PLAN PE CAMPAGNE
La nuit était noire, sombre et toute chargée d'orages.
Le vent sifflait avec de lugubres murmures à travers les branches. A chaque rafale de la brise,
les arbres secouaient leurs têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons.
Le ciel avait une teinte d’acier sinistre et menaçante.
Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d'une feuille desséchée ou le froissement de la branche touchée au passage par quelque animal invisible.
Ivon et ses guides s'avançaient avec précaution à travers le bois, cherchant leur route dans les ténèbres, à demi couchés sur leurs chevaux, afin d’éviter les branches qui leur fouettaient à chaque pas le visage, sondant de l'oeil le terrain qu'ilsfoulaient, mais que, dans l'obscurité, il leur était presque impossible de reconnaître.
Grâce aux méandres sans nombre qu'ils étaient contraints de suivre, près de deux heures s'écoulèrent avant qu'ils sortissent du bois; enfin ils débouchèrent dans la plaine et se trouvèrent presque instantanément sur les bords du Missouri.
Le fleuve, grossi par les pluies et les neiges, roulait bruyamment ses eaux jaunâtres.
Les fugitifs suivirent les rives en remontant vers le sud-ouest. Maintenant qu'ils avaient trouvé le fleuve, toute incertitude avait cessé pour eux, leur route était clairement et nettement tracée sans qu'ils redoutassent de se perdre.
Arrivés à un certain endroit où une pointe de sable s'avançait de quelques mètres dans le lit du fleuve et formait une espèce de cap. de l'extremité duquel, malgré l’obscurité.grâce à la transparence des eaux, on distinguait les objets à une certaine distance, le Loup-Rouge fit signe à ses compagnons de s'arrêter, et lui-méme mit pied à terre.
Fleur-de-Liane et le Breton imitèrent ce mouvement.
Ivon n’était pas fâché de prendre quelques instants de repos et surtout de se renseigner avant d’aller plus loin.
Dans le premier moment, entraîné malgré lui par un mouvement irréfléchi du cœur qui le poussait à sauver le plus tôt possible son maître, par tous les moyens qui se présenteraient à lui, il n’avait pas hésité à suivre ses deux étranges conduc- . teurs ; mais, avec la réflexion, sa méfiance était revenue plus vive et plus forte, et le Breton voulait ne s'engager davantage avec les gens qu’il avait rencontrés que sur des renseignements positifs et des preuves irrécusables de leur loyauté.
Leur qualité d’indiens appartenant à la même tribu et au même village que l’homme dont son maître était prisonnier, suffisait amplement pour justifier la méfiance que le digne Breton éprouvait a leur égard , d'autant plus que, depuisqu il voyageait avec eux, rien n'était venu lui prouver le dévouement dont ils avaient fait parade â ses yeux, et qu’au contraire ils avaient tous deux constamment gardé un morne silence.
Comme heaucoup de gens , dont pourtant la majeure partie de l'existence s'est écoulée en Amérique, Ivon ne connaissait les Indiens que par les récits mensongers faits par leurs ennemis, avant ,
BALLRtFRANCHR.
d’entrer au désert; malheureusement, depuis son arrivée dans les prairies, une suite fatale de faits étaient venus donner raison A cés récits et raffermir le Breton dans Ja mauvaise opinion qu'il s’était formée de la race rouge.
Aussitôt qu'il eut mis pied à terre et débarrassé de la bride son cheval atin qu’il pût brouter les jeunes pousses d'arbres, Ivon s’approcha résolûmes du Loup-Rouge et lui frappa sur l'épaule.
L’Indien , dont les yeux étaient avidement fixés sur le fleuve, se retourna vers lui.
« Oue veut l’homme pâle? lui demanda-t-il.
— Causer un peu avec vous, chef.
— Le moment n’est pas bon pour parler, répondit sentencieusement l’Indien, les visages pâles sont comme l’oiseau moqueur, il faut toujours que leur langue soit en mouvement; que mon frère attende quelques instants ! »
Ivon ne comprit pas l’épigramme, ou s’il la comprit, il la dédaigna ; il avait son idée, il insista avec cet entêtement de mulet qui formait le côté saillant de son caractère.
« Non, dit-il, il faut que nous causions tout de suite. •
L’Indien réprima un geste d’impatience.
« Les oreilles du Loup-ltouge sont ouvertes, fit-il, la pie bavarde peut s’expliquer. »
Les Peaux-Rouges ne parviennent que difficilement à prononcer les noms des étrangers avec lesquels les hasard* de la chasse ou du commerce les mettent en rapport, aussi ont-ils l’habitude à ces noms d'en substituer d’autres, tirés du caractère ou de l’apparence physique de l’individu qu'ils .veulent désigner.
Ivon était appelé par les Indiens pieds-noirs la Pie-Bavarde, nom dont nous nous dispenserons de discuter ici Je plus ou le moins de justesse.
Le Breton ne parut pas se choquer de ce que lui disait le Loup-Rouge, absorbé par la pensée qui le chagrinait, toute autre considération lui devenait indifférente.
« Vous m’avez promis de sauver l’OEil-de-Yerre, dit-il.
— Oui , répondit laconiquement le chef.
— J’ai accepté vos propositions sans discuter; voilà trois heures que je vous suis sans rien dire; mais avant d’aller plus loin, je ne serais pas fâché de connaître les moyens que vous comptez employer pour le sortir des mains de ses ennemis.
— Mon frère est-il sourd? demanda l’Indien
— Je ne crois pas, répondit Ivon assez blessé de cette question.
— Alors qu’il écoute.
— C’est ce que je fais. \
— Mun frère n’entend rien ? .
— Pas la moindre des choses, je dois en convenir, »
Le Loup-Rouge haussa les épaules.
v.t Les, visages pâles sont des renards sans queue, dU?il avec jm épris, plus faibles que des enfants dans Je désert; que mon frère regarde, ■ ajouta-t-il
éfendftttt le bras vers le fleuve.
Ivon suivit la direction qui lui était indiquée, en écarquillant les yeux et plaçant sa main en abat-jour, atin de concentrer les rayons visuels.
« Eh bien ! demanda l’Indien au bout d’un instant, mon frère a vu?
— Rien du tout! fit résolûment le Breton ; je veux que le diable me torde le cou s’il m’est possible de distinguer quoi que ce soit.
— Alors que mou frèi^ attende quelques minutes, comme je le lui ai dit déjà, reprit l’Indien toujours impassible; au bout de ce temps il verra et il entendra.
— Hum ! murmura le Breton médiocrement satisfait de cette explication; que verrai-je et qu’entendrai-je dans quelques minutes?
— Mon frère saura. »
Ivon voulut insister, mais le chef le prit par le bras, l’emmena vivement en arrière et le cacha avec lui derrière un bouquet d’arbres, où Fleurde Liane était déjà abritée.
« Silence! » murmura le Loup-Rouge d’un ton tellement impératif que le Breton, convaincu de la gravité de la situation, remit à un moment plus opportun In suite des questions qu’il se proposait d adresser au chef.
Ouelques moments s'écoulèrent.
Le Loup-Rouge et Fleur-de-Liane, Je corps penché en avant, écartant avec soin les feuilles, regardaient avidement dans la direction du fleuve, en retenant leur respiration. *
Ivon, intrigué malgré lui par cette façon d’agir, imitait tous leurs mouvements.
Bientôt un bruit frappa ses oreilles, mais si faible, si léger, que dans 1^ premier moment il crut s’être trompé; cependant le bruit augmenta peu à peu, ressemblant au son de deux rames frappant l’eau avec précaution ; puis un point noir, d’abord presque imperceptible, mais qui grandit peu à peu, parut sur le fleuve.
Il ne resta plus de doute au Breton, ce point noir était une pirogue.
Arrivée à une certaine distance, le bruit cessa tout à coup de se faire entendre, et la pirogue demeura immobile, a peu près à égale distance des deux rives.
En ce moment le cri de la pie s’éleva dans le silence, répété à trois reprises différentes, avec une perfection telle que le Breton leva instinctivement la tête veis les branches supérieures de l’arbre derrière lequel il s’abritait.
A ce signal , la barque recommença à s'avancer vers le cap, où elle aborda au bout de quelques instants.
Mais avant de descendre à terre, la personne qui la montait leva deux fois sa pagaie en i'air.
Le cri de la pie s'éleva de nouveau , modulé trois fois.
Alors la personne placée dans la pirogue, parfaitement renseignée, a jre qu il parait, sauta sur le saule, tira l’embarcation a demi hors de l’eau et marcha résolument uans la direction du bouquet d’arbres qui servait d’observatoire aux compagnons d’ivon et à lui-même.
— Jusqu'à la mort, répondit fermement le Breton.
Ceux-ci jugeant inutile d'attendre plu» longtemps, quittèrent leur abri et s’avancèrent au devant du nouveau venu après Avoir recommandé au Breton de ne pas se montrer sans leur autorisation.
Celui-ci n’avait garde de le faire; seulement, avec cette prudence qui le distinguait, il arma ses pistolets, en prit un de chaque main, et, rassuré par cette précaution, il attendit plus tranquille ce qui allait arriver.
Le nouvel acteur qui venait d'entrer si à l’improviste en scène, et que le lecteur a déjà reconnu sans doute, était mislrcss Margaret, celle que les Indiens nommaient la Louve-Menteuse des prairies ; elle avait quitté depuis une heure à peine le major Melvil, avec lequel elle avait eu dans le fort Mackensie la longue conversation à laquelle nous avons assisté.
Bien qu'elle ne s'attendit pas à rencontrer Fleurde-Liane en cet endroit, elle ne parut cependant nullement étonnée de la voir, et lui lit de la tête un signe amical, auquel la jeune fille répondit par un sourire.
. « Quoi de nouveau ? demanda-t-elle en se tournant vers l’Indien.
— Beaucoup de choses, répondit celui-ci.
— Varie. »
Le Loup-Rouge raconta alors tout ce qui s'était passé pendant la chasse, de quelle façon il l'avait appris et comment Ivon s’était échappé pour chercher des sauveurs pour son maître.
Margaret écouta ce long récit sans laisser paraître aucune trace d’emotion sur son visage impassible, étoilé de pidos et flétri par la misère. Lorsque le Loup-Rouge eut fini de parler, elle réfléchit quelques minutes, puis relevant la tête ;
■ Où est ce visage pèle? dit-elle.
— Ici, répondit l’Indien en désignant le bouquet d'arbres.
— Qu'il vienne. »
Le chef se mit en devoir d'obéir; mais le Rrcton avait entendu ce dernier mot prononcé en anglais, et jugeant que c'était a lui qu'il s'adressait, il sortit de sa cachette, après avoir repassé ses pistolets à sa ceinture, et rejoignit le groupe.
En ce moment les premières lueurs du jour commençaient à paraître, l’obscurité se dissipait rapidement. et une ligne rougeâtre qui se dessinait à l’extrême limite de l’horizon indiquait que le soleil ne tarderait pas à se lever.
La Louve fîxa surje Breton son œil fauve avec une fixité qui semblait vouloir sonder les replis les plus secrets de son cœur.
Ivon n'avait rien à se reprocher, au contraire; aussi il supporta bravement ce regard.
La Louve, satisfaite sans doute de l’examen muet qu'elle avait fait subir au Breton, adoucit alors l’expression dure de son visage, et d’une voix qu elle tâchaderendre conciliatrice, elle luiadressa enfin la parole.
» Écoute bien, lui dit-elle.
— J'écoute.
— Tu es dévoué à ton maître?
— Bien. Ainsi je puis compter sur toi?
— Oui.
— Tu comprends, n’cst-ce pas, que nous ne sommes pas assez forts, à nousquatre, pour sauver ton mattre?
— Cela me parait difficile, en effet.
— Nous aussi nous voulons nous venger de Natah-Otann.
— Fort bien.
— Depuis longtemps, nos mesures sont prises pour atteindre ce but à un moment donné ; ce mo- . ment est arrivé, mais nous avons des auxiliaires qu'il faut prévenir.
— C'est juste. »
Elle ôta une bague de son doigt.
« Prends cet anneuu ; tu sais te servir d'une pagaie, je suppose î
— Je suis Breton, c’est-à-dire marin.
— Monte donc dans la-pirogue qui est là, et, sans perdre un instant, descends le fleuve jusqu'à ce que tu arrives à un fort.
— Hum l Est-ce bien loin?
— Tu l'atteindras dans moins d'une heure, si tu fais diligence.
— Soyez tranquille.
— Dès que tu sera» au fort, tu demanderas à parler au major Melvil, tu lui présenteras cette bague et tu lui raconteras les événements dont tu as été témoin.
— Est-ce tout ?
— Non, le major te donnera un détachement de soldais avec lesquels tu viendras nous rejoindre au défrichement de Jotpi Brigtit; pourras-tu le retrouver?
— Je pense que oui, d'autant plus qu'il est, je crois, sur la rive du fleuve.
— Et que tu dois passer devant pour aller au fort.
— Et la pirogue, qu’en ferai-je?
— Tu l’abandonneras.
— Quand dois-je partir?
— A l’instant; le soleil est levé déjà depuis plus d’une demi-neure, il faut se hâter.
— Et vous, qu'allez-vôus faire?
— Nous allons, je te l'ai dit, au défrichement du Squatter, où nous l’attendrons. »
Le Breton réfléchit une minute.
• Ecoutez à votre tour, dit-il, je n’ai pas l'habitude de discuter les ordres qu’on me donne lorsque je les crois justes; je ne suppose pas que vous ayez eu l'intention, dans une circonstance aussi grave, de vouloir vous moquer d'un pauvre diable que la douleur rend à moitié fou et qui sacrilierait avec joie sa vie pour sauver celle de son maître.
— Tu as raison.
— Je vais donc vous obéir.
— Tu devrais l’avoir déjà fait.
— C’est possible, mais j'ai un dernier mot A dire.
— J'écoule.
— Si vous me trompez, si vous ne m'aidez pas
BALI.E-FHANCHE.
réellement, ainsi que vous vous y engagez, à sauver mon maître, je suie poltron, c’est connu, mais, foi d'Ivon Kergollec, qui est mon nom, je vous brûlerai la cervelle; quand même vous seriez cachée dans les entrailles de la terre, j'irais vous chercher pour accomplir mon serment. Vous m'entendez, n'est-ce pas?
— Parfaitement; maintenant, as-tu fini?
— Oui.
— Alors, pars.
— C'est ce que je fais, adieu I
— Au revoir! »
• l,e Itreton s’inclina une dernière fois, s'avança vers la barque, la remit à l'eau, sauta dedans, prit la pagaie et s'éloigna d'un train qui faisait supposer qu'il ne tarderait pas à arriver à sa destination.
Ses ex-compagnons le suivirent des yeux jusqu’à ce qu'il eut disparu à un coude du fleuve.
< El nous, dit Fleur-de-Liane , qu'allons- nous faire ?
— Aller au défrichement, afin de nous concerter avec John Itright. >
Margaret monta sur le cheval d’Ivon, Fleur-de- Liane et le Loup-Rouge reprirent chacun le leur, et tous trois s'éloignèrent au galop.
Par une hemeuse coïncidence, ce jour était celui choisi par le squatter pour donner du repos à sa famille.
Il était, ainsi que nous l'avons dit, sorti, accompagné de son fils Williams, afin d’aller faire une tournée dans ses propriétés.
Après une course assez longue, pendant laquelle, à la vue des belles et riches terres qu’il possédait, des magnifiques essences qui poussaient dans scs bois, le squatter s’etait extasié à plusieurs reprises avec cette expression de jubilation que seuls connaissent les propriétaires, de fraîche date surtout, les promeneurs se préparaient à reprendre le chemin de leur forteresse , lorsque tout à coup Williams fit «percevoir à son père trois cavaliers qui se dirigeaient vers eux à toute bride.
« Hum! fil John Bright, des Indiens; mauvaise rencontre ; dissimulons-nous derrière ce taillis et tâchons de savoir ce qu'ils nous veulent.
— prêtez, père, répondit le jeune homme, je crois que cette précaution est inutile.
— Pourquoi cela, garçon?
— l’acre que, dans ces cavaliers, il y a deux femmes.
— Ce n’est pas une raison, cela, fit le squatter qui, depuis l’assaut des Peaux-Rouges, était devenu excessivement prudent, vous savez que, dans ces maudites tribus, les femmes se battent aussi bien que les hommes.
— C’est vrai ; mais tenez, les voilà qui déploient une robe de bison en signe de paix. »
En cfTet, un des cavaliers faisait flotter au vent une robe de bison.
• Vous avez raison, garçon, reprit le squatter au bout d’un instant; attendons-les, d'autant plus que, si je ne me trompe, je crois reconnaître parmi eux une ancienne connaissance.
— La femme qui nous a sauvés, n’est-ce pas?
— Juste ; pardieu ! la rencontre est bizarre. Pauvre femme, je suis heureux de la revoir. »
'Dix minutes plus tard, les cavaliers les avaient rejoints.
Après les premières salutations, la Louve prit la parole : ,
« Me reconnaissez -vous, John Bright? lui ditelle.
—Certes, oui, je vous reconnais, ma digne femme, répondit-il avec effusion; bien que je ne vous aie vue que peu d’instants et dans une terrible circonstance, votre souvenir n’est pas sorti de ma mémoire ni de mon cœur; soyez tranquille, je n’ai qu’un désir, c'est que vous me procuriez l’occasion de vous le prouver, • N
Un éclair de joie passa dans l’œil de la Louve.
« Parlez -vous sérieusement? lui dit-elle.
— Mettez-moi à l’épreuve, répondit-il vivement.
' — Bien; je ne m'étais pas trompée sur vous; je
suis heureuse de ce que j’ai fait, je vois que le service que je vous ai rendu n’est pas tombé dans un terrain ingrat,
— Parlez. •
— Pas ici; ce que j’ai à vous dire est trop long et trop sérieux pour que nous puissions nous entretenir convenablement en cet endroit.
— Voulez-vous venir chez moi, là nous ne craindrons pas d’étre dérangés.
— Si vous y consentez.
— Comment, si j’y consens, ma digne femme,
mais la maison, tout ce qu’elle contient et les maîtres par-dessus le marché, tout est à vous, vous le savez bien. » •
Margaret sourit tristement.
« Merci, » dit-elle en lui tendant la main.
John Bright la serra joyeusement.
■ Allons, dit-il, puisque nous n'avons plus rien à faire ici, partons.
— Partons, . répondit Margaret.
Ils reprirent le chemin de l’habitation.
Le retour fut silencieux; chacun, absorbé par ses pensées, marchait sans songer à adresser la parole à ses rompagno s.
Ils n'étaient plus qu’à une faible distance de l'habitation, lorsque tout à coup ils yirent déboucher d'un bois épais, qui s'étendait sur la droite, une vingtaine au moins de cavaliers revêtus, autant qu'on pouvait le distinguer d’aussi loin, du costume de coureurs des bois.
« Qu’est-ce là! s’écria John Bright avec étonnement, en tirant la bride et arrêtant son cheval.
— Eh ! fit la Louve, sans répondre au squatter, le Français a fait diligence.
— Que voulez-vous dire?
— Je vous expliquerai tout cela plus tard; quant à présent, bornez-vous à donner l’hospitalité à ces braves gens et à les bien recevoir.
— Hum! fit John Bright avec défiance, je ne demande pas mieux, mais encore faut-il que je sache qui ils sont et ce qu’ils me veulent.
— Ce sont des Américains comme vous, John Bright, c’est moi qui ai demandé au commandant
du fort, où Ils sont en garnison, de les envoyer ici au plus vite.
— De quel fort et de quelle garnison parlez-vous, ma bonne femme? sur mon âme, je ne sais ce que vous VQulez-dire.
— Comment, depuis que vous êtes ici, vous ne connaissez pas vos voisins?
— J'ai donc des voisins? Gt-il d'un ton de mauvaise humeur.
— A dix kilomètres au plus, se trouve le fort Mackensie, commandé par un brave officier, nommé le major Melvil. .
A cette explication , le visage du squatter se dérida; ce n'était pas un concurrent, mais un défenseur qu’il avait pour voisin; donc, tout était pour le mieux. .
« Oh! oh! j'irai lui présenter mes respects, dit-il ; c'est une connaissance à ne pas négliger dans le désert, que celle du commandant d'un iort. »
I.e major Melvil avait expédié immédiatement le détachement demandé par sa sœur ; mais rèlléchissant que des soldats ne pourraient aussi bien que des chasseurs exécuter le coup de main qu’on méditait, il avait envoyé une vingtaine de coureurs des bois et d'engagés résolus et aguerris, sous les ordres d'un olticier de confiance qui, depuis longtemps, était au service de la société des Pelleteries, connaissait à fond le désert et était au courant des ruses des astucieux ennemis qu'il aurait A combattre.
Au pied de la colline, les deux troupes se rejoignirent.-John lirîght, bien qu’il ignorât encore dans quel but on lui envoyait Ce détachement, reçut avec affabilité les renforts qui ldi arrivaient.
Ivon rayonnait ; le digne Breton , maintenant qu’il pouvait disposer d'un si grand nombre de bons rifles, se croyait certain desauverson maître; tous ses soupçons avaient disparu ; il se confondait en remerciments et en excûses auprès de la Louve des prairies et de ses deux amis indiens.
Aussitôt que chacun fut case dans l’habitation, que les chasseurs se furent ihstallés convenablement, John Brighl revint près de ses hôtes, et après leur avoir offert des rafraîchissements:
■ Maintenant, dit-il, j’attends votre explication. »
Comme nous verrons bientôt se développer le plan qui fut arrêté dans cette réunion, nous croyons inutile de le détailler ici-
LE CAMP nES PIEDS-NOIRS.
Deux jours se sont écoulés depuis les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre. ’ • ’
C’est le soir au village des Kenhàs.
Le tumulte est grand; tout se préparo pour une expédition. , .’
La nuit est claire, étoilée.
De grands feux, allumés devant chaque calli, répandent d’immenses lueurs rougeâtres qui éclairent tout le village.
11 y a quelque chose d’étrange et de saisissant dans l’aspect que présente le village, où grouille et foisonne une population empressée aux reflets fantastiques des flammes des brasiers.
Le comte de Beaulieu et Balle- Franche, libres en apparence, causent entre eux à voix basse, assis sur le sol nu, le dos appuyé au mur d’un calli.
Depuis longtemps déjà est écoulé le terme lixé par le comte pour rester prisonnier sur parole ; cependant les chefs indiens se sont contentés de lui enlever ses armes, ainsi qu’au chasseur, sans paraître autrement s’inquiéter d’eux.
Sur la grande place du village, deux immenses feux sont allumés. Autour du premier, placé devant la loge du conseil, sont assis le Bison-Blanc, Natah- Otann , le Loup-Rouge et trois ou quaire autres principaux chefs de la tribu.
Autour du second, une vingtaine de guerriers fument silencieusement leur calumet.
Tel était l’aspect que présentait le village des Kenhàs le jour où nous reprenons notre récit, à neuf heures du soir environ.
• Pourquoi laisser ainsi les visages pâles errer dans le village? > demanda le Loup-Rouge.
Xatali-Ütann sourit.
« Les blancs ont-ils les pieds de la gazelle et les yeux de l’aigle pour retrouver leur piste perdue dans le désert?
— Mon père a raison . s’il parle de l’OEil-de- Verre, reprit le Loup Bouge avec insistance ; mais • Balle-Franche a le cœur des Peaux-Rouges.
— Oui, s’il était seul, il chercherait à s'échapper, mais il n'abandonnera pas son ami.
— Celui-ci peut, le suivre.
— L’OEil-de-Verre a le cœur brave, mais ses pieds sont faibles; il ne sait pas marcher dans le désert.
Le Loup-Rouge baissa la tète d'un air convaincu' et ne répliqua pas.
« L’heure est arrivée de se mettre en marche ; les nations alliées se dirigent vers le rendez-vous, (lit le Bison-Blanc d'une voix sombre ; il est neuf heures, la chouette a chanté deux fois et la tune se lève.
— Bon ! fît Nalah-Otann ; on va fumer les chevaux , atin de se mettre en marche aussitôt après. *
Le Loup-Rouge donna un strident coup de sifflet.
A ce signal, une vingtaine de cavaliers firent irruption au galop sur la place et se dirigèrent en caracolant vers le feu dont nous avons parlé, autour duquel une vingtaine de guerriers, nus jusqu'à la ceinture, fumaient accroupis silencieusement. ■ '
Ces hommes étaient des guerriers de la tribu qui,
soit par accident, soit par suite de combats ou de maladies, se trouvaient démontés; les cavaliers qui en ce moment caracolaient autour d'eux étaient leurs amis, et venaient leur faire cadeau a chacun d'un cheval avant le départ de l'expédition.
Cejiendant, tout en faisant tourner leurs chevaux, les cavaliers arrivèrent bientôt assez prés des fumeurs, qui ne semblaient pas les apercevoir; chaque cavalier choisit l’homme auquel il voulait donner son cheval, et une grêle de coups de fouet commença à tomber sur les épaules nues des guerriers impassibles.
A chaque coup qu'ils portaient , les guerriers criaient en appelant chacun leur ami par son nom.
« Un tel ! tu es un mendiant et un misérable I Tu désires mon cheval, je te le donne; mais tu porteras sur tes épaules les traces sanglantes de mou fouet! »
Ce manège dura un quart d’heure environ, pendant lequel les patients, bien que le sang ruisselât sur leur corps, ne jetèrent pas un cri, ne poussèrent pas une plainte, et demeurèrent au contraire calmes et immobiles, comme s'ils eussent été métamorphosés en statues de bronze.
Enfin le Loup-Rouge donna un second coup de sifflet; les cavaliers disparurent alors aussi vite qu'ils étaient venus.
Les patients se levèrent comme si rien ne leur était arrivé, puis ils allèrent, le visage rayonnant et d'un pas ferme, prendre possession chacun d'un magnifique coursier tout harnache, tenu en bride par leurs ex-bourreaux, redevenus leurs amis.
Voilà ce que les Pieds-Noirs nomment fumer tes chtvaux.
Lorsque le tumulte occasionné par cet épisode 6emi-sérieux, sbmi-burlemu/e, fut apaisé, un hachesto ou crieur public monta sur le rebord de la hutte du conseil.
Toute la population du village se rangea silencieuse sur la place.
« L'heure a sonné 1 l'heure a sonné! l’heure a sonné I cria le hachesto. Guerriers, à vos lances et à vos fusils I les chevaux piétinent d’impatience, vos chefs vous attendent, et vos ennemis sont endormisl Aux armes! aux armes! aux armes!
— Aux armes ! » s’écrièrent tous les guerriers d’une seule voix.
Natah-Otann, suivi de guerriers montés comme lui sur des coursiers fringants, j>arut alors sur la place et poussa avec un accent terrible le redoutable cri de guerre des Pieds-Noirs.
A ce cri , chacun se précipita sur ses armes, se mit en selle et vint se ranger autour des chefs, qui, au bout de dix minutes à peine, se trouvèrent à la tète de cinq cents guerriers d’élite parfaitement armés et équipés.
Natah-Otann jeta un regard de triomphe autour de lui ; ses yeux tombèrent par hasard sur les deux prisonniers, qui étaient demeurés tranquillement assis, causant entre eux et indifférents en apparence à tout ce qui se passait.
A cette vue, les épais sourcils du chef se froncè-
rent; il se pencha vers le Bison-Blanc, qui se tenait auprès de lui, et murmura quelques mots à son oreille.
Le vieillard lit un geste d'assentiment et se dirigea vers les prisonniers, tandis que Natah-Otann, prenant la tête du détachement de guerre, donnait l’ordre du départ et s'éloignait en ne laissant sur la place qu’une dizaine de cavaliers destines, si besoin était, à prêter main forte au Bison-Blanc.
« Messieurs, dit-il d’un ton bref, mais avec un geste courtois, veuillez monter à cheval et me suivre, s'il vous plaît.
— Est-ce un ordre que vous me donnez, monsieur? répondit le comte avec hauteur.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que j'ai l'habitude de n'obéir à personne.
— Monsieur, répondit le chef, toute résistance serait insensée cl plutôt nuisible qu’utile à vos intérêts: donc, à cheval sans plus tarder.
— Le chef a raison, dit Ballu-Franche en jetant un regard significatif au comte. A quoi bon nous entêter, nous ne serons pas les plus forts.
— Mais.... fille jeune homme.
— Vodà votre cheval, interrompit vivement le chasseur. Nous obéissons au chef, > dit-il à voix haute.
Puis il qjouta tout bas ;
• Êtes-vous fou, monsieur Edouard? Qui sait les chances que nous réserve le hasard pendant cette expédition maudite?
— Cependant....' ,
— Montez, montez. »
Enfin le jeune homme, à demi convaincu, obéit au chasseur. Lorsque les prisonniers furent en selle, les cavaliers les entourèrent et les entraînèrent au galop, à la suite de la colonne qu'ils rejoignirent bientôt et dont ils prirent la tète.
Malgré la résistance du comte de Beaulieu, Natah-Otann et le Bison-Blanc n'avaient pas renoncé au plan qu’ils avaient formé de le faire passer pour Montézuma, et 'de le mettre à la tête des nations alliées.
Seulementce plan s'était modifié, en ce sens que, puisque le jeune comte refusait son concours, ils le forceraient malgré lui à le leur donner. Voici de quelle façon ils comptaient agir. Ils étaient parvenus à |>ersuader aux Indiensqui les accompagnaient à la chasse que la lutte soutenue par le comte, lutte qui les avait frappés de stupeur, à cause de l'énergique résistance de ces deux hommes qui avaient tenu si longtemps tête à cinquante guerriers, n'était qu’une ruse inventée par eux pour faire briller leur force et leur puissance aux yeux de tous.
Les Peaux-Bouges, à cause de leur ignorance, sont d’une crédulité stupide Le grossier mensonge de Natah-Otann, qui aurait fait hausser les épaules de mépris à n’importe quel homme un peu civilisé, obtint le plus grand succès auprès de ces natures abruties, et rehaussa encore à leurs yeux la valeur personnelle du comte qu’ils virent, sans en chercher la raison, continuer en apparence à vivre en
bonne intelligence avec leurs chefs et h demeurer i les chefs pussent donner contre-ordre à leurs allibre dans le village. liés, éf aviser à trouver un moyen de remplacer le
Les choses étaient trop avancées, le jour choisi y prophète qu’ils avaient annoncé aux grandes napour l’explosion du complot trop proche pour que I tionS du Missouri.
TapitsoUacé tauetschtupn, .
• Edaiaro mcuadii, etc., etc1.
• Oii I murmura le comlc avec joie, je reconnais cette voix, mon ami.
— Et moi aussi, pardieu ! C’est celle de Fleur-dp- Liane. '
— Oue veut-elle dire?
— Pardieu! fit Balle-Franche, c’est un avertissement qu’elle nous donne.
— Croyez-vous ?
— Fleur-de-Liane vousaime.inonsieurÉdouard.
— Pauvre enfant, et moi aussi je l’aime; mais, hélas !
— Bah ! après la pluie le beau temps.
— Si je pouvais la voir.
— A quoi bon ? Elle saura bien, quand il le faudra, se rendre visible. Allez, sauvages ou civilisées, toutes les femmes sont les mêmes. Mais, attention, voilà quelqu'un. »
Ils se rejetèrent sur leurs fourrures, où ils feignirent de dormir.
Un homme avait doucement levé le rideau de la tente. A la lueur du rayon lunaire qui passa par l’ouverture, les prisonniers reconnurent le Loup- Bouge.
L’Indien regarda un instant au dehors; puis, rassuré probablement par la tranquillité qui régnait aux environs, il laissa retomber le rideau de la tente et fit quelques pas dans l'intérieur.
« Le jaguar est fort et courageux, dit-il à voix haute, comme s’il se parlaità lui-méme ; le renard est rusé; mais l’homme dont le cœur est grand, est plus fort que le jaguar et plus rusé que le renard, lorsqu’il a entre les mains des armes pour se défendre. Qui dit que l'OEil-de- Verre et la Balle-Franche se laisseront égorger comme de timides gazelles? >
Et, sans regarder les prisonniers, le chef laissa tomber à ses pieds deux fusils auxquels pendaient des poires à poudre, des sacs à balles et deux longs couteaux; puis il ressortit de la lente d’un pas aussi calme et aussi tranquille que s’il avait fait la chose la plus simple du monde.
Les prisonniers se regardaient avec étonnement.
« Que pensez-vous de cela? murmura Balle-Franche stupéfait.
— C’est un piège, répondit le comte.
— Hum ! piège ou non , les armes sont là et je m'en empare. »
Le chasseur saisit les fusils et les couteaux qu'il cacha immédiatemenlsous les fourrures.
A peine les armes étaient-elles en sûreté, que le rideau de la tente fut levé de nouveau.
Les prisonniers eurent à peine le temps de reprendre leur place.
L'homme qui entrait en ce moment était Natah- Otann; il tenait à la main une branche de bois A'ocote, ou bois de chandelle, qui éclairait son vi-
1. Je ta coude mon coeur, -au nom du maitt-o de la vie, je mû# malheureux cl pernomie n’a pitié de moi, cl pourtant le maître do la vie est grand pour moi.
sbge soucieux et lui donnait une expression encore plus sombre et plus sinistre,
Le chef creusa le sol avec son couteau , planta sa torche en terre et s’avança vers les prisonniers qui ' nonchalamment appuyés sur le coude, le regardaient approcher sans faire un mouvement.
« Messieurs, dit Malah-Otann, je viens vous demander un moment d’entretien.
— Parlez, monsieur; nous sommes vos prisonniers, et, comme tels, contraints de vous entendre *, sinon de vous écouter, répondit sèchement le comte eo s'accommodant sur ses fourrures, tandis que Balle-Franche se levait nonchalamment et allait allumer sa pipe à la torche de bois de chandelle.
Depuis que vous êtes mes prisonniers, messieurs, reprit le chef, vous n’avez pas eu, que je sache, à vous plaindre de la façon dont je vous ai traités.
— C'est selon; d’abord, je n’admets pas que je sois légalement votre prisonnier.
— Oh ! monsieur le comte, dit Natah-Otann avec un sourire railleur, vous parlez de légalité à un pauvre Indien? Vous savez bien que nous ignorons ce mot, nous autres.
— C'est juste; continuez.
— Je viens vous trouver....
— Pourquoi? interrompit le comte avec impatience, expliquez-vous.
— J’ai un marché à vous proposer.1 ,
- A moi?
— Oui.
— Hum I je vous avouerai franchement que votre manière de traiter les affaires ne me donne pas grande confiance. >
L’Indien fit un geste.
« C’est égal, reprit le comte, voyons toujours ce • marché.
— Monsieur, je ne voudrais pas être obligé de vous faire garrotter de nouveau, comme vous l’avez été lorsqu'on vous a pris.
— Je vous en suis obligé.
— Mais j'ai en ce moment absolument besoin de tous mes guerriers, et je ne puis laisser personne pour vous garder , ains ique votre compagnon.
— Ce qui veut dire?...
— Que je vous demande votre parole de ne pas vous échapper d’ici vingt-quatre heures.
— Mais ce n’est pas un marché, cela.
— Attendez, j’y arrive.
— Bon, j’attends.
— En revanche, je m’engage, moi....
— Ah ! fit le comte d'un ton goguenard , voyons un peu à quoi vous vous engagez, vous ; ce doit être curieux.
— Je m’engage, reprit le chef toujours froid et impassible, à vous rendre votre liberté dans vingtquatre heures.
— Et à mon compagnon? •
L’Indien baissa affirmativement la tête.
Le comte de Beaulieu partit d’un formidable éclat de rire.
■ Kl si nous n’acceptons pas? dit-il,
— SI vous u‘ acceptez pas?
, ->- Oui.
— Mais vous accepterez, lit-il avec un sourire
ironique. ... ,, .
— C'est possible; mais supposez un instant le contraire. ■
— Au point, du jour vous serez tous deux attachés au poteau et torturés jusqu'au coucher du soleil.
— Oh! oh ! est-ce votre dernier mot?
— Le dernier; dans une demi-heure je viendrai chercher votre réponse. »
Kt il se détourna pour sortir.
Le comte bondit comme un jaguar, et se trouva debout devant le chef, son fusil d’une main et son couteau de l’autre.
• lin moment ! cria-t-il.
— Ovah! lit le chef en se croisant les bras sur sa large poitrine et les regardant d'un air railleur, vos précautions étaient prises, il me semble.
— 1‘ardieu! lit Halle-Franche en ricanant, je crois que maintenant c'est à nous à taire nos conditions, hein?
— l’eut-etre , reprit Natah-Otann froidement; mais je n'ai pas de temps A perdre en vaines paroles, luissez-moi passer, messieurs. »
Halle-Franche su jeta vivement devant la porte la crosse A l’epaulu.
• Allons donc, chef, s'écria-t-il, cela ne peut finir ainsi, vous le savez bien; nous ne sommes pas de vieilles femmes que l'on ellraye , que diable ! nous autres avant d'être attachés au poteau nous vous tuerons. ■
Le chef haussa dédaigneusement les épaules.
* Vous êtes fou, répondit-il; allons, livrez-moi passage, vieux chasseur, et ne m’obligez pas & vous y contraindre.
— Non, non, chef, reprit en riant ironiquement Balle-Franche, nous ne nous quitterons pas ainsi; • tant pis pour vous, il ne fallait pas venir vous jeter dans la gueule du loup. >
Natah-Otann fit un geste d'impatience,
* Vous le voulez, dit-il; ch bien! voyez. »
Portant alors & ses lèvres le sifflet de guerre fait
d’un tibia humain qu’il portait suspendu à son cou, il en tira un son aigu et saccade.
Tout à coup, avant même que les deux Européens pussent se rendre compte de ce qui se passait, les parois delà lente furent fendues, les Pieds-Noirs bondirent dans l'intérieur, le comte et Balle-Franche furent saisis et désarmés.
Le sachem,)es bras toujours croisés sur la poitrine, avait assiste muet, impassible, A ce qui s'etait passé.
Les Kcnhàs, les yeux fixés sur le chef, le tomahawk levé, semblaient attendre de lui un dernier ordre, un dernier signe.
U y eut un instant d'inquiétude ouîplutôld'anxiété suprême; si brave qu’ils fussent, l’attaque dont ils étaient victimes avait été si brusque, si rapide, que malgré eux les deux blancs se sentaient intérieurement frissonner.
Pendant quelques secondes le chef jouit de son j triomphe; puis levant la main avec un geste de su j promu commandement :
« Allez, dit-il, rendez leurs armes A cosguerriers, ils sont les hôtes de Natah-Otann! »
Les Pieds-Noirs se retirèrent aussi subitement qu'ils étaient apparus, en laissant toutefois tomber à ferre lus fusils et les couteaux dont ils s’étalent prestement emparés.
■ Eh bien, demanda le chef avec Une légère ironie, me comprenez-vous , enfin? Me croyez-vous toujours en votre pouvoir?
— C’est bien, monsieur, répondit sèchement le comte encore tout froissé de la lutte qu'il avait soutenue, je suis contraint de reconnaître l’avantage que le hasard vous donne sur moi ; toute résistance serait inutile; je consens à me soumettre, quant à présent, à votre volonté, mais à deux conditions.
— Elles sont acceptées d'avance , monsieur le comte, répondit en s’inclinant Natah-Otann.
— Ne vous avancez pas ainsi , monsieur, vous ne savez pas encore ce que je veux vous demander.
— J’attends que vous vous expliquiez, monsieur le comte.
— Puisqu'il le faut, je marcherai en tête de vos trjbus, mais seul, sans armes et sans que vous puissiez, sous aucun prétexte, m’imposer dans la sombre tragédie que vous préparez un autre rôle que celui-là. •
Le chef fronça le sourcil.
• Et si je refuse, monsieur le comte, dit-il d’une voix sourde.
— Si vous refusez, répondit M. de Beaulieu de son air le plus tranquille et de son ton le plus calme, j’emploierai pour vous y contraindre un moyen sûr et d'une efficacité incontestable.
— C’est-à-dire, monsieur le comte? demanda-t-il.
— C’est-à-dire, monsieur, que je me ferai sauter la cervelle devant tous vos guerriers. *
Le chef lui lança un regard de vipère.
* C’est bien, dit-il au bout d’un instant, j’accepte ; voyons maintenant l'autre condition.
— La voici : vainqueur ou vaincu , et je souhaite que la seconde hypothèse se réalise plutôt que la première....
— Merci, interrompit le chef avec un salut ironique.
— Après la bataille, quelle qu’en soit l'issue, continua le comte, vous vous mesurerez loyalement avec moi à armes égales.
— Oh ! oh ! mais c'est ce que vous autres blancs vous nommez un duel, que vous me proposez là, monsieur le comte.
— Oui ; cela vous déplaît-il?
— A moi? non certes, et j’accepte de grand cœur, d'autant plus que nous autres Indiens du sang, nous avons l’habitude de nous livrer très-souvent de semblables combats pour vider nos querelles personnelles.
— Ainsi vous acceptez mes conditions?
— Je les accepte, monsieur le comte.
— Mais qui me garantira, reprit le jeune homme, la véracité de vos paroles?
— Moi, monsieur? dit une voix forte.
.Les- trois hommes se retournèrent.
Le Bison-Blanc se tenait froid et immobile sur le seuil de la tente.
A l’aspect imprévu de cet homme étrange, dont ies traits respiraient en ce moment une imposante majesté, le jeune comte se sentit dominé malgré lui et s’inclina sans répondre.
« Messieurs, reprit Natah-Otann, vous êtes libres dans l’enceinte du camp.
— Merci , répondit Halle - Franche d'un ton bourru; mais je n’ai rien promis, moi.
— Vous ! lit le chef avec insouciance , partez ou restez, peu m’importe. »
Après avoir cérémonieusement salué M. de Beaulieu, les deux Chefs se retirèrent.
AVANT L'ATfAQUE.
Après avoir quitté la tente, les deux chefs marchèrent quelques minutes aux côtes l’un de l’autre sans échanger une parole : tous deux semblaient plonges dans de profondes réflexions causées sans doute par les sérieux événements qui sc préparaient, événements dont l’issue déciderait du sort des tribus indiennes de cette partie du continent américain.
Tout en marchant, et sans y songer, ils avaient atteint un point élevé du monticule d'où la vue planait à une grande distance dans toutes les directions sur la prairie.
La nuit était calme et embaumée, il n’y avait plus un souffle dans l’air, pas un nuage au ciel dont le bleu profond était émaillé d’une profusion d’étoiles brillantes; un silence imposant régnait dans ce désert où cependant, en ce moment, étaient embusqués plusieurs milliers d’hommes qui n'attendaient qu’un mot ou qu'un signe pour s’entr’égorger.
Machinalement, les deux hommes s'arrêtèrent et jetèrent un regard rêveur sur le paysage grandiose qui sc déroulait à leurs pieds.
A trois portées de fusil au plus, couché sur le bord du fleuve, dont les eaux semblaient aux rayons de la lune un large ruban d'argent, le fort Mackensie,*sombre et silencieux, détachait en vigueur sa noire silhouette, en projetant au loin l’ombre épaisse de ses constructions massives; un léger souffle de vent courait mystérieusement sur la cime feuillue des arbres et faisait frissonner sourdement leurs branches, puis, bien loin en arrière, servant de cadre sublime à ce tableau grandiose, les crêtes chenues des hautes montagnes et des mornes dentelés fermaient l’horizon.
« Au lever du soleil, murmura Natah-Otann, répondant plutôt à ses propres pensées que dans l'in-
tention d'adresser la parole à son compagnon, cette orgueilleuse forteresse sera en mon pouvoir! Les Peaux-liouges commanderont enfin en maîtres là où en ce moine nt régnent encore leurs oppresseurs.
— Oui, répondit machinalement, le Bison-Blanc, demain vous serez maître du fort; mais saurezvous le conserver? Vaincre n’est rien, maintes fois les Blancs ont été battus par les Peaux-Bouges, et . cependant ils les ont asservis, courbés sous le joug, décimés et dispersés comme les feuilles qu’emporte le vent d’automne.
— Un 'est que trop vrai, dit le chef en soupirant, il en a toujours été ainsi depuis le premier joyr q-ue les Blancs ont posé le pied sur cette mulftçurcuse terre; quelle est donc cette mystérieuse influence qui les a constamment protégés contre nous?
— Vous- mêmes, mon enfant, répondit le Bison- Blanc en hochant tristement la tête; vous êtes vos plus grands ennemis; vous ne pouvez, hélas! imputer à d’autrrs qu’à vous-mêmes vos continuelles défaites, acharnés à vous entre-détruire dans de futiles querelles, à guerroyer continuellement comme les hétes fauves de vos forêts les uns contre les autres, les Blancs ont pris soin de cimenter secrètement vos haines héréditaires dont ils ont habilement protité pour vous vaincre en détail.
— Oui, vous me l'avez dit déjà bien souvent, mon père, aussi vous le voyez, j’ai mis à profit vos conseils, tous ies Indiens missouris sont unis maintenant, ils obéissent au même chef, marchent sous un seul totem ; aussi, croyez-le, cette union sera féconde en bons résultats , nous chasserons ces loups pillards de nos frontières, nous les renverrons dans leurs villes de pierre, et désormais seul le moksens du Peau -Bouge foulera nos prairies natales, et l’écho des mornes, des rives du Missouri, ne s’éveillera qu’au rire joyeux des Peaux-Rouges et ne répétera que le vaillant cri de guerre des I*ieds-NoirS.
— Nul plus que moi ne sera heureux d’un tel résultat; mon plus ardent désir est de voir libres les hommes chez lesquels j’ai reçu une aussi fraternelle hospitalité; mais, hélas! qui peut prévoir l'avenir? Ces sachems que vous êtes parvenu, à force de soins et de patience, à réunir, à rallier ’ pour cette œuvre nationale, ces chefs s’agitent sourdement, ils craignent de vous obéir, ils julousent le pouvoir qu’eux-mèmes vous ont donné sur eux, craignez mon flls, que tout à coup, sans motif apparent, ils ne vous abandonnent.
— Je ne leur en donnerai pas le temps, mon père; depuis plusieurs jours déjà je connais toutes leurs menées, je suis leurs projets; jusqu’à présent, la prudence m'a fermé la bouche, je ne voulais pas risquer le succès de mon entreprise, mais dès que je serai maître de cette forteresse qui est là, croyezle, je parlerai haut, car ma voix aura acquis une autorité, mon pouvoir une force que les plus turbulents seront contraints de reconnaître, la victoire me fera grand et redoutable, j’écraserai du pied ceux qui conspirent dans l’ombre, et nhesite-
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raient pas à se tourner contre moi si j'éprouvais une défaite. Allez, mon père, que tout soit prêt pour l'assaut des que j’en donnerai le signal ; visitez les postes, surveillez les mouvements de l’ennemi, dans deux heures je pousserai mon cri de guerre. »
lai Bison-lllanc le considéra un instant avec une expression singulière, oit l’amitié, la crainte et l’admiration luttaient tour à tour, et lui posant la main sur l’épaule :
• Enfant, lui dit-il avec émotion, tu es un fou, mais un fou sublime; l'œuvre de régénération que tu médites est impossible aujourd’hui ; mais, soit que tu triomphes , soit que tu succombes, la tentative n’aura pas été inutile; ton passage sur la terre laissera une longue trace lumineuse, qui, un jour peut-être, servira de phare à ceux qui te succéderont pouraccomplir enfin l’alTranchissemen! de ta race. >
Après quelques secondes d’un silence plus éloquent que de vaines paroles, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre et restèrent liés pendant quatre à cinq minutes dans une chaleureuse étreinte : ils se séparèrent enfin, et Nalah- Otann demeura seul.
Le jeune chef ne se dissimulait en aucune façon les difficultés de sa position ; il reconnaissait la justesse des observations de son père adoptif; mais maintenant il était trop tard pour reculer, il fallait pousser en avant, coûte que coûte.
Mous avons longuement expliqué , dans un précédent chapitre, les raisons secrètes qui avaient en quelque sorte poussé Natah-Otann à presser l’exécution de scs projets, maintenant que le moment était venu de descendre enfin dans la lice, toute hésitation avait cessé, toute crainte s'était évanouie dans le cœur du jeune chef, pour faire place à une résolution froide et inébranlable, qui lui laissait toute la lucidité nécessaire pour jouer habilement et sans faiblir la partie suprême dont allait dépendre le sort de sa race.
Après que le Bison-Blanc l’eut laissé seul, Natth- Otann s'assit sur uuc pointe de roche, et, les coudes sur les genoux, la tète dans les mains, ii fixa les yeux sur la plaine et s’oublia dans une sérieuse contemplation.
Depuis longtemps déjà il rêvait ainsi, n’ayant plus qu'une vague intuition des objets extérieurs qui l’entouraient, lorsqu’une main s’appuya doucement sur son épaule.
Le chef tressaillit comme s’il avait reçu une commotion électrique et releva vivement la télé.
• Odull fit-il avec une émotion qu’il ne put maîtriser, Flenr-de-Liane ici, à cette heure I »