B A U. F. -F R ANCHE
Ud« pirogue en cuir descendait la rivifrre. (Pa^e fW, col. 2.)
beau drapeau étoilé des États-Unis flottait dans l'air, doré par les derniers rayon» du soleil couchant, tandis que d'un côté un camp indien, et de l'autre des troupeaux de chevaux paissant en liberté, animaient et vivifiaient cette scène majestueusement tranquille.
La pirogue s’approcha de plus en plus de la rive, et enfin , arrivée sous la protection des canons du fort, elle s'échoua doucement sur la plage.
D'un bond l’individu qui la montait s'élança sur le sable.
Alors dans cet individu il fut facile de reconnaître une femme.
Cette femme, disons-le tout de suite, n'était autre que l’ètre mystérieux auquel les Indiens donnaient le nom de la Louve des prairies, et que déjà à deux reprises nous avons vue apparaître dans ce récit.
Cette femme avait modifié son vêtement; son cos-
tume, bien que se rapprochant toujours par le ti.su de celui des lodiens, puisqu'il se composait de peau d’elks et de bisons cousues ensemble, s'en éloignait cependant par la forme; et si, au premier coup d'ceil, il était difficile de reconnaître le sexe de la personne qui le portait, on ne laissait pas cependant d'apercevoir que cette personne était blanche, à cause de la simplicité, de la propreté, et surtout de l'ampleur des plis soigneusement drapés autour de l'être étrange qui »e cachait sous ces vêtements.
Après avoir quitté la pirogue, la Louve des prairies l’attacha solidement à une grosse pierre , et sans plus s’en occuper, elle se dirigea è grands pas vers le fort.
Il était environ six heures du soir, les échanges avec les Indiens étaient finis; ceux-ci rentraient en riant et en chantant dans leurs tentes en peaux de
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bison, tandis que les engages, après avqir réuni les chevaux, les ramenaient lentement vers le fort.
Le soleil se couchait derrière les- cimes neigeuses des montagnes Rocheuses, nuançant lecielde teintes de pourpre. Au lur et à mesure que l'astre du jour s'abaissait dans les lointains de l'horizon, l'ombre envahissait la terre en proportions égales.
Les chants des Indiens, les cris des engagés, les hennissements des chevaux et les aboiements des chiens formaient un de ces concerts singuliers qui, dans ces régions éloignées, en face de cette nature grandiose où le doigt de Dieu est marqué en caractères indélébiles, impriment à l'.t me un sentiment de mélancolique recueillement.
La Louve arriva à la porte du fort ait moment où le dernier engagé entrait, après avoir fuit passer devant lui les retardataires de son troupeau.
Dans les postes des frontières, où l’on est astreint à une surveillance de loules les secondes, alin de déjouer la trahison qui veille constamment dans l'ombre, des sentinelles spécialement chargées d’interroger les prairies mornes et solitaires qui s'étendent à perte de vue autour de leurs garnisons, se tiennent attentives jour et nuit, les yeux lixes dans l’espace, prèles à signaler le moindre mouvement insolite qui s'exécute, soit de la part des animaux, soit de celle des hommes, dans les vastes solitudes qu'ils surveillent.
Depuis plus de six heures déjà la pirogue en cuir montée par la Louve avait été découverte, tous ses mouvements épiés avec soin, et lorsque, après avoir amarré son embarcation, la Louve se présenta à la porte du fort, elle la trouva fermée et soigneusement verrouillée, non point qu'elle inspirât de craintes personnelles à la garnison, mais parce que la consigne était que nul ne pouvait, à moins de raisons fort graves, s'introduire dans la place après le coucher du soleil.
La Louve réprima avec peine un gesle de mécontentement en se voyant ainsi exposee à passer la nuità la belle étoile, non pas à cause de la nécessité dans laquelle elle serait de camper dans la plaine, mais pour des motifs qui sans doute exigeaient son introduction immédiate, et dont elle seule connaissait l’importance.
Cependant elle ne se rebuta pas; elle se baissa, ramassa une pierre et frappa deux fois à la porte.
tin guichet s'ouvrit immédiatement , et deux yeux brillèrent par l’ouverture qu'il laissa.
• Oui vive? demanda une voix rude.
— Amie! répondit la Louve.
— Hum! ceci est bien vague à cette heure de nui.t, reprit la voix avec un ricanement de mauvais augure pour le succès de la négociation qu'entamait la Louve : qui êtes-vous ?
— Je suis une femme, et une femme blanche, ainsi que vous pouvez le reconnaître à mon costume et à mou accent.
— C'est possible, mais la nuit est noire, et je ne puis vous bien distinguer dans l’ombre; ainsi, si vous n'avez pas de meilleures raisons à me donner, bonsoir, passez votre chemin ; demain nous nous reverrons au lever du soleil. ■
Et l'individu qui avait parlé fil le geste de refermer le guichet.
La Louve l'arrêta d'une main ferme.
• L'n moment, dit-elle.
— tlu'est ce encore ? fit l’autre d’un ton de mauvaise hqmeur; dépêchez-vous, je n'ai pas le temps de vous écouter ainsi toute la nuit.
— Je ne veux que vous adresser une question et vous demander un service.
— l’este! reprit l’homme, comme vous y allez; ce n'est donc rien que cela? Enfin voyons toujours, cela ne m'engage à rien.
— Le major .Melvil est-il au fort en ce moment?
— l’eul-ètre.
— Répondez oui ou non.
— Eh bien! oui; après? •
lai Louve poussa un soupir de satisfaction, arracha d’un mouvement brusque une bague qu’elle porlait à l’annulaire 'de la main droite, tt, la passant par le guichet à son interlocuteur inconnu :
* Portez cette bague au major, dit-elle ; j’utlends ici la réponse.
— Hum! prenez garde! le commandant n’aime pas à être dérangé pour rien.
— Faites ce que je vous dis, je réponds de tout.
— Triste garantie, grommela l’autre; c'est égal, ie me risque. Attendez. ■
Le guichet se referma.
La Louve s'assit sur le revers du fossé, et, appuyant ses coudes sur ses genoux, elle se cacha la tète dans les mains.
Cependant la nuit était complètement tombée; au loin dans la plaine brillaient , comme des phares dans les ténèbres, les feux allumés parles Indiens; la brise du soir mugissait sourdement dans les cimes houleuses des arbres, et les rauquements des bêtes fauves se mêlaient par intervalles aux rires stridents des Peaux-Rouges. Pas une étoile ne scintillait au ciel , noir comme de l’encre ; des frissonnements indéfinissables s'élevaient du fleuve; la nature semblait recouverte d'un linceul, tout enfin présageait un orage prochain.
La Louve attendait, immobile comme un de ces sphinx de granit qui veillent, impassibles, depuis des milliers d'années a l’entrée des temples égyptiens.
Un quart d'heure s’écoula, puis un bruit de ferraille se fit entendre, et la porte du fort s’entrebâilla.
I,a Louve des prairies se dressa comme poussée par un ressort.
■ Venez, • dit une voix.
Elle entra.
La porte tut immédiatement fermée et verrouillée derrière e|le.
Un engage, celui-là même qui lui avait parlé à travers le guicliet, se tenait devant elle, une torche à la main.
■ Suivez-moi, » lui dit-il.
Elle s'inclina sans répondre et marcha derrière son guide.
i Celui-ci traversa la cour dans toute sa longueur,
| et, se tournant vers la Louve:
BÀLI.E-PBANCHK,
• C’est ici, dit-il; le major vous attend.
— Frappez, répondit-elle.
— Non, frappez vous-inéme, votis n'avez plus besoin de moi. Je retourne à mon poste. »
Kt, après l’avoir saluée assez légèrement, il se retira en emportant la torche.
La Louve resta seule dans l’obscurité.
Elle passa la main sur son front moite de sueur, et, faisant un effort suprême :
« 11 le faut!... » murmura-t-elle sourdement.
Elle frappa un coup sec sur la porte.
« Entrez, » répondit-on de l’intérieur.
Elle tourna la clef, poussa la porte, qui s’ouvrit, et se trouva en face d’un homme d’un certain âge, revêtu d'un costume militaire, assis auprès d’une table sur laquelle il appuyait son coude, et qui la regardait (izement.
Cet homme, par la position qu'il occupaiL et la façon dont la lumière était disposée, la voyait parfaitement, tandis que la Louve au contraire ne pouvait distinguer ses traits cachés dans l'ombre.
La Louve fil résolèracnt quelques pas dans la chambre.
— Merci de m’avoir reçue, monsieur, dit-elle, je craignais que vous n’ayez complètement perdu le souvenir.
— Si c’est un reproche que vous m'adressez, je ne vous comprends pas, répondit lentement l’oflicier, je vous serai obligé de vous expliquer plus clairement.
— N’étes-vous pas le major Melvil ?
— Je suis, en effet, celui qu’on nomme ainsi.
— La façon dont j’ai été introduite dans le fort me prouve que vous avez reconnu la bague que je vous ai fait passer.
— Je l’ai reconnue, car elle me rappelle une personne bien chère, dit-il avec un soupir étouffé; mais comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains? •
La Louve considéra un instant le major avec tristesse, s’approcha de lui, prit doucement sa main, qu’elle serra dans les siennes, et lui répondit avec un accent plein de larmes :
« Harry! je suis donc bien changée parla souffrance, que ma voix même ne vous rappelle rient... »
A cette ‘ irole, une pâleur livide couvritje visage de l'officier, il se leva d’un mouvemeht prompt comme la foudre, son corps fut agité d'un tremblement convulsi T, et saisissant â son tour les deux mains de cette femme, tandis qu’il la dévorait du rege -d : .
« M jrgaretl Margaret ! ma soeur! s'écria-t-il avec dcl:re, les morts sortent-ils du tombeau? est-ce dor ; toi que je retrouve?
— Ah! fit-elle avec une expression de joie impossible à rendre, en se laissant aller dans ses bras, je savais bien qu’il me reconnaîtrait. >
Mais le coup qu’elle venait de recevoir était trop fort pour la paur re femme, dont l’organisation était usée par la couleur; habituée à la souffrance, elle ne put supporter la joie, et tomba évanouie entre les bras de son frère.
Le major Souleva sa soeur dans ses bras, l’établit sur une espèce de canapé qui tenait un des cotés de la chambre, et, sans appeler personne à son aide, il lui prodigua tous les soins qu’exigeait son état.
La Louve demeura longtemps sans connaissance, en proie à line crise de nerfs terrible; enfin, peu à peu elle revint à elle, rouvrit les yeux, et après avoir prononcé quelques paroles sans suite, elle fondit en larmes.
Son frère ne la quitta pas une minute, suivant d’un regard anxieux les progrès de son retour à la vie; lorsqu'il reconnut que le pius fort de la crise était passé, il prit une chaise, s’assit auprès de sa sœur, et, par de douces paroles, chercha â lui rendre, non pas l’espoir, puisqu’il ignorait ce qu’elle avait souffert, mais le courage.
Enfin la pauvre femme releva la tète, essuya d’un geste énergique ses yeux rougis par les larmes et ronges par la lièvre, el, se tournant vers le major, attentif à ses moindres mouvements :
* Frère, lui dit-elle d’unevoix creuse, voilà seize ans que je souffre un martyre atroce de toutes les heures, de toutes les secondes. •
Le major frissonna â celte révélation affreuse.
« Pauvre sœur! murmura-t-il, que puis-je faire pour vous?
— Tout! si vous le voulez.
— Oh ! s’écria-t-il avec énergie en frappant du poing sur le liois du canapé, douteriez-vous donc de moi, Margaret?
— Non, puisque je suis venue, répondit-elle en souriant à travers ses larmes.
— Vous voulez vous venger, n'est-ce pas? reprit-il.
— Je le veux.
— Oui sont vos ennemis?
— Les Peaux-Rouges.
— Ah! ah! fit -il avec un sourire amer, tant mieux; moi aussi j’ai un vieux comptée régler avec ces démons; et à quelle nation appartiennent vos ennemis?
— A la nation des Pieds-Noirs; ils sont de la tribu des Kenbàs.
— Ohl reprit le major, mes vieux ennemis les Indiens du sang, ff y n longtemps que je cherche un prétexte pour leur inffiger Un châtiment exemplaire.
— Le prétexte, je vous l'apporte, llarry, répondit-elle avec feu, et ne croyez pas que ce soit un prétexte vain forgé par la haine; non. non, c’est la révélation d'un Complot tramé par tous les Indiens missouris contre les blancs, complot qui doit éclater sous peu de jours, qui sait? demain peut-être.
— Ali 1 lit le major d'un air pensif, je ne sais pourquoi, mais depuis quelques jours des soupçons sont entrés dans mon esprit! mes pressentiments ne m’ont donc pas trompé ; parlez, sœur, hâtezvous, je vous en conjure, et puisque vous êtes venue vers moi pour assouvir votre haine contre ces diables rouges, bytiodfje vous promets une vengeance dont le souvenir fera frissonner de terreur leurs arrière-neveux dans cent ans d'ici.
— Je Vous remercie de vos paroles, frère, et j’en prends acte, répondit-elle; écoutez-moi donc.
— Un mot avant tout, interrompit le major.
— Parlez, frère.
— Le récit de vos souffrances a-t-il quelque point de corrélation avec la conspiration que vous voulez me dévoiler?
— D’intimes.
— Bien, il est dix heures à peine, nous avons la nuit à nous, racontez-moi donc les aventures qui vous sont arrivées depuis notre séparation.
— Vous le voulez?
— Oui , je le veux , ma sœur, car c'est d’après votre récit que je réglerai la conduite que je compte tenir avec les Indiens.
— Écoutez donc, frère, et soyez indulgent pour moi, car, ainsi que vous allez l’apprendre, j'ai bien souffert. •
Le major lui pressa la main ; sans répondre il prit une chaise, s'installa auprès d’elle, et après avoir poussé le verrou de la porte, afin de ne pas être dérangé pendant le cours du récit qu’il allait entendre ;
■ Parlez, Margaret, lui dit-il, et dites-moi bien tout, je ne veux rien ignorer des tortures que vous avez endurées pendant les longues années qui se sont écoutées depuis notre séparation. •
la confession d une mère.
Nous ne saurions dire pourquoi, mais il est des heures dans la vie où, soit action des objets extérieurs, soit dispositions communes et mystérieuses de l’étre intérieur, une indéfinissable contagion de tristesse gagne tout A coup l’homme le plus Tort, comme s’il la respirait dans l’air.
Le frère et la sœur, renfermés dans une chambre mal close, à peine éclairée par une lampe fumeuse, subissaient à leur insu l’influence secrète dont nous avons parlé.
Au dehors, lg pluie fouettait les vitres, le vent pleurait a travers les ais mal joints, en faisant vaciller la flamme de la lampe, des rumeurs sans nom s'élevaient par intervalles et se perdaient peu 4 peu au loin comme un soupir.
Les molosses de garde se renvoyaient des aboiements saccadés, répétés en échos funèbres dans la prairie par les chiens des Peaux-Bouges.
Tout disposait l’ime 4 la rêverie et à la tristesse.
Après un assez long silence, la Louve, ou bien si on le préfère, Margaret Meivil, puisque maintenant nous connaissons son nom, prit eufin la parole d’une voix basse et mal assurée, parfaitement en tiarmonie avec l'état de la nature bouleversée en ce
moment par un de ces ouragans terribles si communs dans ces climats, et dont, grâce au ciel, jusqu’S ce jour nos pays ont été exempta.
« Il y a près dedix-sept ans maintenant, dit-elle, il vous en souvient, Harry, vous sortiez de West- Point et vous veniez de recevoir, je crois, votre commission de lieutenant dans l’armée, vous étiez jeune alors, enthousiaste, l’avenir semblait pour vous se dessiner sous les plus riantes couleurs; un soir, par un temps comme celui-ci, dans le défrichement que nous exploitions, mon mari et moi, vous arrivâtes pour nous annoncer la nouvelle position que vous faisait le congrès, et en même temps pour nous dire un affectueux au revoir, car vous espériez, hélas ! de même que nous, ne pas rester longtemps éloigné. Le londemain matin, malgré nos prières pour vous retenir, après avoir embrasse mes enfant», serré la main de mon pauvre inari qui vous aimait tant, et m'avoir donné un dernier baiser, vous vous élançâtes sur votre cheval, qui partit comme un trait et disparut bientôt dans un tourbillon de poussière. Hélas I qui nous aurait dit alors, llarry, que nous ne devions plus nous revoir qu’aujourd'hui, après dix-sept sds de séparation, sur le territoire indien et dans des circonstances terribles? enfin, ajoula-t-elle avec un soupir, Dieu l'a voulu, que son saint nom soit béni t il lui a plu d’éprouver ses créatures et d'appesantir sur elles sa main redoutable.
— Ce fut avec up serrement de cœur indicible, répondit le major, que six mois après ces événements, lorsque je revenais parmi vous le cœur joyeux, je vis, en mettant pied à terre devant votre maison, un étranger m’en ouvrir la porte et répondre aux questions dont je le pressais, que depuis trois mois déjà toute la famille avait émigré, se dirigeant vers l’ouest, dans l’intention de fonder un nouvel établissement sur la frontière indienne. Ce fut en vain que pour avoir de vos nouvelles j'interrogeai l’un après l’autre tous vos voisins; ils vous avaient oubliés; nul ne put ou ne voulut peut-être me donner le moindre renseignement sur vous, et je fus obligé de repartir et de refaire, l’âme navrée, cette route que j’avais parcourue quelques jours auparavant le cœur si joyeux. Depuis, malgré tous les efforts que j’ai tentés, toutes les démarches que j’ai faites, jamais je n’ai rien pu apprendre sur votre sort et soulever le voile mystérieux qui enveloppait les événements sinistres dont, j’en étais convaincu, vous aviez été victimes pendant votre voyage.
— Vous ne vous trompiez qu’à demi, mon frère, dans vos suppositions, reprit-elle; deux mois après votre visite, mon mari, qui depuis longtemps cherchait à abandonner notre défrichement, dont, disaitil, la terre ne valait plus rien et ne lui rendait pas les peines qu’elle lui coûtait, eut une discussion assez grave avec un de nos voisins à propos des limites d’un champ dont il croyait ou feignait plutôt de croire que ce voisin avait, dans une mauvaise intention, reculé les bornes; dans toute autre circonstance, cette discussion aurait été facilement terminée; mais mon mari cherchait un prétexté pour s’en aller, ce pretexte il le trouvait, il résolut
de ne pas le lâcher. Quelque observation qu’on lui fît pour vider ce différend, il ne voulut rien entendre, fit tout doucement les préparatifs de l’expédition qu’il méditait depuis si longtemps, et un jour il nous annonça que nous partirions Je lendemain. Lorsque mon mari avait une fois dit une chose, il n’y avait plus qu’à lui obéir, il ne revenait jamais sur une détermination une fois prise. Le jour dit, au lever du soleil, nous quittâmes le défrichement, nos voisins nous accompagnèrent pendant la première journée, puis le soir venu, après des souhaits chaleureux pour la réussite de nos projets, ils se séparèrent de nous et nous laissèrent seuls. C’était avec un serrement de cœur inexprimable et une tristesse inlinie que j’avais quitté pour ne plusja revoir cette maison dans laquelle je m’étais mariée*, où étaient nés mes enfants et où, pendant de longues années, j'avais été si heureuse. Mon mari chercha en vain à me consoler et à me rendre le courage qui me manquait, rien ne pouvait effacer de inon cœur les doux et pieux souvenirs que j’y conservais précieusement; plus nous nous enfoncions dans le désert, plus ma tristesse devenait grande; mon mari, au contraire, voyait tout en rose, l'avenir lui appartenait, il allait enfin être son maitre et agir à sa guise; il me détaillait ses projets, cherchait à m’y intéresser, et employait enfin tous les moyens en son pouvoir pour me distraire de mes sombres pensées, mais sans réussir ^ y parvenir. Cependant nous marchions sans relâche, la distance devenait chaque jour plus grande entre nous et les derniers établissements de nos compatriotes; en vain je remontrais à mon mari combien nous étions, en cas de danger, éloignés de tout secours, l'isolement dans lequel nous allions nous trouver; il ne faisait que rire de mes appréhensions, me répétait sans cesse que les Indiens étaient bien loin d'étre aussi redoutables qu’on les représentait, que nous n’avions Hen à craindre et qu’ils n’oseraient jamais nous attaquer. Mon mari était si convaincu de la vérité de ce qu’il avançait, qu’il négligeait de prendre les plus simples précautions pour se défendre d’une surprise, et il me répétait chaque matin, d’un air goguenard-, au moment de nous mettre en route : • Tu vois bien - que tu es une folle, Margaret, sois donc raison- ■ nable, les Indiens se garderaient bien de nous « insulter. » Une nuit, le camp fut attaqué par lés Peaux-Bouges, nous fûmes surpris pendant notre sommeil, mon mari fut écorché tout vivant, pendant qu’à ses pieds ses enfants brûlaient à petit feu 1 »
En prononçant ces paroles, la voix de la pauvre femme devint de plus en plus étranglée ; aux derniers mots, son émotion fut si profonde qu’elle ne put continuer.
« Courage ! » lui dit le major aussi ému qu'elle, mais plus maître de ses sentiments.
Elle fit un effort sur elle même et reprit d une voix brève et saccadée :
• Par un raffinement de cruauté dont je ne compris pas tout de suite la barbarie, mon plus jeune enfant, ma fille, fut épargnée par les païens. En voyant le supplice de mon mari et de mes enfants
auquel on me forçait d’assister, j’éprouvai un tel déchirement de cœur que je crus que j’allais expirer; je poussai un grand cri et je tombai à la renverse. Combien de temps restai-je dans cet état? je ne sais ; lorsque je repris mes sens, j’étais seule, les Indiens m’avaient sans doute crue morte, ils m’avaient abandonnée. Je me relevai, et sans avoir conscience de ce que je faisais, mais poussée par une force supérieure à ma volonté, je revins chancelante.et tombant presque à chaque pas à l’endroit où s’était passée cette lugubre .tragédie. Le trajet dura trois heures. Comment étais-je si loin du camp ? c’est ce que je ne pourrais dire ; enfin j’arrivai : un spectacle affreux s'offrit à mes yeux épouvantés, je roulai sans connaissance sur les cadavres déligurés et à demi carbonisés de mes enfants; enfin, que vous dirai-je, mon frère, mon désespoir me rendit les forces qui me manquaient, je creusai une tombe, et, à demi folle de douleur, j’ensevelis dans la même fosse mon mari et mes enfants, tout ce que j’avais aimé sur la terre ! Ce pieux devoir accompli, je résolus de me laisser mourir là où avaient succombé les êtres qui m’étaient si chers I Mais il est des heures dans les longues nuits, où pendant les ténèbres, les morts parlent aux vivants pour leur ordonner de les venger! Cette voix terrible du sépulcre, je l’entendis une nuit sinistre où les éléments bouleversés semblaient menacer la nature d’un effroyable cataclysme. Dès ce moment ma résolution fut prise, je me résignai à vivre pour me venger; depuis cette époque, j’ai marché ferme et implacable dans la voie que je m’étais tracée, rendant aux p ïens, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, le mal qu'ils m’ont fait! Je suis devenue la terreur des prairies, les Indiens me redoutent comme un mauvais génie, ils ont de moi une crainte superstitieuse, invincible; enfin ils m’ont surnommée la Louve-Menteuse des prairies, car chaque fois qu’une catastrophe les menace, qu’un danger affreux plane sur leurs têtes, ils me voient apparaître! Voilà dix-sept ans que je guette ma vengeance sans jamais me fatiguer, sans jamais me décourager, certaine que le jqur viendra où j’appuierai à mon tour le genou sur la poitrine de mes ennemis et leur inlîigerai les atroces tortures qu’ils m’ont condamnée à souffrir. >
Le visage de cette femme avait pris, en prononçant ces paroles, une telle expression de cruauté, que le major, tout brave qu'il était, se sentit frissonner.
« Et vos ennemis, lui dit-il au bout d’un instant, les connaissez-vous enfin, Margaret, savez-vous leurs noms?
— Je les connais tous, répondit-elle d’une voix sifflante, je sais leurs noms.
— Et ils se préparent à rompre la paix ? »
Mistress Margaret sourit avec ironie.
« Non, ils ne rompront pas la paix, mon frère, ils vous attaqueront à ['improviste, ils ont formé entre eux une ligue formidable à laquelle, ils le croient du moins, il vous sera impossible de résister.
— Ma sœur, s'écria le major a\ec énergie, don-
nez-moi les. noms de ces misérables traîtres , et je vous jure que, fussent-ils caches au fond des enfers . j'irai les y chercher pour leur infliger un châtiment exemplaire.
— Je ne puis encore vous donner ces noms, mon frère, mais soyez tranquille, bientôt vous les connaîtrez; vous n'aurez pas besoin de les chercher bien loin, je me charge de les amener à portée des rifles de vos soldats et de vos chasseurs.
— Prenez garde, ma soeur, dit le major en hochant la tète, la haine est mauvaise conseillère dans une affaire comme celle-ci: celui qui veut trop avoir risque souvent que tout lui échappe.
— Oh ! reprit-elle, mes précautions sont prises de longue main; je les tiens, il me sera facile de les saisir lorsque cela me plaira, ou pour parler plus convenablement, lorsque le moment sera venu.
— Faites donc 4 votre guise, ma sreur, et comptez sur mon concours dévoué ; cette vengeance me touche de trop près pour que je la laisse échapper.
— Merci, dit-elle.
— Pardonnez-moi, reprit-il après quelques minutes de réflexion, si je reviens sur les douloureux évènements que vous venez de me raconter, mais vous avez, il me semble, oublié un détail important dans votre récit.
— Je ne vous comprends pas, mon frère.
— Je vais m’expliquer; vous m’avez dit, je crois, si ma mémoire est fidèle, que votre plus jeune fdle avait échappé au sort affreux de ses frères et qu’elle avait été sauvée par un Indien.
— Oui, en effet, je vous ai dit cela, mon frère, répondit-elle d’une voix oppressée.
— - Eh bien, qu’est devenue cette malheureuse enfant! Vibellc encore? En avez-vous eu des nouvelles? L’avez-vous revue?
— Elle vit, je l’ai revue.
— Ah!
— Oui, l’homme qui l’avait sauvée l’a élevée; il l’a adoptée même, fit-elle avec sarcasme. Cet homme, savez-vous ce qu’il veut faire de la fille de celui dont il a été le bourreau , car c’est lui , lui seul, qui aprèsi avoir garrotté mon mari h un arbre, l’a écorché vif sous mes yeux; eh bien! savez-vous ce qu’il veut faire, dites, mon frère, le savez-vous?
— Parlez, au nom du ciel!
— Ce que j’ai à vous dire est bien épouvantable; c’est tellement affreux que j’hésite moi-même à vous le révéler.
— Mon Dieu! fit le major en reculant malgré lui devant le regard flamboyant de sa sœur.
— Eh bien, reprit-elle avec un éclat de rire nerveux, ma fille a grandi . l’enfant est devenue une femme, belle autant qu’il est possible de l’être ; cet homme, ce bourreau, ce démon a senti son cœur de tigre s’amollir à la vue de l’ange; il l’aime d’un amour insensé, il veut en (aire sa femme.
— Horreur! s’écria le major.
— N’esl-ce pas que cela est bien hideux? repritelle en riant toujours de ce rire nerveux et, saccadé qui faisait mal à entendre ; il a pardonné à la tille du sa victime ! Oui, il est généreux, il oublie
les atroces tortures qu’il a infligées au père,ot maintenant il convoite la tille.
— Oh ! mais c’est effroyable cela, ma sœur, tant d’infamie et de cynisme est impossible, même parmi les Indiens.
— Croyez-vous donc que je vous en impose?
— Loin de moi une telle pensée, ma sœur; cet homme est un monstre.
— Oui, oui, cela est ainsi.
— Vous avez vu votre fille? vous avez causé avec elle?
— Oui ; ensuite?
— Vous l’avez sans doute détournée de cet amour monstrueux?
— Moi ! s’écria-t-elle en ricanant, je ne lui en ai pas dit un mot.
— Comment I fit-il avec étonnement."
— De quel droit lui aurais-je parlé ainsi, moi?
— Comment, de quel droit ! N’êles-vous pas sa mère ?
— Elle l’ignore.
— Oh!
— Et ma vengeance ! • répondit-elle froidement.
Ce mot, qui résumait si bien tout le caractère de la femme qu’il avait devant lui , glaça d’épouvante le cœur du vieux soldat.
« Malheureuse! » s’écria-t-il.
En sourire de dédain plissa les lèvres de la Louve.
■ Oui, voici comment vous êtes vous autres, ditelle d’une voix âcre, hommes des villes, natures atrophiées par la civilisation; il faut, pour que vous la compreniez , que la passion soit maintenue dans certaines limites tracées d’avance; la grandeur de la haine avec toutes scs fureurs et tous ses excès vous fait peur; vous n’admettez que la vengeance légale et boiteuse que les codes voua permettent. Frère, qui veut la fin veut les moyens. ()ue m’importe a moi, pour arriver au but que je me suis tracé; croyez-vous donc que je regarde si mes pieds trébuchent contre les ruines ou marchent dans le sang! Non, je vais droit devant moi, avec l’impétuosité fatale du torrent qui brise et renverse tous les obstacles qui se dressent sur son passage. Mon but, & moi , c’est la vengeance; sang pour sang, œil pour œil, ceci est la loi des prairies; j’en ai fait la mienne, etje l’atteindrai, cette vengeance, dussé-je pour cela.... Mais, ajouta-t-elle en se reprenant, à quoi bon entre nous, mon frère, une discussion oiseuse; rassurez-vous, ma fille a été mieux prémunie par son instinct que par tous les conseils que j’aurais pu lui donner; elle n’aime pas cet homme, je le sais, elle me l’a dit, jamais elle ne l’aimera.
— Dieu soit loué ! s’écria le major.
— Je n’ai qu’un désir, un seul, reprit-elle avec mélancolie, c’est, après l'accomplissement de ma vengeance, de retrouver ma fille, de la serrer dans mes bras et de la couvrir de baisers en lui révélant enfin que je suis sa mère. »
Le major secoua la tête avec tristesse.
■ Prenez garde, ma sœur, dit-il d’une voix sévère ; Dieu a dit : • La vengeance m’appartient. ■
Di!
Prenez garde qu’aprôs avoir voulu être l'instrument de la Providence et vous mettre à sa place, vous ne soyez châtiée cruellement par elle dans vos plus chères affections.
— ; Oh t ne parlez pas ainsi, mon frère, s'écriat-elle avec un geste d'effroi , vous me rendriez folle. »
Le major baissa silencieusement la tète.
Pendant quelques minutes, le frère et la sœur demeurèrent en face l’un de l’autre sans prononcer une parole.
Tous deux réfléchissaient.
Ce fut la Louve qui renoua l'entretien.
« Maintenant, mon frère, dil-elle, si vous me le permettez, nous laisserons pour un instant ce triste sujet et nous nous occuperons un peu de ce qui vous regarde, c’est-à-dire de la formidable conspiration ourdie contre vous par les Indiens.
— Ma foi, répondit-il avec un soupir de soulagement, je vous avoue, ma sœur, que je ne demande pas mieux; j’ai la tète bourrelée, et si cela continuait encore quelques instants ainsi, je crois, Dieu me pardonne, que je resterais pendant plusieurs heures sans pouvoir remettre un peu d'ordre dans mes pensées, tant tout ce que vous m’avez raconté m'a touché.
— Merci.
— La nuit s'avance, ma sœur, elle est même écoulée presque tout entière. Nous n'avons pas un seul instant à perdre, donc je vous écoule.
— La garnison du fort est-elle complète?
— Oui.
— De combien d'hommes se compose-t-elle?
— Soixante-dix, sans compter une quinzaine de chasseurs et de trappeurs occupés en co moment au dehors, mais que je vais rappeler sans retard.
— Très-bien ; toute votre garnison vous est-elle indispensable pour la défense du fort?
— C’est selon. Pourquoi?
— Parce que j’ai l’intention de vous emprunter une vingtaine d'hommes.
— Hum I dans quel but?
— Vous allez le savoir; vous êtes seul ici, sans pouvoir espérer de secours d’aucun côté; voici pour quelle raison : pendant que les Indiens feront le siège de la place que vous défendez, ils intercepteront vos communications avec le fort Clarke, le fort Union et les autres postes disséminés sur le Missouri.
— Je le crains, mais que faire?
— Je vais vous le dire ; vous avez sans doute entendu parler d’un squatter américain qui , il y a quelques jours à peine, s'est établi à trois ou quatre lieues environ en avant de vous?
— En effet, un certain John- Bright, je crois.
— C'est cela même; eh bien, le défrichement de cet homme vous sert naturellement d’avant-garde, n'est-ce pas ?
— Parfaitement.
— Profitez du peu de temps qui vous reste; sous prétexte d’une chasse au bison, faites sortir une vingtaine d’hommes du fort et cachez-les chez John Bright, afin que, le moment venu d'agir, ils puis-
sent faire en votre faveur une démonstration qui placera vos ennemis entre deux feux et leur donnera à supposer qu’il vous est venu des renforts des autres postes.
— C’est une idée, cela, dit le major.
— Seulement, choisissez des hommes sur lesquels vous puissiez compter.
— Tous me sont dévoués ; vous les verrez à l'œuvre.
— Tant mieux; ainsi c’est bien convenu?
— Oui !
— Maintenant, comme il est urgent que tout le monde ignore nos relations, ce qui autrement compromettrait le succès de notre affaire, je vous prie, mon frère, de m’ouvrir la porte du fort.
— Hé quoil sitôt? par cetle nuit affreuse?
— Il le faut, mon Irère, il est de la plus haute importance que je parte à l'instant.
— Vous l’exigez?
— Je vous en prie, dans notre intérêt commun.
— Venez donc alors, ma sœur, et ne m’en veuillez point de ne pas vous retenir. •
f)ii minutes plus tard, malgré l'orage qui sévissait toujours avec la même fureur, la Louve des prairies était remontée dans sa pirogue et s'éloi gnait à force de rames du fort Mackensie.