LE GRAND CONSEIL
Natah-Otann s'était immmédiatement mis à l’œuvre; avec cette fiévreuse ardeur qui le distinguait, il avait envoyé des émissaires dans toutes les directions aux principaux chefs des tribus des prairies de l'ouest, et il les avait convoqués dans une grande plaine de la vallée du Missouri, à un
endroit nommé l'Arbre du maître tle la vie, pour le quatième jour de la lune de la neige durcie, ovabrmni quisie.
Ce lieu était fort vénéré des Indiens Missouris, qui venaient conslamment y suspendre des présents.
C'était une immense plaine sablonneuse, complètement nue, sur le sol de laquelle ne poussaient ni un brin d’herbe ni un buisson; au centre de ce désert s’élevait un arbre immense, un chèneliége de plus de vingt pieds de tour, dont le tronc était creux et dont les branches toulfuescouvraient un vaste espace.
Cet arbre, de cent vingt pieds de haut au moins, pousse là par hasard, devait être et était en effet pour les Indiens une plante miraculeuse; aussi lui avaient-ils donné le nom mystique de V arbre du maître de la vie.
Au jour dit , les Indiens arrivèrent de tous les côtés, marchant en bon ordre et campant à peu de distance de l'endroit désigné pour le conseil.
Un immense bûcher avait été allumé au pied de l’arbre, et, à un signal donné par les tambours et les chichikouès, les chefs s’accroupirent en rond.
A quelques pas en arrière des sachems, les cavaliers l’ieds-noirs, Nez-percés, Assiniboins, Mandans, etc., formèrent un redoutable cordon autour du feu du conseil, tandis que des éclaireurs fouillaient le désert pour éloigner les importuns et assurer le secret des délibérations.
A l’orient, le soleil dardait ses flammes; le désert, aride et nu, se mêlait à l’horizon sans bornes; au sud, les montagnes Rocheuses dressaient la neige éternelle de leurs sommets, tandis que dans le nord-ouest une ligne d’argent indiquait le cours du vieux Missouri.
Tel était le paysage, simple, pittoresque et grandiose à la fois, si l'on peut parler ainsi, où, près de l’arbre symbolique aux puissantes ramures, se tenaient ces guerriers barbares revêtus de leurs étranges et bizarres costumes.
A cet aspect majestueux, on se rappelait involontairement d’autres temps et d'autres climats, quand, à la clarté des incendies, les féroces compagnons d’Attila couraient à la conquête et au rajeunissement de l'empire romain.
Généralement, les nations aborigènes de l'Amérique ont une divinité, ou, pour mieux dire, un génie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; le culte du sauvage est moins de la vénération que de la crainte; le maître do la vie est plutôt un génie méchant que bon ; voilà pourquoi les Indiens ont donné son nom à l’arbre auquel ils atlri-buent la même puissance.
Les religions indiennes, toutes primitives, ne tiennent nul compte de l'être moral, et ne s'arrêtent qu'aux accidents de la nature, dont elles font des dieux.
Ces différentes peuplades cherchent à se rendre favorables les déserts, où la fatigue et la soif amènent la mort, et les rivières, qui peuvent les en • gfoutir.
Les chefs, ainsi que nous l'avons dit, étaient accroupis autour du feu, dans une immobilité automatique et contemplative, qui faisait supposer qu'ils se préparaient à une importante cérémonie de leur culte.
Au bout d’un instant, Natah-Otann porta à sa bouche le long sifflet de guerre, fait d'un tibia humain, qu'il portait pendu au cou et en lira un son P perçant et prolongé.
A ce signal, car c'en était un, les chefs se levèrent, et, se mettant en lile indienne, ils tirent deux fois le tour de l'arbre du mailro de la vie, en psalmodiant à voix basse une chanson symbolique pour implorer son assistance pour la réussite de leurs projets.
Au troisième tour, Natah-Otann ôta un magnifique collier de grilTes d'ours gris qu’il avait au cou, et le suspendit aux branches de l'arbre, en disant :
« Maître de la vie, vois-moi d'un œil favorable, je t'offre ce présent. •
Les autres chefs imitèrent son exemple, chacun à son tour ; puis ils allèrent reprendre leur place autour du feu du conseil.
Alors le porte-pipe entra dans le cercle, et, avec les cérémonies d'usage, il présenta le calumet aux chefs ; puis, lorsque chacun eut fumé, le sachent le plus Agé invita Natah-Otann à prendre la parole.
Le projet du chef indien était peut-être un des plus hardis qui jamais aient été ourdis contre les blancs, et devait, comme le disait en raillant le vieux Bison-Blanc présenter des chances de réussite par son invraisemblance meme, parce qu'il flattait les idées superstitieuses des Indiens, qui, de même que tous les peuples primitifs, ajoutent une grande foi au merveilleux.
Du reste, c’est le propre des nations opprimées, auxquelles la réalité n’oflre jamais que îles désillusions et des souffrances, de se réfugier dans le surnaturel, qui seul leur donne des consolations.
Natah-Otann avait puisé la première idée de son entreprise dans une des croyances les plus anciennes et les plus invétérées des Comanchcs, ses ancêtres.
Cette croyance, avec le récit de laquelle son père l’avait si souvent bereé dans son enfance, souriait à son esprit aventureux, et lorsque l’heure arriva de mettre à exécution les projets que depuis si longtemps il mûrissait dans son esprit, il l'in- . voqua et résolut de s’en servir pour rallier autour ' dé lui, dans un tout commun, les autres nations indiennes.
Voici celte croyance ou plutôt cette légende dans toute sa naïveté primitive et telle quelle s’est conservée de père en fils parmi les Indiens.
Lorsque Mocktekuzoma, que les écrivains espagnols nomment improprement Montezuma, nom qui n’a aucune signification, an lieu que le premier veut littéralement dire le seigneur sévère, se vit renfermé dans son palais et prisonnier de cet aventurier de géuie nommé Cortez, qui quelques jours
plus tard devait lui ravir.son empire, l’empereur, qui avait préféré se confier à des étrangers avides ■ ' au lieu de se réfugier au milieu de son peuplé, fut averti par une espèce do pressentiment du sort qui lui était réservé ; quelques joursavant sa mort, ii réunit autour de lui les principaux chefs mexicains qui partageaient sa prison, et il leur parla ainsi :
« Écoutez ; mon père le Soleil m’a averti que bientôt je retournerais vers lui : je ne sais ni comment ni quand je dois mourir, mais j’ai la certitude que ma dernière heure est proche. •
Comme à ces paroles les chefs qui l’entouraient fondaient en larmes parce qu'ils avaient pour lui la plus profonde vénération, il les consola en leur disant :
■ Ma dernière heure est proche sur cette terre, mais je ne mourrai pas, puisque je retournerai auprès de mon père le Soleil, où je jouirai d’une félicité inconnue dans ce monde; ne pleurez donc pas, mes amis fidèles, mais, au contraire, réjouissez-vous du bonheur qui m’arrive ; les hommes blancs barbus se sont, à force de trahisons, emparés de la plus grande partie de mon empire ; bientôt ils seront maitres du reste. Oui peut les arrêter? Leurs armes les rendent invulnérables et ils disposent à leur gré du feu du ciel ; mais leur puissance finira un jour, eux aussi seront victimes de trahisons, la peine du talion leur sera infligée dans toute sa rigueur. Seulement écoutez bien attentivement ce que je vais vous demander; c'est de votre fidélité à exécuter mes derniers ordres que dépend le salut de notre patrie : prenez chacun un peu du feu sacré qui fut jadis allumé par le Soleil luimême, et sur lequel les blancs n’ont pas encore osé porter une main sacrilège pour l’éteindre. Ce feu, le voilà devant vous, il brûle dans cette cassolette d'or; emportcz-le avec vous sans que nos tyrans soupçonnent ce qu’il deviendra et qu'ils ne puissent s’en emparer. Vous partagerez ce feu entre vous, de façon à ce que chacun en ait suffisamment; conservez-le précieusement, religieusement, sans jamais le laisser éteindre. Chaque matin, après l’avoir adoré, montez sur le toit de votre maison, au lever du soleil, et. regardez vers l’orient : un jour vous me verrez apparaître, donnant la main droite à mon père le Soleil; alors vous vous réjouirez, parce que le moment de votre délivrance sera proche. Mon père et moi nous viendrons vous rendre la liberté et vous délivrer pour toujours de ccs ennemis venus d'un monde pervers qui les a reje- • tés de son sein. •
Lès chefs mexicains obéirent, séance tenante, car le temps pressait, aux ordres de leur empereur bien-aimé.
Quelques jours plus tard, Mocktekuzoma monta sur le toit de son palais et voulut parler à son peuple mutiné, lorsqu’il fut frappé d'une flèche, sans qu’on ait jamais bien su par qui, et tomba entre les bras des soldats espagnols qui l’accompagnaient.
Avant de rendre le dernier soupir, l'empereur se dressa et levant les bras au ciel, par uu effort suprême, il dit à ses amis réunis autour de lui :
... BALl.K-FKANiMlE. ' S5
« Le feu ! le feu I Songer au' feu ! »
Ce furent scs dernières paroles. Dix minutes plus tard, il rendit le dernier soupir.
Un vain les Espagnols, dont la curiosité était vi- * vement éveillée par cette recommandation mystérieuse, cherchèrent, par tous les moyens en leur pouvoir, à en pénétrer la signification ; jamais ils ne parvinrent à faire parler un seul des Mexicains qu’ils interrogèrent. Tous gardèrent religieusement leur secret et plusieurs même endurèrent la torture et moururent plutôt que de le révéler.
Les Comanches et presque toutes les nations du Far-Wcst ont conservé intacte cette croyance. Dans tous les villages indiens se trouve le feu de Mocktekuzoma, qui brûle éternellement, gardé par deux guerriers qui le surveillent, pendant vingt-quatre heures de suite, sans boire ni manger; puis ils sont relevés par d’autres, et toujours ainsi.
Anciennement, au lieu de vingt-quatre, c’était quarante-huit heures que les gardiens restaient; il arrivait. souvent alors qu’on les trouvait morts, quand on venait les relever, soit à cause du gaz dégagé par le feu qui les asphyxiait d’autant plus facilement qu’ils étaientà jeun, soit par toute autre raison.
.. Les corps étaient enlevés et portés dans une grotte, où, disent les Comanches, un serpent les mangeait.
Voilé pourquoi la garde a été réduite du moitié; depuis ce temps, on n’a plus eu de malheurs à déplorer.
Ce feu, placé dans un souterrain voûté, est contenu dans une cassolette en argent, où il couve sous la cendre.
Cette croyance est tellement générale, que nonseulement elle se rencontre chez les Imlios bravos ou libres, mais encore chez les manzos ou civilisés. Beaucoup d’hommes, qui passent pour instruits et ont reçu une éducation presque européenne, con servent dans des endroits ignorés le feu de Mocktekuzoma, le font garder soigneusement, le visitent chaque jour, et ne manquent pas, au lever du so- .leil, de monter sur le toit de leurs maisons et de regarder vers l’orient, dans l’espoir de voir apparaître leur empereur bien-aimé, qui, accompagné ; du soleil, vient leur rendre cette liberté après la- ; quelle, depuis tant de sièdés, ils soupirent, et que la république mexicaine est loin de leur avoir 1 donnée.
La pensée de Natah-Otann était celle-ci : annoncer aux Indiens, après leur avoir raconté cette légende, que les temps étaient révolus, que Mocktekuzoma allait apparaître pour les guider et leur servir de chef; former un noyau puissant de guerriers qu’il disséminerait sur toutes les frontières américaines, de façon à attaquer scs ennemis de tous li s côtés i la fois, par surprise et sans leur donner le temps de se défendre.
Ce projet, tout fou qu’il était, surtout n’avant lour instrument, afin de le mettre à exécution, que es Indiens, c’est-à-dire les hommes les moins ca- '.pables.de s'allier entre eux, ce qui a toujours cause ! leurs défaites; ce projet, disons-nous, ne manquait
ni d’audace ni de noblesse, et Natah-Otann était réellement le seul homme capable de le mener à bien, /s’il rencontrait dans les masses qu'il voulait soulever deux ou trois instruments dociles et intelligents qui comprissent sa pensée et s’y associassent réellement de coeur.
Les Comanches, les Pawnees. les Sioux étaient d'une grande utilité au chef pied-noir, ainsi que la plupart des Indiens du Far- West; car ils partageaient la croyance dont Natah-Otann faisait la base de ses projets, et non-seulement ils n'auraient pas besoin d'étre persuadés, mais encore ils l’aideraient, par leur assentiment à ce qu’il dirait, à persuader les autres Peaux-Houges Missouris.
Mais, dans une aussi grande réunion de nations, divisées par une foule d'intérêts, parlant des langues différentes, hostiles pour la plupart les unes aux autres, comment parvenir à établir un lien assez fort pour les attacher d'une manière indissoluble? Comment les convaincre de marcher toutes ensemble sans se jalouser? Enfin était-il raisonnable de supposer qu’il ne se trouverait pas un traître qui vendrait ses frères et révélerait leurs projets aux Yankees, dont l’œil est toujours ouvert sur les démarches des Indiens dont ils ont si grande hâte d’être délivrés et qu’ils cherchent par tous les moyens à faire complètement disparaître.
Cependant, Natah-Otann ne se rebuta pas; il ne se dissimulait pas les difficultés qu'il aurait à vaincre; son courage grandissait par les obstacles, sa résolution s'allèrmissait pour ainsi dire, en raison des impossibilités qui devaient à chaque instant surgir devant lui.
Lorsque le plus ancien sachem, après les cérémonies préparatoires, lui eut fait signe de se lever, Natah-Otann comprit que le moment était enfin venu d'entamer la partie difficile qu’il voulait jouer; il prit résolfiment la parole, certain qu'avec des hommes comme ceux devant lesquels il se trouvait, tout résidait dans la façon dont il engagerait la question, et que, la première impression une fois surprise, le succès était presque certain.
* Chefs Comanches, Osages, Sioux, Pawnees, Mandons, Assiniboins, Missouris et vous tous qui m’écoutez, Peaux-ltouges, mes frères, dit-il d'une voix ferme et profondément accentuée, depuis bien des lunes mon esprit est triste; je vois avec douleur nos territoires de chasse envahis parles blancs, diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous, dont les innombrables peuplades couvraient, il y a quatre siècles à peine, la vaste étendue de terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd’hui réduits à un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des antilopes, fuient devant nos spoliateurs ; nos villes sacrées, derniers refuges de la civilisation de nos pères les Incas, vont devenir la proie de ces monstres à face humaine, qui n’ont d’autre dieu que l’or; notre race dispersée disparaîtra peflt-étre bientôt de ce monde qu’elle a si longtémps seule possédé et gouverné. Parqués, ainsi que de vils animaux, abrutis par l’eau de feu, ce poison corrosif invente parles blancs pour notre perte, décimés par le fer et les maladies blanches.
L'arbn* synilolique. (Page &3, col. 2.)
nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre d’un peuple. Notre religion, nos vainqueurs In miprisent. et ils veulent nous courber devant les lois du Crucifié. Ils outragent nos femmes, tuent nos enfants, brûlent nos villages, nous réduisant, quand ils le peuvent, à l'étal de brutes el de bêtes de somme, sous le prétexte de nous civiliser. Vous tous, Indiens qui m'écouter., le sang île vos pères a'est-il appauvri dans vos veines et aver-vous complètement renoncé à l'indépendance ? Répondez , voulez -vous mourir esclaves ou vivre libres f •
A ces mots prononcés d'une voix vibrante et relevés par un geste énergique, un frémissement parcourut l'assemblée; les fronts se relevèrent fièrement , tous les yeux étincelèrent.
« Parlez, parlez encore, sachem des Pieds-Noirs, • s’écrièrent d'une seule voix tous les chefs électrisés.
Natvh-Otann sourit avec orgueil; sa puissance sur les masses lui était enfin révélée.
Il reprit:
« L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations, de secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières, et nons leur rendrons tout le mpl qu’ils nous ont fait. Depuis longtemps je surveille les Américains el les
Espagnols, je connais leur tactique, leurs ressources; pour les réduire à néant , que nous faut-il. Indiens, mes frères bien-aimésî deux choses seules, de l'adresse et du courage I »
Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.
• Vous serez libres! continua Natah-Otann , je vous rendrai les riches vallées de vos ancêtres, les champs où sont enfouis leurs os, que chaque jour la charrue sacrilège disperse dans toutes les directions. Ce projet, depuis que je suis un homme, fermente au fond de mon cœur, il est devenu ma vie. Loin de moi et loin de vous que j’aie l’intention de m'imposer à vous comme chef, après surtout le prodige dont j'ai été le témoin, et l'apparition du grand Empereur! Non , après ce chef suprême qui seul doit vous guider à la victoire, vous devez libre-, ment choisir celui qui exécutera ses ordres et vous les communiquera. Quand vous l'aurez élu, sous saurez lui obéir, le suivre partout, et passer avec lui à travers les périls les plus insurmontables, car il sera l'élu du Soleil, le lieutenant de Mocktekuzomal Ne vous y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien discipliné, aguerri, el surtout il a l’habitude, avantage immense sur vous, de nous vaincre. Nommez donc Ce lieutenant, que son élection soit libre, prenez le plus digne, c’est avec joie que je marcherai sous ses ordresl »
by Goo^e
Ce spectacle avait quelque chose Ce hideux, (rage ôl, col. I.)
Et, après avoir salué les sachems.Natah-Otann se confondit daiis la foule des guerriers, le front tranquille, mais le cœur dévoré d'inquiétude.
Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés et jetés dans une sorte de frénésie.
Peu s'en fallait qu'ils ne considérassent le lmrdi chef pied-noircomme un génie d une essence supérieure à la leur, et qu’ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer, tant il avait su frapper droit et faire vibrer surtout la cordequi devait toucher leurs cœurs.
Pendant assez longtemps le conseil fut en proie
h un délire qui tenait de la folle. Tous Tparlaientà la fois.
Lorsqu’enlin cette émotion fut un peu calmée, les plus sages d’entre les sachems commencèrent à discuter sérieusement l'opportunité de la prise d’armes et les chances de succès.
Ce fut alors que les tribus du Par- West, qui elles croyaient fermement il la légende du feu sacré, furent utiles é Nal.ah-Otann ; entin, après une discussion assez longue, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en masse.
Les rangs des guerriers, un moment rompus, se reformèrent, et le Bison-Blanc, invité parles chefs à
U ALLE- FRANCITÉ,
faire connaître l'opinion du conseil, se leva et prit la parole :
« Chefs des Comanches, des Pavmees, desSioux, des Mandans, des Assinihoins el des Indiens missouris, dit-il, écoutez, écoutez! Cejourd’hui, quatrième jour de la lune de Ouabanni-quisis, il a été résolu par tous les chefs dont les noms suivent : la Petite-Panthère, le Chien-Ilablc, le Bison-Blanc, Natah-Otann, le-Loup-Rouge, la Vache-Blanche, le Vautour-fauve, le Serpent-Nacré, la Belle-Femme et autres, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du feu du grand conseil, devant l’arbre sacré du maître de la vie, après avoir accompli pieusement tous les rites religieux qui doivent nous rendre favorable le mauvais Esprit, il a été résolu dis-je que la guerre était déclarée aux blancs, nos spoliateurs et que les flèches sanglantes enroulées dans une peau de serpent, seraient jetées sur leur frontière; comme cette guerre est sainte, et a pour objet la liberté de la race rouge, tous, hommes, femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses forces. Aujourd’hui même des ivampums seront expédiés par les chefs à toutes les nations indiennes qui, par l’eloigncmenl dç. leurs territoires de chasse, n'ont pu, malgré leur bon vouloir, assister à ce conseil suprême. J’ai dit. p
Un long cri d'enthousiasme arrêta le Bison- Blanc, qui continua bicntél après :
« Les chefs , après mûre délibération , faisant droit à la demande adressée au conseil par Natah- Otann, le premier sachent des Pieds-Noirsf de nommer un lieutenant à l'empereur Mocktekuzoma , souverain chef des guerriers indiens, ont choisi pour lieutenant suprême, sous les ordres seuls dudit empereur, comme devant guider toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité , le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est le premiersachemdes Indiens piedsnoirs, de la tribu desKenkàs, dont la race est si ancienne, Natah-Otann, le cousin du Soleil, l’astre éblouissant qui nous éclaire. Ai-je bien parlé, hommes puissants ! »
Un tonnerre d’applaudissements accueillit ces dernières paroles.
Natah-Otann salua les sachems, s’avança au milieu du cercle et dit d’un ton superbe :
« J’accepte, sachems, mes frères; dans un an je serai mort ou vous serez libres.
— Vive à jamais Natah-Otann, le Grand-Ours des Pieds-Noirs! cria la foule.
— Guerre aux blancs! reprit Natah-Otann , mais guerre sans trêve ni merci, véritable battue de bêles fauves, comme ils sont accoutumés à nous la faire! Souvenez-vous de la loi des prairies ; œil pour œil, dent pour dent; que chaque chef expédie le wampumdc guerre à sa nation, car à la fin de celte lune nous réveillerons nos ennemis par un coup de tonnerre. Ce soir è la septième heure de la nuit, nous nous réunirons de nouveau, afin d’élire les chefs secondaires, compter nos guerriers et hier le jour et l’heure de l’attaque. >
Les chefs s’inclinèrent sans répondre , rejoi-
gnirent leur escorte et ne tardèrent pas à disparaître dans un tourbillon de poussière.
Natah-Otann elle Bison-Blanc restèrent seuls.
ün détachement de guerriers pieds-noirs, immobile à peu de distance, veillait sur eux.
Natah-Otann, les bras croisés, la tête penchée vers la terre et les sourcils froncés, semblait plongé dans de profondes réflexions.
« Eh bien! lui dit le vieux tribun avec une nuance d’ironie imperceptible dans la voix, vous avez réussi, mon fils; vous étés heureux, vos projets vont enfin s’accomplir.
— Oui, répondit-il tristement sans remarquer le ton railleur de son père adoptif, la guerre est déclarée, mes projets ont réussi, niais à présent, mon ami, je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs me comprendront-ils bien! sauront-ils deviner ce qu’il y a dans mon cœur d'amour et de dévouement absolu pour eux! sont-ils mûrs pour la liberté! peut-être n’ont-ils pas assez souffert encore! Père! pèrel vous dont le cœur est si puissant, l’âme si grande, vous dont la vie s’est usée dans ces luttes immenses, conseillez-moi ! aidez-moi!... je suis jeune, je suis faible, sans expérience et je n'ai pour moi qu’une volonté forte et un dévouement sans bornes ! >
Le vieillard sourit avec mélancolie, et il murmura , répondant bien plus à sa propre pensée qu’â son ami :
• Oui , ma vie s'est usée dans ces luttes suprêmes; l'œuvre que j’avais aidé à édifier a été renversée, mais non détruite, cardes ruinesd'une société décrépite a surgi , pleine de sève, une société nouvelle; aussi, grâce à nos cirorts, le sillon a-t-il été trop profondément creusé pour qu’il soit possible de le combler désormais; le progrès marche quand même, rien ne peut l’entraver ni l’arrêter! Va, ne t’arrête pas dans la route que tu as choisie, c’est la plus belle et la plus noble qu'un grand cœur puisse suivre. •
En prononçant ces paroles, ce vieux soldat de l'idée s’était laissé emporter par l’enthousiasme; sa tète s'était relevée; son front rayonnait, le soleil couchant se jouait sur son visage et lui donnait une expression que Natah-Otann ne lui avait jamais vue, et qui le remplissait de respect. Mais bientôt le vieillard éteignit ie feu de son regard , secoua tristement la tête et reprit ;
• Enfant, comment accompliras-tu ta promesse, oû trouveras-tu Mocktekuzoma? •
Natah-Otann sourit.
« Bientôt vous le verrez, mon père, » dit-il.
Au même instant, un Indien, dont le cheval ruisselant de sueur semblait souffler du feu par les naseaux, arriva devant les deux chefs, en face desquels, par un prodige d’équitation, il s’arrêta court, comme s’il eût été subitement changé en statue de granit; sans mettre pied à terre, il se pencha à l'oreille de Natah-Otann.
> Déjà! s’écria celui-ci. Oh ! le ciel est bien définitivement pour moi I pas un instant à perdre! mon cheval, vile I >
El il se mit en selle d'un bond de tigre.
BALLB'-'FRANCUB.
« Que sc passe-t-il donc) lui demanda le Bison- Blanc.
— Rien qui vous intéresse quant à présent, mon père, bientôt vous saurez tout.
— Vous partez ainsi seul?
• — Il le faut. A bientôt! bon espoir! »
Le cheval de Natah-Otann hennit de douleur et partit comme l'éclair.
Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparu dans différentes directions, et autour de l’arbre du maître de la vie régnaient de nouveau la solitude et le silence. *
i'hospitauté américaine.
Voilà à quel point en étaient les choses au momentoù commence l’histoire que nous avons entrepris de raconter; maintenant que nousavons donné les explications indispensables qui précèdent, nous reprendrons notre récit au moment où nous l'avons interrompu.
John Bright et sa famille, postés derrière les barricades qui entouraient leur camp, voyaient avec une joie mélée d’inquiétude cette cavalcade qui arrivait sur eux comme un ouragan, en soulevant des nuages de poussière sur son passage.
« Attention, enfants, disait l'Américain à son fils et uses serviteurs: la main sur la détente; vous connaissez la fourberie diabolique de singes des prairies; ne nous laissons pas surprendre une seconde fois par eux! au moindre geste suspect, une balle! Nous leur prouverons ainsi que nous sommes sur nos gardes. ■
La femme et la fille de l'émigrant, les yeux fixés sur la prairie , suivaient attentivement les mouvements des Indiens.
« Vous devez vous tromper, mon ami , dit mistress Bright; ces hommes n'ont pas de projets hostiles. Les Indiens attaquent rarement le jour; lorsque par hasard ils le font, ils ne viennent pas ainsi à découvert.
. — D’autant plus, ajouta la jeune fille , que , si je ne me trompe, j’aperçois des Européens qui galopent en tête du détachement.
— Oh! fit John Bright, cela ne signifie absolument rien , mon enfant. Les prairies pullulent de mauvais garnements sans foi ni loi qui s’associent avec ces démons de Peaux-Rouges lorsqu'il s'agit de détrousser d'honnêtes voyageurs. Qui sait, au contraire, si ce ne sont pas les hlancs qui se sont faits les instigateurs de l'attaque de cette nuit?
— Oh ! mon père, jamais je ne croirai une chose pareille! » reprit Diana.
Diana Bright, dont nous n’avons encore dit que quelques mots, était une jeune tille de dix-sept ans, à la taille élancée, au corsage cambré; ses grandsyeux noirs bordés de cils de velours, les épais bandeaux de ses cheveux bruns, sa bouche mignonne aux lèvres roses et aux dents de perle, en faisaient une charmante créature qui n’aurait été déplacée nulle part, et qui, au désert, devait incontestablement attirer l'attention.
Religieusement élevée par sa mère , bonne et croyante presbytérienne, Diana avait encore toute la candeur et l’innocence du premier êge, mêlées à cette expérience de la vie de tous les jours que donne l'habitude de la rude existence des défrichements, où il faut apprendre de bonne heure à penser et à se suffire.
Cependant la cavalcade approchait rapidement; déj!» elle n’était plus qu’à une courte distance des retranchements américains.
« Ce sont réellement nos bestiaux qui galopent là-bas , dit William. Je reconnais Sultan , mon bon cheval.
— Et la Noire, ma pauvre laitière! fit mistress Bright avec un soupir.
— Consolez-vous, reprit Diana, je vous réponds que ces gens nous ramènent nos bêtes. >
L’émigrant secoua négativement la tête.
— Les Indiens ne rendent jamais ce dont ils se sont une fois emparés, dit-il ; mais, by C.od! j'en aurai le cœur net et je ne me laisserai pas voler ainsi sans protester.
— Attendez encore, mon père, lui répondit Wil- ’ liam en l’arrêtant , car l’émigrant se préparait à sauter par-dessus les retranchements; nous n'allons pas tarder à savoir à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
— Hum! elles sont bien claires, à mon avis: les démons viennent nous proposer quelque odieux marché.
— Peut-être, mon père, peut-être, je crois que vous vous trompez, s’écria vivement la jeune fille ; et, tenez, les voilà qui s'arrêtent et semblent se consulter. »
En effet, arrivés à portée de fusil, les Indiens avaient fait halte et causaient entre eux.
« Pourquoi ne pas continuer à marcher? demanda le comte à Halle-Franche.
— Hum ! vous ne connaissez pas les Yankees, monsieur Édouard ; je suis sûr que si nous faisions seulement dix pas de plus, nous serions salués par une grêle do balles.
— Allons donc! fit le jeune homme en haussant les épaules; ces hommes ne sont pas fous pour agir ainsi.
— C’est possible; mais ils le feraient comme jè vous le dis. Regardez attentivement, et vous verrez d'ici, entre les pieux de leurs retranchements, reluire au soleil les canons des rifles.
— C’est pardieu vrai ! ils veulent donc se faire massacrer?
— Ils le seraient déjà, si mon frère n'avait pas intercède en leur faveur, dit Natah-Otann en se mêlant à a conversation.
— Et je vous; en remercie, chef. Le désert est £rand ; quel mal peuvent vous faire ces pauvres diables?
— Eux, personnellement aucun; niais après ceux-ci il en viendra d'autres qui s'établiront à leurs ailés , puis d'autres encore et ainsi de suite; si bien que dans six mois, là où maintenant il n'y a rien quels nature telle qu'elle est sortie des mains toutes-puissantes du maître de la vie, mon frère verra une ville.
— C’est vrai, dit Halle-Franche, les Yankees ne respectent rien ; la rage de bâtir des villes les rend des fous dangereux.
— Pourquoi nous sommes-nous arrêtés, chef? reprit le comte revenant à sa première question.
— Pour parlementer.
— Faites-moi un plaisir, voulez-vous? baissezmoi ce soiu : je suis curieux de voir comment ces gens-là entendent les lois de la guerre et de quelle façon ils me recevront.
— Mon frère est libre.
. — Bon. Attendez-moi ici, et surtout pas un mouvement pendant mon absence. •
Le jeune homme quitta ses armes, qu'il remit à son domestique.
• Comment! lui fit observer fvon, monsieur le comte va trouver ainsi ces hérétiques ?
— Comment veux-tu que j’y aille? Tu sais bien .' ' qu'un parlementaire n’a rien à craindre.
— C’est possible, reprit le Breton peu convaincu ; mais si monsieur le comte veut me croire, il gardera au moins ses pistolets à sa ceinture ; on ne sait pas en face de quelles gens on peut se trouver; un malheur est bien vite arrivé.
— Tu es fout répondit le comte en haussant les épaules.
— Eh bien ! puisque monsieur veut aller sans v armes parler à ces individus qui sont loin de m’inspirer la moindre confiance, je prie monsieur le comte de nie laisser l’accompagner.
— Toi 1 allons donc, fit le jeune homme en riant ; tu sais bien que tu es un insigne poltron ; c'est con- • venu, cela.
— Effectivement ; mais, pour défendre mon maître. je me sens capable de tout.
— C’est justement pour cela. Ta poltronnerie n’a qu’à te prendre tout à coup; dans ta frayeur tu •serais capable de tous les égorger. Non, non, pas • .de cela; je ne me soucie nullement d’avoir une mauvaise a (Taire à cause de toi. •
Et mettant pied à terre, il se dirigea en riant du côté des retranchements.
Arrivé à une courte distance, il tira un mouchoir blanc et le fit flotter en l’air.
John Bright, toujours prêt à faire feu, surveillait avec soin tous les mouvements du comte; lorsqu’il vit sa démonstration amicale, il se leva et lui fit signe d’approcher.
Le jeune homme remit tranquillement son mouchoir dans sa poche, alluma son cigare, plaça son lorgnon dans l’angle de son œil, et, après s’être ganté avec soin, il s’avança résolûment.
Arrivé aux pieds des retranchements, il se
trouva en face de John Bright qui l’uttendait appuyé sur son rille.
« One me voulez-vous? lui dit brusquement l’Américain, faites vite, je n’ai pas de temps à perdre en conversation. »
Lecomte le toîsa d'un air hautain, prit la pose la plus méprisante qu’il put imaginer, et, lui lâchant une bouffée de fumée au visage :
« Vous n’ëtes pas poli, mon cher, lui répondit-il sèchement.
— Ah çàl repriU’autre. est-ce pour m’insulter que vous venez ici!
— Je viens pour vous rendre service, et si vous continuez sur ce ton, je crains d’étre obligé de ne pas le faire.
— Voyez-vous cela, me rendre service! et quel service pouvez-vous donc me rendre? dit en ricanant l’Américain.
— Tenez, fît le comte, vous ôtes un grossier personnage, avec lequel il est fort ennuyeux de causer ; je préfère me retirer.
— Vous retirer? allons donc! vous êtes un trop précieux otage; je vous garde, gentleman, et je ne vous rendrai qu’à bon escient, reprit l'Américain en ricanant.
— Ab bah! c'est comme cela que vous entendez le droit des gens, vous? C’est curieux ! lit le comte toujours railleur.
— 11 n’y a pas de droit des gens avec des bandits.
— Merci du compliment, mon maître, et comment ferez-vous pour me garder malgré moi?
— Comme ceci, s’écria l’Américain en lui posant brutalement la main sur l’épaule.
— Allons donc! dit vivement le comte en se dégageant par un brusque mouvement; je crois, Dieu me pardonne, que vous osez porter la main sur moi! »
Et avant que l’émigrapt eût le temps de s’y opposer, il le saisit vigoureusement par les flancs, l’enleva de terre et le lança à toute volée par-dessus les retranchements.
Le géant alla tomber tout meurtri au milieu de son camp.
Au lieu de s’éloigner, ainsi que tout autre aurait fait à sa place, le jeune homme croisa les bras et attendit en fumant paisiblement.
L’émigrant, étourdi de ceLte rude culbute, se releva en se secouant comme un chien mouillé et en se tâtant les côtes, pour s'assurer qu’il n’avait rien de cassé.
Les femmes avaient poussé un cri de terreur eh le voyant rentrer d’une façon si bizarre dans le camp.
Son fils et ses domestiques fixaient les yeux sur lui, prêts à tirer au moindre signe.
« Bas les armes I » leur dit-il, et, sautant de nouveau par-dessus les retranchements, il s’avança vers le comte.
Celui-ci l’attendait impassible.
« Ah ! vous voilà, lui dit-il : eh bien ! comment trouvez-vous cela?
— Allons, allons ! lui dit l'Américain en lui ten-
dantla maih, j’ai eu tort, je suis une bête brute; pardonnez-moi.
— A la bonne heure I je vous aime mieux ainsi; il ne s'agit que de s’entendre; maintenant vous êtes disposé à m’écouter, n’est-ce pas?
— Parfaitement. •
U y a certaines natures brutales avec lesquelles, comme le comte l’avait fait avec John Uright , il faut employer les moyens extrêmes et leur imposer sa supériorité ; avec ces gens-là on ne discute pas, on assomme; puis, après, il arrive généralement que ces hommes si intraitables d'abord deviennent doux comme des agneaux et font tout ce qu’on veut.
L’Américain, doué d’une grande force physique, et comptant sur elle, avait cru avoir le droit d’être insolent avec un homme maigre et fluet; mais dès que cet homme à l'apparence si chétive lui eut prouvé d’une façon péremptoire qu’il était plus vigoureux que lui, le taureau rentra ses cornes et recula de tout ce qu'il s’était avancé.
< Cette nuit , dit alors le comte , vous avez été attaqué par les Pieds-Noirs ; j’aurais voulu venir à votre secours, mais cela m’a été impossible; d’ailleurs je serais arrivé trop tard. Mais comme, pour une raison ou pour une autre, les gens qui vous ont attaqué ont pour moi une certaine considération. j’ai profité de mon influence pour vous faire rendre les bestiaux qu'on vous avait volés.
— Merci; croyez que je regrette sincèrement ce qui s'est passé entre nous; mais j’étais tellement aigri par la perte que j'avais subie....
— Jecomprends cela, et je vouspardonnedegrand cœur, d'autant plus que je vous ai, moi aussi, peutêtre un peu trop rudement secoué tout & l’heure.
— Ne parlons plus de cela, je vous en prie.
— Comme vous voudrez, cela m’est égal.
— Et mes bestiaux?
— Ils sont à votre disposition; les voulez-vous tout de suite?
— Je ne vous cache pasque....
— Fort bien 1 interrompit le comte ; attendez-moi un instant, je vais dire qu'on les amène.
— Croyez-vous que je n'aie rien à redouter des Indiens?
— Non, si vous savez les prendre.
— Ainsi, je vous attends?
— Quelques minutes seulement. >
Le comte redescendit la colline de ce même pas tranquille qu'il avait employé pour venir.
Lorsqu’il eut rejoint les Indiens, ses amis l’entourèrent.
Us avaient parfaitement vu tout ce qui s’était passé, et tous étaient enthousiasmés de la façon dont il avait mis fin à la discussion.
. Mon Dieu , que ces Américains sont grossiers! dit le jeune homme : rendez-tui ses bétes, je vous en prie, chef, et finissons-en. Ce butor a été sur le point de me faire mettre en colère.
— Le voici qui vient vers nous, » répondit Natah- OUnn avec un sourire indéfinissable.
Effectivement, John Brigh arrivait. Le digne émigrant, dûment sermonné par sa femme et sa fille,
avait reconnu l'étendue de sa maladresse et avait à cœur de la réparer. •
• Ma foi! messieurs, dit-il en arrivant, nous ne pouvons nous quitter ainsi. Je vous ai de grande», obligation^, et je tiens à vous prouver que je ne suis pas tout à failaussi stupide que probablement jyen ai l'air. Soyez donc assez lions pour accepter de vous reposer quelques instants, ne serait-ce qu’une heure, afin que je sois bien convaincu que vous ne me gardez pas rancune. »
Cette invitation était faite d'une façon si ronde et en même temps si cordiale ; on reconnaissait si bien que lu brave homme était confus de sa maladresse et qu’il avait à cœur de la réparer, que le comte n'eut pas le courage de le refuser.
Les Indiens campèrent à l’endroit où ils s’étaient arrêtés. Le chef et les trois chasseurs suivirent l'Américain dans son camp, où ses besLiaux étaient déjà réintégrés.
La réception fut ce quelle devait être au désert.
Par les soins des deux dames, des rafraîchissements avaient été préparés à la hâte sous la tente, pendant que William, aidé par les deui serviteurs, faisait une brèche dans les retranchements afin de livrer passage aux hétes de son père.
Lucy Bright et Diana attendaient les arrivants à l’entrée du camp.
• Soyez lesbienvemis ici, messieurs, ditla femme de l’Américain en saluant avec grâce; nous vous avons de trop grandes obligations pour ne pas être heureux tous de vous recevoir. •
Le chef et M. de Beaulieu s’inclinèrent poliment devant la digne femme qui tâchait, autant que cela était en elle, de réparer la maladroite brutalité de son mari.
Le comte, à la vue de la jeune fille, éprouva une émotion dont il ne put dans le premier moment se rendre bien compte; son cœur se serra en considérant cette charmante-crèature qui, parla vie à laquelle elle était condamnée, se trouvait exposée à tant de dangers.
Diana baissa les yeux en rougissant sous le regard ardent du jeune homme et se rapprocha craintivement de sa mère par cet instinct de pudeur, inné dans le cœur de la femme, qui lui fait toujours chercher une protection auprès de celle à qui elle doit le jour.
Après les premiers compliments, Natah-Otann, le comte et Balle-Franche entrèrent dans la tente où les attendaient John Bright et son fils.
Lorsque la glace fut rompue, ce qui ne fut pas long entre gens habitués à la vie de la prairie, la conversation devint plus uoimeo et surtout plus intime.
> Ainsi, demanda le comte, vous avez quitté les défrichements avec l'intention de ne plus y retourner?
— Mon Dieu, oui, répondit l’émigrant; pour qui possède une famille; tout devient si cher sur la frontière qu’il faut absolument se résoudre à entrer dans le désert.
— Vous , je le comprends, vous êtes homme, et partout vous trouverez à vous tirer d’affaire ; mais
lî Al.J-.E- FR A NCHE.
TOtre femme, votre fille, vous les condamnez à une existence bien triste et bien malheureuse.
— Le devoir d’une femme est de suivre son mari, répondit mistress Bright, avec un léger accent de reproche; je suis heureuse partout où il ast, pourvu que je sois près de lui.
— Bien, madame, j’ndmire ces sentiments, mais permetlez-moi une observation.
— Faites, monsieur.
— Était-il donc nécessaire de venir si loin pour trouver un établissement convenable'!
— Non, sans doute , mais alors nous aurions été eiposés un jour ou l’autre à être chassés de notre nouveau défrichement par les propriétaires du sol et obligés à recommencer plus loin une autre plantation, dit-elle.
— Au lieu , continua John Bright, que dans les régions où nous sommes maintenant, nous n’avons pas cela à craindre, la terre n'appartient à personne.
— Mon frère se trompe, répondit le chef, qui jusqu’à ce moment n’avait pas encore prononcé une parole; la terre, à dix journées de marche dans toutes les directions, appartient à moi et à ma tribu, le visage pâle est ici sur le territoire de chasse des Kcnhàs. >
John Bright regarda Natah-Otann d’un air embarrassé.
< Allons, dit-il au bout d’un instant, comme s'il prenait son parti de ce contre-temps, nous irons plus loin, femme.
— Où le visage pâle pourra-t-il aller pour trouver de la terre qui n'appartienne à personne? . reprit sévèremont le chef.
Cette fois l'Américain demeura court.
La jeune fille, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais vu d'Indien d'aussi près, coosidérait le chef avec un mélange de curiosité et de frayeur.
Le comte souriait.
■ Le chef a raison , dit Balle-Franche, les prairies appartiennent aux hommes rouges. »
John Bright avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine avec découragement.
• Que faire? » murmura-t-il.
Natah-Otann lui posa la main sur l’épaule.
• Que mon frère ouvre les oreilles, lui (lit-il, un chef va parler. »
L’Américain fixa sur lui un regard interrogateur.
« Ce pays convient donc à mon frère? reprit l’Indien. <
— Pourquoi le cacherais-je ; cette terre est la plus belle que j’aie jamais vue, à deux pas j’ai le fleuve, derrière moi des forêts vierges immenses; oh! oui, c’est une belle contrée, et j'y aurais fait une magnifique plantation, sur mon âme.
— J’ai dit à mon frère le visage pâle, continua le chef, que celte contrée m’appartenait.
— Oui, vous me l’avez dit, chef, c’est la vérité, je ne puis le nier.
— Eh bien , si le visage pâle le désire, il peut acquérir telle portion de terrain que cela lui conviendra, • dit nettement Natah-Otann.
A cette proposition à laquelle l’Américain était loin de s'attendre, il dressa les oreilles, la nature' du squatter se réveilla en lui.
i Comment puis-je acheter du terrain, moi qui ne possède sien? dit-il
— Peu importe ! » répondit le chef.
L’étonnement fut alors général, -chacun regarda
l'Indien avec curiosité, la conversation avait subitement pris un intérêt fort grave auquel on était loin de s'attendre.
John Bright ne se laissa pas tromper par cette apparente facilité
« Le chef ne m'a sans doute pas compris! » dit-il.
L’Indien secoua la tête.
. Le visage pâle ne peut acheter du terrain parce qu'il n’a rien pour le payer, répondit-il, voilà ses paroles.
— En etret, et le chef m'a répondu que peu importait.
— Je l'ai dit. ■
La curiosité devint plus vive, il n’y avait pas de malentendu, les deux hommes s’étaient parfaitement et clairement exprimés.
« Cela cache quelque diablerie, murmura Balle- Franche dans sa moustache , un Indien ne donne jamais un œuf que pour avoir un bœuf.
— Où voulez-vous donc en venir, chef? demanda franchement le comte à Natah-Otann.
— Je vais m'expliquer, reprit celui-ci ; mon frère • s'intéresse à cette famille, n’est-ce pas?
— En effet, dit le jeune homme avec surprise ; et vous le savez de reste.
— Bon ; que mon frère s’engage à m’accompagner pendant le cours de deux lunes sans me demander compte de mes actions, et en consentant à m’accorder son aide lorsque je l'en requerrai, et moi je donnerai à cet homme autant de terrain qu’il en désirera pour fonder un etablissement, sans qu’il puisse jamais redouter dans Favenir d’être tourmenté par les Peaux-Itouges ou dépossédé par les blancs, parce que je suis bien réellement possesseur du sol, et que nul autre que moi n’a droit d’y prétendre.
— Un instant, dit Balle-Franche en se levant ; moi présent, M. Edouard n’acceptera pas un tel marché; nul n'achète chat en poche, et c’est une folie insigne de subordonner sa volonté aux caprices d'un autre homme. *
Natah-Otann fronça le sourcil; son œil lança un éclair de fureur, et il se lova.
« Chien des visages pâles, s'écria-t-il , prends garde à tes paroles, déjà une fois j’ai épargné ta viel
— Tes menaces ne me font pas peur, Peau-Rouge damné, répondit résolùment le Canadien ; tu menls en disant que tu as été maître de ma vie ! Elle ne dépend que de la volonté de Dieu ; tu ne feras pas tomber un cheveu de ma tête sans son consentement. »
Natah-Otann porta vivement la main à son couteau, mouvement imité immédiatement par le chasseur, et tous deux se trouvèrent en présence, se mesurant des yeux et prêts à en venir aux mains.
Les femmes poussèrent un cri d’effroi; William et son père se placèrent devant elles, se préparant à intervenir dans la querelle si besoin était.
Mais déjà, prompt comme la pensée, le comte s'était jeté entre les deux hommes en leur criant d’une voix ferme:
« Arrêtez, je le veux! *
Subissant malgré eux l’ascendant de celui qui leur parlait, le Pied-Noir et le Canadien tirent un pas en arrière, remirent leurs couteaux à la ceinture et attendirent.
Le comte les considéra un instant l’un et l’autre, et tendant la main à Halle-Franche:
. Merci, mon ami, lui dit-il avec effusion, merci ; mais quant à présent votre secours ne m’est point nécessaire.
— Bon! bon! fit le chasseur; vous savez que je suis à vous corps et âme, monsieur Édouard, ce n’est que partie remise. »
Et le brave Canadien se rassit insoucieusement.
« Quant à vous, chef, continua le jeune homme, vos propositions sont inacceptables; il faudrait être fou pour y souscrire; et je l’espère, du moins, je n’en suis pas là encore; je veux bien vous apprendre ceci, c’est que je ne suis venu dans la prairie que pour y chasser quelque temps; le temps que je comptais y rester est écoulé; de graves intérêts réclament ma présence aux États-Lnis, et malgré tout mon désir détre utile à ces braves gens, dès que je vous aurai, ainsi que je vous l’ai promis, accompagné jusqu’à votre village, je vous dirai adieu probablement pour ne jamais vous revoir.
— Ce qpi ne laissera pas de m’être excessivement agréable; appuya Balle-Franche. »
L’Indien ne bougea pas.
■ Cependant, reprit le comte, peut-être y aurait-il encore un moyen de terminer cette affaire à la satisfaction générale ; la terre ne peut être chère ici ; dites-moi ce que vous voulez la vendre, je vous en acquitterai le prix immédiatement soit en dollars, soit en traites sur un banquier de New- York ou de Boston.
— C’est juste, fit le chasseur, il y a encore ce moyen-là.
— Oh! je vous remercie, monsieur, s’écria mistress Bright; mais mon mari ne peut ni no doit accepter une telle proposition.
— Pourquoi donc, chère dame? si elle me convient et que le chef accepte mon offre. »
John Bright, nous devons lui rendre cette justice, se contentait d’approuver du geste ; mais le digne squatter, en véritable Américain qu’il était, se gardait bien de prononcer une parole.
Quant à Diana, séduite par ce désintéressement, fascinée par ces grandes manières do gentilhomme, elle regardait le comte avec des yeux pétillant de reconnaissance, sans oser exprimer tout haut ce qu’elle pensait tout bas à la vue de ce beau cavalier si noble et si généreux
Natah-Otann releva la tête.
• Je prouverai à mon frère, dit— il d’une voue douce en s’inclinant avec courtoisie devant lui, que les hommes rouges sont aussi généreux quu les
visages pâles ; je lui vends huit cents acres de terre, à prendre où il voudra le long du fleuve , qu’il me donne un dollar.
— Un dollar! s'écria le jeune homme avec étonnement.
— Oui , reprit en souriant le chef ; de cette façon je serai payé; mon frère ne me devra rien, et, s’il consent à demeurer quelque temps auprès de moi, ce ne sera que par sa volonté, et parce qu’il lui plaira d’être auprès d’un ami véritable. •
Ce dénoùmrnt imprévu à une scène qui avait un instant menacé de finir d’une façon sanglante, remplit les assistants de stupéfaction.
Seul, Balle-Franche ne fut pas dupe de la facilité du chef.
« Il y a quelque chose là -dessous, murmura-t-il à part lui ; mais je veillerai , et ce démon sera bien fin s’il réussit à me tromper. »
M. de Beaulieu fut séduit par ce désintéressement auquel il était loin de s’attendre.
■ Tenez, chef, lui-dit-il en lui remettant le dollar stipulé, maintenant nous sommes quittes; mais sachez bien que je ne demeurerai pas en reste avec vous. »
Natah-Otann s’inclina avec courtoisie.
■ Maintenant, continua le comte, un dernier service.
— Que mon frère parle ; il a le droit de tout me demander.
— Faites la paix avec mon vieux Balle-Franche.
— Qu’à cela ne tienne, répondit le chef; puisque mon frère le désire, je le ferai de bon cœur, et, pour marque de notre réconciliation, je le prie d'accepter le dollar que vous m’avez remis. »
Dans le premier moment, le chasseur fut sur le pointde refuser ; mais il se ravisa , prit le dollar et le serra avec soin dans sa ceinture.
John Bright ne savait comment exprimer sa reconnaissance au comte; grâces lui, il se trouvait enfin véritablement propriétaire.
Le jour même l’Américain, suivi deson fils, choisit le terrain où devait s'élever sa plantation.
Le comte de Beaulieu rédigea sur une feuille de son carnet un acte de vente parfaitement en règle, qui fut signé par Balle-Franche, Ivon et lui. comme témoins, par John Bright, comme acquéreur, et au bas duquel Natah-Otann dessina tant bien que mal le totem de sa tribu, et un animal qui avait la prétention de représenter un ours , ce qui était sa signature parlante mais surtout emblématique.
Le chef aurait, s’il avait voulu , signé comme les autres, mais il tenait A laisser ignorer à tous l’instruction qu’il devait au Bison-Blanc.
John Bright plaça précieusement l’acte do vente entre les feuillets de sa Bible de famille, et dit au comte, en lui serrant la main à la lui briser:
« Souvenez-vous, monsieur le comte , que vous avez dans la peau de John Bright un homme qui se fera rompre les os pour vous quand cela vous fera plaisir. »
Diana ne dit rien, mais elle lança au jeune homme un regard qui le paya amplement de ce qu’il avait fait pour sa famille.
■ Attention, dit à voix basse Balle-Franche, la première fois qu’il se trouva seul avec Ivon, à compter d’aujourd’hui, veillez avec soin sur votre maître, car un danger terrible le menace! »