a jeune fille sourit doucement
« Pourquoi mon frère est-il étonoé? réponditelle de sa voix douce et harmonieuse ; le chef ne saià-il pas que Klcur-de-Liane aime à errer ainsi pendant la nuit dans la savanne, lorsque ia nature sommeille et que la voix du Grand-Esprit se fait plus facilement entendre ; nous autres jeunes femmes, nous aimons à réver la nuit à la lueur mélancolique qui pleut doucement des étoiles et semble
parfois, dans le brouillard, donner un corps à nos
pensées? •
Le chef soupira sans répondre.
< Vous souffrez? lui demanda doucement Fleurde-Lianc,vous, le premier sachent de notre nation, le guerrier le plus renommé de nos tribus, quelle raison est assez forte pour vous arracher un soupir? *
Le chef saisit la main mignonne que lui abandonna la jeune fille, et la pressa tendrement entre les siennes.
■ Fleur-de-Lianc, lui dit-il enfin, ignorez-vous donc pourquoi je souffre quand je suis auprès de vous?
— Comment le saurais-je, Natah-Otann? Bien que mes frères me nomment la vierge des belles amours, que l'on me suppose en relation avec les génies de l'air et des eaux, hélas! je ne suis qu'une jeune fille ignorante, je voudrais connaître lit cause de votre chagrin, peiit^tre alors parviendrais-je à vous guérir.
— Non, répondit le chef en secouant la tête, cela n’est pas en votre pouvoir, enfant; pour cela, il faudrait que les battements de votre cœur répondissent à ceux du mien, que ce petit oiseau qui chante si mélodieusement dans le cœur des jeunes filles et leur murmure tant de douces paroles à l’oreille, se fût approché de vous. ■
La jeune tiile sourit en rougissant, elle, baissa les yeux , et faisant un effort pour dégager sa main que Natah-Otann conservait toujours dans les siennes :
« Ce petit oiseau dont parle mon frère, je l'ai vu, son chant s'est déjà fait entendre près de moi. »
Le chef se releva brusquement, et fixant un regard étincelant sur la jeune fille :
« Eh quoi! s’écria-t-il avec agitation, vous aimez! Un des jeunes guerriers de notre nation a su toucher votre cœur et vous inspirer de l’amour? ■
Fleur-do-Liane secoua sa charmante tête d’un air mutin, pendant qu’un frais sourire entr'ouvrait ses lèvres de corail.
■ Je ne sais si ce qiie j’éprouve est ce que vous nommez de l’amour, » dit-elle.
Natah-Otann avait, par un pénible effort, renfermé en lui l'émotion qui faisait trembler ses membres.
« Pourquoi n’en serait- il pas ainsi? reprit-il d’nn air pensif, les lois de la nature sont immuables, nul ne peut s’y soustraire, l’heure de cette enfant devait sonner; de quel droit trouverais-je mauvais ce qui arrive? n'ai-je pas dans le cœur un sentiment sacré qui le remplit et devant lequel tout autre doit s'éteindre?... Un homme dans la position où je me trouve plane trop au-dessus des passions vulgaires, le but qu’il se propose est trop grand pour qu’il lui soit permis de se laisser dominer par l’amour énervant d'une femme, celui qui prétend devenir le sauveur et le régénérateur d’un peuple n'appartient plus à l’humanité, soyons digne de la lâche que nous nous sommes proposée, oublions, s’il est possible, la passion insensée el sans espoir qui uuus dévore ; cette jeune fille ne
peu! jamais être h moi, tout nous sépare, je serai pour elle ce que je n’aurais jamais dû cesser dï;tre, un père ! »
Il laissa tomber avec accablement sa tète sur sa poitrine et demeura quelques instants absorbé dans de sombres méditations.
Fleur-de-Liane le considérait avec une expression de tendre pitié, elle n'avait qu’imparfaitement entendu ce qu’avait murmuré le chef, et n’avait rien compris à ses paroles, mais elle éprouvait pour lui une profonde amitié, elle soulfrait de le voir souffrir, cherchant vainement quelle consolation elle pourrait lui adresser; elle attendait avec inquiétude qu'il se rappelât sa présence et lui adressât la parole!
Enfin il releva la tête.
« Ma sœur ne m’a pas nommé celui de nosjeunes guerriers qu’elle préfère aux autres.
— I,e sachent nel’a-t-il deviné? répondit-elle
timidement.
— Nalali-Otann est yn chef; s’il est le père de ses guerriers, il n’espionne ni leurs actes, ni leurs pensées.
— Celui dont je parle à mon frère n’est pas un guerrier kehnà, reprit-elle.
— Ah! fit-il avec étonnement en lui jetant un regard scrutateur; serait-ce un des visages pâles qui sont les hôtes de Natah-Otann?
— Mon frère veut dire ses prisonniers, murmurat-elle.
— Que signifient ces paroles, jeune fille! est-ce . à vous, enfant nce d’hier, à chercher à expliquer mes actions. Ah! ajouta-t-il en fronçant le sourcil, je comprends maintenant pourquoi les chefs i face pâle avaient des armes, lorsque je les ai visités il y une heure, il est inutile que.ma fille me dise le nom de celui qu'elle aime, je le sais à présent. >
La jeune tille courba la tête en rougissant.
. Achïsitt ! — c’est bien — reprit-il d'une voix rude; ma sœür est libre de placer ses affections comme il lui plaît, seulement son amour ne devrait pas la porter à trahir les siens pour les faces pâles. Elle est une fille desKenhàs. Est ce pour me donner cette nouvelle que Fleur-de-Liane in’est venue trouver ici T
— Non , répondit-elle craintivement , c’est une autre personne qui m’a ordonné de me rendre près de vous, où elle doit se rendre elle-même bientôt, ayant, dit-elle, à me révéler devant le sachem un important secret.
— Un important secret ? reprit Natah-Otann ; que voulez-vous dire, de quelle femme parle ma sœur?
— Je parle de celle qu'on nomme la Louve des prairies ; elle a toujours été pour moi douce, bonne et affectueuse, malgré la haine qu’elle porte aux Indiens.
— C’est étrange ! murmura le chef; ainsi vous l’attendez!
— Je l’attends.
— Ainsi c’est cette femme qui l’a donné rendezvous ici?
— C'est elle. .
— Mais cette femme est folle ! s’écria le chef, ne le sais-tu pas, pauvre enfant!
— Ceux que le Grand-Esprit veut protéger, il leur enlève la raison, afin qu'ils ne sentent pas la douleur, » répondit-elle doucement.
Depuis quelques instants un froissement presque imperceptible se faisait dans le feuillage; ce bruit, si faible qu'il fût, l’oreille exercée du chef l'aurait saisi , s’il n’avait pas été entièrement absorbé par son entretien avec la jeune fille.
Tout à coup les branches s'écartèrent violemment; plusieurs individus, conduits par la Louve des prairies, s’élancèrent sur le chef, et, avant qu’il fût remis de la surprise que lui causait cette brusque attaque, il était renversé sur le sol et solidement garrotté.
• La folle I s’écria-t-il.
— Oui! oui! la folle! répéta-t-elle d’une voix saccadée ; je tiens enfin ma vengeance ! Je la liens ! merci, ajouta-t-elle en s'adressant aux deux ou trois hommes qui l'accompagnaient; maintenant je me charge de le garder; il n’échappera pas, allez ! »
Ces hommes se retirèrent sans répondre, bien qu'il portassent le costume des Indiens, une peau de panthère adaptée à leur visage les rendait méconnaissables et les masquait complètement.
Sur la pointe de la colline, il ne restait plus que troispersonnes- Fleur-de-Liane, MargaretetSatihütann, qui se tordait pour briser ses liens en poussant des cris sourds et inarticulés.
La Louve couvait des yeux son ennemi renvprsé à ses pieds avec une expression de joie impossible à rendre.
Fleur-de-Lianc, immobile auprès du chef, le regardait d’un œil triste et pensif.
• Oui , disait la Louve avec une expression de haine satisfaite, rugis, panthère, mords ces liens que tu ne peux rompre; je te tiens, enfin; à mon tour de te torturer, de te rendre les souffrances dont tu m'a abreuvée. Oh ! je ne serai jamais suffisamment vengée de toi, assassin de toute ma famille Dieu est juste! dent pour dent, œil puur œil, misérable! •
Elle ramassa alors un poignard tombé è terre auprès d’elle, et commença à le piquer par tout le corps. ,
« Réponds, voyons, ne sens-tu pas le froid de l’acier pénétrer dans les chairs, reprit-elle? Oh! je voudrais te tuer mille fois s’il était possible de te donner mille fuis la mort! •
Le chef laissa errer sur ses lèvres un sourire de dédain; la Louve, exaspérée, leva son poignard pour le frapper; Fleur-de-Liane lui retint le bras.
Margaret se retourna avec un mouvement de tigre; mais, reconnaissant la jeune fille, elle laissa échapper l’arme de sa main tremblante, et son visage prit une expression de douceur et de tendresse infinie.
• Toi! toi ici! S'écria-t-elle; pauvre enfant, tu n'as pas oublié le rendez-vous que je t'avais donné ; c’est Dieu qui t'envoie!
— Oui, reprit la jeune fille, le Grand-Esprit vo t tout; ma mère est bonne, Kleur-de-Liane t'aime,
i.att
pourquoi martyriser ainsi l’homme qui a servi de père a l’enfant abandonnée et sans famille; le chef a toujours été bon pour Fleur-de-Liane, ma mère lui pardonnera. »
Margaret regarda ladouce enfant avec une expression de stupeur folle; puis tout à coup ses traits se décomposèrent et elle éclata d'un rire strident et saccadé.
• Comment ! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, c'est toi, toi Fleur-de-Liane, qui intercèdes pour cet homme!
— Il a servi de père à Fleur-de-Liane, répondit simplement la jeune iille.
— Mais tu ne le connais donc pas?
— Il a toujours été bon.
— Tals-toi, enfant: ne prie pas la Louve, dit le chef d'une voix sombre; Natah-Ut.mn est un guerrier, il saura mourir.
— Non, il ne faut pas que le chef meure, > dit résolument l'Indienne.
Natah-Otann ricana.
• C’est moi qui suis vengé, dit-il.
— Chien, s'écria la Louve en lui frappant le visage de son talon; tais-toi, ou je t'arrache ta langue de vipère. •
L'Indien sourit avec mépris.
. Ma mère va me survre, dit la jeune fille; je détacherai le chef atin qu’il rejoigne ses guerriers qui vont combattre. »
pile ramassa le poignard et s'agenouilla auprès du prisonnier
A son tour la Ia>uve l'arrêta.
« Avant de rompre ses liens, écoute-moi , enfant, dit-elle.
— Après, répondit la jeune fille; un chef doit être auprès de ses guerriers dans le combat.
— Écoute-moi cinq minutes, reprit la louve avec insistance; je t'en supplie, Fleur-de-Liane, au nom de tout ce que j’ai fait pour loi; puis, lorsque j’aurai cessé de parler, ch bien, si lu le veux encore, tu Délivreras cet homme; je te jure que je ne m'y opposerai pas. ‘
La jeune fille lui lança un long regard.
• Parle, dit-elle de sa voix douce et sympathique, Fleur de-Linne écoute. »
Ln soupir de soulagement s’échappa de la poitrine oppressée de la Louve.
Il y eut un instant de silence.
On n’ent-ndait que les rugissements sourds du prisonnier.
« Tu as raison, jeune fille, dit enfin la Louve d’une voix triste, ret homme a pris soin de ton enlance, il a été bon pour toi, il t'a élevée avec soin ; tu vois que je lui rends justice, n’est ce pas? Mais jamais il ne t’a raconté romment tu étais tombée entre ses mains.
— Jamais I murmura l'enfant d'une voix mélancolique.
— Eh bien, reprit la Louve; ce secret qu’il n'a pas osé te révéler, je vais te le dire, moi. Par une nuit rnmme celle-ci, à la tête d’une troupe de guerriers féroces, relui que tu nommes ton père a attiqué ton père véritable, s’est emparé de lui et de
toute ta famille, et pendant que tes deux frères, par l’ordre de ce monstre qui est là, brillaient tout vivanls sur un brasier, ton père, attaché sur un arbre près d’eux, était écorché tout vif.
— Horreur! s’écria la jeune fille en se levant subitement.
— Et si tu ne me crois pas , continua-t-elle d'une voix stridente, arrache de ton cou ce sachet fait de la peau de ton malheureux père , et tu trouveras dedans tout ce qui reste de lui. »
D’un mouvement fébrile la jeune fille arracha le sachet, qu’elle serra d’une main couvulsive.
• Oh! s’écria-t-clle, non, non, c'est impossible, tant d'atrocités ne peuvent être commises. *
Soudain ses larmes se séchèrent, elle regarda fixement la Louve, et avec un accent terrible :
• Vous, vous, s'écria- t-elle, comment savez-vous cela? celui qui vous l’a dit en a menti.
— J’étais présente, dit froidement la Louve.
— Vous étiez préschte, vous? vous avez assisté à cette terrible exécution?
— Oui, j’y ai assisté.
— Pourquoi! s’écria-t-elle avec fureur ; répondez, pourquoi ?
— Pourquoi, répondit-elle avec un accent de majesté suprême, pourquoi? parce que je suis ta mère, enfant ! »
A cette révélation inattendue , les traits de la jeune fille se décomposèrent, la voix lui manqua, ses yeux semblèrent prêts à sortir de leur orbite, son corps fut agité de mouvements convulsifs; pendant un instant elle essaya d’articuler un cri, puis tout à coup elle éclata en sanglots et tomba dans les bras de Margaret en s'écriant avec un accent déchirant:
■ Ma mère! ma mère!
— Enfin! rugit la Louve d’une voix délirante, je te retrouve et tu es bien à moi. »
Pendant quelques instants, la mère et la fille, tout à leur tendresse, oublièrent le monde entier.
Naiah-Otann voulut profiterde l’occasion de saisir la chance de salut que lui offrait le hasard. Sans faire de bruit, il commença à rouler sur lui-même pour gagner la lèvre de la descente de la colline.
Soudain la jeune tille l'aperçut; elle se redressa comme si un serpent l’avait piqué et courut à lui.
« Arrête, Nataii-Olann ! ■ lui dit-elle.
Le chef demeura immobile à l'accent de la jeune fille; il avait cru comprendre qu’il était perdu; avec ce fatalisme qui fait le fond du caractère indien , il se résigna.
Pourtant il se trompait.
Fleur-de-Liane, les yeux ardents, le front pèle, promenait un regard égaré de sa mère à l’homme étendu à ses pieds, se demandant intérieurement s'il lui appartenait bien à elle, comblée des bienfaits du chef, de venger sur lui la mort de son père;
, elle sentait que son bras était trop faible, son cœur trop tendre pour une telle action.
Pendant pleusieurs secondes les trois acteurs de celte scène terrible demeurèrent ainsi plongés dans un sinistre silence.que troublaient seules les sourdes et mystérieuses rumeurs de la nuit.
U joue» 61ln appuya le «mon .l'un plalnlet M.r le fronl .le Nalah-Otann. (Pape lï», cul. JJ
Natah-Otann ne redoutait pas la mort; seulement, il Semblait de laisser inachevée la tâche glorieuse qu’il s’était imposée; il étàit honteux de s’étre ainsi laissé tomber dans un piège grossier tendu par une créature à moitié folle; le cou tendu en avant, les sourcils froncés, il suivait avec anxiété, sur le visage de la jeune tille, les sentiments qui, tour â tour, s’y reflétaient comme sur un miroir, afin de calculer les chances qui lui restaient encore de sauver une vie si précieuse à ceux qu’il voulait rendre libres.
Bien qu’il fût résigné à son sort, comme tous les hommes d’élite, il ne s’abandonnait pas et luttait au contraire jusqu'au dernier moment.
Fleur-de-Liane releva enlln la tête; son beau visage avait pris une expression étrange, son front rayonnait, ses yeux bleus si doux semblaient jeter des éclairs.
« Ma mère, dit-elle d’une voix mélodieusement
: accentuée, donnez-moi ces pistolets que vous tenez
à la main. , , , ,
— Qu'en veux-tu faire, enfant? demanda la Louve dominée malgré elle.
Venger mon père ; n’est-ce pas pour cela que
vous m’avez fait venir ici? *
Sans répondre, la Louve lui remit ses armes.
La jeune fille saisit vivement les pistolets, s approcha lentement du chef et s’agenouilla devant
lui. . ,
Natah-Otann la regarda venir calme et souriant. Fleur-de-Liane tendit le bras et appuya le canon d’un pistolet sur le front du sachem.
Pendant quelques secondes, ils demeurèrent ainsi face à face. , ,
€ Tue-moi, enfant! • dit doucement le chef.
La jeune fille hocha tristement la tète, se releva d’un bond, puis, d'un geste rapide comme la pensée, elle lança les pistolets dans le précipice.
qui n’entendent rien au point d’honneur; dans un cas pareil, je vous certifie que Natah-Otann ne se croirait aucunement lié envers vous.
— C’est possible, mon ami, bien que je ne sois pas de votre avis; ce chef n'est pas un homme ordinaire, il est doué d’une haute intelligence.
— A quoi cela lui sert-il ? à rien, sinon à être plus fourbe et plus traître que ses compatriotes; croyezmoi, ne faites pas tant de cérémonies avec lui, prenez congé à la française, comme ils disent dans le sud, et plantez-les là, les Peaux-Rouges seront les premiers à vous approuver.
— Mon ami, répondit sérieusement le comte, il est inutile de nous étendre davantage sur ce sujet, nous autres, gentilshommes, notre parole, une fois donnée, nous en sommes esclaves, quel que soitriiomme à qui nous l’avons engagée, et la couleur de sa peau.
—A votre aise, monsieur Édouard, agissez comme bon vous semblera, je ne me reconnais le droit de vous donner ni des avis, ni des conseils, vous êtes meilleur juge que moi de la conduite qu'il vous plaît de suivre; ainsi, soyez tranquille, je ne vous en parlerai plus.
— Merci, mon ami.
— Tout cela est lort bon, mais maintenant qu’allons-nous faire?
— Comment? qu’ullons-nous luire? qu’allez-vous faire, voulez-vous dire?
— Non, monsieur Édouard, j'ai dit justement ce que je voulais dire, vous comprenez bien que je ne vais point vous abandonner seul dans ce nid de serpents, n’est-ce pas?
— C’est ce qu’au contraire vous allez faite à l’instant, mon ami.
— Moi ! fit le chasseur avec un gros rire.
— Oui, vous, mon ami , il le faut.
— Bah! pourquoi donc cela, puisque vous restez, vous.
— Voilà justement pourquoi. •
Le chasseur réfléchit, un instant.
• Vous savez que je ne comprends pas du tout, reprit-il.
— C’est pourtant bien clair, dit le comte.
— Hum , c’est possible, mais pas pour moi.
— Comment, vous ne comprenez pas qu’il faut que nous nous vengions?
— Oh ! ça, par exemple , je le comprends, monsieur Édouard.
— Comment voulez-vous que nous y parvenions si vous vous obstinez à rester ici.
— Puisque vous y restez, vous, dit obstinément le chasseur.
— Mais moi, mon ami, c’est bien différent, je reste parce que j’y suis tenu par ma parole, au lieu que vous, vous êtes libre d aller et de venir, vous devez donc, en profiter pour quitter le camp; aussitôt dans la prairie, rien ne vous sera plus facile que de vous mettre en rapport avec quelques-üns de nos amis, il est évident que mon brave Ivon, malgré la poltronnerie dont il se croit affligé, travaille en ce moment activement à ma délivrance ; voyez-le, entendez-vous avec lui, je ue puis partir
d’ici, c’est vrai, mais je ne puis non plus empêcher mes amis de me délivrer; s’ils y parviennent, tua pafole sera dégagée, et rien ne s'opposera à ce que je les suive. Me comprenez-vous, maintenant?
— Oui, monsieur Édouard, mais je vous avoue que je ne puis me décider à vous laisser ainsi, seul, au milieu de ces diables rouges.
— Que cela ne vous inquiète pas, Balle-Franche, je ne cours aucun danger en demeurant avec eux, ils ont pour moi trop de respect pour qu»* j’aie rien à redouter de leur part; d'ailleurs, Natah-Otann saurait me protéger si besoin était. Ainsi, croyezmoi, mon ami, partez au plus vite, vous me servirez mieux en vous éloignant quVn vous obstinant à rester ici , où votre présence, en cas de danger, me serait plus nuisible qu’utile.
— Vous en savez beaucoup plus long que moi sur tout cela, monsieur le comte ; puisque vous l’exigez, je vais partir, » dit le chasseur en hochant tristement la tête.
«Surtout, soyez prudent, ne vous exposez pas a vous faire tuer en quittant le camp. •
Le chasseur sourit avec dedaiu.
« Vous savez bien que les Peaux-Rouges ne peuvent rien sur moi, fit-il.
— C’est juste; je l'avais Oublié, dit en riant le jeune homme allons, adieu, mon ami, ne demeurez pas ici davantage, partez, et bonne chance!
— Au revoir, monsieur Edouard: est-ce que vous ne me donnerez pas une poignée de main avant que nous nous séparions, sans savoir si nous nous reverrons jamais?
— Une poignée de main ! lit le comte , embrassons-nous, mon and, ne sommes-nous pas frères? i — A la bonne heure I • s'écria joyeusement le chasseur en se jetant dans les bras que lui ouvrait M. de Beaulieu -
Les deux hommes, après s’être chaleureusement embrassés, se séparèrent enfin; le comte se laissa aller sur l’amas de fourrures qui lui servait de lit, et le chasseur, après s’être assuré que ses arme» étaient en état, fit un dernier signe d’adieu au jeune i homme et sortit de la tente.
Balle-Franche, le rille sous le bras, la tète haute et le regard provocateur, traversa lentement le camp. Les Indiens ne semblaient nullement se préoccuper de la présence du chasseur parmi eux, et ils le laissèrent tranquillemeul s’éloigner.
Celui-ci , lorsqu'il se trouva à environ deux portées de fusil du camp, ralentit sa marche et se mit à réfléchie sur ce qu’il.etait le plus à propos de faire pour délivrer le comlc • après quelques minutes de j réflexion, son parti fut pris, et il se dirigea vers j l’établissement du squatter de ce pas relevé particulier aux hommes habitués à parcourir le desert, | et qui est plus rapide que le trot d’un cheval.
Lorsque Balle-Franche atteignit le défrichement, John Bright était en grande conférence avec Ivon et les partisans expédiés par le major MeMl. L’arrivée du chasseur fut saluee par un hourra de 1 plaisir.
Les Américains étaient assez embarrassés. Mis- I tress Margaret, quelque détaillés que fussent les
renseignements qu'elle était parvenue à se procurer sur les intentions de Natah-Otann et sur les mouvements des Indiens, n'avait pu faire au major qu’un rapport fort incomplet, par la raison toute simple que les sachems du grand conseil des nations alliées tenaient leurs délibérations tellement secrétes que le Loup-Kouge, malgré toute sa finesse, n’avait pu surprendre qu’une faible partie du plan qu’ils se proposaient de suivre.
Les batteurs d’estrade, expédiés dans toutes les directions, avaient fait sur les mouvements des Pieds-Noirs des rapports eflrayant»; les Indiens paraissaient, cette fois, résolus 4 frapper un grand coup; toutes les nations du Missouri avaient répondu à l’appel de Natab-Otinn , les tribus arri- « aient les unes après les autres se joindre aux confédérés, dont le nombre qui, dans le principe, était àpeined un millier, atteignait maintenant lecbitfre ellrayant de quatre mille, et menaçait de ne pas s’arrêter lé.
Le fort Mackensie était envelopp 1 de toutes parts d’ennemis invisibles , qui avaient complètement coupé les communications avec les autres établissements de la société des pelleteries, et rendaient la position du ma|or extrêmement critique.
Aussi les chasseurs étaient-ils fort perplexes, et de uis plusieurs heures qu’ils étaient réunis en conseil, ils n’avaient encore trouvé que dos moyens insuffisants ou impraticables pour débloquer la forteresse.
Les blancs ne sont parvenus à s’imposer en Amérique qu’au moyen de la division qu’ils ont su semer parmi les peuples autoelhones dece continent; partout où les aborigènes sont demeurés unis, les Européens ont échoué, témoin les Araucanos du Chili, dont la petite mais vaillante république a su, jusqu'à ce jour, faire respecter son indépendance; les Seminoles de la Louisiane qui, dans ces derniers temps seulement, ont été vaincus après une guerre acharnée faite dans toutes les règles, et tant d'autres nations indiennes qu’il nous serait facile de citer, si besoin était, 4 l'appui de ce que nous avançons.
Cette fois, les Peaux-Rouges paraissaient avoir compris l'importance d'une union franche et énergique. Les divers chefs des nations alliées avaient, en apparence du moins, oublié toutes leurs haines et leurs jalousies de tribu à tribu, pour détruire l'ennemi commun. Aussi les Américains, malgré leur bravoure à toute épreuve, tremblaient à la seule pensée de la guerre d’extermination qu’ils allaient avoir 4 soutenir contre des ennemis exaspérés par de longues vexations, lorsqu'ils se comptaient et reconuaisaaient combien ils étaient faibles et peu nombreux, comparés aux masses qui se préparaient 4 les écraser.
Le conseil, un instant interrompu 4 l'arrivée de Balle-Franche, fut repris aussitôt, et la discussion eontinna.
• By God I s’écria John Ifright avec colère en frappant du poing sur sa cuisse, je dois avouer que je ri’ai pas de chance, tout tourne contre moi; 4 peine suis-je installé ici, où tout me faisait présa-
ger un avenir des plus confortables, que me voilà malgré moi entraîné dans une guerre contre ces païens endiablés. Oui sait comment cela finira? il !st évident pour moi que nous y laisserons tous nos chevelures. By God ! belle perspective pour un homme tranquille, qui ne songe qu’4 élever honorablement sa famille par son travail.
— Ce n’est pas de cela qu’il s'agit en ce moment, dit Ivon ; il s'agit de délivrer mon maître, coûte que coûte. Comment! vous avez peur de vous battre. vous dont c'est à peu près le métier, et qui ri’avez pas fait autre chose de votre vie, tandis que moi, qui suis connu pour un insigne poltron, je ne crains pas de risquer ma chevelure pour sauver mon maître.
— Vous ne me comprenez pas, master Ivon; je ne dis pas que je redoute de combattre les Peaux- Rouges; Dieu me garde de craindre ces païens que je méprise I Seulement, je crois qu'il peut être permis 4 un honnête et laborieux cultivateur, tel que je suis, de déplorer les suites d’une guerre avec ces démons! Je sais trop ce que ina famille et moi nous devons 4 votre maître, pour hésiter 4 voler à son secours, quoi qu'il doive en résulter. Le peu que je possède, c'est lui qui me l’a donné, je ne l’ai pas oublié, by God ! et quand je devrais être tué, je ferai mon devoir.
— A la bonne heure! voilà qui est parlé, s’écria Ivon avec joie; je savais bien que vous ne reculeriez pas.
— Malheureusement, objecta Balle-Franche, tout cela ne vous avance pas 4 grand'chose; je ne vois guère comment nous pourrons servir nos amis ; ces démons rouges tombent sur nous plus nombreux que les sauterelles au mois de juillet . nous aurons beau en tuer beaucoup, ils finiront par nous accabler sous le nombre. *
Cette triste vérité, parfaitement comprise des assistants, les plongea dans une morne douleur. On ne discute pas une impossibilité matérielle, il faut la subir. Les Américains se sentaient sous le coup d'une catastrophe imminente, ei. leur désespoir s’augmentait en raison de leur impuissance. Tout 4 coup, lu cri : Aux armes! poussé 4 plusieurs reprises en dehors, les fit bondir sur leurs sièges, chacun s'empara de ses armes et se précipita au dehors.
Le rri d'apoel qui avait rompu la conférence avait été jeté par William, le tils du squatter.
John llright avait continué 4 occuper le sommet de la colline sur laquelle il avait campé 4 son arrivée dans le désert; seulement cette colline, grâce aux travaux exécutés par les Américains, était devenue une véritable forteresse, capable non-seulement de résister à un coup de main tenté par des maraudeurs, mais même en état de tenir en échec des forces considérables.
Tous les yeux se dirigèrent vers la prairie, dont le paysage accidenté se déroulait dans un rayon de cinq ou six lieues de tous les côtés; les chasseurs reconnurent avec une épouvante secrète que William ne s'était pas trompé; une nombreuse troupe de guerrier» indiens, revêtus de leurs grands cos-
B ALI. K -F RA NCH E.
tûmes de guerre, galopait dans la campagne et s'approchait rapidement du défrichement.
« Diable! murmura Balle-Franche entre ses dents, cela se gâte. Allons, je dois en convenir, ces païens maudits ont fait d'énormes progrès dans la tactique militaire; si cela continue, ils nous en jemontreront bientôt.
— Vous croyez? répondit John lfright avec inquiétude.
— Pardieu ! reprit le chasseur, il est évident pour moi que nous allons être attaqués ; je connais maintenant, le plan des Peaux-Bouges aussi bien que s'ils me l'avaient explique eux-mêmes.
— Ahl fit curieusement Ivon.
— Jugez-en, continua le chasseur; les Indiens veulent attaquer à la fois tous les postes occupés par les blancs, afin de les mettre dans l’impossibilité de se porter secours les uns aux autres ; c’est excessivement logique de leur part; de cette façon ils auront bon marché de nous et nous massacreronl en détail. Hum) l'homme qui les commande est un rude adversaire pour nous. Mes garçons, il faut prendre gaiement notre parti ; nous sommes perdus, cela est aussi évident pour moi que si le rouleau â scalper était déjà dans nos chevelures, il ne nous reste plus qu'a nous faire bravement tuer. *
Ces paroles, prononcées du ton tranquille et placide habituel au coureur des bois, lit courir un frisson de terreur dans les veines des assistants.
« Moi seul peut-être, ajouta insouciamdierit Balle- Franche, j’échapperai au sort commun.
— Bahl lit Ivon, vous, vieux chasseur; pourquoi donc !
— Dame ! dit-il avec un sourire railleur, parce que vous savez bien que les Indiens ne peuvent pas me tuer.
— Ah! lit Ivon, stupéfait de cette réponse, en regardant son ami avec admiration. .
— C’est comme cela, » termina Bulle- Franche en posant à terre la crosse de son rille et s'appuyant sur le canon.
Cependant, nous Favons dit, les Peaux-Rouges avançaient rapidement ; la troupe se composait de cent cinquante cavaliers au moins, la plupart armés de fusils, ce qui prouvait que c’étaient des cavaliers d’élite; en tête de la troupe, à dix pas en avant à peu près, galopaient deux cavaliers, des chefs probablement.
Arrivés à portée et demie des retranchements, les Indiens s'arrêtèrent, puis, après s’être pendant quelques instants concertés entre eux, un cavalier se détacha du groifye, ht caracoler son cheval, et lorsqu’il ne fut plus qu'à portée de pistolet des palissades, il déploya une robe de bison.
• Eh ! eh t master John Bright, dit Balle-Franche d'un air narquois, comme chef de la garnison, ceci s’adresse à vous : les Peaux-Bouges demandent à parlementer.
s — Aoh! fit l’Américain, j’ai bien l'envie, pour toute réponse, d’envoyer une balle à ce rascai qui parade là-bas, et il leva son rifle.
— liardez-vous en bien I reprit le chasseur; vous ne connaissez pas les Peaux-Rouges, tant que le premier coup de feu n’est pas tiré, il y a moyen de traiter avec eux.
— Dites donc, vieux chasseur, dit Ivon, si vous faisiez une chose?
— Quoi donc, mon prudent ami? répondit le Canadien.
— Dame! puisque vous ne craignez pas d'étre tué parles Peaux-Rouges, si vous alliez les trou-, ver, vous, peut-être pourriez-ious arranger les choses?
— Tiens! mais c’est une idee cela, on ne sait pas ce qui peut arriver ; j’y vais, cela vaudra peut-être mieux, après tout; m’accompagnez-vous, Ivon?
— Pourquoi pas! répondit colui-ci ; avec vous je n'ai pas peur.
— Eh bien! voilà qui est convenu; ouvrez-nous la porte, master John Bright, surtout veillez bien pendant n< tre absence, et au premier mouvement suspect, faites feu sur les païens.
— Soyez tranquille, vieux chasseur, dit celui-ci en lui donnant une cordiale poignée de main; je ne voudrais pas, pour un penny, qu'il vous arrivât malheur, car, by tjod ! vous êtes un homme.
— Je le crois, fit en riant le Canadien, mais ce que je vous en dis est plutôt pour ce brave garçon que pour moi, je vous assure que je suis bien rassure sur mon compte.
— C’est égal, je surveillerai avec soin ces démons.
— Cela ne peut pas nuire. •
La porte fut ouverte, Balle-Franche et Ivon descendirent la collinu et se dirigèrent vers le cgvalier qui les attendait fièrement campé sur sa monture.
«Ahl ahl murmura Balle-Franche dès qu’il fut a-sez rapproché du cavalier pour le reconnaître, je crois que nos allaires ne sont pas aussi mauvaises que je le supposais d'abord.
— Pourquoi donc! demanda Ivon.
— Pardieu I regardez ce guerrier; ne rtconnaissez-vous pas le Loup-Rouge?
— C'est vrai, c’est en eflet lui. Eh bien?
— Eh bien I tout mu porte à croire que le Loup- Rouge n'est pas autant notre ennemi qu’il en a l'air.
— Bah! vous en êtes sfir?
— Silence! nous verrons bientôt. »
Les trois hommes se saluèrent courtoisement à la mode indienne, en appuyant la main droite sur le cœur et en avançant la main gauche ouveite, les doigts écartés et la paume en dehors.
« Mon frère est le bienvenu parmi ses amis les laces pâles, dit Balle-Franche; vient-il s'asseoir au feu du conseil et fumer le calumet dans moo wigwam.
— Le chasseur décidera : le Loup-Bouge vient en ami, répondit l’Indien.
— Bon, dit le Canadien ; le Loup-Rouge redoutait-il donc une trahison de la partde ses amis, qu'il s’est fait suivre d’un si grand nombre de guerriers? »
Le Pied-Noir sourit avec finesse.
« Le Loup-Rouge est un chef parmi les Kenhàs,
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dit-il, sa langue n’est pas fourchue, les paroles que souillent sa poitrine sortent de son cœur. Le chef veut servir ses amis pôles.
— Ah ! reprit Balle-Franche, le chef a bien parlé, ses paroles ont agréablement résonné à mon oreille; que désire mon frère T
— S’asseoir au feu du conseil des visages pâles, alin de leur expliquer les raisons qui le conduisent ici.
- — Bon ! Mon Irère viendra-t-il seul parmi les
blancs?
— Non! une autre personne accompagnera le chef.
— Et quelle est cette personne dans laquelle un aussi grand chef que mon frère place sa confiance.
— La Louve des prairies. ■
Balle-Franche réprima un mouvement de joie.
« Bon! reprit-il, mon frère peut venir avec la Louve, les visages pâles les recevront bien.
— Mon frère le chasseur annoncera la visite de ses amis.
— Oui, chef, je vais à l’instant môme m’acquitter de cette commission. »
La conférence était finie; les trois hommes se séparèrent après s’étre de nouveau salués.
Balle-Franche et lvon se hâtèrent de regagner les retranchements.
« Victoire ! s’écria le chasseur en arrivant, nous sommes sauvés 1 »
Chacun s’empressa autour de lui, avide d’apprendre les détails de la conférence; le Canadien satisfit à la curiosité générale sans perdre un instant. *
« Aoh ! fit John Bright, si la vieille dame est avec eux nous sommes sauvés en etfet, » et il se frotta joyeusement le* mains.
Après avoir si malheureusement échoué dans le guet-apens qu'elle avait tendu à Natah-Oiann, loin de se décourager, mistress Margaret avait, au contraire, senti augmenter sa soif de vengeance, et sans perdre un temps inutile à regretter l’échec qu'elle avait subi , elle avait immédiatement dressé ses batteries, résolue à frapper un grand coup, arrivée enfin a ce degré de rage où l’on est complètement aveuglé par la haine et où l’on marche en avant, quelles qu’en doivent être les conséquences.
Dix minutes après avoir quitté le sachem, elle était sortie du camp en compagnie du Loup-Rouge, qui , d’après ses ordres, avait emmené les guerriers places sous ses ordres , et ils s’étaient diriges vers le défrichement du squatter.
A peine Balle-Franche avait-il donné à ses amis les renseignements que ceux-ci lui demandaient, que mistress Margaret et le Loup-Rouge entraient dans la forteresse, où ils étaient reçus avec la plus grande affabilité par les Américains et surtout par John Bright, joyeux de voir que son défrichement n’était pas menacé et que l’orage se détournait de lui pour aller fondre ailleurs.
Nous reviendrons maintenant au fort Mackensie, où se passaient en ce moment même des événements de la plus haute importance.
l’assaut.
Le Bison-Blanc et Natah-Otann avaient pris leurs dispositions stratégiques avec une habileté remarquable.
A peine les deux chefs eurent-ils établi leur camp dans la clairière, qu’ils se mirent en rapport avec les sachems des autres nations campés non loin d’eux, afin de combiner leurs mouvements de façon à agir avec ensemble et à attaquer les Américains de tous les côtés à la fois.
Bien que les Peaux-Kouges soient excessivement rusés, cependant les Américains étaient parvenus à les tromper complètement, grâce ï Tofiscyrité et au silence qui régnaient dans le fort, derrière les parapets duquel on n'apercevait pas reluire la baïonnette d’une sentinelle.
Laissant leurs chevaux, qui leur devenaient inutiles, cachés dans les bois , les Indiens s’étaient étendus h plat ventre et, rampant dans les hautes herbes comme des reptiles, ils s’étaient mis en devoir de traverser l’espace qui les séparait des remparts.
Tout était encore morne et silencieux en apparence, et en réalité deux mille guerriers intrépides se glissaient sournoisement dans l’ombre, pour donner l’assaut à une forteresse derrière laquelle quarante hommes résolus n’attendaieot qu’un signal pour commencer l’attaque.
Lorsque tous les ordres avaient été donnés, que les derniers guerriers, moins ceux affectés à la garde des prisonniers, avaient eu quitté la colline, Natah-Otann, dont l’œil perspicace avait découvert une certaine hésitation de mauvais augure dans l’esprit des chefs alliés, avait résolu de tenter auprès du comte une dernière démarche, afin d'obtenirson concours. Nous avons vu ce qui était résulté.
Demeure seul, Nalali-Otann donna Je signal de l’attaque, les Indiens roulèrent comme un ouragan sur les lianes de lu collirir, et se précipitèrent vers le lort en brandissant leurs armes et en poussant leur cri de guerre.
Toutà coup une puissante détonation se fit entendre, et le fort Mackensie apparut ceint, comme un nouveau Sinaï, de fumée et d’éclairs éblouissants.
La bataille était commencée.
l-i plaine était envahie, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, par de forts détachements de guerriers indiens qui tous, convergeant dans un même sens, marchaient resolûment du côte du fort en déchargeant continuellement leurs fusils contre lui; de l'endroit où la chaîne des collines touche le Missouri, on voyait arriver sans cesse de nouveaux piékann.
Ils venaient au galop, par troupes de trois jusqu’à vingt hommes à la fois ; leurs chevaux étaient couverts d’écume, ce qui faisait présumer qu’ils avaient fourni une longue traite; les Pieds-Noirs
étaient en grand costume, chargés de toutes sortes d’ornements et d'armes, l'arc et lo carquois sur le dos, le fusil à la main, munis de leurs talismans, la tête couronnée de ~plumes dont quelques-unes étaient de magnifiques plumes d'aigle, noires et tdanches, avec le grand plumet retombant.
. Ils étaient assis sur de belles housses de peaux de panthère doublées de rouge ; ils avaient la partie supérieure du corps nue, sauf une longue bande de peau de loup passée en sautoir par-dessus l'épaule; leurs boucliers étaient ornés de plumes et de drap de plusieurs couleurs.
Ces hommes, ainsi accoutrés, avaient quelque chose d'imposant et de majestueux qui saisissait l'imagination et inspirait la terreur.
Plusieurs d’entre eux franchirent sur-le-champ les hauteurs, pressant du fouet leurs chevaux fatigués, afin d'arriver promptement sur le lieu du combat, chantant et faisant entendre leurs cris de guerre.
C’était aux environs du fort et sur la colline que la lutte semblait la plus acharnée. Les Pieds-Noirs, à l’abri derrière les hautes palissades plantées pendant la nuit, répondaient au feu des Américains par un feu non moins vif, s’exeilantaveede grands cris à résister courageusement à l'attaque de leurs implacables ennemis.
Du reste, la défense était aussi vigoureuse que l'attaque, et le combat ne paraissait pas devoir Unir de si tét.
Déjà de nombreux cadavres jonchaient çà et là la plaine, des chevaux échappés galopaient dans toutes les directions, et les cris de douleur des blessés se mêlaient par intervalles aux cris de défi des assaillants.
Natah-Otann, aussitôt le signal donné, s’était élancé en courant vers la tente où se tenait son prisonnier.
• Le moment est arrivé I lui dit-il.
— Je suis prêt, répondit le comte; marches, je me tiendrai constamment à vos côtés.
— Venei donc, alors. »
Ils sortirent et s’élancèrent ensemble en léte des combattants.
Ainsi qu’il l'avait dit, M. de Beaulieu était sans armes, relevant lièrement la tête à chaque balle qui silfiait à son oreille, et souriant à la mort qu'il appelait intérieurement^ peut-être; malgré son mépris pour la race blanche, l'Indien ne put s'empêcher d’admirer ce courage si franchement et si noblement stoïque.
. Vous êtes un homme, dit-il au comte.
— En avex-vous douté? - répondit simplement celui-ci.
Cependant, d’instant en instant, la lutte devenait plus acharnée.
Les Indiens s’élançaient, en rugissant comme des lions, contre les palissades du tort et se faisaient tuer sans reculer d'un pas.
Leurs corps jonchaient les fossés, qu'ils comblaient presque.
Les Américains, obligés de faire face de tous les côtés, se défendaient avec l’impassibilité métho-
dique et résolue d'hommes qui savent qu'ils n’ont pas de secours à attendre, et qui, sans arrière-pensée, ont fait le sacrifice de leur vie.
Dès le commencement du combat, le Bison-Blanc s'était, avec un détachement choisi, emparé de la colline qui domine le fort Mackensie, ce qui augmentait encore la position de plus en plus précaire des défenseurs de la place, qui se trouvaient ainsi exposés à découvert à un feu terrible et bien dirigé qui leur faisait, vu leur petit nombre, éprouver des pertes irréparables.
i-e major Melvil, debout au pied du mât de pavillon, les bras croisés sur la poitrine, le front pâle et les lèvres serrées, voyait tomber ses hommes les uns après les autres, en frappant du pied avec rage de ne pouvoir leur venir en aide.
Tout à coup un cri d'agonie terrible partit de l'intérieur des habitations, et les femmes des soldats et des engagés de la compagnie se précipitèrent en tumulte dans la cour en fuyant à demi foljes de terreur un ennemi invisible encore.
Les indiens, guidés pnr le Bisnn-Blanc. avaient tourné la forteresse et découvert une entrée secrète que le majornecroyaitcnnnue que de lui seul, cl qui en cas d'attaque sérieuse et de défense impossible devait servir a la garnison pour opérer sa retraite.
Dès ce moment les Américains se virent perdus ; ce ne fut plus une bataille; mais un massacre.
Le major, suivi par quelques hommes résolus, s’élança dans les habitations.
Les Indiens escaladaient de toutes parts les palissades privées de défenseurs.
Les quelques Américains qui survivaients'étaient groupés autour du mât de pavillon, au sommet duquel flottait le drapeau étoilé des Etats-Unis, et tâchaient de vendre leur vie le plus cher possible, redoutant surtout de tomber vivants entreles mains de leurs féroces ennemis.
Les Indiens répondaient aux hourras de leurs ennemis par leur terrible cri de guerre, et bondissaient comme des coyotes en brandissant au-dessus de leurs têtes leurs armes sanglantes.
« Bas les armes ! s'écria Natah-Otann en arrivant sur le lieu de l’action.
— Jamais ! » répondit le major en s'élançant sur lui à la télé des soldats qui lui restaient.
Alors la mêlée recommença plus ardente et plus implacable.
Les Indiens commencèrent à se jeter de tous les côtés, lançant des torches incendiaires sur les toits qui pétillaient et prenaient immédiatement feu.
Le major Melvil comprit que la victoire lui échappait définitivement, et il tâcha d’opérer sa retraite.
Mais ce n’était pas chose facile; escalader les palissades, il n’y fallait pas songer; la seule issue était la porte, mais devant cette porte les Pieds- Noirs, habilement massés, repoussaient à coup de lance ceux qui tentaient de profiter de l’issue qu elle i offrait.
Cependant il n'y avait pas à choisir ; le major rallia ' ses soldats pour un suprême effort et se précipita ; tête baissée avec une furie incroyable sur l’ennemi, j dans l’espoir de faire une trouée.
L*s Indien*, rampa if ni «Uni les haute* herbes comme «le» reptiles, (l'ave i:u, col. V t
Le choc fut terrible; ce ne fut plus une bataille, mais une buucherie , pied contre pied , poitrine contre poitrine, où les hommes se saisissaient à bras le corps, s’entre-tuaient à coups de poignard ou se déchiraient avec les ongles et les dents; ceux qui tombaient ne se relevaient pas, les blessés étaient achevés aussitôt.
Cet affreux carnage dura un quart d’heure environ ; les deux tiers des Américains succombèrent; le reste parvint à s’ouvrir passage et s’enfuit poursuivi de près par les Indiens, qui commencèrent alors une horrible chasse A l’homme.
Jamais, jusqu’à ce jour, les Peaux-ltouges n’avaient combattu les blancs avec autant d’acharnement et de ténacité, la présence au milieu d’eux du comte désarmé et souriant qui, bien que s’élançant au plus fort de la mêlée aux cités de leur chef, semblait invulnérable, caries balles passaient près de lui sans l’atteindre, les électrisait, et ils croyaient bien réellement que Natah-Otann leur avait dit vrai, qu’il était bien ce Moctekuzoma qu’ils attendaient depuis si longtemps, et dont la présence allait enlin leur rendre pour toujours cette liberté que les blancs leur avaient ravie.
Aussi avaient-ils constamment les yeux fixés sur le jeune homme, le saluant de bruyants cris de joie, et redoublant d’efforts pour en finir avec leurs ennemis.
Natah-Otann se précipita vers ledrapeau américain, l’enleva par la hampe, et l’agitant au-dessus de sa tête ;
* Victoire ! victoire ! * cria-t-il avec joie 1
Les Pieds-Noirs répondirent par des hurlements à ce cri et se répandirent de tous les cités pour commencer le pillage.
Quelques hommes seulement étaient dèmeurés dans le fort.
Parmi eux se trouvait le major.
Le vieux soldat n’avait pas voulu survivre à sa défaite.
Les Indiens se précipitèrent vers fui avec de grands cris pour le massacrer.
Le vieillard demeura calme, il ne fit pas un geste pour se défendre.
« Arrêtez, s’écria le comte; et se tournant vers Natah-Otann : Laisserez-vous de sang-froid assassiner ce brave soldat? lui dit-il.
— Non, répondit le sachem, s’il consent à me rendre son épée.
— Jamais! s’écria le vieillard avec énergie; et par un geste sublime il brisa sur son genou son arme rougie jusqu’à la poignée, en jeta les morceaux aux pieds du chef, et, se croisant les bras, il lança un regard de souverain mépris a son vainqueur en lui disant: Tuez-moi, maintenant, je ne puis plus me défendre.
Ce ue fut plu» une bataille, mais un massacre, (l’agc I3ô, col. 21)
— Bien ! s'écria le comte , » et sans calculer la portée de son action, il s’élança vers le major et lui serra cordialement la main.
Nalah-Otann considéra un instant lel deux hommes avec une expression indéfinissable.
« Oh ! murnuira-t-il à part lui avec douleur, nous aurons beau les battre, nous ne les vaincrons jamais ; ces hommes sont plus forts <[ue nous , ils sont nés pour être nos maîtres. »
Puis étendant la main au-dessus de sa tête:
. Assez, dit-il d'une voix forte.
— Assez, répéta le comte, respectez les vaincus ■
Ce que n'aurait pu obtenir le sachent, malgré le
respect que les Indiens avalent pour lui, le comte l'obtint instantanément; grâce à la vénération superstitieuse qu'il leur inspirait, ils s’arrêtèrent et le carnage cessa enlin.
Les Américains furent désarmés en un clin d'œil, et les Peaux-Rouges demeurèrent maîtres du Toit.
Nalah-Otann prit alors son totem des mains du guerrieé qui le portait, puis après l'avoir à plusieurs reprises élevé en l'air, il te planta à la place du drapeau américain aux applaudissements frénétiques de la loule, qui, enivrée de joie, n’osait encore croire à son triomphe.
Le Bison*4lanc n’avait pas perdu un instant pour s’assurer la paisible possession d'une conquête qui avait coûté tant de sang et d’efforts aux confédérés.
Lorsque les sachems eurent rélabli un peu d’or-
dre parmi leurs guerriers, que l'incendie qui menaçait le fort eut été éteint, enfin que toutes les précautions furent prises pour éviter un retour olfensifdes Américains, bien que cette hypothèse parût peu probable, Nalah-Otann et le Bison-Blanc se retirèrent dans l'appartement qui précédemment servait au major; le comte les y suivit.
. - linlin, s'écria le jeune chef avec joie, nous avons donc prouve a ces fiers Américains qu'ils ne sont pas invincibles.
— Votre faiblesse faisait leur force, répondit le Bisou-Blanc; vous avez bien débute, maintenant il faut continuer; ce n'e.l pas tout de vaincre, il faut savoir profiter de la victoire.
— Pardonnez-moi de vous interrompre, messieurs, dit le comte, mais je crois que l’heure est venue de régler nos comptes.
— (lue voulez-vous dire, monsieur? demanda 'e Bison-Blanc avec hauteur.
— Je vais ra'eipliquer, monsieur, reprit le comte, et se tournant vers Natah-Otann : Vous me rendrez celte justice de convenir, dit-il, que j’ai tenu scrupulcusuuieul la promesse que je vous avais faite et la parole que je vous avais donnée; malgré la douleur et le uegoût que j’éprouvais , je n'ai pas failli une seule fu s, toujours vous m'avez trouvé froid et impassible à vos cètés, est-ce vrai ! répondez, monsieur.
— C'est vrai , répondit froidement Natah-Otann
- is
— Bien, monsieur, à mon tour d’exiger de vous l’accomplissement des promesses que vous m’avez faites.
— Veuillez préciser, monsieur; depuis quelques heures j'ai été acteur et témoin de faits si extraordinaires, qu’il est possible que j'aie oublié ce que vous ai promis. »
Le comte sourit avec dédain.
• Je m’attendais à une défaite, dit-il sèchement.
— Vous interprétez mal mes paroles, monsieur,
je puis avoir oublié sans pour cela refuser de fairç droit à vos justes réclamations.
— Soit, j’admets cela, alors je vous rappellerai les conventions stipulées entre nous.
— Vous me ferez plaisir, monsieur.
— Je me suis engagé à assister près de vuus et sans armes à la bataille, a vous suivre partout et à me tenir constamment au premier rang des combattants.
— C’est vrai, monsieur, il est de mon devoir ne reconnaître que vous vous êtes noblement acquitté de cette tâche périlleuse.
— Fort bien, mais je n’ai en cela fait que ce que l’honneur me commandait; vous, de votre côté, vous deviez, quelle que lut l’issue de la bataille, me rendre la liberté et m'otlrir un combat loyal, en réparation de la trahison indigne dont vous m’avez rendu victime et du râle odieux qu’à mon insu vous m’avez contraint àjouer-
— Oh I oh I s’écria le Bison-Blanc en fronçant les sourcils et en frappant du poing sur la table, auriezvous réellement fait une telle promesse, enfant v »
Le comte se tourna vers le vieillard avec un geste de souverain mépris.
• Je crois, Dieu me pardonne, monsieur, dit-il, que vous mettez en doute l’honneur d’un gentilhomme.
— Allons donc, monsieur, répondit en ricanant le conventionnel, que venez-vous nous parler d’honneur et de gentilhomme, à nous antres, vous oubliez que nous sommes dans le désert et que vous vous adressez à des Indiens sauvages, comme vous nous appelez; est-ce que nous reconnaissons vos sottes distinctions de caste, ici? est-ce que nous avons adopté vos lois et vos stupides préjugés?
-r- Ce que vous traitez aussi cavalièrement, monsieur, repartit vivement le comte,- a été jusqu’ici la sauvegarde de la civilisation et la cause du progrès intellectuel, mais brisons là, je n'ai pas à discuter avec vous; c'est à votre lils adoptif que je m'adresse, c’est à lui à me répondre oui ou non, je saurai ensuite ce qbi me restera à faire.
— Soit, monsieur, répondit le Bison-Blanc en haussant les épaules, que mon fils adoptif réponde donc, moi aussi, suivant ce qu'il vous dira, je saurai ce qui me restera à faire.
— Permettez, dit en s’interposant Natah-Otaun, cette affaire me regarde seul, je vous en voudrais mortellement, mon ami, de vous en mêler de quelque façon que ce fût. •
Le Bison-Blanc sourit avec dédain, mais il ue répondit pas.
Satah-Otann reprit :
• Monsieur le comte, dit-il, je n’userai pas de faux-fuyants avec vous, vous avez dit la vérité, je vous ai en effet promis la liberté et un combat loyal, je suis prêt à dégager ma parole.
— Oht oh! lit le Bison-Blanc.
— Silence! reprit péremptoirement le chef, silence, mon ami, laissez-moi prouver à ces Européens, si vains et si orgueilleux de leur soi-disant civilisation, que les Peaux-Rouges ne sont pas les bêtes féroces qu’ils s'imaginent, et que le code de l’honneur, pratiqué à tous les degrés de l’échelle sociale, l’est même chez les peuples qu’on s'efforce de représenter comme étant les plus barbares ; vous êtes libre, monsieur le comte; à l’instant même, si cela vous plaît, je vous conduirai moi-même en sûreté hors de nos lignes. Quant au combat que vous désirez, je suis également prétà vous satisfaire de la façon que vous désignerez.
— Merci, monsieur, répondit le comte en s'inclinant, je suis heureux de cette détermination.
— Maintenant que cette affaire est réglée entre nous, perinettez-moi d'ajouter quelques paroles.
— Je vous écouté, monsieur.
— Suis-je de trop? dit ironiquement le Bison- Blanc.
— Au contraire, répondit avec intention Jiatah- Olann, votre présence est en ce moment plus nécessaire que jamais.
— Ah ! ah ! que va-t-il donc se passer, reprit le vieillard d’ug ton de sarcasme.
— Vous allez l’apprendre, dit le chef toujours froid et impassible, si vous voulez vous donner la peine de m’ecouter cinq minutes.
— Soit, parlez. •
Natah-Otann parut se recueillir pendant quelques instants, puis il reprit d’une voix que, malgré tous ses efforts pour la dissimuler, une secrète émotion faisait légèrement trembler :
• Monsieur, à la suite d’evunements trop longs à vous rapporter et qui probablement seraient pour vous d’un médiocre intérêt, je suis devenu le tuteur d'une enfant qui est maintenant une charmante jeune fille; cette jeune tille à laquelle j'ai constamment prodigue les soins les plus assidus et que j’aime comme un père, vous la connaissez, je crois, elle se nomme Fleur-de-Liane. »
Le comte tressaillit imperceptiblement et Ut un geste affirmatif, sans autrement répondre.
Satah-Otann continua :
• Jeté maintenant dans une expédition hasardeuse, dans laquelle je puis trouver la mort, il m'est impossible do veiller plus longtemps sur cette enfant, il me serait pénible de la laisser sans soutien et sans appui, seule, dans ma tribu, si le sort venait à trahir mes projets ; je sais qu’elle vous aime, monsieur le comte, je vous la confie franchement et loyalement, j’ai foi en votre honneur; voulez-vous être son protecteur? je sais que vous n’abuserez jamais du mandat ^jue je vous aurai remis, je ne suis qu'un sauvage dégrossi, un monstre peut-être au point de vue de votre civilisation, mais croycz-lc, monsieur, les leçons qu’un
bai-le-fraSche,
homme d’élite a consenti à me donner n'ontpas été toutes perdues, et mon cœur n’est pas aussi mort qu’on pourrait le supposer aux bons sentiments.
— Bien, Natah-Otann, s’écria leltison-Blanc arec joie, bien, mon lils; maintenant je reconnais mon élève, je suis fier de toi; celui qui parvient à se dompter aussi complètement est réellement fait pour commander aux autres.
— Vous êtes content, répondit le chef, tant mieux ; et vous, monsieur? j'attends votre réponse.
— J’accepte le dépôt sacré que vous me remettez, monsieur, je serai digne de votre confiance, répondit le comte avec émotion; je n’ai pas le droit de juger vos actes, mais croyez, monsieur, que, quoi qu’il arrive, il y aura toujours un homme qui défendra votre mémoire et proclamera hautement la noblesse de votre cœur, •
Le chef, sans répondre, frappa dans ses mains, la porte s’ouvrit, Kleur-de-Liane parut, amenée par une femme indienne.
« Enfant, lui dit Natah-Otann sans que rien ne vint décéler la violence qu’il faisait & ses sentiments, j votre présence parmi nous est désormais impossible, vous en connaissez les raisons; le chef des visages pèles consent à veiller dorénavant sur vous ; suivez-le, et si parfois on vous rappelle votre séjour dans la tribu des Kenhàs, ne maudissez ni eux ni leur chef, car tous ont été bons pour vous. .
La jeune fille rougit, les larmes lui vinrent aux yeux, un frisson nerveux agita tous ses membres, et, sans prononcer une parole, elle alla se placer auprès du comte.
Natah-Otann sourit tristement.
« Suivez-moi , dit-il , je vais vous escorter jusqu’en dehors du camp. >
Et il sortit suivi des deux jeunes gens.
• Nous nous reverrons bientôt, n’est-ce pas, noble comte? cria le Bison-Blanc à M. do Beaulieu.
— Je l’espère, ■ répondit simplement celui-ci.
Guidés par Natah-Otann, le comte et sa compagne quittèrent le fort et s’engagèrent dans la prairie, passant au milieu des groupes de Peaux- Rouges qui s écartaient respectueusement pour leur faire place.
Leur marche fut silencieuse, elle dura environ une demi-heure; enfin te chef s'arrêta :
« Ici vous n’avez plus rien à craindre, dit-il, et s’approchant d’un épais fourré dont 11 écarta les branches, voici deux chevaux que j’ai fait préparer pour vous, prenez aussi ces armes, peut-être en aurez-vous besoin, el maintenant, si vous voulez toujours vous battre contre moi , je suis prêt.
— Non, répondit noblement le comte, tout combat est désormais impossible entre nous, je ne puis davantage être l’ennemi d’un homme que l'honneur m’ordonne d’estimer; voilà ma main, jamais je ne la lèverai contre vous, je vous la tends franchement et sans arrière-pensée; malheureusement, une haine trop profonde divise nos deux races pour que nous ne nous trouvions pas, dafls un jour prochain, opposés l’un à l’autre; mais si je combats ' vos frères, je n’en demeurerai pas moins personnellement votre ami.
— Je ne vous en demande pas davantage, répondit le chef en serrant la main qui lui était tendue, adieu! soyez heureux. •
Et, sans ajouter un mot, il se détourna et reprit à grands pas la rente qu’il venait de parcourir; bientôt il disparut dans l'obscurité.
• Partons, • dit le comte à la jeune fille, qui regardait toute pensive s’éloigner l'homme que si longtemps elle avail aimé comme un père, et que maintenant elle ne se sentait pas la force de haïr.
Ils se mirent en selle et s'éloignèrent après avoir jelé en arrière un regard sur les feux épars du camp des Pieds-Noirs.