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I.e comte devait à ses dépens en faire l’épreuve

Une demi-heure à peine après le départ de .Vitale lll.inn, le galop de plusieurs chevaux se lit entendre. el une troupe de cavaliers s’arrêta devant le calli.

Le comte de Beaulieu, Balle-franche et Ivon sortirent du calli.

Nalah-Olann attendait à la tête d'une soixantaine de guerriers d’élite, revêtus' de leur grand coslume-et parfaitement armés.

■* Partons! dit-il.

. — Quand vous voudrez, » répondit le comte.

Le chef lit un geste.

Trois magniliquès chevaux, superbement caparaçonnes à l'tndieniir, furent amenés, tenus en .bride par des enfants.

Les blancs se mirent'en selle, et toute la troupe s’ébranla dans la direction de la prairie.

Il était environ six heures du matin; 1 orage de la nuit avait entièrement balayé le ciel , qui était d’un bleu mat; le soleil, complètement paru à l'horizon, répandait à' profusion ses chauds rayons tamisés pur lès vapeurs âcres êl odoriférantes du sol; l'atmosphère était d'une transparence inouïe; un léger sou file de vent rafraîchissait l'air, et des troupes d’oiseaux brillant de mille couleurs voletaient çà et là en poussant des cris joyeux.

I.a troupe marchait gaiement à travers les hautes herbes de la plaine, soulevant la poussière autour d’elle et ondulant comme un long serpent dans les détours sans fin de la route.

L'endroit où la chasse devail avoir lieu était éloigné de dix lieues à peU près du village.

Dans le désert toutes les plaines se ressemblent : de hautes herbes nu milieu desquelles disparaissent complètement les cavaliers, des buissons rabougris, otçà et là de hautes futaies dont les cimes imposantes s'élèvent à des hauteurs immenses.

Tel était le chemin que les Indiens devaient suivre jusqu’à l’endroit où se trouvaient les animaux qu’on allait chasser.

Dans les prairies de l’Arkansas et du haut Missouri , à l'époque où se passe celte histoire, les autruches étaient encore ^nombreuses , et leur chasse un des grands divertissements des Peaux-Rouges cl des coureurs des bois.

Il est probable que les envahissements successifs des blancs et les défrichements immenses exécutés par le feu et la hache les ont contraintes maintenant à abandonner ce territoire el à se retirer dans tes inabordables déserts îles montagnes Rocheuses ou dans les sables du far- West.

Nous dirons ici, sans aucune prétention scientifique, quelques mots sur cet animal singulier, encore fort peu connu en Europe.

L’autruche vit d’ordinaire en petites familles de huit à dix, disséminées sur le bord des marais, des étangs et des rivières; elles se nourrissent d'herbes fraîches.

Fidèles au sol natal, elles ne quittent guère le voisinage de l'eau, et un mois de novembre elles vont déposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leur$ (rul's, au nombre de cinquante on soixante, qui, la nuit seulement, sont couvés par les mâles et par les femelles, à tour de rôle , avec une touchante tendresse. L’incubation arrivée à son terme , l’oiseau casse avec son liée les œufs non fécondés, qui se couvrent aussitôt de mouches et d’insectes, nourriture des petits.

L’autruofie dés prairies de l'ouest dilfère un peu du fi audits des pampas de la Patagonie el dé l'autruche africaine.

Sa faille est d'environ cinq pieds de haut sur quatre et demi de longueur, de l'estomac à l'extrémité de la queue; son bec est fort pointu et inesure un peu plus de Cinq pouces.

Un trait caractéristique des mœurs de l'autruche, c’est son extrême curiosité.

Dans les villages indiens, où elles vivent à l’état domestique, il n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes de gens qui causent, et les regarder avec une attention soutenue.

Dans la plaine, celle curiosité leur est souvent fumste, par la raison qu'elle les pousse à venir sans hésiter reconnaître tout ce qui leur parail étrange. •

Voici à ce suji t une assez lionne histoire indienne, dont nous ne garantissons pas uutreiiient l'autheuticité :

Lés jaguars sonl très- friands de la chair de l aulrucho; malheureusement, quelqncgrande que soit leur légèreté, il leur est presque impossible de l'atteindre à la course; niais les jaguars sont des animaux très-lins, ordinairement ce qu'ils ne peu-

BAr,ï,E-FRANpHE.

vent olitenir par force, ils s’en emparent au moyen de la ruse.

Voici le stratagème qu’ils emploient dans la circonstance dont nous parlons :

Ils se couchentà terre comme s’ils étaient morts, lèvent leur queue en l'air, et l’agitent vivement dans tous les sens ; les autruches, attirées par la vue de cet objet inconnu, s'approchent naïves ; on devine le reste : elles deviennent la proie des rusés jaguars.

Les chasseurs, après une marche assez rapide de trois heures, arrivèrent dans une immense plaine nue et sablonneuse; pendant la route, quelques mots à peine avaient été échangés entre Xatah- Otann et ses hôtes blancs; presque tout le temps qu’avait duré le voyage, il avait marché en avant, causant à voix basse avec le Bison-Blanc.

Les Indiens mirent pied à terre auprès d’un ruisseau et échangèrent leurs montures contre des coursiers que le chef avait pris le soin de faire, pendant la nuit, conduire à cet endroit, et qui se trouvaient naturellement reposés et capables de fournir une longue traite.

Natah-Otann divisa les chasseurs en deux troupes égales ; il conserva le commandement de lapremière et ofTrit courtoisement celui de la seconde au comte de Beaulieu.

Le jeune Français n’avait jamais assisté à pareille chasse; il ignorait complètement do quelle façon elle se faisait : aussi déclina-l-il cet honneur, tout en remerciant le chef de son offre gracieuse.

Natah-Otann réfléchit quelques instants, puis il se tourna vers Balle -Franche :

• Mon frère connaît les autruches? lui demandat-il.

— Eh ! répondit en souriant le Canadien*, Natah- Otann n’était pas ne eucore que déjà je lus chassais dans la prairie.

— Bon! reprit le chef; alors ce sera mon frère qui commandera la seconde Iroupe.

— Soit! lit le chasseur en s’inclinant, j’accepte avec plaisir. »

Ces premiers arrangements pris, la chasse commença.

A un signal donné, la première troupe, commandée par Natah-Otann,- s’enfonça dans la plaine, en décrivant un demi-cercle, de manière & pousser le gibier vers un ravin situé entre deux dunes mouvantes.

La seconde troupe, ayant à sa tète Balle-Franche, auprès duquel se tenaient le comte et Ivon, s’échelonna sur une ligne de front et lorma l’autre moitié du cercle.

Ce cercle, par la marche des Cavaliers, allait se rétrécissant insensiblement, lorsqu'une dizaine d’autruches se montrèrent dans un pli de terrain; mais le mâle, placé en sentinelle, |>ar un cri aigu cofnhie le sifflet d’un contre-maître , prévint la famille du danger.

Aussitôt les aulrucbes s’enfuirent en ligne droite, rapidement et sans regarder en arrière.

Tous les chasseurs s’élancèrent au galop sur leurs traces.

La plaine, jusqu’alors silencieuse et morne, s'anima et présenta l’aspect le plus bizarre.

Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les malheureux animaux, en soulevant sur leur passage les flots d’une poussière impalpable.

A douze ou quinze pas du gibier, les Indiens, galopant toujours et piquant de l’éperon les flancs de leurs montures haletantes, se penchaient en avant, faisaient tournoyer autour de leur tète leurs redoutables casse-têtes, et les lançaient à toute volée après l’animal.

S’ils manquaient leur coup, ils se courbaient de côté, rasaient la terre sans ralentir leur course effrénée, ramassaient l’arme, qu’ils jetaient de nouveau.

Plusieurs familles d'autruches s'étaient levées.

La chasse prit alors les proportions d’une joie délirante.

Cris et hourras retentissaient avec un bruit effroyable.

Les casse-tétes sifflaient dans l'air et frappaient le cou, les ailes et les jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur, faisaient nulle feintes et mille zigzags pour échapper à leurs implacables ennemis, et, par des coups d’aile à droite et à gauche, s’efforcaient de piquer les chevaux avec l'espèce d'ongle dont est armé le bout de leurs ailes.

Quelques coursiers se cabrèrent, et, embarrasses par cinq ou six autruches qui entravaient leurs jambes, entraînèrent leurs cavaliers dans leur chute.

Les oiseaux, prolitant du désordre, s’élancèrent en avant, et, sens le savoir, se sauvèrent du côté où les attendaient les autres chasseurs, qui les reçurent par une volée de casse-tétes.

Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la victime qu'il avait abattue, lui coupait les ailes en signe de triomphe, et reprenait la poursuite avec une nouvelle ardeur.

Autruches et chasseurs fuyaient et galopaient comme le curdomso, ce terrible vent des déserts mexicains.

Lnequaranlained’aulruches jonchaient la plaine.

Natah-Otann jeta un regard autour de lui et donna 1e signal de la retraite.

Les oiseaux qui n'avaient pas succombé & cette rude agression se hâtèrent des ailcsetdes pieds vers des abris sûrs.

Les morts furent ramasses avec soin, car l’autruchs est un excellent mets, et les Indiens préparent, surtout ave^pa chair de la poitrine, un plat renomrhe pour su délicatesse et sa saveur exquise.

Les guerriers allèrent alors à la recherche des œufs, fort estimés aussi, et ils en recueillirent une ample moisson.

Bien que la chasse n’eùt duré que deux heures à peine, les chevaux suaient, soufflaient et avaient besoin de prendre du repos uvanl de retourner au village.

Natah-Otann ordonna de camper.

Le comte de Beaulieu ne s'était jamais trouve àpareille fêle, jamais il n’avait assisté à une ciiusau

aussi étrange, lui qui, cependant, depuis qu’il était dans les prairies, avait poursuivi chaque jour les différents animaux qui les habitent; aussi s'ètait-il laissé aller à cette chasse avec tout l’entrainement de la jeunesse, se lançant A toute bride contre les autruches, et les abattant avec une joie d’enfant.

Lorsque le signal de la retraite fut donné par le chef, il ne s'arracha qu’avec peine à ce passe-temps qui pour lui en ce moment avait tant de charme, et revint au petit pas rejoindre ses compagnons.

Tout à coup un grand cri fut pouss.é par les Indiens et chacun sauta sur ses armes.

Le comte regarda avec étonnement autour de lui, et un léger frisson parcourut ses membres.

La chasse aux autruches était terminée; mais, comme cela arrive souvent dans ces contrées, une bien plus terrible allait commencer.

La chasse aux couguars.

Deux de ces animaux venaient d'apparallre subitement

Le comte se remit presque aussitôt, et, armant sa carabine, il se prépara à faire tête à ce gibier d'une nouvelle espèce.

Natah-Otann, lui aussi, avait aperçu les fauves.

D’un geste, il ordonna à une dizaine de guerriers d’entourer Fleur-de-Liane, qu’il avait obligée A l'accompagner, ou qui plutôt avait voulu absolument suivre la chasse; puis certain que la jeune fille était, provisoirement du moins, en sûreté, il se retourna vers un guerrier qui se tenait A ses côtés :

■ Découpiez les chiens, » dit-il.

On délia une douzaine de molosses qui, aux approches des fauves, hurlaient tous ensemble.

Les Indiens, habitués A voir troubler de cette façon la chasse aux autruches, ne manquent jamais, lorsqu'ils partent pour se livrer A leur exercice favori, de conduire avec eux des chiens dressés à attaquer le lion.

A deux cents mètres à peu près de l’endroit où les Indiens avaient fait halte, deux couguars 1 se tenaient en arrêt, l'œil fixé sur les guerriers peauxrouges.

Ces animaux, jeunes encore, étaient de la grosseur d’un veau; leur tête ressemblait beaucoup à celle d’un chat, et leur robe douce et lisse, d’un fauve argenté, était mouchetée de noir.

■ Allons, s’écria Natah-Otann, en chasse I

— En chasse I » répétèrent tous les assistants.

Cavaliers et chiens se ruèrent A l'envi sur les bétes féroces avec des hurlements, des cris et des ahoiements capables d'effraycAles lions novices.

Us nobles bêtes, immobiles et étonnées, flagellaient leurs flancs de leur forte queue et aspiraient l’air A pleins poumons; un instant elles demeurèrent immobiles, puis tout A coup elles s'élancèrent et se mirent A fuir en bondissant

t'ne partie des chasseurs avait couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que d'autres, penchés sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec les genoux, décochaient leurs flèches

l.-U fe IL dncolor de Linnèc, ou hou d’Amërique-

ou déchargeaient leurs rifles, sans arrêter les couguars qai, furieux, se retournaient contre les chiens et les envoyaient A dix pas d'eux glapir de douleur. Cependant les molosses, habitués de longue main à cette chasse, épiaient l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonçaient les crocs dans leur chair; mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe meurtrière, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur course effarée.

L’un d'eux, percé par plusieurs flèches et entouré par les chiens, roula sur le sol en faisant voler le sable sous sa griffe crispée et en poussant un hurlement effroyable.

Le Canadien l’acheva par une balle qu’il lui planta dans l'œil.

Mais il restait le second couguar <pn était encore sans blessure et dont les bonds déroutaient l’attaque et l’adresse des chasseurs.

Les molosses, fatigués, n'osaient l'affronter.

Sa fuite l'avait conduit A quelques pas de l’endroit où se tenait Fleur-de-Liane; tout ècoup il fit un crochet sur la droite, bondit par-dessus les Indiens dont deux roulèrent éventrés, et tomba en arrêt devant la jeune fille.

Fleur-de-Liane, pâle comme une morte, l’œil éteint, joignit instinctivement les mains, poussa un cri étouffé et s’évanouit.

Deux cris répondirent au sien, et, au moment où le lion allait s'élancer sur la jeune tille, deux coups de feu le frappèrent en plein poitrail.

Il fit volte-face devant son nouvel adversaire.

C’était le comte de Beaulieu.

« Que personne ne bouge, s’écria-t-il en arrêtant d'un geste Natah-Otann et Balle-Franche qui accouraient, ce gibier est A moi, nul autre que moi ne le tuera. *

Le comte avait mis pied à terre, les pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le rifle à l'épaule, immobile comme un bloc de pierre, le regard fixé sur le lion, il l’attendit.

Une angoisse suprême serrait le cœur des assistants, nul n’osait bouger.

Le lion hésita, lança un dernier regard sur la proie gisante A quelques pas de lui, et s’élança en rugissant sur le jeune homme.

Celui-ci lâcha de nouveau la détente.

Le quadrupède se tordit sur le sable; le comte, son couteau de chasse en main , courut vers lui.

L’homme et le lion roulèrent ensemble, mais bientôt un seul des combattants se releva, ce fut l’homme.

Fleur-de-Liane était sauvée.

La jeune fille rouvrit les yeux, jeta un regard effaré autour d’elle, et tendant la main au Français :

* Merci, oh! merci, » s’écria-t-elle en fondant en larmes.

Natah-Otann s'avança vers la jeune fille ;

• Silence! lui dit-il durement, ce que ce visage pâle a fait, Natah-Otann aurait pu l'accomplir. »

Le comté sourit avec dédain, mais ne répondit pas, il avait reconnu un rival. ,

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