‹ BalleFrancheChapitre 18 sur 21 · LA MÈRE ET LA TILLE · texte numérisé non relu

LA MÈRE ET LA TILLE

Maintenant il nous faut, pourquelques instants, quitter nos trois vaillants champions dans la position critique oh ils se trpuvent, pour parler de l’un des personnages importants de ce récit, dont depuis trop longtemps nous ne nous sommes pas occupés.

Aussitôt après le départ des Indiens, John Ilright, avec celte activité' américaine qui ne peut être comparée à nulle autre, s’était mis à commencer son défrichement.

Le péril iju’il avait couru et auquel il n’avait échappé’ que par un miracle incompréhensible pour lui, lui avait fait faire cependant de sérieuses réflexions.

Il avait compris que dans la situation isolée où il sé trouvait placé, il n’avait de secours à attendre , de personne; que, seul, il lui faudrait faire face aux dangers qui, sans doute, le menaceraient chaque jour; que, conséquemment, il devait avant tout songer à mettre son établissement à l’abri d’un coup de main.

Le mqjor Mol vil avait,' par ses engagés et ses trappeurs, entendu parler du colon, mais celui-ci ignorait complètement qu’il se trouvât éloigné seulement d'une dizaine de kilomètres au plus du fort ilackensie.

Sa résolution prise, John Ilright l’exécuta immédiatement.

Pour qui n’a pas vu les défrichements des pionniers et des squatters américains, (es procédés simples et rapides à la fois employés par ceux-ci et l'adrcs6e avec laquelle ils coupent en quelques instants les plus gros arbres, sembleraient tenir du prodige.

Le squatter jugea qu'it n’avait pas un instant à pérdre, et, aidé par ses lils et scs serviteurs, il se mil immédiatement à Pieuvre.

Le camp provisoire avait été, ainsi que nous Pavana dit', placé aur un monticule assez élevé qui dominait au loin la prairie. Ce fut en ce lien que le colon sa décida à établir déliniliveincn! sa demeure future.

11 commenta par faire plaider tout autour dé la pUUi'torme de la cùUine une rangée de pieux

énormes, hauts de douze pieds et reliés entre eux par des crampons solidement attachés.

Cette première enceinte terminée, il fit creuser derrière un large fossé dé huit pieds environ, profond de quinze, dont la terre fut rejet le en talus en arrière, de façon à former une seconde enceinto. ,

Puis, dans Pintérieur.de cette forteresse impro-, visée qui, défendue par uue garnison résoliuh. était imprenable, à moins d’avoir du canon poupin battre en brèche, car les pentes abruptes de la colline où l’on n’avait conservé qu’un chemin étroit et en zigzag rendaient tout assaut impossible, il creusa eufln les fondations de l’habitation déünitivo de sa famille.

Les arrangements provisoires qu’il avait pris lui permettaient désormais de continuer ses travaux avec moins de hâte; grâce à son activité prodigieuse, il pouvait dèüer les attaques de tous les rôdeurs dr la prairie.

Sa femme et sa fille s’étaient activement employées à l’aider, car elles comprenaient mieux que tout le reste de la famille l’utilité de ces travaux de délense.

Les pauvres femmes, peu habituées au rude labeur auquel elles s’étaient livrées, avaient besoin de repos. John Bright ne s’était pas plus ménagé que les autres; il comprit la justesse de la demande' que sa femme et su tille lui adressaient, et comme il n’avait plus rien à redouter provisoirement, il accorda généreusement un jour entier de repos à la petite colonie.

Les événements qui avaient marqué l'arrivée des squatters dans la province avaient laissé une profonde impression dans le cœur de mistress Ilright et de sa fille.

Diana surtout avait conservé du comte de Baulieu un souvenir que, loin de l'alfaiblir, le temps ne faisait que rendre plus vif.

Le caractère chevaleresque du comte, la noble • façon dont il avait agi, et, disons la vérité tout entière, 1rs qualités physiques de sa personne, tout concourait à le rendre cher à la jeune fille, dont jusque-là lés. jours s'étaient écoulés calmes et tranquilles; sans que rien ne fût venu jamais jeter un intérêt dans cette vie, et un nuage dans ce cœur qui s’ignorait. .

Bien des fois, depuis le départ du jeune homme, elle s’arrêtait au milieu de scs travaux, relevait la tète, regardait avec anxiété autour d’elle, puis elle reprenait son ouvrage en étouffant un soupir.

Les mères sont clairvoyantes, surtout celles qui, comme mistress Briglit, aiment réellement leurs filles.

Ce dont son mari et son lils ne se doutaient pas, elle le devina, rien qu’en considérant quelques secondes le visage pâle de la pauvre pnfanl, ses yeux cernés d’un cercle de bistre, son regard pensif et sa démarche nonchalante.

Diana aimait.

Mistress Urighl regarda autour d'elle. Personne, ne pouvail être l'objet de cet amour; aussi loin qu elle creusât ses souvenirs, elle ne se rappelait personne que sa fille eût semblé distinguer avant

BALi/K-FRAlfCHB.

son départ du défrichement on s’été it écoulée sa . jeûnesse. q 1 - V. .

D'ailleurs, lorsque la petite troupe s’étilt mise en route pour aller à la découverte d'un nouveau . lelrriloire, Diana semblait joyeuse,- elle gazouillait

• ■ paiement comme un oiseau , ne paraissant nulle-

• ment se soucier de ceux qu’elle laissait derrière • ! èllè.

, Après ces réflexions, à son tour la mère soupira; ■car si elle avait deviné l'amourde sa fille, elle n'avait pu parvenir à découvrir l'homme qui était l'objet de cet amour.

Mistress Briglit se résolut ù interroger sa fille,

- dès qu’elle se trouverait seule avec elle. Jusque-là, fille continua à feindre de tout ignorer.

Le jour de congé aeçordé par John Briglrt A sa famille parut devoir lui oiïrir l’occasion favorable qu elle attendait avec impatience; aussi fut-ce avec joie quelle reçut cette nouvelle que lui donna ,son mari, le soir, après la prière que, selon la coutume de la tîunille, on faisait en commun avant de se livrer àii sommeil.

l.e lendemain au lever du soleil, selon leur Inhitude de c:iai|ue jour, les deux femmes s'occupèrent du.déjcu'ner. pendant que les serviteurs ai-' hiicnt conduire les bestiaux ai) fleuve.

* femme, dit le squatleVcn déjeunant, Williams et moi nous avons l'intention, puisqu'anjourd’büi le travail est suspendu, dé monter a chevai après .le iv pas, et d'aller visiter un peu les environs que nous ne connaissons pas.

— Se vous éloignez pas trop, mon ami, et surtout soi (et bieirarmés; vous savez qu'au désert les mauvaises rencontres sont, frèrjuentes.

'■ — Oui; aussi. soyez tranquille. Ilien que je croie que nous n’avons rien à craindre quant à présent,.

■ . Je serai prudent. N'auriez-vous pas le désir de nous

, : accompagher , ainsi que Diana . vous profiteriez ' de l'occasion pour connaître votre nouveau domaine? ■

bes yeux de la jeune fille brillèrent de joie à cette • proposition; elle ouvrit la bduclle pour répondre mais sa mère lui posa la main Slip* la bouche en lui lançant un regard, et prit la paVofo à,sa phicç,

• • Vous nous exciiterèz, mon ami, dit-elle avec Une certaine vivacité; les femmes, vuùs le savez , ont toujours quelque choserà fairé. Vendrtpfvotré .■abseuqe. Diana et.moi nnqs' mettrons tout en orilro iflt. ee que [es occupations pressées des jours .précédents nous oui empêchées de. faire.

— Coflime il vous plbira, fefnme. ' ~ Ç .

— D'aimant plus, cflfitinua-t-elleuyectni sertirire, quli est probable que nous resterons long! -Tups . . îti...". ç.

— Je le suppose, interroihpit le squatter.

— f.e qui Jait, reprit-elle, qile je ne manquent! pas (I occasions de'visitor nos nouveaux domaines, ainsi que Vous [çs appelez, un autre jour.

l’arfaitement raisonné, mistress. je suis complètement de votre avis; nous ferons donc, Williams et moi. notre tournée tout seuls; je vous ceeom- • mande de ne pas trop vous inquiéter si par hasard pour rsujripns lui peu tard,

— Non ; mai.s-A conditlhn que vopp serez dp re- *. tour avant là nuit .. . . ’

— C’est donvfinu. » . • .

On parla d’antre chose; cependant, vers la fiifdu " •' repas, Sem, sans y songer, replaça la conversation à peu près sur le moitié sujet.

■ Je soutiens, James, ’dit-il à son compagnon, que ■ le jeune homme était un français et non un Cqna- - . dien, ainsi que vous te croyez à tort. ' ' ;

— De qui parlez-vous? demanda le squatler.

— Du gentleman qui accompagnait les Peaux- '

Rouges et qui nous a fait restituer nos bestiaux.

— Oui, sans compter que nous lui avons bien ' j d'autres obligations encore, car si je me vois enfin propriétaire d'un défrichement, c’est à lui que je • la dois. ' , , • V, ■ •

— C’est un digne gentleman, dit avec intention • mistress llrJgbt.

— Oh! oui, murmura Diana d'une voix indistinrle. <

— Il est Français, appuya John Briglit, il n’y a pas à on douter; ceslils de louve do Canadiens sont, incapables de se conduire comme il l’a fait à notre égard. » . . :

Aiiisi que tous les Américains du Nord, John.

Briglit délestait cordialemènt les Canadiens ; pourquoi? il n'aurait su |c dire, mais cette. haine était, innée dans soii cœur.

1 ■ Balil lit Williams, qu'importe son pays, c’est . •

' un brave engur et un vrai gentlcihin .Pour ma part, je connais, père, un certain Williams Briglit qui sé ferait avec plaisir rompre les Os pour lui.

— Ilij GOii! Récria le squatter' en frappant dit poing sur la table, en agissant ainsi tu ne ferai; . que -ton dev oir et payer une dette sacrée. Je donnerais quelque chêse pour le revoir, ce jeune lio’mmc, afin de lui prouver que je ne suis pas, - V , ingrat.

— Bien parlé, père ! exclama Williams avec jo(eq >- . ■ 1 les honnêtes geps sont trop rares dans ce monde • ' pour qu’On nèliernè pad àceuxqnc l'on connaît; .

si quelque jqurnous nous retrouvons ensemble, je . '.'

Jiii monlrcmi ipièl homme je suis. -

Vendant cet échangé rapide de paroles, Diana ne disait lien; elle écoutait, le cou tendu, le' visage rayonnant et le sourire aui lèvres, heureuse d'entendre ainsi parler de rhmnqlb que, sans le savoir, êÛo armait depuis qu'elle l’avait vu. • ,

Mistressfirigtit jugea prudentde-donner un autre. 1 Cours à la conversation. ,

* Il qst -une autre personne encore A laquelle ' ■

nous avons de grandes obligations, car si Dieuuùe . V Pavait pas si k propos envoyée à notre secours ^ ' neus aùrioiis été impitoyablement m.i«saonés par les Indiens, avuz-votis donc RéjAoubjié cette -per-, sopijinî

--Ûjertm'engtu'de! s'écria vivement le squatte*)»'

I la pauvre créature nous a rendu un Iropgraud service pour que je la mette un oubli. ,, y

— Mais qyi diable peut être cette femme? «tes manda Williams.

— Ma foi! je serais bien. embarrasse de le dire* ■

I je croie un me que les Indiens et les trappeur;, qui '

pareoUrerit les prairies, ne'pôurraieatgtière ndüs donner de renseignements sur elle.

— Elle n'a fait que paraître et disparaître, observa Jajnes.

— Oui, mais son passage, si rapide qu'il a été, a laissé de profondes traces, reprit mhtress Briglit.

— Sa vue seule a sufti pour terrifier les Indiens; du reste cette femme, quelque opinion qu’on émette en ma présence sur son compte, sera toujours pour moi un bon génie.

— Celle à laquelle nous devons de ne pas avoir souffert d’atroces tortures.

— Dieu la bénisse, la digne créature, s'écria le squatter ; si jamais elle a besoin de moi, elle peut venir en toute sûreté ; moi et tout ce que je possède est à sa disposition. >

Le repas était fini, on se leva de table, Sem avait sellé deux chevaux. • '

John llright et son fils prirent leurs pistolets, leurs bowie-knifes et leurs rides, montèrent à cheval, et, après avoir une dernière fois promis de ne pas revenir trop tard, ils descendirent avec pré- ' caution le sentier tortueux qui conduisait dans la plaine.

Diana et sa mère s'occupèrent alors activement, à remettre, ainsi que cela avait été convenu, tout en ordre dans le camp.

Lorsque mistress llright eut vu son mari et son fils disparaître dans les méandres infinis de la prairie, qu'elle se fut assurée que les deux serviteurs assis non loin l'un de l’autre au dehors travaillaient, tout en causant entre eux, à réparer des harnais endommagés, elle prit un ouvrage à l’ai- , guille, se plaça sur un pliant et lit signe à sa fjl)e de venir s'asseoir à ses côtés.

Diana obéit avec une certaine appréhension intérieure, jamais jusqu'alors sa nçiére n’avait employé avec elle ces façons mystérieuses, auxquelles elle oie comprenait rien. ... ‘

Pendant quelques instants, les deux femmes travaillèrent silencieusement en lace l’une de l'autre.

Enfin inistress Briglit arrêta son aiguille et regarda sa fille.

Celle-ci continua à coudre saps paraître remarquer cette interruption.

« Diana, lui demanda-t-élle, n'avez-vous rien à «ne dire!

— Moi 1 ma mère, répondit la jeune fille en levant la tête d’un air étonné.

— Oui, vous, mon en fan! .

— Pardonnez-moi, ma mère, reprit -elle avec un certain tremblement de la voix, mais je ne vous comprends pas. » ■ •.t

Mistress Briglit Soupira.

» Oui, murmvra-t-èlle, il en- doit être ainsi ; il arrive un moment où les jeunes fille* ont malgré elles, sans le savoir, un Secrét pour leur mère. > Le pauvre femme essuya une larme.

Diana se leva vivoment, ot serrant avéfc tendresse sa mère dans ses bras :

« lin secret 1 moi, un secret pour vous, ma mère ! Oht mon Dieu, pouvez-vons le supposer!

'v- Enfant, répondit mistress Brigbtavec un sou- :

rire d’ineffable bonté,- on ne trompe pas l’oèil d,’Urie mère;. et posant lé bout' de sort doigt sur le coeur palpitant de sa fille : ton secret est là, » dit-elle.

Diana rougit et se recula toute confuse.

« jlélasj repfit la bonne dame, ce n’est pas un reproche que je t’adresse; pauvre chère enfant bienaimée. Tu subis à ton insu les lois de la nature; , j’ai été, moi aussi, à ton âge, comme tu es en ce . moment, et lorsque ma mère me demanda mol) .. secret, comme loi je répondis que je n’en avais pas, parce que ce secret je l'ignorais moi-mème. ■

La jeune fille cucba dans le sein de sa mère son visage inondé de larmes.

Celle-ci écarta doucement Je (lot onduleux de cheveux blonds qui voilaient le front de sa fille et. lui. donnant un baiser, elle lui dit avec cet accent que possèdent seules les mères :

• Voyons, ma Diane chérie, sèche les larmes, ne te tourmente pas ainsi, dis-moi seulement ce que tu éprouves depuis quelques jours — Hélas! ma bonne mère, répondit l’enfant souriant à travers ses larmes, jë n’y comprends rien moi-mème, je souffre sans savoir pourquoi, je suis inquiète, ennuyée, tout me dégoûte et me fatigue, et pourtant il me semble que rien n'est changé dans ma vie!

— Tu te trompes, enfant, réponcjit gravement mistress llright, ton cœur a parié à Ion insu ; alors, de jeune fille insoucianle et rieuse que tu étais, lu es devenue femme, tu às pensé, ton front a pâli et tu souffres.

— Hélas! murmura Diana.

— Voyons, depuis combien do temps es- tu triste ainsi!

— Je ne sais, ma mère.

— Rappelle tes souvenirs. .

— Je crois que c’est.... »

Mistress Briglit, comprenant l'hésitation de sa , fille, lui coupa la parole. . * .

» Depuis le lendemain de noire arrivée ici, n'est-ce pas ? »• ,

Diana leva sur sa mère ses grands yeux bleus dans lesquels se lisait un étonnement profond.

■ En. effet, murmura-t-elle.

: —Ta tristesse a commencé au moment où les étrangers, qui nous avaient si noblement aidés, ont pris congé de nous? >

— Ooï, « fit la jeune fille d’une voix basse comme un souille, les yeun baissés et le front rougissant Mistress Briglit continua en souriant ce singulier interrogatoire. •

» En les voyant partir, toi) cœur s'est serré, tes joues oût pâli, tu as frissonné malgré toi, et si je ne t'avais pas retenue, moi, qui te surveillais avec soin, pauvre chère, tu 'serais tombée ; tout cela n'est-il pas vrai ?

— C'est vrai, ma mère, répondit la jeune fille d une voix plus assurée.

— Bien ; et l'homme dont tu regrettais d’ètre séparée, celui qui cause aujourd’hui ta tristesse et ta souffrance, enfin cel homme c’esl. ..?

— Ma mère! s'écria-t-elie en se jetant dam. ses bras et se cachant honteuse le visage dans son sêlnr

— C'est.. J reprit-elle.

— Edouard ! » dit la jeune fille d’une voix inarticulée, en fondant en Urmes. • * •

Mistress Jlright lança à sa fille un regard de suprême pitié, l’embrassa avec ardeur à plusieurs reprises et lui dit d'une voix douce :

» Tu vois bien que tu avais un secret , pauvre enfant, puisque tu l'aimes.

— Hélas! murmura- t-elle naïvement, je ne sais pas, moi, ma mère. •

La bonfie dame hocha la tète avec satisfaction, replaça doucement sa fille sur son siège, et se rasseyant elle-même :

< Maintenant que nous nous sommes expliquées, lui dit-elle, que nous n’avons plus de secrets l une pour l'autre, causons un peu, veux-tu, Diana?

, — Je le veux bien, ma mère,

— Ecoute-moi; hélas! mon âge et mon expérience, à défaut de ma qualité vis-à-vis de toi, m'autorisent à te donner des conseils, veux-tu les entendre?

— Oh ! ma mère, vous savez combien je vous aime .. . et je vous respecte !

— Je le sais, chère enfant; je sais aussi, moi qui jamais ne t'ai quittée depuis la naissance et sans cesse ai veillé sur loi, combien ton âme est généreuse, ton cœur noble ctcapablede dévouement;je vais te causer une grande douleur, pauvre enfant, mais mieux vaut faire saigner à présent une plaie qui n’est pas encore bien profonde, que d'attendre pour y porter remède que le mal soit incurable.

— Hélas!

— Cet amour naissant, qui s'est introduit malgré loi dans ton cœur, ne saurait être bien grand, c’est plutôt chez tx>i le réveil de l’âme aux sensations douces et aux nobles instincts qui embellissent , Vexistenée et caractérisent la femme, qu’une passion; ton amour n’est réellement qu'une exaltation momentanée du cerveau, qu'une fièvre de lïmagiriatjon,. qu'un amour véritable.; comme toutes les jeunes filles, tu aspires à l'inconnu, tu cherches un idéal dont la réalité n'existe pas encore pourvoi, tu t'élances dans les champs lleuris de l’avenir avec cette surabondance de seve, ce. besoin, dirai-je, cette soif de sensation qui, à ton âge, font trop souvent prendre le cerveau pour le cœur; mais tu uhumes pas, bien plus, tu ne peux pas aimer. Chez ' toi, en ce moment, le sentiment que tu éprouves est tout dans la tète sans que le eœur y soit pour * ' rien.

— Ma mère! interrompit la jeune lille.

— Chère Diana, continua-t-elle en lui prenant la main qu'elle pressa, .laisse-moi te faire un pm souffrir en ca moment pour l'épargner plus tard les douleurs horribles qui feraient lè désespoir de toulo Ion existence. L’homme que tu crois aimer, tu ne le reverras probablement-jamais, ij ignoré ton amour, il ne le partage pas. C’est la frordc et implacable raison qui te parle ici par ma bouche; elle est logique'cl nous évité bien des chagrins, au lieu que la passion ne l’est pas et nous prépare toujours des peines ; mais supposons un instant que ce jeuno 1 . homme t'aime, jamais tu ne pourras être à lui.

— Mais s’il m'aime, ma mère? dit-elle timidement. ... -,

— Pauvre folle 1 reprit-elle avec un gesle de pitié sublime, sais-tu seulement, s’il ést libre? Oui le dit qu’il n’est pas marié? d’où le sais-tu? Mais je yeux bien, pour un instant, abonder dans ton sens : ce , jeune homme est noble, il appartient à une des ' plus grandes et des pliés anciennes famillesde l'Eu- ■ rope, sa fortune est immense, crois-tu donc qu'il consentira jamais à abandonner tous les avantages sociaux que lui garantit sa position? qu'il fera plier son orgueil de race jusqu’à donner sa main à lafille d'un misérable squatter américain?

— C’est vrai, murmura- t-elle en lais&nt tomber sa tète dans ses mains.

— Et s’il le faisait jamais, ce qui est impossible, tu Consentirais donc à suivre cet homme, et à aban- . donner dans ce désert ton père et ta mère qui n'ont ' que toi et que ton départ ferait mourir de désespoir ! Voyons, Diana, réponds, tu consentirais donc à cela ?

— Oh ! jamais, jamais, ma mère ! cria-t-ello avec délire ; oh ! c'est vous que j'aime plus que tout!

— Bien, chère enfant, voilà comme je voulais te voir, je suis heureuse que mes paroles aient trouvé le chemin de ton cœur ; cet homme est bon, il nous a rendu de grands services , nous lui devons de la reconnaissance, mais rien de plus.

— Oui.... oui.,., ma mèrel murmura-t-elle avec des sanglots dans la voix.

— Tu ne dois voir en lui qu'un aini, qu’un frère; continua-t-elle fermement.

— Je tâcherai..., ma inère.

— Tu me le promets? *

La jeune fille hésita un instant; tout à coup elle releva la télé, et d'une voix sonore :

« Je vous icmercie, ma mère, lui dit-elle; je vous jure, non pas de l'oublier, cela me serait impossible, mais de si bieD cacher mou amour que, excepté . vous, nul ne le soupçonnera jamais. .

— Viens dans mes bras, mon enfant! tu com- , prends tes devoirs, lu es noble et bonne] *

La. mère et la fille s'embrassèrent avec effusion. „ En ce moment James entra.

« Mlstressl dit-il, le maître revient, mais. plusieurs personnes l'accompagnent.

— Essuie tes yeux ël suis-moi , mon enfant; allons voir qui nous arrive. •

Et se penchant à l'oreille de sa fille :

• Quand nous serons seules nous parierons ilq lui, lui dit-elle tout bas.

— Ohlmaraère! s'écriaDiana avec bonheur, que vous êtes bonne et que je vous aime! > ,

Elles sortirent et regardèrent dans la plaine. Kn effet, à une assez grande distance encore, on apercevait une troupe de quatre ou. cinq personnes, en tête desquelles marchaient John Bright et son fils Williams- , , ■ .

« Qu'est-ce que cela signifie? dit mi stress Bright avec inquiétude. < .• .

— Nous ajlons bientôt le savoir, jna mère; rassurez-vous, ils semblent marcher trop trauquiliei mept pour que nous ayons rien à craindre. »

-ftiA NTHE.

Le comte et scs deux compagnons avaient , ainsi flue nous l'avons dit, attendu le Clioc des Indiens; il fut terrible.

Pendant» un instant, il y eut mêlée horrible à l'arme Manche; puis les Indiens reculèrent pour reprendre haleine et recommencer d en ou vrais.

Dix cadavres gisaient aux pieds des trois homtfies toujours immoiiiles et fermes comme uhc masse de granit.

« Vive Dieu ! s'écria le çnmie en essuyant d'un revers de sa main droite la sueur mêlée de snng qui coulait en larges gbutles sur son Iront; vive Dieu! le beau combat!

— Oui, dit insoucieusement Balle-Franche, mais il est mortel.

— Qu'importe, "si nous mourons bien!

— Ilum! je ne suis -pas de cet avis; lant qu'il reste une chance, il faut la saisir.

— Mais il ne nous en reste pas.

— Pout-êtrc; laissez-moi faire, r- Je ne demande pas mieux; cependant je vous avoue que je trouve ce combat charmant.

— Il est fort agréable en effet, mais il le sera,, bien plus encore si plus tard nous le pouvons hiconter.

— C'est ma foi vrai, je n'v songeais pas.

— Oui, mais j'y ai'songé, moi. *

. i-e Canadien se pencha vers. Ivon et murmura quelques mots à son oreille.

' « Oui , répondit le itreton , maïs pourvu que je m'aie pas pgur. ■ .

— A la gritee de Dieu ! dit en souriant le chasseur; vous.ftrez ce que vous poOrnéz , -est-ce con-! ” venu? '

. — Convenu,

. — \lerte! compagnons, s'écria le comte, voici 'l’eqnemi. •

, fin effet, les fndiens étaient prêts à attaquer de . nouveau.

Natah-Ofann et le BisomRlahc Voulaient absolu 7 Trient s’emparer du comte vivant et sans blessure; ils avaient en conséquence donné l'ordre aux guer-. Tiers do ne pas se servir de leurs armes . à feu, de' se contenter de pàrer lés coups qw-'il leürporlerait, ' triais de je prendre à tout, prix.

Pendant les quelques minutes de’répil que les assiégeants avaient donné aux blancs, les autres'; fndieris étaient acçouriis afin de prendre part an combat v dé façon que les chasseurs, enveloppés de buis les cités, faisaient • face à uhe quarantaine d’hommes au moins.

tl fallait 'ét ré fou, ou doué d'une aveugle témérité, pour prétendre résister à une pàrettle mas#-

d'ennçmis. Cependant les trois blancs ne paraissaient pas songer A demander 'quartier.

Au moménfoiVNalah-Otànn aljait'donner ie signal de l'attaqué, le BismêHlanc , qui jusqu'à ce moment était demeuré sombre et pensif ^écahtj s’interposa. v ' ' ' v • •**;

* Un instant, dit-il. • .

— A quoi bon? répondit lé chef.

— Laissez-moi faire une tentative, peut-êtrérer connaitront-ils que, toute lutte est- impossible 'et consentiront-ils à accepter nos propositions.

— J’en doute, murmura Natalt-Otann en setonant • la t le, ils paraissent bien résolus.

— Laissez-moi essayer, vous savez combien il est nécessaire pour la réussite de nos projets qne nods' •’ nous emparions de cet liornme.

— .Malheureusement, si nous n’y prenons garde,

•il se feha-luer, - *

— C’est céque je veux éviter.

— Failes donc, niais je suis convaincu que vous échouerez.

— Qui sait? voyons toujours. »

Le Bison-JHant lil quelques pas en avant, il se trouva uiiysi à cinq ou six mitres du comle. Arrive là, il s'arrêta. •• .

* Que voulez-ypfls? dit le jeune homme; si malgré moi votre qualité de Français ne s'étvil pas '

• présentée .à mén esprit, je vous aurais envoyé déjà une balle duns'la'pojirinc.'

— Tirez! qui- vous arrête? répondit mélancoliquement le proscrit; crbyéz-vous que je craigne la nroij.? ' - ' ' • •

— Assez de discours ,'reürer-vous, ou je tais feh. • ' ■ ,

Fl il le rciucJvi en joue, \ ]

. *■ Je viluxiVOUT-flirtrin mot.

- biles vitéj el parlez. * '•*

— Je VOUS offre, à vous el à vos compagnons, lu vie sauve, si vous voulez vous rendre’.- v Le comte partit d'un éclat de ripe.

■ Allonsdonc! s’-ecria-t-if en haussant IcSépaufes;, ; ■ nous prenez-vous pour des'nipjs?\ous étions des. InUesde vos compagnons, et ils ont mlriudemméitt viold le droit des génï à notre égaédi — Ainsi, c'est vblré dernier pot? . .

— Le dernier, pardieu ! ü y a donc bien longtemps que vous viéez avec les Indiens, qtié vçu’S avez oublié que nous autres Frtuiçaistiotis mourons • plntfit que de commettre une lâcheté?

— QuêVOtre snng reloiitbe Sur votre tête 1 .’v

— Ainsi soit-il, ndicnx renégat qui combattez avec les sabvage» Contre vos frèrSs. y

Cette virtglanté insulte frappa lé vieil ISril au cn*nr:il lançanu jeûné homme ün'tégariTliorribta, devint pâle comme la mort, et se retira en chanrélanl comme nn homme iv,re et en murmura ril A’ demi-voiX; •-. ‘ ...

* Obi Ces. nobles 1

— Fli bitn? lui demanda Natah-Otaiïn.

— 111 rflffisé, répomlit-il dîme Voix brève.

— J’en étais sûr. MainténniWà nous. »

Portant à ses levres son long sillet de guerre, fait d’un tibia- hhmain, il en-tirirun son aigri ht

i PN‘

, BJcM-E-.fr ANCHE.

prolongé auquel les Indiens répondirent par un hurlement épouvantable en se précipitant 'comme ‘une- légion de démens sur les trois hommes, qui les. reçurent sans reculer d'un pouce.

La mêlée recommença terrible , échevelée ; les trois hommes avaient pris leurs rilles par le canon ep s'en servaient comme de massues.

Ivon Taisait des prodiges de valeur, élevant et atfèissant son rifle avec la.régularité d’un balancier, assommant un homme à chaque coup et murmurant à chaque fois :

’■ Ouf! encore un; sainte Vierge ! je sens la peur qui va me prendre. *

Cependant le cercle se rétrécissait autour des trois hommes; les Indiens qui tombaient étaient remplacés par d'autrel, que d'autres poussaient incessamment par derrière!

Les chasseurs se fatiguaient de frapper, leurs j>ras ne se baissaient plus avec la même vigueur, leurs coups manquaient de régularité, le sang leur montait à la tète, leurs yeux s’injectaient, ilsavaient des bourdonnements dans les oreilles

« .Nous sommes perdus! murmura le comte.

— Courage! hurla lialle-Franche en brisant le crâne d'un Indien.

— Ce n’est pas le courage qui me manque, ce sontles forces, répondit lejeune homme d'une voix haletante. - ,

, — En avant! en avant! répétait Nalah-Otano en bondissant comme un démon autour des trois hommes.

— A présent, Lvon ! à présent, cria Balle-Franche.

— Adieu ! * 's’écria le Bréton.

Et, faisant tournoyer sa terrible massue autour de sa tète, il se précipita au plus épais des Indiens.

•' Suivez— moi, comte, reprit Balle-Franche.

— Allons! vive Dieu! » cria celui-ci.

Isa deux hommes exécutèrent d'un côté opposé la manoeuvre tentée par le Breton.

Ivon, cet homme si poltron que vous connaissez, semblait en ce moment avoir complètement oublié la peur d'avoir peur, ainsi qu’il le disall tui-méme, qui le talonnait sans cesse; U semblait, comme Briarée avoir cent bras pour renverser les nombreux assaillants qu'il trouvait sans cesse reriais- . sants sur ses pas, frappant sans relâche en pointant tout droit devant lui et s’ouvrant une large trouée. Heureusement pour le Breton, la plupart îles guerriers s’étalent élancés à 'la poursuite d’un gibier plus important que lui, c'est -à-dire sur le comte et le Canadien, qui de leur côte redoublaient des efforts déjà prodigieux.

Toujours combattant, Ivon était parvenu jusqu’à l'entrée du bois, à trôisou quatre ppg dé l’endroit où le cheval de sou maître, celui -tfu chasseur et lé sien étaient attachés. v

C’était ce que voulaif probablement le Bçcto'n ; car, dés qu’il se vit en ligne droite avec les chevaux, au lieu, comme il l'avait fait jusque-là, de pousser en avant, il commença A reculer pas à pas, de façon à arriver auprès d’eux.

Cependant 11 combattait toujours avec culte réso-

lution froide qui distingue la race bretonne et qui la rend si redoutable.

Puis tout à Coup, lorsqu'il se jugea assez près des montures qu’il convoitait, Ivon assena un dernier coup à l'Indien le plus proche, l'envoya, le crâne fendu, rouler à dix pas, prit son élan et, par un bond de panthère, il s'élança sur le cheval du comte qui était le moins éloigné , tira la bride à luf, 1a dégagea de la pierre qui la retenait, enfonça les éperons dans les flancs du noble animal, et partitcomme un trait en renversant deux Indiens qui s'étaient audacieusement jetés au devant de lui.

■ Hourra! sauvé! sauvé! » cria-t-il d’une voix de tonnerre en disparaissant dans les bois, où les Pieds-Noirs n’osèrent le suivre.

Les Peaux-Bouges demeurèrent stupéfaits d'un pareil trait d’adresse et d'une si prodigieuse fuite.

Le cri poussé pur Ivon était sans doute un signal convenu entre lui et Balle-Franche, car aussitôt qu’il l'entendit, le chasseur, par un mouvement brusque, arrêta le liras du comte qui se levait pour frapper.

« Que faites-vous, mordieu! s’écria celui-ci en se détournant avec colère.

— Je vous sauve! répondit froidement !c chasseur; jetez votre arme Nous nous rendons,

cria-t-il.

— Vous m'expliquerez votre conduite, n'est-oe pas? reprit le comte.

— Soyez tranquille, vous m’approuverez.

— Soit donc. »

Et il laissa tomber son fusil.

Les Indiens, que la défense héroïque des chasseurs maintenait à distance, se précipitèrent sur eux dès qu’ils les virent désarmés.

N’atah-Olann et le Bison-Blanc accoururent.

Les deux hommes étaient déjà renversés sur le sable.

Le chef s’interposa.

« Monsieur le comte, dit-il, vous élcs mon prisonnier, et vous aussi, Dalle-Franche. . ’.

Le jeune homme haussa les épaùfésavec dédain.

• Comptez Ce, que vous coûte votre victoire, ■ répondit le chasseur avec un sourire ironique en désignant du doigt les nombreux cadavres- qui jonchaient la ] daine.

- Natah-Otann feignit de vie pas entendre celte réponse, ' * . ,

• Si vous me donnez votre parole d honneur de ne pas vous échapper, messieurs, dit le Uison- Blanc, vous allez être déliés et vos armes vous Seront rendues.

— EsC-ce éneorq un piège que vous nous tendez ? répondit le comte, avec hauteur,

— Bah! lit Dabè-Franche. en lançaijl à son compagnou uu regard significatif^ donnons notre parole pour vingt- qualre heures; trous verrons après.

— Vous .entendez , messieurs, du le jeune homme, ce chasseur et moi nous vous engageons notre parole pour vingt-quatre heures : cela vous convienl-il? J1 est bien entendu qu'au bout du ce temps', nous sommea maîtres' du la reprendre.

BALfcE-FpANCfiE.

— Ou de l'engager de nouveau, ajouta le Canadienavecun souri re;que risquons-nous de le fai retires deux chefs échangèrent quelques mots à voix

basse.

V Nous acceptons, • dit enfin Natah-Otann.

Sur un geste de lui, les liens des prisonniers furent coupés.

Ils se relevèrent.

■ Huml fit Italle-Kranche en' s’étirant avec volupté, cela fait du bien d'avoir la jouissance de ses membres. Dabi je savais bien qu'ils ne me tueraient pas encore cette fois-ci.

— Voici vos armes et vos chevaux, messieurs, dit le chef.

— Permettez, répondit le comte en tirant froi-

dement sa montre de son gousset; il est sept heures eldemie; jusqu'à demain soir à pareille heure vous avez notro parole. , , ,

— Parfaitement, dit le Ilison- Blanc en s'incli- • nant.

— F.t maintenant, où nous conduisez-vous, s'il vous plaît? fit le chasseur d’un air narquois.

— Aq village.

> — Merci ! »

Les deux hommes se mirenten selle et suivirent les Indiens, qui n'attendaient plus qu’eux pour partir.

Dix minute;) plus tard, celle plaine, où pendant la journée s'étaient passés tant d'événements, était redevenue calme et silencieuse.

Nous laisserons le comte et le chasseur retourner sous bohne escorte au village, et nous noua mettrons sur la piste du Breton.

Après son départ du champ de bataille, Ivon avait lancé son cheval tout droit devant lui, ne se souciant pas de perdre un temps précieux à clier-

cher une roule ; pour le moment, toutes lui étaient bonnes, pourvu qu'elles l'éloignassent des ennemis auxquels il avait si providentiellement échappe. . • . ,

t Pourtant, après avoir galope pendant environ

une heure à travers bois, rassure par le silence •

complet qui régnait autour de lui, il ralentit peu à ' ’j peu le pas de sa monture et prit une allure plus ' modérée.

11 était grand temps que cette idée lui vint, car

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le pauvre cheval, si duremont malmené, commençait 4 être & bout de forces.

Le Breton prolita du moment de trêve qu’il donnait à sa bête pour mettre ses armes en état.

• Je ne suis pas brave, disait-il tout bas; mais, vive Dieu 1 comme dit mon pauvre maître, le premier gredin qui tente de me barrer le passage, je lui brûle la cervelle, aussi vrai que je me nomme Ivon. >

El il l'aurait fait ainsi qu’il le disait, le digne homme, nous en sommes garant.

Après s'être avancé encore pendantquelqucs pas, Ivon regarda autour de lui, arrêta sou cheval et mil pied 4 terre. »

• A quoi bon aller plus loin maintenant, fit-il en reprenant son soliloque, mon cheval a besoin de repos; moi-même, je ne serais pas fiché de me délasser un peu. Bail ! autant ici qu’ailleurs. >

Sur ce. il Ata la selle à son choral, prit la valise de son maître, qu'il porta au pied d'un arbre, et se mit en devoir d'allumer du feu.

« Comme la nuit vient vite dans ce scélérat de pays, murmura-t-il; il est à peine huit heures, et il fait noir comme dans un four. »

Tout en discourant ainsi tout seul , il avait ramassé une assez grande quantité de bois sec; il revint à la place qu’il avait choisie pour passer la nuit, empila ce bois, frotta une allumette, plaça le feu sous le brasier qu'il avait préparé, s’agenouilla et commença a souiller de toute la force de ses poumons pour le faire prendre.

Au bout d'un instant, il releva la tête atin de respirer, mais il poussa un cri d’effroi et manqua de tomber à la renverse.

Il avait aperçu, à trois pas de l’autre côté du hrasier, deux individus qui le considéraient silencieusement.

Le premier moment de surprise passé, le Breton bondit sur ses pieds en armant ses pistolets.

x Sacrebleu !, s'écria-t-il , vous m’avez fait bien peur ; mais c’est égul, nous allons voir.

— Uue mon frère, se rassure, reppodit une voix douce en mauvais anglais; nous he lui voulons point faire mal. ■

.■ En sa qualité de Breton, Ivon écorchait l’anglais presque aussi bien que le français. En entendant ces paroles, il pencha le corps en avant et regarda.

• Oh ! lit-il, l’Indienne.

— Oui, c'est moi, » répondit ,Fleur-de-Liane en s’avançanL

Son compagnon la suivit ; Ivon reconnut le Loup- Rouge.

• Soyez la bienvenue, dit-il, & mon misérable campement.

— Merci, répondit-elle.

— Comment se fait-il que vous soyez ici ?

— Et vous; reprit-elle, en répondant à une question par une autre.

— 01» ! moi , dit-il en hochant la tête, c’est une triste histoire.

— Oue veut dii B mon frère ? demanda le Loup- . Rouge.

. — Bon ! bon ! lit le Breton eu iiochanl la tête, ,

cela me regarde, ce sont mes affaires et non les vAtres; dites-moi d’abord ce qui vous amène vers inoi, je verrai après si je puis vous confier ce qui nous est arrivé à mon maître et à moi.

— Mon frère est prudent, répondit Fleur-de- Liane, il a raison , la prudence est bonne dans la prairie.

— Hum I j’aurais voulu que mon maître vous entendit parler ainsi, peut-être ne serait-il pas où il est. >

Fleur-de-Liane fit un geste' d’effroi.

• Chah! lui serait-il arrivé mal? > dit-elle d’une voix entrecoupée.

Ivon la regarda.

« Vous semblez vous intéresser à lui.

— Il est brave! s’écria t-elte avec feu, ce malin il a tué le couguar qui menaçait Ficur-de-Lian»; elle a un cœur, «elle se souvient, ajouta-t-elle d’un ton pénétré.

— C’est vrai, c'est parfaitement vrai, jeune fille, H vous a sauvé ta vie; c'est égal, contèz-moi d’abord comment il se fait que nous nous rencontrions ici au fond de ce bois.

— Écoutez donc, puisque vous le voulez absolument. >

Le Breton s'inclina affirmativement; à toutes ses qualités, Ivon joignait celle d’être têtu comme une mule andalouse ; une fois que le digne homme s'était mis une chose dans la léte, rien ne pouvait l'en faire démordre; nous devons convenir, du reste, qu’en ce moment il avait mille excellentes raisons pour se méfier des Indiens.

Fleur-de-Liane continua.

• Après que l’OEil-de- Verre eut si bravement tué le couguar, dit-elle d’une voix émue, le grand chef Natah-Otann se courrouça contre Kleur-de-Liane et lui ordonna de retourner au village avec le Loup-Rouge.

— Je sais tout cela, interrompit Ivon, j’y étais, voilà justement pourquoi il me parait exlraordi- . naire que vous vous trouviez ici, en ce moment, au lieu d’être sur la route de votre village. •

L’Indienne fit une de ces petites moues qui lui étaient habituelles et la rendaient si séduisante.

• L'homme pâle est curieux comme une vieille femme, fit-elle avec un accent de mauvaise humeur' pourquoi veut-il connaître les secrets de Fleur;de- Lianc? elle a dans le cœur un petit oiseau qui lui «hante de douces chansons et l'attire malgré elle sur les pas de l’hoinme pèle qui l’a sauvée.

— AU ! fit le Rreton qui comprit à peu près co que la jeune fille voulait dire, ceci est autre chose !

— Au lieu de retourner au village, reprit le Loup-Rouge, Fleur-de-Liane a voulu retourner auprès de l'OEil-de-Verrc. •

Le Breton réfléchit pendant assez longtemps ; les deux IndiensJe considèrajent en silence, attendant patiemment qu’il lui plût de s'expliquer.

Au bout du quelques minutes, il releva la tète, et fixant sou œil gris pétillant de malice sur la jeune fille'; ; ' ’ .

■ Alors vous l’aimez? articula-t-il nettement.

— Oui , répondit-elle en baissant les yeux.

— Fort bien ; alors écoutez attentivement ce que je vais vous dire: je me trompe fort, ou cela vous intéressera prodigieusement ■

Les deux auditeurs se penchèrent vers lui et prêtèrent l'oreille avec soin.

Ivon raconta alors , dans les plus grands détails, la conversation de son maître avec les deux chefs, l’altercation qui s’était élevée entre eux, le combat qui en était résulté, et la façon dont il s'était échappé.

« Si je me suis sauvé, dit-il en terminant. Dieu m'est témoin que ce n’a pas été dans le but de préserver ma vie; bien que je sois très-poltron , je n’hésiterai pourtant jamais A sacrifier ma vie pour lui, mais Balle-Franche m’a conseillé d’agir ainsi, afin que je puisse lâcher de leur trouver du secours à tous deux.

— Bon ! s’écria vivement la jeune fille, l’homme pâle est brave, que veut-il faire?

— Je veux sauver mon maître, pardieu ! fit rèso; lûment le Breton, seulement je ne sais pas comment m'y prendre. „

— Fleur-de-Lianele sait, elle aidera le visage pâle.

— Est-ce bien vrai , ce que vous me promettez là , jeune fille? »

L'Indienne sourit .

■ Lç visage pâle suivra Fleur-de-Liane et le Loup- Rouge, dit-elle, ils le conduiront dans un endroit oii il trouvera des amis.

— Bon ! et quand ferez-vous cela, ma belle fille? demanda-t-il le cœur palpitant de joie.

— Aussitôt que le visage pâle sera prêt à se mettre en route. »

— Tout de suite! mille dieux! tout de suite! » s’écria le Breton en se levant précipitamment et courant à son cheval.

Fleur-de-Liane et le Loup-Rouge avaient laissé leurs montures cachées à peu de distance dans le fourré.

Dix minutes plus tard, Ivon et ses deux guides quittaient la clairière où avait eu lieu leur rencontre.

Il était minuit à peu près au moment où ils se remettaient en marche.

« Mon pauvre maître! murmura le Breton, parviendrai-je & le sauver I •

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