ci obéit de mauvaise grâce, ténèbres. * Approchez-vous du feu, jeune fille, dit le chas-

Aprês quelques minutes d’hésitation , la jeune seur ; vos membres sont glacés; lorsque vous serez fille releva la tête et marcha rèsolüment vers un réchauffée, vous, m’informerez de la cause de votre calli dont elle releva la peau de bison d’une main présence à cette heure avancée. * ferme. Fleur-de-Liane sourit tristement et s'accroupit

Elle entra et laissa retomber derrière elle le devant le feu. rideau Balle-Franche prit place auprès d'elle.

L’Indien bondit jusqu'au calli , en fit le tour, L’Indienne avait d'un regard exploré l'intérieur

planta son couteau jusqu'à la poignée dans le mur, de la hutte, et aperçu le comte donnant paisibleretourna deux ou trois lois la lame, afin d'agrandir ment sur un monceau de fourrures.

La vie entière de Balle-Franche s'était écoulée au désert; élevé dans une tribu indienne, il connaissait & Tond le caractère des Peaux-Rouges, il savait que la circonspection et la prudence sont les deux qualités principales qui le9 caractérisent ; que, dans aucune circonstance, un Indien ne tente une démarche sans en avoir d’abord calculé dans sa tête toutes les conséquences, et que ce n'est jamais sans de fortes raisons qu'il se décide à faire une chose en dehors des habitudes et des mœurs indiennes.

Le chasseur soupçonnait donc que le but de la visite de la jeune fille était important, sans cependant pouvoir deviner, sous le masque d'impassibilité qui couvrait son visage, le mobile qui la faisait agir.

Les Peaux-Rouges ne sont pas de même que les autres hommes, faciles à interroger. L'astuce et la finesse n’obtiennent aucun résultat sur ces natures déliantes, concentrées et continuellement repliées sur elles-mêmes; le plus habile juge d'instruction de nos pays n'obtiendrait rien et serait obligé de s’avouer vaincu, après avoir fait subir à un Indien l'interrogatoire le plus serré.

11 faut user de précautions extrêmes, même visà-vis de ceuxdont l’intention est de parler; car dès qu'ils se voient pressés de questions, leur défiance s'éveille, leur naturel ombrageux reprend le dessus et leur bouche se ferme pour ne plus s'ouvrir, quelques instances qu’on leur fasse et quel que soit l’intérêt qu'ils auraient à parler.

Aucune des nuances du caractère soupçonneux des Peaux- Rouges n'était ignorée du chasseur; aussi se garda-t-il de laisser supposer à la jeune fille qu'il eût un intérêt quelconque à ce qu’elle s'expliquât.

D'un geste Bulle-Franche inlima à Ivon l’ordre de reprendre son sommeil, ce que fit immédiatement le Breton, rassuré par un clignement d'yeux du enasseur.

La jeune fille était assise devant le feu, se chauffant d'un air distrait, tout en jetant par intervalles un regard en dessous au Canadien.

Mais celui-ci avait allumé sa pipe, et à moitié voilé par les épais nuages de fumée qui l'enveloppaient, il semblait parfaitement absorbé par la douce occupation à laquelle il se livrait.

Les deux interlocuteurs demeurèrent ainsi face i face près d une demi-heure, sans èchangerune parole.

Enfin Balle-Franche secoua le fourneau de sa pipe sur l’ongle de sa main gauche pour en faire tomber la cendre, repassa sa pipe à sa ceinture et se leva.

Fleur-de-Liane , s: ns paraître y attacher d'importance, suivait du c in de l'œil les mouvements du chasseur, aucun de ses gestes ne lui échappait.

Elle le vit prendre des fourrures, les porter dans un coin obscur de la hutte et là, les étendre à terre de façon à former une espèce de lit.

Puis, lorsqu’il jugea que la couche était assez douce, il jeta dessus une couverture et revint nonchalamment s'asseoir auprès du feu.

« .Mon frère pâle vient de faire un lit, dit Fleurde-Liane, en lui mettant la main sur le bras, au moment où il allait reprendre sa pipe.

— Oui, répondit-il.

— A quoi bon quatre lits pour trois personnes? •

Balle-Franche la regarda avec une expression

étonnée parfaitement jouée.

« Ne sommes-nous pas quatre? dit-il.

— Je ne vois que les deui chasseurs pèles et mon frère; pour qui donc est le dernier lit?

— Mais pour ma sœur Fleur-de-Liane, j'e suppose, n'est-elle pas venue demander l'hospitalité à ses amis pâles ? >

La jeune fille secoua la tête d’un air négatif.

• Les femmes de ma tribu , dit-elle avec un accent de fierté blessée , ont leurs callis pour dormir et ne passent pas la nuit dans les huttes des guerriers. •

Balle-Franche s'inclina d'un air convaincu.

« Je me suis trompé, répondit-il avec respect, mettons que je n’ai rien dit, je n’ai nullement l'intention de chagriner ma sœur ; mais en la voyant entrer si tard dans ma hutte, j'ai supposé qu’elle me venait demander l'hospitalité. »

La jeune fille sourit avec finesse.

■ Mon frère est un grand guerrier des visages pèles, dit-elle; sa tète est grise, il a beaucoup de ruse, pourquoi feint-il d'ignorer la raison qui amène Fleur-de-Liane sous sa hutte?

— l’arce que je l'ignore en » fie t , répondit-il; comment la saurais-je? »

L'Indii nne se tourna à demi du côté où reposait le jeune homme, et le désignant du doigt avec une moue charmante :

■ L'OEil-de- Verre sait tout, fit-elle, il aura averti mon frère le chasseur.

— Je ne puis nier, répondit Balle- Franche avec, un magnifique aplomb, que l’OEil-de-Yerre nu sache bien des choses, mais dans cette circonstance il a été muet.

— Est-ce vrai? demanda-t-elle vivement.

— Pourquoi le nierais-je? Fleur-de-Liane n'est pas une ennemie pour nous.

— Non, je suis une amie, au contraire; que mon frère ouvre ses oreilles.

— Parlez.

— L’OEil-de-Verre est puissant.

— On le dit , répondit évasivement le chasseur, trop honnête pour s’abaisser à mentir.

— Les anciens de la tribu le considèrent comme un génie supérieur aux autres hommes, disposant à son gré des événements et pouvant, s’il le veut, changer le cours des évènements futurs.

— Qui dit cela?

— Tout le monde. »

Le chasseur secoua la tête, et, serrant entre les siennes la main mignonne de la jeune tille :

• On vous trompe, enfant, lui dit-il avec bonhomie, l’OEil-de- Verre n'est qu'un homme comme les autres, le pouvoir dont on vous a parlé n’existe pas; je ne sais dans quel but les chefs de votre nation ont fait courir ce bruit ridicule, mais c'est un mensonge que je ne dois pas laisser se propager.

B AELE- FRANCK E

— Non, le Bison-Blanc est le sachém le plus sage des Pieds-Noirs, il possède toute la scionce de se» pères de l'autre cété du grand lac salé, il ne peut se tromper; n’a-t-il pas annoncé, il y a longtemps déjà, l’arrivée de l’OEil-de- Verre parmi nous?

— C’est possible ; bien que je ne puisse deviiler comment il l’a su, puisqu’il y a trois jours à peine, nous ignorions nous-mêmes que nous mettrions les pieds dans ce village. ■

La jeune lille sourit avec triomphe.

« Le Bison-Blanc sait tout, dit-elle; du reste, depuis mille lunes et beaucoup davantage, les sorciers de la nation annoncent la venue d’un homme en tout semblable à l'OKil-de- Verre ; son apparition était si bien prédite que son arrivée n’a surpris personne, puisque tous l'attendaient. >

Le chasseur reconnut l’inutilité de lutter plus longtemps contre une conviction si profondément gravée dans le cœur de la jeune tille.

« Bon, répondit-il, le Bison-Blanc est un sachent très-sage; quelles sont les choses qu’il ignore?

— Aucune ! N’est-ce pas lui qui a prédit que l’OEilde-Verre se mettrait à la tète des guerriers peauxrouges et les délivrerait des faces pâles de l’Est?

— C'est juste! > fil le chasseur qui ne savait pas un mol de ce que lui dévoilait la jeune fille, mais qui commençait à soupçonner un vaste complot ourdi avec cette science ténébreuse que possèdent si bien les Indiens, et dont la curiosité, de plus en plus éveillée par ces demi-confidences, lui faisait désirer d'en apprendre davantage.

Fleur-de-Liane le regardait avec une expression de joie naïve.

« Mon frère voit que je sais tout, dit-elle.

— C'est vrai, reprit-il, ma sœur est mieux instruite que je ne le supposais; maintenant elle peut m’expliquer sans crainte le service qu’elle désire de l’OF.il-de-Verre. ■

L’Indienne jeta un long regard sur le jeune homme qui dormait toujours.

« Fleur-de-Liane souffre, dit-elle d’une voix basse et tremblante, un nuage s'est abaissé sur son esprit et l'a obscurci.

— Fleur-de-Liane a seize ans, répondit en «oùriant le vieux chasseur, un nouveau sentiment s’éveille en elle, un petit oiseau chante dans son cœur, elle écoute à son insu les notes harmonieuses de ce chant qu'elle ne comprend pas encore.

— C’est vrai, murmura la jeqne fille, devenue subitement rêveuse, mon cœur est triste, l’amour est-il donc une souffrance?

— Enfant, répondit mélancoliquement le chasseur, les créatures sont ainsi faites par le maître de la vie, toute sensation est une souffrance ; la joie poussée à l'extrême se résume par la douleur. Vous aimez sans le savoir : aimer c’est souffrir.

— Non, fit-elle avec un geste d'effroi, non, je n’aime pas, ou du moins de la façon que vous dites; je suis venue, au contraire, chercher auprès de vous protection contre un homme qui m'aime, lui, mais dont l’amour me fait peur, et pour lequel je n’aurai jamais que de la reconnaissance.

— Êtes-vous bien certaine, pauvre enfant, que

ce sentiment soit réellement celui que vous éprouvez pour cet homme? ■

Elle lit un signe affirmatif en baissant la tète.

Sans parler davantage, Balle-Franche se leva.

• Où allez-vous? > lui demanda-t-elle en se redressant vivement.

Le chasseur se retourna vers elle.

« Dans tout ce que vous m'avez dit, enfant, répondit-il, il y a des choses tellement importantes, que je dois sans retard éveiller mon ami, afin qu'il puisse vous écouter à son tour, el si cela est possible vous venir en aide.

— Faites, • dit-elle avec découragement en laissant retomber sa tète sur sa poitrine.

Le chasseur s'approcha du jeune homme, et se penchant sur lui, it le toucha légèrement à l'épaule.

Le comte s’éveilla aussitôt.

« Qu'y a-t-il? Que me voulez-vous? dit-il en se levant et saisissant ses armes avec cette promptitude de l’homme habitué par la vie qu'il mène à toujours se tenir sur ses gardes.

— Rien q ui doive vous effrayer, monsieur Édouard ; cette jeune fille désire vous parler. *

Le comte suivit la direction que lui indiquait lo chasseur; son regard rencontra celui de la jeune fille. Ce fut comme un choc électrique; elle chancela, porta la main à son cœur, et baissa les yeux en rougissant.

Le Français s'élança vers elle.

« Qu’avez-vous? A quoi puis-je vous être bon? • lui dit-il.

Au moment où elle allait répondre, la portière fut levée, un homme bondit tout à coup par-dessus le corps d’Ivon et se trouva au milieu de la hutte.

Cet homme était l’espion.

Le Breton, réveillé en sursaut, s’élança vers lui; mais l’Indien le retint d’une main ferme.

• Alerte I dit-il.

— Le Loup-Rouge! s'écria avec joie la jeune fille en se plaçant devant lui ; abaissez vos armes, ditelle, c'est un ami.

— l’arlez, • fit le comte en remeltantàsa ceinture le pistolet qu’il en avait retiré.

L’Indien n'avait pas fait un geste pour se défendre; il avait attendu, impassible, le moment de s’expliquer.

. * Voici Natah-Olann, dit-il en se tournant vers la jeune fille.

— Oh! je suis perdue s’il me trouve ici !

— Que m’importe cet homme ! s’écria le comte avec hauteur.

— De la prudence, fit Balle-Franche en s’interposant; êtes vous un ami, Peau-Bouge?

— Demandez 6 Fleur-de-Liane, répondit-il dédaigneusement.

— Bon ; alors vous venez pour la sauver?

Oui.

— Vous devez avoir un moyen?

— J'en ai un.

— Je ne comprends pas du tout, disait à part lui Ivon, confondu de tout ce qu’il voyait : quelle nuit!

— H .'liez-vous, dit le comte.

— Ni Fleur-de-Liane ni moi ne devons être vus

ici, reprit le Loup-Rouge ; Natah-Otann est mon ennemi ; c'est entre nous une guerre à mort : jetez toutes ces fourrures sur la jeune tille - ■

Kleur-de-Liane, accroupie dans un coin, disparut bientôt sur les peaux amoncelées sur elle.

• Hum ! l’idée est bonne, murmura Halle-Franche, et vous, comment allez-vous faire?

— Voyez. »

Le Loup-Rouge se plaça contre la peau de bison qui servait de portière, et se dissimula au milieu des plis.

« C'est ma foi vrai, lit Ivon, voyons comment il se sortira de là. >

A peine ces diverses dispositions étaient-elles prises, que Natah-Otann parut sur le seuil de la porte.

■ Déjà levés ! » dit-il avec étonnement, en promenant un regard soupçonneux autour de lui.

Et il s'avança rapidement vers le comte, qui l'attendait immobile au milieu de la hutte.

Le Loup-Rouge profita de ce mouvement pour sortir sans être vu du chef.

• Je viens prendre vos ordres pour la chasse, • continua Natah-Otann.

LC FORT MACKfjNSIC.

Le tort Mackensie, construit en 1832 par le major Mitchell, agent principal de la société des Pelleteries de l’Amérique du Nord, se dresse comme une sentinelle menaçante à cent vingt pas environ de la rive septentrionale du .Missouri, et à soixante et dix milles des montagnes Rocheuses, au milieu d'une plaine unie, abritée par une chaîne de collines courant dans la direction du sud au nord.

Le fort Mackensie est bâti d’après le système de tous les postes avancés de la civilisation dans les prairies de l’ouest des Etats-Unis ; il forme un carré arlait dont les côtés ont a peu près quarante-cinq pieds de façade ; un fossé profond de huit toises et large d’autant, deux solides blockhaus et vingt pièces de canons, tels sont les éléments de défense de cette forteresse. Les habitations comprises dans l’em jinte sont basses, avec des fenêtres étroites où les vitres sont remplacées par des feuilles de parchemin. Les toits sont plats et recouverts de gazon.

Les deux portes du fort sont solides et doublées de fer. Au centre d’une place réservée dans l'intérieur de la forteresse, s’élève un mât au sommet duquel flotte le pavillon étoilé des États-Unis. Deux pièces de canon font sentinelle au pied de ce mât.

La plaine qui entoure le fort Mackensie est couverte d'une herbe haute de plus de trois pieds. Cette plaine est presque continuellement envahie par les

tentes des tribus indiennes qui viennent trafiquer avec les Américains , notamment les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Mandàns, les Tétes-Plates, les Gros-Ventres, les Corbeaux et les Koutnéhés.

Les Indiens avaient montré de la répugnance à laisser les blancs s’établir sur leurs domaines, et le premier agent que la compagnie des Pelleteries avait expédié vers eux avait failli payar de sa vie celte difficile mission. Ce ne fut qu’à force de patience et d’astuce que l’on parvint à conclure avec les tribus un traité de paix et de commerce qu’elles étaient disposées d’ailleurs à rompre sous le moindre prétexté. Aussi les Américains étaient-ils toujours sur le qui-vive, se considérant comme en état de siège perpétuel. De temps à autre il arrivait encore, malgré les protestations d’amitié de la part des ' Indiens, qu’on rapportât au fort quelqûc engagé ou trappeur de la compagnie assassiné et scalpé, sans qu'il fftt possible de tirer vengeance (par politique même on s’en abstenait) de ces meurtres isolés, dont le nombre, il est vrai, devenait de plus en plus rare.

Les Indiens, avec leur esprit cupide, avaient fini . par comprendre que mieux valait vivre en bonne intelligence avec les faces pâles qui les approvisionnaient abondamment, en échange des fourrures, d’eau-de-vie, sans roinpter l’argent.

En 183'i, le fort Mackensie était commandé par le major Melvil, homme d’une grande expérience, qui avait passe presque toute sa vie au milieu des Indiens, soit à leur faire la guerre, soit à trafiquer avec eux, on sorte qu’il était rompu à toutes leurs habitudes et surtout à ieurs ruses. Le général Jackson, dans l'armée duquel il avait servi comme officier, faisait grand cas de son courage, de son habileté, de son expérience. Le major Melvil joi- ■ gnaità une énergie morale peu commune une force physique extraordinaire ; il était bien l’homme qui convenait pour tenir en respect les féroces peuplades auxquelles il avait affaire, et pour commander à ces chasseurs et à ces trappeurs au service de la compagnie, gens de sac et de corde, aventuriers indépendants, ne connaissant guère que la logique du rifle et du bownie-knife ; il avait basé son autorité sur une sévérité inflexible et sur une justice irréprochable qui avait beaucoup contribué à entretenir les lionnes relations qui existaient entre les habitants du fort et leurs astucieux amis.

La paix, depuis quelques années, à part la défiance qui en était la principale base, semblait solidement établie entre les visages pâles elles l’eaux- Rouges.

Les Indiens venaient chaque année camper devant le tort et troquer paisiblement leurs fourrures contre des liqueurs, des habits, de la poudre, etc.

Les soixante-dix hommes qui formaient la garnison en étaient arrives a se relâcher peu à peu de leurs ‘ précautions habituelles pour leur sûreté, tant ils se croyaient certains d’avoir enlin umené les Indiens à renoncer à leurs coutumes pillardes, à force de concessions et de bons traitements.

Voici quelle était la position respective des blancs et des l'eaux-Rougcs, le jour où les exigences du

nALLE-FHANCIIE.

Les environs sont charmants et mervsiticusctitenl Bfcnltntés. (l'ane 88. col. l.J

récit que nous avons entrepris de faire au lecteur nous amènent au fort Mackensie.

Les environs du fort sont charmants et merveilleusement accidentés.

Or, le lendemain du jour où s'étaient passés dans le village des Kenhàs les événements que nous avons rapportés plus haut, une pirogue en cuir, montée par un seul rameur, descendait la rivière des Elks, se dirigeant du côte du poste américain.

Après avoir suivi les nombreux détours de la rivière, la pirogue entra enlin dans le Missouri , vira tout è coup vers le nord-ouest et côtoya la rive septentrionale, parsemée de magnifiques prairies d'au moins trente milles de profondeur, où paissaient d'innomhrables troupeaux de bisons, d'antilopes et de bigorns, qui, les oreilles droites et l'œil effaré, regardaient avec un sombre mécontentement passer la silencieuse embarcation.

Mais l'individu, homme ou femme, qui montait la pirogue, semblait trop pressé d'arriver à sa destination pour perdre son temps à tirer quelques-

uns de ces animaux, qu'il lui aurait été facile d'abattre.

Les yeux imperturbablement fixés devant lui , courbé vigoureusement sur les avirons , plus il avançait vers le but qu’il voulait atteindre, plus il redoublait d'ardeur, poussant parfois de sourdes exclamations de colère et d’impatience, sans cependant ralentir sa course.

Knlin il laissa échapper de ses lèvres serrées un uh! de satisfaction en doublant sur la droite un des innombrables coudes de la rivière : un splendide spectacle s’était subitement montré k lui.

Des pentes douces avec des sommets variés, les uns arrondis, les autres plats, d’une agréable couleur verte, formaient le fond du tableau; par devant il y avait de hautes forêts de peupliers d’un vert brillant, et des bois de saules sur le bord de la rivière, qui serpentait dans la prairie teinte d’une nuance bleu foncé par la lumière vive du soir; un peu plus loin, sur le sommet d’un monticule verdoyant, se dressait le fort Mackensie, où le

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