LE CHEF INDIEN
Le comte de Beaulieu était loin de se douter, au moment où il se préparait à allumer insoucieusement un cigare, que l 'allumette chimique dont il se servait allait le rendre en un instant si redoutable aux yeux des Indiens.
Mais, dès qu'il reconnut la puissance de l arme que le hasard plaçait entre ses mains, il résolut de s'en servir et de tourner à son avantage la superstitieuse ignorance des Peaux-Rouges.
Jouissant intérieurement du triomphe qu'il avait obtenu, le comte fronça les sourcils, et, prenant le langage et les gestes emphatiques des Indiens lorsqu'il les vit assez maîtres deux-mêmes pour l’écouter, il leur parla ainsi de ce ton de commandement qui en impose toujours aux masses :
« Oue mes frères ouvrent les oreilles, les paroles que souffle ma poitrine doivent être entendues et comprises par tous; mes frères sont des hommes simples adonnés à l’erreur, la vérité doit entrer dans leur cœur comme un coin de fer; ma bonté est grande, parce que je suis puissant : au heu de les châtier lorsqu’ils ont osé mettre la main sur moi, je me suis contenté de faire éclater à leurs youx mon pouvoir. Je suis uu grand médecin des visages pâles; tous les secrets de la plus laineuse uiedecine, je les possède. S’il me plaisait, les oiseaux du ciel et les poissons du lleuve me viendraient rendre hommage, parce que le maître de la vie eat en moi et qu’il m’a donné sa baguette de médecine. »
Les Indiens groupé* autour de lui l'écoulaient d'un air ell'aré eu jetant des regards craintifs sur l'allumette à demi consumée qui gisait aux pieds du comte.
Celui-ci devina l'igAnence qu'il avait gagnée sur ses crédules auditeurs ; il sourit et continua d'une voix haute el bien accentuée :
■ Ecoutez ceci, Peaux-Houges, et souvenez-vous : Lorsque le premier homme naquit, il se promena sur les bords du Mécha-che-bé; alors il rencontra le maître de la vie; le maître de la vie le salua el lui dit : * Tu es mou lils. — Non, répondit le premier homme ; c’est toi qui es mon lils, et je te le prouverai si lu ne veux pas me croire; nous allons nous asseoir el nous ficherons en terre le bâton de médecine que nous tenons à la main : celui qui se lèvera le premier sera le plus jeune et par conséquent le lils de l’autre. * ils s’assirent donc face à face et se regardèrent longtemps l’un l’autre, jusqu’à ce qu’enlin le ntaltre de la vie pâlit, s'affaissa, et sa chair quitta ses os; sur quoi le premier homme s'écria tout joyeux : « Enlin tu es certainement mort I » Et ils se regardèrent ainsi pendant dix fois dix lunes £t dix lois davantage, et
comme au bout de ce temps les os du Seigneur de la vie étaient complètement blanchis, le premier homme se leva et dit : « Oui, maintenant il ne reste plus aucun doute; il est certainement mort » Il prit alors le bâton de médecine du maître de la vie et le retira de terre. Mais alors le maître de la vie se leva et, lui prenant le bâton, il lui dit : « Arrête, me voilà : je suis ton père et tu es mon fils. • Et le premier homme le reconnut pour son père. Mais le maître de la vie ajouta alors : « Tu es mon fils, le premier homme, tu ne peux mourir; prends mon bâton de médecine : lorsque j’aurai à communiquer avec mes fils, Peaux-Houges, c’est toi que j’enverrai. » Ce bâton de médecine, le voilà, êtesvous prêts à exécuter mes ordres? »
Ces paroles avaient été prononcées avec un accent de conviction si profond, læ légende rapportée par le comte était tellement vraie el si bien connue de tous, que les Indiens, que le miracle de l'allumette avait préparés déjà à la crédulité, y ajoutèrent une foi entière et tous répondirent aussitôt avec respect :
■» Oue notre père parle; ce qu’il veut nous le voulons; ne sommes-nous pas ses enfants?
— Retirez-vous, reprit le comte; c’est avec votre chef seul que je veux communiquer. »
Natah-Otann avait écouté le discours du comte de Beaulieu avec la plus grande attention; parfois' un observateur aurait distingué sur son visage passer comme un. éclair d’incrédulité, remplacé presque immédiatement par un sentiment de plaisir qui éclatait dans ses yeux aux regards si fins et si intelligents; il avait applaudi comme ses guerriers, peut-être plus fort qu’eux encore lorsque le jeune homme s'était tu ; en lui entendant dire que c’était avec lui seul qu’il voulait communiquer, un sourire avait plissé ses lèvres; Ü'un geste il avait ordonné aux Indiens de s’éloigner, et il s’était avancé vers le comte avec une aisance et une grâce *que celui-ci n’avait pu s'empêcher de remarquer.
Il y avait dans ce jeune chef une noblesse innée qui plaisait au premier abord, attirait et commandait la sympathie.
Les guerriers pieds-noirs, après s’être respec-, 4 tueusement inclinés, avaient descendu doucement la colline et s'étaient accroupis en rond sur le sol, selon leur coutume, à cent mètres environ du' campement.
11 y avait deux hommes que l'éloquence improvisée du comte de Beaulieu avait surpris autant au moins que les guerriers indiens.
Ces deux hommes étaient Balle-Franche, le brave chasseur canadien, et Ivon de Kergallec; ni l’un ni l’autre ne comprenait plus rien à Cette affaire ; la science indienne du jeune homme les désorientait complètement; ils attendaient àvec la plus vive anxiété le dénomment de cette scène, dont ils ne saisissaient ni le but ni la portée.
Lorsqu’ils furent seuls, car le chasseur et le Breton s’étaient, eux aussi, retirés a l’écart, le Français et l'indien s’examinèrent un instant avec une attention méticuleuse. .
BALLE-FRANÇBÈ.
Mais quels que fussent les efforts du blanc pour deviner les sentiments de l’homme qu’il avait devant lui, il fut obligé de reconnaître qu'il avait affaire à une de ces natures supérieures sur le visage desquelles il est impossible de rien lire et qui, dans Unîtes les circonstances, sont toujours maitresscs de leurs impressions; bien plus, la fixitp et l’éclat métallique de l’œil de l’Indien lui tirent éprouver malgré lui un malaise secret qu'il eut hâte de faire césser en prenant la parole, afin de rompre le charme dont & son insu il subissait l’influence.
• Chef, lui dit-il, maintenant que vos guerriers sont éloignés ... »
Natah-Otann l’interrompit d’un geste, et s’inclinant gracieusement devant lui ;
« Pardonnez-moi, monsieur le comte, lui dit-il en souriant avec un accent qu'eût envié un naturel des bords de la Seine, mais je crains que le peu d’habitude que vous avez de pirler notre langue ne vous la rende fatigante; s'il vous plaît de vous exprimer en français, je crois le parier assez bien pour vous comprendre.
— Hein?, s’écria le comte en faisant un bond de surprise, que dites-vous! ■
La f iudre serait subitement tombée aux pieds de M. de Beaulieu qu'il n'aurait pas éti plus surpris et plus épouvanté qu'en entendant ce sauvage, portapt le costume complet des Pieds-Xoiis et dont le visage était peint de quatre couleurs différentes, s'exprimer aussi purement dans sofa idiome paternel.
Natah-Otann ne sembla pas s’apercevoir de l'éb..hissement de son interlocuteur, il continua froidement:
• Daignez me pardonner, mousieur le comte, d'avoir employé des termes qui sans doute vous auront choqué par leur trivialité, mais le peu d’occasion que j'ai de parler français dans ces déserts doit me servir d'excuse. »
M. de Beaulieu était en proie à une de ces surprises qui ne font que s'accroître.
11 ne savait plus s'il veillait ou s’il était obsédé par un cauchemar: ce qu'il entendait lui semblait si incioyable et si incompréhensible, qu'il ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'il éprouvait.
■ Mais qui êtes-vous donc enfin? s’écrja-l-il lorsqu’il fut assez maître de lui pour répondre:
— Moi? fit nonchalamment Natah-Olinn ; mais vous le voyez, il me semble, monsieur le combe, je suis un pauvre Indien Pied-Noir, tin Peau-Rouge, pas autre chose!
— C’est impossible I dit le jeune homme.
— Je vous certifie, monsieur, que je vous ai dit l'exacte vérité. Damel ajouta-t-il avec un charmant laisser-aller, si vous me trouvez un peu moins... comment dirai-je I... grossier, c’est celai que mes compatriotes, oh I il ne faut pas m’en faire un crime, monsieur le comte; cela lient 4 des considérations tout 4 fait indépendantes de ma volonté, que je vous raconterai quelque jour, si cela peut vousêtre agréable!... »
Lecomte de Beaulieu était, nous croyons l'avoir
dit, un homme de grand cœur, que peu de choses avaient le privilège d’émouvoir; la première impression passée, il en prit bravement son parti; parfaitement maître de soi désormais, il accepta franchement la position qui lui était si singulièrement faite par le hasard.
« Pardieu! dit-il en riant, la rencontre est bizarre et a lieu de me surprendre ; vous me pardonnerez donc, cher, monsieur, l’étonnement de mauvais goût que j'ai d’abord témoigné un vous entendant me parler ainsi que vous l’avez fait: j'étais si loin de m'attendre 4 rencontrer à six cents belles des pays civilisés uu homme aussi comme il faut que vous l'éles , que je vous avoue que d'abord je nu savais 4 quel saint me vouer.
— Vous me flattez, monsieur lé comte, répondit le chef toujours impassible, croyez bien que je vous suis reconnaissant de la bonne opinion que vous vouiez bien avoir du moi ; maintenant, ajoutat-il, si vous me lu permettez , nous reviendrons 4 notre affaire.
— Ma loi! je suis tellement bouleversé par tout ce qui nfiarrive, monsieur, qnu franchement je ne sais plus ou j'en suis.
— Bah ! ce n'est rien ; je vais vous remettre sur la voie; après le charmant üiscoursque vous nous avez lait , vous avèz semble désirer causer seul avec moi.
— llurp! fit le comte en souriant; je vous avoue que maintenant j’ai bien peur de vous avoir paru alfreusemenL ridicule avec ma légende et suitout, le miracle de .l'allumette chimique; mais aussi je ne pouvais me douter que j'avais un auditeur de votre espèce. •
Natah-OUnn secoua tristement la tète 4 deux ou trois reprises et une expression du mélancolie assombrit uu instant sou visage..
« Non, dit-il avec tristesse, vous avez agi commè vous deviez le faire; mais pendant que vuus parliez, monsieur le comte, je songeais, moi, à ces pauvres Indiens enfoncés si profondément dans l’erreur, et je me demandais 4 part moi s'il y avait espoir de les régénérer avant que les blancs, leurs implacables ennemis, parviennent à les détruire entièrement.»
Le chef prononça ces> paroles avec un accent de douleur et de haine si bieu senti, que le comte fut ému eu songeant combien cet homme 4 l'âme de feu, devait souffrir de l'abâtardissement de sa race.
• Couragel lui dit-il en lui tendant la main par un geste spontané.
— Courage! répéta l'Indien avec amertume, en serrant cependant cette main dans la sienne; voil4 ce que ne cesse de me dire, après chaque défaite que j’éprouve dans la lutte que j’ai entreprise , celui qui m’a servi de père et, pour mon meilleur, m'a fait ce que je suis. »
H y eut un instant de silence.
Chacun des deux interlocuteurs réfléchissait 4 pai l soi.
Enfin Nalah-Otaon reprit la parede:
• Ecoutez, monsieur le comte, dit-ii, cuire boni-
BALLB-F R A NC HE.
mes d’nne certaine sorte, il y a une espèce de sentiment indéfinissable qui les lie malgré eux les uns aux autres; depuis six màis que vous parcourez le désert dans tous les sens, je ne vous ai pas perdu de vue un seul instant: depuis longtemps déjà vous seriez mort, si je n'avais fait à votre insu planer sur vous une protection occulte. Oh ! ne me remerciez pas, s’écria-t-il vivement sur un geste du jeune homme; en faisant cela, j'ai agi plutôt dans mon intérêt qùe dans le Votre; ce que je vous avoue vous étonne, n’est-ce pas? cependant c'est ainsi : j’ai sur vofls, permettez-moi de vous le confier, des vues dont je vous dévoilerai le secret dans quelques jours , lorsque nous nous connaîtrons mieux; quant à .présent, je vous obéirai en tout ce que vous désirerez; aux yeux de mes compatriotes, je vous conserverai l'auréole miraculeuse qui ceint votre front. Vous voulez que ces émigrants américains soient laissés en paix, fort bien, à votre considération je pardonnerai à cette race de vipères, je ne vous demande qu’une grâce.
— Parlez 1
— Lorsque vous serez certain que ces gens que vous voulez sauver sont en sûreté, accompagnezmoi à mon village, voilà tout ce que je désire : cela • ne vous coûtera pas beaucoup, d’autant plus que ma tribu est campée tout au plus à un jour de marche de l’endroit où nous sommes.
— J’y consens, j’accepte votre proposition, chef: je vous accompagnerai où il vous plaira, mais seulement lorsque je serai certain que mes protégés n’auront plus besoin de mon aide.
— C’est convenu. Ahl un mot encore.
— Parlez.
— Il est bien entendu pour tout le monde, n’estce pas, même pour les deux blancs qui vous accompagnent, que je ne, suis qu'un Indien comme les autres?
— Vous l’exigez?
— Dans notre intérêt commun ; un mol dit sans intention, une indiscrétion, quelque minime qu'elle fût, nous perdrait tous deux. Ah ! vous ne connaissez pas encore les Peaux-Rouges! ajouta-t-il avec ce sourire mélancolique qui déjà avait si fort donné à penser au comte.
— Très-bien, répondit-il; soyez tranquille; je me tiendrai pour averti.
— Maintenant, si vous le trouvez bon, monsieur le comte, je rappellerai mes guerriers; une plus longue conférence entre nous pourrait éveiller leur jalousie.
— Faites, je m’en repose entièrement sur vous, je me mets à votre discrétion.
— Vous n’aurez pas lieu de vous en repentir, » répondit gracieusement Natah-Ûtann.
Pendant qpe le chef allait rejoindre ses guerriers, le comte se rapprocha de scs deux compagnons.
• Eh bien ! lui demanda curieusement Balle- Franche, avez-vous obtenu ce que vous désiriez de cet homme?
— Parfaitement , répondit-il ; je n’ai eu pour cela que quelques mots à lui dire. >
Le chasseur lui jeta un regard narquois.
• Je ne le croyais pas si facile, dit-il.
— Pourquoi donc cela, mon ami ?
— - Hum I sa réputation est faite au désert, je le connais depuis fort longtemps, moi.
— Ahl Ut le jeune homme qui n’était pas fâché de se renseigner sur le compte de celui qui l'avait si fort intrigué, quelle réputation at-il donc? »
Balle-Franche parut hésiter un instant.
« Craindriez-vous donc de vous expliquer clairement à son sujet? demanda le comte, que ce silence intriguait.
— Moi I je n’ai pas de raison pour cela ; au contraire : à part le jour où il a voulu me brûler vif, léger malentendu que je lui pardonne de grand cœur, nos relations ont toujours été excellentes.
— D’autant plus, dit le comte en riant, que vous ne vous êtes plus rencontrés que je sache, si ce n’est aujourd'hui.
— C'est cela même que je voulais dire. Voyezvous, monsieur Edouard, Natah-Otann, entre nous, est un de ces Indiens qu'il est beaucoup plus avantageux de ne jamais voir sur son passage : il est comme le hibou, sa présence présage toujours un malheur. ,
— Diable I vous m’inquiétez beaucoup en parlant ainsi, Balle-Franche.
— Mettons que je n'ai rien dit, alors, répondit-il vivement, je ne demande pas mieux que de me taire.
— C’est possible, mais le peu que vous avez laissé échapper a, je vous l’avoue, si bien éveillé ma curiosité que je ne serais pas fâché d'en apprendre davantage, , ■
— Malheureusement je ne sais rien.
— Cependant vous avez parlé de sa réputation : serait-elle mauvaise?
— Je ne dis pas cela, répondit Balle-Franche avec réserve; vous le savez, monsieur Édouard, les mœurs indiennes sont bien différentes des nôtres : ce qui est mal pour nous, est vu d’un tout autre œil parles Indiens et, alors....
— Alors, n’esl-cc pas, interrompit le comte, Natah-Otann jouit d’une réputation détestable?
— Mais non , je vous assure; cela dépend, du reste, du point de vue auquel on se place pour Je. juger.
— Bon! et quelle est voire opinion personnelle à vous?
— Oh! moi, vous le savez, je suis un pauvre diable; seulement il me semble que ce démon d’Indien est plus rusé à lui seul que toute sa tribu réunie; entre nous, il passe pour sorcier parmi ses compatriotes, qui en ont une peur effroyable.1
— Voilà tout?
— A peu près.
— Après cela, dit légèrement le comte, comme il m’a prié de l'accompagner à son village, pendant les quelques jours que nous passerons auprès de lui, nous aurons le temps de l’étudier à notre aise. »
Le chasseur fit tin bond de surprise.
« Vous ne ferez pas cela, n'est-ce pas, monsieur le comte?
— Je ne vois pas ce qui peut m’en empêcher.
— Vous-même, monsieur, qui, je l’espère, n'irez pas de gaieté de cœur vous jeter dans la gueule du loup.
— Voulez-vous vous expliquer, oui ou non? s’écria le comte avec un commencement d’impatience.-
— Kh, mon Dieu ! à quoi bon m'expliquer? ce que je vous dirai vous arrêtera-t-il? Non^ j'en suis persuadé .- vous voyez donc bien qu'il est inutile quuievous en parle davantage; d'ailleurs, il est trop tard, voilà le chef qui revient. >
Le comte fit un mouvementée maufaise humeur aussitôt réprimé, mais ce mouvement n’échappa pas à N'atah-Otann, qui en ce moment apparaissait en effet sur le plateau.
Le jeune homme s'avança vers lui.
« Eli bien? lui demanda-t-il avec empressement.
— Mes jeunes gens consentent à faire ce que désire notre père le visage pâle, répondit respectueusement le Peau-Rouge . s’il veut monter à cheval et nous suivre, il se convaincra lui-même que nos intentions sont loyales.
— Je vous suis, chef, • répondit le comte, qui d'un geste ordonna à Ivon de lui amener son cheval.
Les Pieds-Noirs accueillirent les trois chasseurs blancs avec des marques non équivoques de joie.
« En avant! > dit le jeune homme.
Natah-Olann leva le bras.
A ce signal les guerriers serrèrent les genoux et les chevaux partirent comme un ouragan.
Nul, s'il ne l'a vu de ses yeux, ne se peut figurer ■ ce que c'est qu’une course indienne . rien n’arrête les Peaux-Rouges, aucun obstacle n'est assez fort pour les faire dévier de leur route, ils vont en ligne droite quand même, roulant comme un tourbillon humain à travers la prairie, franchissant fondrières, ravins et rochers avec une rapidité vertigineuse.
" Xatah-Otann, le comte et ses deux compagnons couraient en tête de la cavalcade, suivis de près par les guerriers. Tout à coup le chef ramena vivement son cheval en criant d'une voix forte ce seul -mot :
« Halte! >
Tous obéirent; comme par enchantement, les chevaux s'arrêtèrent net et demeurèrent immobiles comme si leurs pieds avaient subitement adhéré au sol.
• Pourquoi nous arrêter? demanda le comte, avançons toujours au contraire.
— C’est inutile, répondit le chef -d'une voix calme, que mon frère pâle regarde devant lui. •
Le comte se pencha sur le cou de son cheval.
• Je ne vois rien, reprit-il.
— C’est juste, fit l’Indien, j’oubliais que mon frère a les yeux des visages pâles; dans quelques minutes il verra. ■
Les .Pieds-Noirs se pressaient avec inquiétude
autour de leur chef qu’ils interrogeaient du regard.
Celui-ci, impassible en apparence, avait les yeux obstinément fixés devant lui, paraissant distinguer dans les ténèbres des objets invisibles pour tout autre que pour lui.
L’attente des Indiens ne fut pas longue : bientêt apparurent des cavaliers qui approchaient à toute bride.
Ces cavaliers étaient des Peaux-Rouges.
Lorsqu’ils arrivèrent auprès de la troupe de Natah-Otann, ils s’arrêtèrent.
« Que se passe-t-il donc? demanda le chef d’une voix sévère ; pourquoi mes fils se sauvent-ils ainsi? ce ne sont pas des guerriers que je vois, ce sont des femmes peureuses. ■
Les Indiens courbèrent la tête avec humilité à ce reproche, mais ils ne répondirent pas.
Le chef continua :
« Personne ne veut-il m'instruire de ce qui s'est passé, et me dire pourquoi des guerriers d’élite fuient comme des antilopes effrayées? Oii est la Longue-Corne? »
Un guerrier sortit des rangs pressés de ses compagnons.
« La Longue-Corne est mort, dit-il d'une voix triste.
— C'était un guerrier sage et renommé, il est allé dans les prairies bienheureuses du maître de la vie chasser avec les guerriers justes. Puisqu'il est mort, pourquoi l’Oiseau-Noir n’a-t-il pas pris le totem en main à sa place.
— Parce que l’Oiseau-Noir est mort, » répondit le guerrier sur le même ton.
Natah-Olann fronça le sourcil, son front se plissa sous l’efTort qu’il fut contraint de faire pour se contenir.
• Oh! dit-il avec amertume, les grands cœurs de l'Est ont bien combattu, leurs rifles ont porté juste, les deux meilleurs chefs de la nation ont succombé; mais le Loup-Rouge restait encore, pourquoi n’a-t-il pas vengé ses frères?
— Parce que lui aussi est tombé, • dit le guerrier d’un ton lugubre.
L'n frémissement de colère parcourut les rangs dei’assemblèe.
■« Ooahl s’écria Natah-Otann avecdoulour; comment, lui aussi est mort?
— Non, mais il est grièvement blessé. »
Après ces |iaroles il y eut un silence.
Le chef jeta uh regard autour de lui.
• Ainsi, dit-il, quatre visages pâles ont tenu têtu à deux cents guerriers pieds-noirs et leur ont tué et blessé leurs chefs les plus braves, sans que ces guerriers en aient tiré vengeance. Oh! oh! que dira le Bison-Blanc lorsqu'il saura cela? 11 donnera des jupons à mes fils, et leur fera préparer la nourriture pour lès guerriers courageux, au lieu de les envoyer sur le sentier de la guerre.
— Le camp des Ijmgs-Couteaux était en notre pouvoir,' répondit l'Indien, qui jusque-là avait porté la parole pour ses compagnons, déjà noua
les tenions renversas lé genou sur la poitrine, une partie de leurs bestiaux était enlevée et les chevelures des visages pâles allaient être attachées à nos ceintures, lorsque le mauvais génie est appuru subitement au milieu d'eux, et par sa seule présence a changé la face du combat. >
Lo visage du chef devint' plus sévère encore à cette nouvelle, que ces guerriers accueillirent avec des marques non équivoques de frayeur.
« Le mauvais génie, dit-il, de quel mauvais génie parle donc mon tils?
— üe quel antre puis-je parler à mon père, si ce n'est de la Lutter- Menteuse des prairies? Ht l'Indien .d’une voix basse et entrecoupée.
— 01»! oh! répondit Natah-Otann, est-ce donc la Louve que mes (ils ont vue?
— Oui, nous le certifions à notre père, » s’écrièrent tous ensemble les Pieds-Noirs, heureux de se laver de l'accusation de lâcheté qui pe*.l t sur eux.
Natah-Otinn sembla réfléchir un instant.
• Dans quel endroit se trouvent les bestiaux que mes lits ont enlevés aux Longs-Cooteaux? demanda-t-jl.
— Nous les avons emmenés avec nous, répondit un guerrier, ils sont ici.
—Bon, reprit Natah-Otann; que mes fils ouvrent les oreilles pour entendre les paroles que me souffle
Grand-Esprit : Les Longs-Lo liteaux sont protégés par te trouve, nos efforts seraient inutiles, mes lils ne réussiraient pasfi les vaincre ; je ferai une grande médecine qui rompra le charme qui fait la force de la Louve, dès que nous rentrerons dans notre villige : mais d’ici là il faut être trés-rusé, afin de tromper la Louve et de l'empêcher de se métier de nous et de se mettre sur ses gardes. Mes iils veulent-ils suivre les conseils d’un chef expérimenté?
— Que mon père dise sa pensée, répandit un guerrier au nom de tous, il est très-sage : ce qu'il voudra nous le ferons; mieux que nous il saura tromper la Louve.
bon, mes fils ont bien parlé. Voici ce que nous allons faire : nous allons retourner au camp des visages pâles, nous leur rendrons leurs bestiaux; les visages pâles, pompés par cette démarche amicale, ne sh défieront plus de .nous; puis, plus tard, lorsque nous aurons fait la grande médecine, nous les attaquerons de nouveau et nous nous emparerons de leur camp et de tout ce qu’il renferme, sans que la Louve -Menteuse puisse les défendre. J’ai dit; que pensent nus fils?
— Mon père est très-rusê, répondit le guerrier, ce qu’il a dit est bon, ses fils l’exécuteront. »
Natah-Otann jeta un regard de triomphe au comte de benulieu, qui admirait intérieurement avec quelle adresse le chef, tout en paraissant réprimander les Indiens de l’insuccès de leur entreprise et témoigner la plus grande colère contre les Américains, était parvenu en quelques minutes à les
amener à faire sans là moindre opposition ses volontés secrètes. ■ s***.
« Oh! oh! murmura le jeune comte à part lui, cet Indien n’est pas un homme ordinaire, il mérite d'être étudié. >
Cependant un moment de tumulte avait suivi 'es paroles du chef.
Iajs Pieds-Noirs, revenus de. la terreur par 'que qui les avait fait fuir avec les pieds de la gaz» lie, pour s’éloigner plus vite du camp maudit o# ils avaient éprouvé un si rude échec, avaient i nis , pied à terre et s’occupaient, les uns à pan er leurs blessures avec des feuilles mâchées, les autres à rassembler les bestiaux et les cheva ix volés aux visages pâles, et qui étaient épars çà et lâ.
« Quelle est donc cette créature qu’on nomme Louve Menteuse des prairies et qui inspire une si grande frayeur à ces hommes ? demanda le comte à Italie- Franche.
— Nul ne la connaît, répondit le chasseur à voix , basse et eu jetant à la dérobée un regard autour autour de lui, comme s’il eût craint d’être entendu; c'est une femme dont la vie mystérieuse a échappé jusqu’ici aux recherches de ceux qui ont essayé de l’approfondir ; elle ne fait de mal qu’aux < Indiens dont elle paraît être l’ennemie implacable; tes Peaux-bouges affirment qu’elle est invulnérable, que les balles et les flèches rebondissent sur elle sans lui causer aucun mal; souvent je l’ai aperçue, sans cependant avoir jamais eu arcasion de lui parler; je la crois folle, car autant que j’ai pu le comprendre par ses gestes bizarres, dans certains instants sa raison semble l avoir abandonnée, bien que dans d’autres elle paraisse jouir de tout son bon sens : en un mot, c'est un être incompréhensible, *« qui mène an milieu des prairies une existence extraordinaire et enveloppée d’un mystère impénétrable. , .
— Elle est seule?
— Toujours.
— Vous piquez ma curiosité au plus haut point, dit 1e comte; personne, vous en êtes sûr, ne pourrait me renseigner sur cette femme?
— Une seule personne te ferait peut-être, si elle voulait parier.
— Oui donc?
— Natah-Otann, répondit le chasseur d’une voix •'
étouffée. *
— Voilà ce qui est singulier, murmura le comte, qnepeut-iby avoir de commun entre lui et cette femme? •
Balle-Franche ne répondit que par un gestesignificatif.
\jü conversation fut forcément interrompue; sur t’ordre du chef, les Pieds-Noirs étaient remontés à cheval. * .
« En route! » dit Natah-Otann en reprenant avec le comte et. ses compagnons la tête de la colonne.
Toute la troupe repartit au galop dans la direction du camp américain, en entraînant les bestiaux au milieu d’elle.
balle-franche.
Nauh-Otann et ses compagnons marchaient en tète de la cavalcade. (Page 39, col. I.)
Lr pRoscsrr.
Nous sommes contraints, pour l’intelligence des faits qui vont suivre, d’interrompre un instint notre récit, afin de raconter une aventure étrange, qui s’était passée dans les prairies de l’Ouest, trente
et quelques années avant l'époque où commence notre histoire.
Lés Indiens, que l’on s’obstine, i tort selon nous, à considérer comme des sauvages, ont certaines coutumes qui montrent un bon sens rare et une connaissance approfondie du cœur humain.
Les Indiens Gommanches, qui. semblent se rappeler que dans les temps anciens ils’ont joui d’une civilisation relativement fort avancée, sont ceux qui ont conservé le plus grand nombre de ces coutumes frappées sans contreditau coin de l'originalité.
B A [J/E - FRANCHE
Un joiir du mois de février, qu’ils nomment ‘1 Vame binni-guisis , lune des Aigles gui arrivent , de l'année 1 795 ou 1796, un village de la tribu de la Vache-Rouge, était en proie A une agitation extraordinaire.
Le hachesto ou harangueur public, monté sur le toit d'une hutte, convoquait les guerriers pour la septième heure du jour, sur la place du village, auprès de l'arche du premier homme, où devait se tenir un grand conseil.
Les guerriers s’interrogeaient vainement entre eux pour connaître la cause de cette convocation imprévue, mais nul ne pouvait les renseigner, le hachesto lui-même l'ignorait, et force leur fut d'attendre l'heure de la convocation, bien que les commentaires et les suppositions ne laissassent pas d’aller leur train.
Les Peaux-llouges, que des auteurs mal informés nous représentent comme des hommes froids, compassés et silencieux , sont au contraire trèsgais et surtout très-bavards lorsqu'ils sont entre eux.
Ce qui a pu faire supposerle contraire, c’est que, dans leurs rapports avec les blancs, les Indiens sont arrêtes d’abord par les difficultés de langage insurmontables pour eux aussi bien que pour leurs interlocuteurs, et ensuite par cette méfiance que tout aborigène de l’Amérique apporte toujours dans ses relations avec les Européens, quels qu'ils soient, à cause de la haine invétérée qui sépare les deux races.
Pendant notre long séjour au milieu des tribus indiennes, nous avons été souvent à même de reconnaître combien on se trompe sur le compte des Peaux-Rouges. En assistant à leurs longues causeries du soir dans les villages, ou pendant les expéditions de chasse, c'était un feu roulant de plai-, santeries et de bons mots, souvent durant des heures entières, à la grande joie de l'auditoire riant à gorge déployée, de ce bon rire indien, sans souci ■et sans arrière-pensée, qui fend la bouche jusqu'aux oreilles et tire des larmes de jubilation, rire qui"ne peut se comparer pour les éclats métalliques qu'à celui des nègres, bien que le premier soit beaucoup plus spirituel que le second, dont les notes ont toujours quelque chose de bestial.
Vers le déclin du jour, heure choisie pour la convocation, la place du village de la Vache-Rouge présentait un aspect des plus animés.
Les guerriers, les femmes, les enfants et les chiens, ces hèles inséparables des Peaux-Rouges, se pressaient autour d’un large cercle, laissé vide au milieu de la place pour le feu du conseil, auprès duquel les principaui chefs de la nation étaient accroupis cérémonieusement.
A un signe d’un vieux sachent, dont les cheveux blancs comme de l'argent inondaient les épaules, le porte-pipe apporta le grand calumet dont il présenta à chaque chef le tuyau à tour de rôle, tout en conservant le foyer dans la paume de la main.
Lorsque tous les chefs eurent fumé, le porte-pipe inclina le caluinel vers les quatre pointe cardinaux en murmurant des paroles mystérieuses que nul
n’entendit, puis il vida la cendre dans le feu en di- sant à haute voix :
« Chefs, guerriers, femmes et enfants de la Vache- Rouge, vos sachems sont réunis afin de juger une question fort grave ; priez le maître de la vie de leur inspirer des paroles sages.
— Que le maître de la vie inspire aux sachcms de la nation des paroles sages, • répondirent en chœur les assistants.
Alors le porte-pipe, après s’être respectueusement incliné devant les chefs, se retira en emportant le calumet.
Le conseil commença.
Sur un signe du vieux sachcm, un chef se leva, salua l’assistance et prit la parole.
« Sachems vénérés, chefs et guerriers de ma nation, dit-il d'une voix haute, la mission dont je suis chargé est pénible pour mon cœur, ècoutezmoi avec indulgence, ne vous laissez pas dominer parla passion, que la justice seule préside A l'arrêt sévère que peut-être vous serez forcé de prononcer; la mission dont je suis chargé est pénible, je le répète, elle gonfle mon cœur de tristesse : je suis contraint d’accuser devant vous deux chefs renom- • més appartenant à deux familles illustres, qui tous deux à titre égal ont bien mérité de nous dans maintes occasions en rendant des services signalés A la nation ; ces chefs, puisqu’il me faut les nommer devant tous, sont la Punthire-Bondissanlc et VÊpervier. »
En entendant prononcer ces noms si connus et si justement estimés, un frémissement d’étonnement et de douleur parcourut les rangs de la foule.
Mais, sur un geste du plus ancien sachem, le silence se rétablit presque immédiatement, et le chef continua :
« dominent un nuage a-t-il passé subitement sur l’esprit de ces deux guerriers, dit-il, et a-t-il terni A co point leur intèUige.e, que ces deux hommes’ qui si longtemps s’étaient chéris comme deux frères, dont l'amitié était citée dans la nation, sont devenus tout à coup ennemis implacables, comment le Grand-Esprit s'est-il si complètement retiré d’eux, que lorsqu’ils s’aperçoivent, leurs yeux lancent des éclairs, leur poitrine se gonfle et leurs mains cherchent leurs armes pour s’entre-tuerî Nul ne peut le dire, nul ne le sait’: ces chefs euxmémes, interrogés par les sachems, ont baissé les . yeux et ont gardé un silence obstiné sans vouloir révéler les causes de cette inimitié cruelle, qui' porte le trouble et la désolation dans la tribu. Un tel scandale ne doit pas durer plus longtemps, le tolérer davantage serait donner un exemple pernicieux à nos enfants ! Sachems, chefs et guerriers, au nom de la justice, je réclame que ces ennemis irréconciliables soient à jamais bannis de la tribu, ce soir même au couclier du soleil. J’ai dit. Aj-jé bien parlé, hommes puissants? >
Le chef se rassit au milieu d’un silence lugubre ; dans cette réunion de prèsde deux mille individus, -, on aurait presque entendu lès battements de ces cœurs oppressés de tristesse, tant chacun appor-
BALLÊ-FKANf/HK.
tait une attention soutenue aux paroles prononcées dans le conseil.
• Y a-t-il un chef qui ait des observations à présenter sur l'accusation qui vient d’être portée ? • dit le vieux sachent d’une voix faible, mais qui fut parfaitement entendue dans toutes les parties de la place.
lin membre du conseil se leva.
« Je prends la parole, dit-il, non pas pour réfuter l’accusation du Chat-Tigre, malheureusement tout ce qu’il a dit est de la plus scrupuleuse exactitude ; loin d’exagérer les faits, il a, avec cette bonté et cette sagesse qui résident en lui, amoindri au contraire tout ce que cette haine a d'odieux ; je viens seulement présenter une observation à mes frères. Les chefs sont coupables, ce n’est malheureusement que trop prouvé, une plus longue discussion sur ce point serait oiseuse ; mais, leChat-Tigre nous l’a dit lui-même avec cette loyauté qui le distingue, ces deux hommes sont des chefs renommés, des guerriers d’élite, ils ont rendu h la nation des services signalés ; tous à différents titres, nous, les aimons et nous les chérissons; soyons sévères, mais ne soyons pa3 cruels, ne les rejetons pas du milieu de nous comme des coyotes immondes ; avant de les frapper, faisons encore une tentative pour les réconcilier : cette dernière démarche, faite à la face de toute la nation, touchera sans doute leur cœur, et nous aurons le bonheur de conserver deux chefs illustres. S’ils demeurent sourds h nos prières, si nos observations n’obtiennent pas le succès que nous désirons, alors, comme le mal sera sans remède, soyons implacables devant un aveuglement que rien n'aura pu vaincre, faisons cesser le scandale qui règne depuis trop longtemps, et, ainsi que l'a demandé le Chat-Tigre, rejetons- les à jamais de notre nation qu'ils déshonorent. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? »
Après s’ètre incliné devant les sacbems, le chef reprit sa place au milieu d'un murmure de satisfaction causé par ses chaleureuses paroles.
Bien que ces deux discours fussent dans le. programme de la cérémonie, que chacun siH à quoi s'en tenir sur le résultat de la séance, cependant les chefs incriminés avaient tant de sympathie dans la nation, que bien des personnes espéraient encore qu'ils se réconcilieraient au dernier moment, lorsqu’ils se verraient sur le point d’étre bannis.
Ce qu’il y avait surtout d'étrange dans la haine qui séparait ces deux hommes, c'est que la cause en était complètement ignorée et que personne ne savait à quoi l’attribuer.
Lorsque le silence fut rétabli, le plus ancien sachent, après avoir consulté ses collègues A voix basse, prit la parole : -
- « Que la Panthère- Bondissante et l’Épervier soient introduits en notre présence. ■
Alors, aux deux angles opposés de la place , la foule se fendit comme un fruit mûr et livra passage à un petit groupe de cinq ou six chefs au milieu desquels marchaient les deux accusés.
Lorsqu'ils se rencontrèrent, ils demeurèrent im-
passibles, une légère contraction des sourcils fut la seule preuve d'émotion qu’ils donnèrent en ce trouvant face à face.
C'étaient deux hommes de vingt-cinq à vingthuit ans à peu près, d'une taille haute et bien découplée, d’une apparence martiale. Ils portaient leur grand costume et leurs peintures de guerre.
Leurs armes étaient tenues par leurs amis respectifs.
Ils se présentèrent au conseil avec on visage respectueux et une contenance modeste, qui leur attira des compliments unanimes de la part des assistants.
Après les avoir considérés d’un air triste et bienveillant à la fois pendant un assez long laps de temps, le plus ancien sachem se leva avec effort, et, soutenu par deux de ses collègues qui le tenaient par-dessous les bras, il prit enfin la parole avec un accent mélancolique, d’une voix faible et entrecoupée :
■ Guerriers, mes enfants chéris, dit-il, de l’endroit où vous vous teniez vous avez entendu l’accusation qui a été prononcée contre vous : qu’avez-vous A dire pour votre défense, ces paroles sont-eltes vraies? Avez-vous, en effet, l’un pour l’autre cette haine cruelle et irréconciliable? Répondez. ■
Les deux chefs baissèrent silencieusement la tète.
Le sachem reprit :
« Mes enfants chéris, j’étais bien vieux déjà, moi qui compte près de cent hivers, lorsque votre mère, une enfant que j’avais vue naître aussi, vous mit au monde; c’est moi qui, le premier, vous ai enseigné à voua servir des armes qui, plus tard, dans vos mains vigoureuses, sont devenues si redoutables. Lorsque je suis si près de mes derniers jours, au moment où je vais m’endormir du sommeil éternel pourne me réveiller que dans les prairies bienheureuses, donnez-moi une consolation suprême qui me rendra le plus heureux des hommes et me payerade toutes les douleurs que vous m’avez causées. Voyons, mes enfants, un bon mouvement du cœur; vous êtes jeunes, aventureux, l’amour seul doit trouver place dans vosAmes, la haine est une passion de l’Age mûr, elle ne sied pas A la jeunesse; tendez-vous ces mains loyales, embrassez-vous comme deux frères que vous êtes, et que tout soit A jamais oublié entre vous, je vous en prie, mes entants; on ne résiste pas aux prières d’un vieillard si près de la tombe que je le suis. •
H y eut un moment d’anxiété suprême dans la foule, chacun attendait, la poitrine oppressée, le cœur serré, ce qui allait advenir.
Les deux chefs jetèrent un regard attendri sur le vieux sachem, qui les considérait avec des larmes dans les yeux, ils tournèrent la tête l’un vers l’autre; leurs lèvres tremblèrent comme s’ils avaient voulu parier; un mouvement nerveux agita tout leur corps, mais aucun son ne sortit de leur bouche, leurs bras restèrent inertes A leur cûté.
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• Répondez, reprit le vieillard, oui ou non, il le faut, je le-Yeux, je vous l'ordonne!
— Non ! • dirent-ils ensemble d'une voix sourde mais ferme.
Le sachem se redressa.
• C’est bien , dit-il. Puisqu’il ne reste plus aucun sentiment généreux dans votre cœur, que la haine a tout dévoré en vous, que vous n’étes plus des hommes mais des monstres, écoutez l'arrêt irrévocable que vos sachems, vos égaux, vos parents et vos amis prononcent contre vous. La nation vous rejette de son sein, vous n’étes plus les enfants de notre tribu, le feu et l'eau vous sont refusés sur les territoires de chasse de notre nation, nous ne vous connaissons plus ; des chefs qui répondent de vous sur leur tête vous conduiront à vingt-cinq lieues du village, vous, la Panthère-llondissante, dans la direction du sud; vous, lEpervicr, dans la direction du nord ; défense expresse vous est faite, sous peine de mort, de remettre les pieds sur le territoire de la nation que vos mocksens maudits ne doivent plus fouler désormais ; que chacun de vous prenne une de cés deux flèches, elles sont peintes de diverses couleurs et vous serviront de passe-port dans les tribus où vous passerez ; cherchez une nation qui vous adopte . car désormais vous n'avez plus ni patrie ni famille; allez, maudits! cea flèches sont le dernier cadeau que vous recevez de vos frères; partez ; puisse le maître de la vie attendrir vos cœurs de tigre ; pour nous, nous ne vous connaissons plus. Jùii dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? *
Le vieillard se rassit au milieu de l'émotion générale, il se voila la face avec un pan de son manteau de bisou et demeura immobile. 11 pleurait.
Les deux chefs sortirent en trébuchant comme des hommes ivres, emmenés chacun par un point opposé de la place; entraînés et soutenus par les chefs qui les avaient amenés, ils traversèrent les rangs de leurs compatriotes, courbés sous les malédictions qui les accueillaient sur leur passage.
A la sortie du village, des chevaux les attendaient; ils sa mirent en selle et partirent au galop, toujours suivis de leur escorte, qui ne devait les abandonner qu’au bout de vingt-cinq lieues.
Lorsqu'ils furent arrivés chacun à l’endroit où ils devaient être laissés, les guerriers mirent pied à terre, jetèrent sans parler leurs armes sur le sol et repartirent à fond de train.
Pas un mot n'avait été prononcé pendant celte longue course qui avait duré quatorze heures.
Nous suivrons llïpervier. Quant à la Panthère Bondissante, nul ne sut jamais ce qu’il devint; ses ^ traces se perdirent si complètement qu'il fut impossible de le retrouver.
L'Épervier était un homme d'une énergie et d'un courage à toute épreuve; cependant lorsqu'il >e vit •eul, abandonné de tous ceux qu'il avait aimés, il eut un moment dedécouragement et de rage froide qui faillit le rendre fou.
Mais bientôt son orgueil se révolta; il se roidjt
contre la douleur, et, après avoir laissé prendre à son cheval le repos nécessaire, il se remit résolument en route.
11 marcha ainsi au hasard, pendant plus d’un mois, sans suivre de direction arrêtée, vivant de sa chasse, se souciant fort peu de l'endroit où il arriverait et des gens avec lesquels le hasard le mettrait en contact.
Un jour, après une assez longue course infructueuse à la poursuite d'un élan que, par une espèce de fatalité, il ne put jamais atteindre, il se trouva tout à coup en face d'un cheval mort; il regarda autour de lui; non loin de ce cheval en gisait un second, auprès duquel était étendu un cadavre qu’à son costume il était facile de reconnaître pour un Européen, ou tout au moins pour un blanc.
L’Épervier sentit s'éveiller en lui sa curiosité.
Avec cette sagacité particulière aux Indiens, il commença immédiatement à fureter de tous les côtés.
Ses recherches furent presque immédiatement couronnées de succès ; il aperçut au pied d'un arbre un homme aux cheveux grisonnants, à la barbe inculte ettouflue, revêtu de vêtements en lambeaux, qui était étendu sans mouvement.
L’Indien s'approcha vivement pour s'assurer de l'état de l’inconnu, et lui prodiguer ses soins, si par hasard il n'était pas mort.
La première chose que lit l'Épervier fut de poser la main sur le coeur de celui qu’il voulait secourir. Ce cœur battait, mais si faiblement qu'il semblait devoir bientôt s'arrêter.
Tous les Indiens sont un peu médecins, c'est-àdire qu’ils possèdent la connaissance de certaines plantes au moyen desquelles, du reste, soit dit entre parenthèse, ils opèrent souvent des cures réellement merveilleuses.
Tout en cherchant à ranimer l'inconnu, l'Indien l'examinait attentivement.
Bien que ses cheveux commençassent à grisonner, cet homme était jeune encore et ne paraissait pas âgé dè plus de quarante à quarante-cinq ans ; sa taillé étaithaute et bien prise; il avait le front large et bien bombé, le nez recourbé, la bouche grande et le menton carré.
Ses vêtements, quoique en lambeaux, avaient une coupe gracieuse et étaient faits d'un drap fln qui indiquait parfaitement qu’il devait appartenir à une classe aisée de la société; le lecteurcomprend que ces nuances délicates avaient échappé à l'Indien; lui n'avsit vu qu'un homme d’apparence intelligente et décidée sur le point de mourir, et, bien qu’il appartenait à la race blanc lie, race que, de même que tous ses compatriotes, il détestait, et pour cause, devant une telle détresse il avait oublié ses antipathies pour ne plus songer qu'à le secourir.
Auprès de l'inconnu se trouvaient pêle-mêle, sur l'herbe, une trousse de chirurgien, une molette, des pistolets, un fusil, un sabre et un livre ouvert.
Pendant assez longtemps les tentatives de J’Epervier n’eurent aucun résultat. Déjà il désespérait de
rappeler le mourant à la vie, lorsqu'il vit une fugitive rougeur teinter ses jouesd’une nuance presque imperceptible, et sentit son cœur battre plus vite et plus fort.
L'Épervier fit un geste de joie à ce succès pour lui inespéré.
Chose incroyable! ce guerrier, dont jusque-là toute la vie s'était écoulée à faire aux blancs une guerre d'embuscades et de surprises, commettant avec tous les raftinements de la cruauté la plus émérite les actes les plus barbares sur les malheureux Espagnols qui tombaient entre ses mains, cet homme se réjouissait de rappeler à la vie cet individu qui, pour lui, était un ennemi naturel.
Au bout de quelques instants, l'inconnu ouvrit lentement les yeux; mais, blessé probablement par l’éclat du jour, il les referma aussitôt.
L’Épervier ne se découragea pas et résolut de mener à bonne tin une œuvre si bieivcommencêe.
’ Son attente ne fut pas trompée ; au bout de quelques minutes l’inconnu rouvrit les yeux; il lit un geste comme pour se redresser, mais il était trop faible; ses forces le trahirent, il retomba.
Alors l'Indien le souleva doucement par les épaules et l'assit contre le tronc du catalpas au pied duquel il était étendu primitivement.
L'inconnu le remercia d'un geste en murmurant d'une voix à peine articulée ce mot :
< Bette: — boire — »
Les Comanches, dont la vie se passe à faire périodiquement des incursions sur le territoire espagnol, savent tous au moins quelques mots de cette langue; l'Rpervier la parlait assez couramment: Il saisit la gourde pendue à l'arçon de sa selle et que deux heures auparavant il avait emplie, et il en glissa l'orifice entre les lèvres du malade.
liés que celui-ci eut goûté l'eau, il commença à boire à longs traits.
Mais l’Indien, qui se doutait de ce qui était arrivé à l’homme qu'il secourait, ne lui laissa boire que quelques gorgées, puis il lui retira la gourde.
L’inconnu voulait boire encore, mais l'Épervier s’y opposa.
• Non, lui dit-il, il ne faut pas, mon père, le visage pâle est trop faible, il mangera d'abord. »
Le malade lui sourit et lui pressa la main.
L’Indien se releva tout joyeux, sortit de son sac aux provisions quelques fruits, et les présenta à celui qu'il venait presque de ressuciter.
Grâce à ces soins intelligents, au bout d’une heure, le malade se sentit assez Bien pour se lever.
Alors il expliqua en mauvais espagnol à l'Épervier que lui et un de ses amis voyageaient de compagnie, que leurs chevaux étaient morts de fatigue, . que son ami et lui manquantde tout dans ce désert où il leur avait été impossible de se procurer de l’eau et des vivres, son ami avait succombé dans ses bras, après des soulhrances atroces, il y avait déjà ; un jour que lui -même était en train d’en faire autant, lorsque sa bonne étoile ou plutôt la Providence l'avait amené pour le sauver.
« lion , répondit l’Indien, lorsque l'inconnu eut terminé son récit, mon père est fort maintenant, e lui lacerai un cheval et je le conduirai jusqu’à la première habitation des hommes.de sa couleur. »
A cette proposition l'inconnu fronça le sourcil, une expression de haine et de mépris hautain se peignit sur ses traits.
• Non, dit-il, je neveux pas retourner auprès des hommes de ma couleur, ils m’ont rejeté , proscrit, je les hais : c’est au désert que désormais je veux habiter.
— Ooahl s'écria l’Indien avec étonnement, mon père n'a plus de nation?
— Non, répondit-il, je suis seul, sans patrie, sans parents, sans amis; la vue d'un homme de ma couleur excite ma haine et mon mépris : tous ils sont ingrats, je veux vivre loin d’eux.
— Bon, fit l'Indien, moi je suis aussi rejeté par ma nation, moi aussi je suis seul, je resterai avec mon père, je serai son fils.
— Comment! s'écria l'inconnu, qui crut avoir mal compris, il serait possible ! parmi vos tribus errantes la proscription existe aussi? Vous comme moi , vous êtes rejeté par ceux de votre race, de votre sang, vous ét-s abandonné, sans famille, condamné à errer désormais seul, tout seul?
— Oui , murmura l'Épervier, en baissant lentela tète.
— Oh I s’écria l’inconnu en lançant vers le ciel un regardd'uneexpressionétrange.oh ! leshommes! ils sont partout les mêmes, cruels, dénaturés, et sans cœur. •
Il se promena quelques instants en murmurant certaines paroles dans une langue que l'Indien ne comprenait pas, puis il revint vivement vers lui, et lui serrant fortement les mains :
• Kh bien oui! dit-il avec une énergie fébrile, j’accepte votre proposition, notre sort est le même, nous ne devons plus nous séparer : victimes tous deux de. la méchanceté des hommes, nous vivrons ensemble; vous m’avez sauvé la vie, Peau-Rouge, dans le premier moment j'en étais fâché, mais maintenant j’en remercie la Providence, puisque je pourrai encore faire du bien et forcer les hommes à rougir de leur ingratitude. •
Ce discours était beaucoup trop alambiqué et trop bourré de préceptes philosophiques pour être compris complètement par l’Épervier cependant il en saisitle sens ; cèla lui suffit, car lui aussi était heureui de trouver dans son compagnon d’infortune un homme frappé des mêmes malheurs.
■ Que mon jière ouvre les oreilles, dit-il, il va rester ici pendant que moi je chercherai un cheval pour lui ; les manadas sont nombreuses aux environs, j’aurai bientôt trouvé ce qu’il nous faut; mon père sera patient pendant l'absence de son fils l’Épervier ; du reste, je lui laisse à boire et à manger.
— Allez, » lai dit l'inconnu.
L’Indien revint deux heures après avec un magnifique cheval.
Quelques jours se passèrent ainsi en courses vagabondes, mais toutes dirigées de plus en plus vers le désert. L'inconnu semblait redouter de rencon-
trer les hommes blancs ; cependant , 4 part le récit qu'il avait failli mourir, l'inconnu gardait un silence obstiné sur toutes les particularités de son existence. L’Indien ne savait ni qui il était, ni ce qu'il avait fait jadis, ni pourquoi il s’était enfoncé ainsi dans le désert au risque d'y périr.
Chaque fois que l’Épervier lui demandait quelques détails sur sa vie, il détournait la conversation, et cela si adroitement, que l'Indien ne pouvait plus la ramener à son point de départ. .
Un jour que tous deux causaient en chevauchant aux côtés l'un de l'autre , l'Kpervier qui , à part lui, était piqué du peu de confiance que lui témoignait l'étranger, lui dit tout & coup nettement et sans préambule :
« Mon père était un grand chef dans sa nation! •
L'inconnu sourit tristement
• Peut-être, répondit-il; mais maintenant je ne suis plus rien.
— Mon père sc trompe, dit sérieusement l’I ndien, les guerriers de sa nation peuvent l'avoir méconnu, mais sa valeur reste toujours la même.
— Fumée que cela, soupira l'inconnu.
— L'amour de la patrie est la plus grande et la plus noble passion que le maître de la vie ait mise au cœur de l'homme ; mon père avait un nom révéré par les siens. •
L’inconnu fronça les sourcils, son visage prit une expression que l'indien ne lui avait jamais vue.
■ Mon nom est un anathème, dit-il, nul ne l'entendra prononcer désormais; il a été comme un stigmate cloué à mon front par les partisans de celui que j'ai aidé, moi intime, à abattre. »
L'Kpervier fit un geste de suprême dédain. •
• Le chef de la nation se doit à ses guerriers; s’il les trahit, ils sont les maîtres de sa chevelure , • dit-il d'une voix ferme.
L'inconnu, surpris d'étre si bien compris par cet homme primitif, sourit avec orgueil.
« En demandant sa tête, fit-il avec conviction, la mienne était là comme enjeu , je voulais sauver ma patrie. Oui pouvait me blâmer?
— Personnel répondit vivement l’Épervier, tout traître doit mourir. •
Il y eut un long silence.
L’Ëpervier reprit le premier la parole.
« Nous devons, dit-il, vivre de longs jours ensemble; mon père veut que son nom demeure inconnu, je n 'insisterai pas pour le connaître; cependant nous ne pouvons plus longtemps errer à l’aventure, il nous faut une tribu qui nous adopte, des hommes qui nous reconnaissent pour frères.
— A quoi bon? demanda l'inconnu.
— A être forts et partout respectés; nous nous devons à nos frères , comme ils se doivent à nous; la vie n'est qu'un prêt que nous fait le maître du monde , à la condition que cette vie soit profitable à ceux qui nous entourent. Sous quel nom présenterai-je mon père aux hommes auxquels nous demanderons asile et protection?
— Sous celui que vous voudrez, mon fils ; puisque je ne puis plus porter le mien, tout autre m’est indifférent. • ,
L’Épervier réfléchit un instant.
« Mon père est fort, dit-il, sa chevelure commence à se diaprerdes neiges de l’hiver ; il se nommera désormais le Bison- Blanc.
— Le Bison-Blanc, soit , répondit avec un soupir l'inconnu, autant ce nom qu'un autre; peut-être r pourrai-je échapper ainsi aux coups de ceux qui ont juré ma mort ■
L'Indien charmé de savoir comment il devait , nommer dorénavant son ami, lui dit alors d'un ton joyeux :
* Dans quelques jours noua arriverons dans un village des Indiens du Sang ou Kenhàs où nous serons reçus comme si nous étions des fils de la nation; mon père est sage, moi je suis fort, les Kenhàs seront heureux de nous recevoir: courage, vieux père, cette patrie d'adoption vaudra peut-être la nôtre.
— France ! adieu I » murmura l’inconnu , d’une • * voix étranglée.
Quatre jours plus tard , ils arrivèrent en effet au village des Kenhàs; la réception qui leur fut faite -fut amicale.
« Kh bien! dit l'Épervierà son compagnon lorsqu’ils eurent été adoptés selon tous les rites indiens, que pense mon père? N’est-il pas heureux?
— Je pense, répondit mélancoliquement l'autre, que rien ne peut rendre à l’exilé la patrie qu’il a perdue. »
FLEUR-DE-LIANK.
Cependant des jours, des mois, des années s’écoulèrent; le Bison-Blanc, puisque tel était le nom sous lequel l'inconnu était seul désigné, semblait avoir renoncé complètement à celte patrie, qu’il lui était défendu de revoir jamais. 11 avait adopté complètement les coutumes indiennes, s’était identifié à ces mœurs étranges, et, grâce à sa sagesse, il avait su tellement se concilier l’estime et le respect de la nation kenhà , qu'il était parvenu à compterau nombre de ses sachons les plus vénérés.
L'Kpervier, après avoir donné dans maintes circonstances des preuves irréfragables de son courage et de ses talents militaires, avait conquis de son côté une belle et honorable place dans la nation.
Si pour une expédition dangereuse il fallait un chef éprouvé , toujours il était choisi par le conseil des sachems, caron savait que le succès couronhait toujours ses entreprises L’Epervier était un homme d’un sens droit, qui avait compris de suite la valeur intellectuelle de son ami européen ; docile aux leçons du vieillard, il n’agissait jamais, dans quelque circohstance que
cc fut, sans avoir' pris son avis, et toujours il se conformait aux sages conseils de .cette rare intelligence; aussi, bien lui en avait pris, et il n’avait pas tardé à récolter les bénéfices de cette conduite adroite.
Aussi, lorsque deux ans après s'étre marié à une jeune fille keiihà, toujours d'après les avis de son ami, lorsque sa femme le rendit père d'un garçon, il le prit dans scs bras et le présenta au vieillard en lui disant d'une voix émue :
• Mon père le Bison-Blanc voit ce guerrier, il est son fils, mon père en fera un homme.
— Je le jure, • répondit le vieillard d’une voix ferme.
Lorsque l'enfant fut sevré, le père tint la promesse qu'il avait faite à son ami et lui donna son fils, en s’engageant à le laisser libre de l’élever comme bon lui semblerait.
- Le vieillard, rajeuni par l’espoir de cette éducation qui lui donnait la perspective de faire, à une époque donnée, un homme selon son cœur de cette chétive créature, accepta avec joie dette mission difficile.
L'enfant avait, de ses parents, reçu le nom de Natah-Otann : nom significatif pour tous, puisque c'est celui que porte l'animal le plus redouté des habitants de l'Amérique du Nord, l'ours gris.
Le UisOn-Blanc se jura intérieurement que le jeune homme ne démentirait pas l’espoir que son père semblait avoir placé en lui.
Le Bison-Blanc était un lits du dix-huitième siècle, il résolut d’expériinenfér sur cette jeune intelligence , qui lui était confiée sans contrôle , le système .préconisé par Jean-Jacques , dans Émile.
Natah-Olann fit des progrès rapides sous la férule du Bison-Blanc.
Le vieillard avait avec lui quelques livres, qui lui servirent à donner à son élève uno éducation fort étendue et une érudition peu commune.
On vit alors ce fait étrange d'un Indieh, qui, tout en suivant exactement les coutumes de ses pères, en chassant et en combattant comme eux, et sans avoir jamais quitté sa tribu, était cependant un homme distingué, qui n'aurait été déplacé dans aucun salon européen, et dont la vaste intelligence avait tout compris, tout apprécié, tout développé.
Chose singulière, Natah-Otann, dès qu'il fut devenu un homme, loin de mépriser ses compatriotes plongés dans l'abrutissement et l'ignorance la plus complète, se prit au contraire pour eux d'un amour ardent et du violent désir de les régénérer.
Dès ce moment, sa vie eut un but, une pensée, qui fut la préoccupation continuelle de son exis-tence : replacer les Indiens au rang dont ils étaient descendus, en les réunissant, en formant un fuisccau et les constituant en une nation grande, forte et libre.
Le Bison-Blanc, confident obligé des pensées du jeune chef, accepta d'abord ces projets avec le sourire sceptique des vieillards qui, revenus de tout,
et blasé9 sur tout, n'ont plus conservé aucune croyance au fond du cœur : il crût quo Natahé.tann, sous l’impression du feu de la jeunesse, enthousiaste des grandes choses, comme toutes les Ames généreuses, se laissait entraîner par un mouvement irréfléchi dont il reconnaîtrait bientôt la folie.
Mais lorsqu'il eut été à même d'apprécier combien ces idées étaient profondément enracinées dans le cœur du jeune homme, qu’il le vit se mettre résolument à l’œuvre, alors le vieillard trembla, il eut peur de son ouvrage, il se demanda s’il avait eu bien réellement le droit d'agir comme il l’avait fait, s’il n’avait pas eu tort de développer dans d'aussi énormes proportions celte intelligence d'élite, qui seule, et sans autre appui que sa volonté, allait entreprendre une lutte dans laquelle elle succomberait infailliblement.
tlel homme qui, dans sa jeunesse, pendant les orages d’une révolution terrible, avait sans froncer le sourcil, vu tomber autour de lui les hommescomme des épis mûrs, qui, pour assurer le triomphe de ses idées, n’avait pas craint de porter une main sacrilège sur les choses les plus saintes et les plus révérées, cet homme enfin qui, chargé de la haine de milliers d’individus, de la réprobation presque générale, forcé de se cacher comme un malfaiteur, poursuiv i par une réaction puissante et implacable, levait fièrement la tète et disait, en mettant sur sa large poitrine sa main nerveuse :
* J’ai fait mon devoir; ma conscience ne me reproche rien, parce que mes mains sont pures et mon cœur est resté fort ! * cet homme frémit en songeant aux conséquences incalculables des idées qu’il avait, comme en se jouant, inoculées au jeune homme.
11 comprit que cette éducation, en complet désaccord avec celle des individus qui l’entouraient, devait infailliblement causer la perte de Natah- Otann.
Alors il chercha è démolir de ses propres mains l'édifice qu'avec tant de peine il avait construit; il voulut tournervers un autre point l’ardeur qui dévorait son élève, donner un autre but à sa vie en changeant ses projets. 11 était trop tard, le mal était sans remède : Natah-Otann. en voyant son maître se démentir ainsi, le battait avec ses propres armes et l'obligeait à courber tout confus son front rougissant sous les coups de l’impitoyable logique que lui-même avait enseignée à son élève.
Natah-Otann était un composé bizarre de bien et de mal ; chez lui, tout était extrême ; parfois les plus nobles sentiments semblaient résider en lui : il .était bon, généreux; puis tout il coup, dans une autre circonstance, sans qu’il fût possible d’expliquer pourquoi il agissait ainsi, sa férocité et sa cruauté acquéraient des proportions gigantesques qui épouvantaient les Indiens eux-mêmes.
Cependant il était généralement bon et doux pour scs compatriotes qui, sans en connaître la cause, mais subissant à leur insu son influence magnétique incontestable, le redoutaient et trem-
Il se trouva tout à coup en face d'un cadavre. (Page 44, col. 2.)
blaient à une parole tombée de ses lèvres ou & un simple froncement de ses sourcils.
Les blancs, et surtout les Espagnols, et les Amé-
ricains du nord, étaient les ennemis implacables de Natali-Olann ; il leur faisait une guerre sans pitié ni merci, les attaquant partout où il pouvait les „
Di ' »
I-es Indiens lui enlevèrent l'enfant qu’elle pressait sur sa poitrine. (Page 60, coL 2.)
surprendre, et faisant expirer dans les plus horribles tortures ceux qui, pour leur malheur, tombaient entre ses mains.
Aussi sa réputation était-elle glorieusement faite dans les prairies; l'effroi qu’il inspirait était extrême : déjà plusieurs fois le gouvernement des Etats-Unis avait cherché à se débarrasser de ce redoutable et implacable ennemi, mais toutes les expéditions tentées contre lui avaient échoué, et le chef indien, plus audacieux et plus cruel que jamais, se rapprochait peu A peu des frontières
américaines, régnait sans contrôle au désert dont il était le roi absolu, et parfois venait, le fer et la flamme à la main, jusqu’au milieu des cités de l’Union, réclamer le tribut qu’il prétendait lever quand même sur les blancs.
Due l'on ne nous taxe pas d'exagération : tout ce que nous rapportons ici est de la plus scrupuleuse exactitude, et si parfois nous dénaturons les faits, c’est plutôt afin de les amoindrir; si nous voulions soulever l'incognito qui voile nos personnages , bien des gens les reconnaîtraient du premier coup
ÜAU.B- FIS ANCHE.
cl certifieraient la vérité de ce que nous avançons.
Une horrible scène de massacre dont Natah- Otann avait été l’auteur avait surtout soulevé contre lui l’indignation générale.
Voici les faits :
Une famille américaine, composée du père, de la mère, de deux fils âgés d’une douzaine d’années, d’une petite fille de trois ou quatre ans et de cinq domestiques, avait quitté les États de l’ouest dans l’intention d’exploiter une concession qu’elle avait achetée dans le haut Missouri.
A l’époque où se passent les événements que nous rapportons, les pas des blancs foulaient bien rarement ces parages laissés entièrement au pouvoir des Indiens, qui les parcouraient dans tous les sens, et, avec, quelques chasseurs cl trappeurs métis et canadiens, étaient les seuls maîtres de ces vastes solitudes.
A leur départ des défrichements, leurs amis avaient averti les émigrants de se tenir sur leurs gardes; on leur avait conseillé même de ne pas s’aventurer en si petit nombre dans ces déserts, d’attendre d’autres émigrants, qui bientôt devaient se réunir pour se diriger du même côté, en leur faisant observer qu’une caravane de cinquante ou soixante individus déterminés en imposerait facilement aux Indiens, et passerait saine et sauve au milieu d’eux.
Le chef de cette famille américaine était un vieux soldat de la guerre de l’Indépendance, doué d’un courage de lion et d’un entêtement véritablement britannique; il répondit froidement à ceux qui lui donnaient ces conseils, que ses domestiques et lui sulfisaicnl amplement pour tenir tête à tous les Indiens des prairies, qu’ils avaient de bons rifles, des éoeurs fermes, et qu’ils arriveraient il leur concession malgré tout.
Puis il lit ses préparatifs en homme qui, une fois sa résolution prise, n’admet pas de délais, et il partit au milieu des signes de désapprobation de scs amis, qui lui pronostiquaient des malheurs sans nombre.
Cependant les premiers jours se passèrent assez tranquillement; rien ne vint corroborer les prédictions qui lui avaient été faites.
Les émigrants s’avançaient paisiblement à travers un paysage délicieux, sans qu’aucun indice révélât l’approche des Indiens, qui semblaient être devenus invisibles.
I-es Américains sont les hommes qui passent le plus facilement de la plus extrême prudence à la confiance la plus folle et la plus téméraire. Cette fois encore ils ne se démcnLirent pas.
Lorsqu'ils virent que tout était tranquille autour d’eux, que nul obstacle ne se présentait sur leur passage, ils commencèrent à rire et à se moquer des appréhensions de leurs amis; peu à peu ils se relâchèrent de leur surveillance, négligèrent les précautions en usage dans les prairies, et en arrivèrent à désirer presque d’étre attaqués par les Peaux-ltouges, afin de pouvoir leur faire sentir l.i force de leurs armes.
Les choses allèrent ainsi pendant près de deux mois; les émigrants n’étaient plus éloignés que d'une dizaine ou d’upe douzaine de journées de marches de leur concession, sur laquelle ils comptaient bientôt arriver sains et saufs.
Ils ne songeaient plus aux Indiens; si parfois ils en parlaient entre eux, le soir, avant de se livrer au repos, c’était pour rire des terreurs ridicules de leurs amis, qui se figuraient qu'on ne pouvait faire un pas au désert sans tomber dans une embuscade de Peaux-Rouges.
Un soir, à la suite d'une journée fatigante, les émigrants s’étaient couchés après avoir placé des sentinelles autour de leur campement, bien plus disons-le, par acquit de conscience et afin d'éloigner les bêtes fauves, que pour toute autre cause.
Les sentinelles, habituées ne jamais. être troublées, fatiguées des travaux de leur journée.avaient pendant quelques instants veillé, les yeux fixés sur les étoiles, puis, peu A peu, le sommeil avait appesanti leurs paupières, et elles s’étaient endormies.
Leur réveil devait être terrible.
Vers le milieu de la nuit, une cinquatainc de Pieis-Ncirs, guidés par Natah-Otann, glissèrent comme des démons dans l’ombre, s’introduisirent dans le camp en escaladant les retranchements, et avant que les Américains pussent saisir leurs armes ou seulement songera se défendre, ils furent garrottés.
Alors il se passa une scène horrible, dontla plume est impuissante à retracer les effroyables péripéties.
Natah-Otann organisa le massacre, s’il es! permis d’employer une telle expresion, avec un sangfroid et une cruauté sans exemple.
Le chef de la caravane et ses cinq domestiques furent attachés nus à des arbres, flagellés et martyrisés, tandis que, devant eux, les deux jeunes garçons étaient littéralement cuits tout vivants à petit feu.
La mère, à demi folle de terreur, s’échappa emportant sa petite fille dans scs kras; mais, après avoir couru assez longtemps, les forces lui manquèrent, et elle tomba privée de sentiment.
Les Indiens la rejoignirent; ia croyant morte, ils dédaignèrent do la scalper; mais ils lui enlevèrent l'enfant qu’elle pressait sur sa poitrine avec une force herculéenne. Cette enfant fut rapportée à Natah-Otann.
* Que faut-il en faire? lui demanda le guerrier qui la lui présentait.
— Au feu, ■ répondit-il laconiquement.
Le Pied-Noir se mit impassiblement en mesure d’exécuter l'ordre impitoyable qu’i! avait reçu.
« Arrêtez I s'écria le père d’une voix déchirante, ne tuez pas de cette -horrible façon une innocente créature; hélas! n'est- ce pas assez des tortures atroces que vous nous infligez! •
Le Pied-Noir s’arrêta indécis, en interrogeant son chef du regard.
Celui-ci réfléchissait.
• Attendez, dit-il en relevant la tête; et s’adres-
bt
sant à l'émigrant : Tu veux que ta fille vive, n’estce pas?
— Oui, répondit le père.
— Bien, fit-il, je te Vendrai sa vie. ■
L'Américain frémit à cette proposition.
«A quelle condition? demanda-t-il.
— Écoute, et pesant sur chaque syllabe en dardant sur lui un regard qui le fil tressaillir jusque dans la moelle des os, mes conditions, les voici : je suis maître de votre vie A tous, elle m'appartient, je puis A mon gré la prolonger ou l’abréger sans qu'il vous soit possible de vous y opposer; cependant, je ne sais pourquoi, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, je me sens aujourd'hui en veine de clémence : ta fille vivra. Seulement, souvienstoi de ceci : quel que soit le tourment que je t'inflige, la torture que lu subisses, au premier cri (jue tu pousseras, ta fille sera égorgée; c'est A toi de garder le silence si tu tiens A la sauver.
— J’accepte, répondit-il. Que m'importent les plus atroces tortures , pourvu que mon enfant vive! •
lin rire sinistre plissa les lèvres du chef.
« C'est bien, fit-il.
— l'n mot encore, reprit l’émigrant.
— Parle.
— Accorde-moi une grAcc. Laisse-moi donner un dernier baiser A cette pauvre créature.
— Portez-lui son enfant, ■ commanda le chef.
Un Indien présenta la petite fille au malheureux.
L’innocente créature, comme si elle comprenait
ce qui se passait, jeta ses bras autour du cou de son père en éclatant en sanglots.
Celui-ci, étroitement attaché, ne pouvait que lui prodiguer des baisers, dans lesquels passait son Ame tout entière.
Ce spectacle avait quelque chose de hideux, on aurait dit un épisode du sabbat.
<les cinq hommes attachés nus A des arbres, ces enfants se tordant, en poussant des cris déchirants, sur des charbons ardents, et ces Indiens impassibles, éclairés d'une manière sinistre par les reflets rougeAtres des flammes du brasier, complétaient le plus épouvantable tableau que jamais l'imagination la plus folle d'un peintre ait pu inventer.
• Assez! dit Natah-Otann.
— Un dernier don, un dernier souvenir. »
Le chef haussa les épaules.
• A quoi bon? fit-il.
— A me rendre moins cruelle la mort que tu me réserves.
— Kinissoos-en; que veux-tu encore?
— Suspends au cou de ma fille cette boucle d’oreille attachée avec une mèche de mes cheveux.
— Est-ce bien tout?
— C'est tout.
— Soit. »
Le chef s'approcha, ôta de l’oreille droite de l’émigrant l’anneau d'or qui la traversait, coupa avec son couteau A scalper une mèche de ses cheveux, et, se tournant vers lui avec un rire sardonique :
* Écoute bien , lui dit-il; tes compagnons et toi vous allez être écorchés vifs; c'est avec un lambeau de ta peau que je ferai le sac et la lanière qui serviront A suspendre tes cheveux et ta boucle d’oreille au cou de ta lille; tu vois que je suis généreux, je l’accorde plus que tu ne m’as demandé; seulement rappelle-toi nos conditions. *
L'émigrant lui lança un regard de mépris.
* Tiens tes promesses comme je saurai tenir les miennes, bourreau, lui dit-il d'une voix ferme : ' commence la torture, si cruelle qu’elle soit, tu ver- ■ ras mourir un homme! *
Les choses s’exécutèrent comme cela avait été convenu.
Lemigrant et ses domestiques furent écorchés vifs devant les deux pauvres enfants qui rôtissaient A leurs pieds.
L'émigrant supporta le supplice avec un courage devant lequel le chef s’inclina avec admiration. Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir ne sortirent de sa poitrine saignante : il fut de granit.
Lorsque toute ta peau lui fut enlevée, Nalah- Otann s’approcha de lui : le malheureux n'était pas mort.
« Tu es un homme, lui dit-il, meurs satisfait, je tiendrai la promesse que je t’ai faite. •
Et ému sans doute par un sentiment de pitié pour tant de constance, il lui brûla la cervelle.
Cet horrible supplice avait duré plus de quatre heures '.
Les Indiens pillèrent et saccagèrent tout ce que possédaient les Américains; ce qu’ils ne purent emporter, ils le brûlèrent.
Natah-Otann tint strictement le serment qu'il avait fait A sa victime.
Comme il le lui avait dit, avec un lambeau de sa peau, tinnée tint bien que mal, il confectionna lui-même un sachet dans lequel il plaça la mèche de cheveux et la boucle d’oreille, puis il suspendit le tout au cou de l’enfant par une lanière faite aussi avec la peau de son père.
Pendant le chemin pour retourner au village, Natali-Olann s’occupa seul de la pauvre petite créature, A laquelle il prodigua constamment les soins les plus assidus.
En arrivant A la tribu, le chef déclara devanttous qu’il adoptait cette enfant, et lui donna le nom de Flcur-de-Liane.
A l’époque où commence ce récit, Fleur-dc-Liane avait quatorze ans ; c’était une délicieuse créature, douce et naïve, belle comme la Vierge des dernières amours, dont les grands yeux bleus A fleur de tète, bordés de longs cils bruns, réfléchissaient l'azur du ciel, et qui parcourait, folle et insoucieuse, à la suite de sa tribu, les sentes inexplorées des forêts de la prairie, rêvant parfois sous les voûtes ombreuses des arbres centenaires, vivant comme vivent les oiseaux, oubliant le passé qui, pour elle, était hier, ne se souciant pas de l'avenir qui n’exis-
1. Pour que I on no non» accuse pis do taire île l’horrible S boni, nous déclarons ici que celle scène en ngoureUMmenl historique. {L'auuur.)
RALLE-f RANCHE.
lait pas encore, et ne songeant au présent que pour être heureuse.
Cette charmante entant était devenue, à son insu, l'idole de toute la tribu; le vieux llison-Ulanc surtout s'était épris pour elle d'une affection sans bornes; mais l’expérience qu’il avait acquise par la première éducation, qu'il avait tentée sur Natali- Otann, l'avaitdégoûté d'en faire uneseconde,scule- • ment il surveillait la jeune tille avec un soin tout paternel, redressant ce que partois il trouvait de défectueux en elle avec une patience et une bonté que rien ne pouvait lasser.
Ce vieux tribun, comme toutes les natures énergiques et implacables, avait un coeur d'agneau; ayant entièrement renoncé au monde qui l’avait méconnu, il avait retrempe son Aine au désert et retrouvé les illusions et les élans généreux de ses jeunes années.
C'était avec un bonheur intime, une jouissance inouïe, qu'il suivait d'un mil jaloux les développements de celte plante vigoureuse, qui, poussant en liberté et regorgeant de sève, lançait à droite et à gauche de puissants rameaux qui faisaient bien au- . gurer de l'avenir.
De ses premières années, Fleur-de-Liane n'avait conservé aucun souvenir; comme jamais devant elle nul n'avait fait allusion à la scène terrihlequi l'avait amenée dans la tribu, d’autres impressions plus fraîches avaient complètement effacé celle-là
Aimée et choyée par tous, Fleur-de-Liane se croyait enfant de U tribu.
Les longues et épaisses nattes de ses cheveux blonds et dorés comme des épis mûrs, la blancheur éclatante de sa peau, ne pouvaient l’éclairer : dans nombre de nations indiennes on rencontre de ces anomalies.
Les indiens Mandans entre autres ont beaucoup de femmes et de guerriers qui, s’ils endossaient un costume européen, passeraient facilement pour des blancs.
Les Pieds-Noirs, séduits par les charmes de celle douce jeune lllle, faisaient reposer sur elle les destins de leur tribu; ils la considéraient comme leur génie tutélaire, leur palladium; leur foi en elle était tout ensemble profonde, sincère et naïve.
Fleur-de-Liane était vraiment la reine des I'ieds- Noirs; un signe de ses doigts roses, un mot de ses lèvres mignonnes étaient obéis avec une promptitude et un dévouement sans bornes; elle pouvait tout faire, tout dire, tout exiger sans craindre de voir une seconde discuter sa volonté ou contrôler ses actions.
Cette royauté despotique, elle l’exerçait sans ia soupçonner; elle seule ne se doutait pas du pouvoir immense qu'elle possédait sur ces natures brutales et toutd’une pièce qui, en sa présence, se faisaient douces et dévouées.
Natah-Otann s’était attaché à sa fille adoptive autant que les organisations comme la sienne sont capables de se laisser surprendre par un sentiment quelconque.
L'abord il avait joué avec la jeune tille, comme
avec un joujou sans importance, puis peu à peu, au fur et à mesure que l'enfant se transformait et devenait femme, ces jeui étaient devenus plus sérieux, son coeur s'était pris; pour la première fois de sa vie, cet homme à l’Ame indomptable avait senti se remuer en lui un sentiment qu’il ne pouvait analyser, mais qui, par sa force et sa violence, l’étonnait et l'effrayait.
Alors une sourde lutte s'était engagée entré le cœur et la télé du chef.
11 se révoltait de cette influence qu’il subissait; lui, habitué jusque-là à briser tous les obstacles, était sans force devant une enfant qui, lorsque parfois il essayait de la brusquer, le désarmait par un sourire.
Cette lutte dura longtemps; enfin le terrible Indien s'avoua vaincu, c'est-à-dire qu’il se laissa emporter au courant qui l'entraînait, et sans tenter davantage une résistance impossible, il se prit à aimer follement la jeune fille.
Mais cet amour lui faisait parfois éprouver des souffrances tellement horribles, lorsqu'il songeait à la façon dont Fleur-de-Liane était devenue sa fille adoptive, qu'il se demandait avec terreur si cet amour si profond qui s'était emparé de son être et le maîtrisait n'était pas un châtiment imposé par le ciel.
Alors il entrait dans des fureurs insensées, redoublait de férocité avec les malheureux dont il surprenait les plantations, et tout couvert de sang, la ceinture garnie de chevelures, il rentrait au village et venait devant la jeune fille faire trophée de ses hideux exploits.
Fleur-de-Liane, étonnée de l’état dans lequel elle voyait un homme qu'elle croyait, non son père, il était trop jeune, mais son parent, lui prodiguait toutes les consolations et les naïves caresses que son attachement pour lui lui suggérait; malheureusement les caresses de la jeune fille augmentaient encore les souffrances du chef, qui s'échappait à demi fou de douleur, la laissant triste et presque épouvantée de cette conduite incompréhensible pour elle.
Les choses furent portées si loin, que le Bison- Blanc, dont l’œil vigilant était sans cesse fixé sur son élève, jugea qu’il fallait, coûte que coûte, couper le mal dans sa racine et soustraire le fils de son ami à la fascination mortelle exercée sur lui par son innocente enchanteresse.
Dès qu'il se crut certain de l'amoifr de Natah- Otann pour Fleur-de-Liane , le vieux tribun demanda un entretien particulier à son élève ; celui-ci le lui accorda, sans so douter de la raison qui engageait le Bison-Blanc à faire cette démarche.
Un matin le chef se présenta à l’entrte de la loge de son ami. Le Bison-Blanc lisait à demi couché auprès du foyer allumé au centre de la hutte.
■ Sois le bienvenu , mon fils ", dit-il au jeune homme; je n’ai que quelques mots à te dire, mais je les crois assez sérieux pour que lu les cntei des sans retard. Assieds-toi près de moi. »
Le jeune homme obéit.
Alors le Bison-Blanc changea complètement de
. . ' BAI.LE-FnÂNCIlE.
tactique; lui qui depuis si longtemps combattait les projets de régénération de son ami sur la race indienne, entra complètement dans ses vues, avec une ardeur et une conviction qui furent portées si loin, que le jaune homme s’en étonna et ne put s'empêcher de lui demander d'où venait ce revirement subit dans son opinion.
■ La cause en est bien simple, répondit le vieillard; tant que j’ai cru que ces projets ne t'étaient suggérés que par la fougue de la jeunesse, je ne les ai, ainsi que je devais le faire, considérés que comme des rêveries d'un cœur généreux qui se trompe, méconnaît le milieu où il so trouve, et ne se donne pas la peine de calculer les chances de réus'itê.
— lit à présent mon père? demanda vivement le jeune homme.
— A présent je reconnais tout ce qu’il y a de sérieux, de réellement noble et grand dans tes projets; non-seulement j’en admets la possibilité, mais encôre je veux t’aider en m’y associant, afin d’en assurer la réussite.
— Ce que vous me dites là est-il bien vrai, mon péref demanda le jeune homme avec exaltation.
— Je te le jure; seulement il faut nous mettre immédiatement à l'œuvre. >
Le chef l’examina un instant avec soin; le vieillard resta impassible.
• Je vous comprends, dit-il enfin d’une voix lente, avec un accent profond ; oui, vous me tendez la main sur le bord de l'ablme : merci, mon père; je ne serai pas indigne de vous; à mon tour je vous le jure.
— Bien, je te reconnais; crois-moi, mon fils, dit le vieillard en hochant la tète avec mélancolie, la patrie est une maîtresse ingrate souvent; mais c’est la seule qui nous donne les vraies jouissances de l'àme, si nous la servons pour elle seule, avec abnégation et désintéressement. »
Les deux hommes se serrèrent affectueusement la main; ils ne prononcèrent pas un mot de plus; le pacte était conclu.
Nous verrons bientôt si Natah-Otann était aussi réellement vainqueur de son amour qu’il le supposait.