‹ Balthazar Claës: ou La recherche de l'absoluChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qlielques mois s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite. Monsieur de Solis fit comprendre à Marguerite , que ses chétives économies ne constkueraient jamais une fortune , et lui conseilla de vivre à l'aise, en prenant , pour maint^r r abondance au logis, l'argent qui restait sur la somme dont il avait été le dépositaire. Pendant ce temps , Marguerite fut livrée aux anxiétés qui jadis avaient agité sa mère , ea semblable occurrence. Qudque incrédule qu'dle pût être, die

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en était arrivée à espérer dans le génie de son père. Par un phénomène inexplicable , beaucoup de gens ont Tespéranee sans avoir la foi* L^espérance est un désir^ la foi est une certitude. Elle se disait : — « Si mon père réussit , nous serons ' heureux ! » Claës et Lemulquinier seuls disaient : -7- a Nous réussirons I » Malheureusement , de jour en jour, le visage de cet homme s^attristait. Quand il gênait dîner, il n^osait parfois regarder sa fille et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe. Marguerite employa ses soirées à se faira expliquer par le jeune de Solis plusieurs difBcultés légales; elle accablait son père de questions sur leurs relations de famille; enfin elle achevait son éducation virile , et se préparait évidemment à exécuter un plan qu'elle méditait si Balthazar succombait encore une fois» dans son duel ave^ V Inconnu (X).

Au commencement du mois de juillet , son père passa toute.une journée assis sur le banc de son jardin , plongé daps une méditation triste. Il regarda plusieurs fois le tertre dénué de tulipes^ les f^ëtres de la chambre de sa femme ; il frémissait sans doute en songeant à tout ce que sa lutte lui avait coûté : ses mouvemens attestaient des pensées en dehors de la science. Marguerite vint

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s'asseoir et trayailier prêt ^e lui j quelques momens avant le dîner.

— Hé bien , mon père , vous n'avez pas réussi.

— Non , mon enfant.

— Ah ! dit Marguerite d'une voix douce , je ne vous adresserai pas le plus léger reproche , nous sommes également coupables. Je réclamerai seulement Texécution de votre pacole , vous êtes un Glaës , elle doit être sacrée. Vos enfans vous entoureront d'amour et de respect ; mais d'aujourd'hui vous m'appartenez , et me devez obéissance. Soyez sans inquiétude , mon règne sera doux, et je travaillerai même à le fair^ promptemeAt finir. J'emmène Martha, je vous quitte pour un mois environ , et pour m'occuper de vous , car, dit-elle , en le baisant au front , vous êtes mon enfant. Demain, Félicie conduira donc la maison. La pauvre enfant n'a que dixsept ans , elle ne saurait pas vous résister. Soyez généreux , ne lui demandez pas un sou , car elle n'aur^ que ce qu'il lui faut strictement pour les dépenses de la maison. Ayez du courage , renoncez pendant deux ou trois années à vos travaux et à vos pensées. Le problème mûrira ; je vous aurai amassé l'argent nécessaire pour le résou-

ou LA REGHCIVCHE DC L^ ABSOLU. 269

dre et vous le résoudrez. Hé bien , votre reine n^est-^IIe pas clémente , dites ?

— Tout n'est donc pas perdu , dit le vieillard.

— Non , si vous êtes fidèle à votre parole.

— Je vous obéirai , ma fille , répondit Glâës avec une émotion profonde.

Le lendemain, monsieur Gonyncksde Cambrai vint chercher sa petite-nièce. Il était en voiture de voyage, et ne voulut rester chez son cousin que le temps nécessaire à Marguerite et à Martha pour faire leurs apprêts. Monsieur Glaës reçut son cousin avec affabilité, mais il était visiblement triste et humilié. Le vieux Gonyncks devina les pensées de Balthazar , et eii déjeûnant , il lui dit avec une grosse franchise : — J'ai quelquesuns de vos tableaux, cousin, j'ai le goût des beaux tableaux , c'est une passion ruineuse ; mais , noui avons tous notre folie. . .

— Cher oncle ! dit Marguerite.

— Vous passez pour être ruiné , cousin , mais un Glaës a toujours des trésors là , dit-il en se frappant le front. Et là , n'est-ce pas , ajouta-t-il en montrant son cœur. Aussi compté-je sur vous ! j'ai trouvé dans mon escarcelle quelques écus que j'ai mis à votre service.

270 BALTHAZAR CtAES,

— Ha I 8*écria Balthazar , je vous rendrai des trésors.

— Les seuls trésors que nous possédions en Flandre , cousin , c^est la patience et le travail , répondit sévèrement Cohincks. Notre anden a ceà deux mots gravés sur le front , dit-il en lui montrant le portrait du président Yap Glaës.

Marguerite embrassa son père , lui dit adieu , fit ses recommandations à Josette , à Félicie y et partit en poste pour Paris. Son grand-oncle était veuf , il n^avait qu'une fille de douze ans et possédait une immense fortune, Il n'était donc pas impossible qu^il voulût se marier ; aussi les babitans de Douai crurent-ils que mademoiselle Glaës épousait son grand-oncle, Le bruit de ce riche mariage ramena Pierquin le notaire chez les Glaës. Il s'était fait de grands cbangemens dans Ips idées de cet excellent calculateur. Depuis deux ans , la société de la ville s'était divisée en deux camps ennemis. La noblesse avait formé un premier cercle , et la bourgeoisie un second naturellement fort hostile au premier. Gette séparation subite qui eut lieu dans toute la France et la partagea en deux nations ennen^ies dont les irritations jalouses allèrent en croissant , fut une des principales raisons qui firent adopter |$i révolution

ou LA HEGHERGHfi DB t'AMOLU. S71

de juillet 1830 en province. Entré ces deux se* ciétés dont l'une était ultra monarchique et l'autre ultra libérale , se trouvaient les fonctionnaires f admis suivant leur importance dans Pun et dans l'autre monde ^ et qui , au moment de la chute du pouvoir légitime , furent neutres. Au commencement de la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie, les Cafés royalistes contractèrent une splendeur inouie » et rivalisèrent si brillam-* ment avec les Cafés libéraux , que ces sortes de fêtes gastronomiques coûtèrent » dit-on , la vie à plusieurs personnages qui » semblables h des mortiers mal fondus -, ne purent résister à ces exer*

cices. Naturellement, les deux sociétés devinrent exclusives et s'épurèrent» Quoique fort riche pour un homme de province, Pierquin fut exclus des cercles aristocratiques , et refoulé dans ceux de la bourgeoisie. Son amour-propre eut beaucoup à souffrir des échecs successifs qu'il reçut en se voyant insensiblement éconduit par les gens avec lesquels il frayait naguères. U atteignait Tàge de trente-trois ans » seule époque de la vie où les hommes qui se destinent au mariage puissent encore épouser des personnes jeunes. Les partis auxquels il pouvait prétendre appartenaient à la bourgeoisie , et soo ambition tendait à rester dans

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le haut monde où devait l^introduire une belle alliance. Uisolement dans lequel vivait Glaës avait rendu sa famille étrangère à ce mouvement social. Quoiqu^il appartint à la vieille aristocratie de la province , il était vraisemblable que ses préoccupations Fempècheraient d^obéir aux antipathies créées par ce nouveau classement de personnes. Quelque pauvre qu'elle pût être, une demoiselle Glaës apportait à son mari cette fortune de vanité que souhaitent tous les parvenus. Pierquin revint donc chez les Glaës avec une secrète intention de faire les sacrifices nécessaires pour arriver à la conclusion d'un mariage qui réalisait désormais toutes ses ambitions. Il tint compagnie à Balthazar et à Félicie pendant Fabsence de Marguerite, mais il reconnut tardivement un concurrent redoutable dans Emmanuel de Solis. La succession du défunt abbé passait pour être considérable , et aux yeux d'un homme qui chiffrait naïvement toutes les choses de la vie , le jeune héritier paraissait plus puissant par son argent que par les séductions du cœur dont Pierquin ne s'inquiétait jamais. Gette fortune rendait au nom de Solis toute sa valeur. L'or et la noblesse étaient comme deux lustres qui , s'éclairant l'un par l'autre , redoublaient d'éclat. L'af-

ou LA REGHERGHB BE l'aBSOLU. 273

fection sincère que le jeune proviseur témoignait à Félicie qull traitait comme une sœur excita Fémuiation du notaire. Il essaya d-éclipser Emmanuel en mêlant le jargon à la mode et les expressions d'une galanterie superficielle aux airs rêveurs, aux élégies soucieuses qui allaient si bien à sa physionomie. En se disant désenchanté de tout au monde , il tournait les yeux vers Félicie de manière à lui faire croire qu'elle seule pourrait le réconcilier avec la vie. Félicie à qui, pour la pre* miëre fois , un homme adressait des complimens , écouta ce langage toujours si doux , même quand il est mensonger ; elle prit le vide pour de la profondeur ; et , dans le besoin qui l'oppressait de fixer les sentimens vagues dont son cœur était plein , elle s'occupa de son cousin. Jalouse , à son insu peut-être, des attentions amoureuses qu'Emmanuel prodiguait à sa sœur , elle voulait sans doute se voir, comme elle , l'objet des regards, des pensées et des soins d'un homme. Pierquin démêla facilement la préférence que Félicie lui accordait sur Emmanuel, et ce fut pour lui une raison de persister dans ses efforts, en sorte qu'il s'engagea plus qu'il ne le voulait. Emmanuel surveilla les commencemens de cette passion fausse peut-être chez le notaire ^ naïve

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chez Félieie , dont il Youlait protéger TaTenir. H s'ensuivit , entre la cousine et le cousin , quelques causeries douces , quelques mots dits à voix basse en arrière dTmmanuel, enfin de ces petites tromperies qui donnent à un regard, à une parôle une expression dont la douceur insidieuse peut causer d'innocentes erreurs. A la faveur du commerce , que Pierquin entretenait avec Félieie, il essaya de pénétrer le secret du voyage entrepris par Marguerite , afin de savoir s'il s'agissait de mariage et s'il devait renoncer à ses espérances; mais, malgré sa grosse finesse, ni Balthazar, ni Félicie ne purent lui donner aucune lumière, par la raison qu'ils ne savaient rien des projets de Marguerite qui , en prenant le pouvoir, semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets. La morne tristesse de Balthazar et son affaissement rendaient les soirées difficiles à passer. Quoique Emmanuel eût réussi à faire jouer le chimiste au trictrac , Balthazak* y était distrait; et la plupart du temps, cet homme, si grand par son intelligence, semblait stupide. Déchu de ses espérances , humilié d'avoir dévoré trois fortunes , joueur sans argent , il pliait sous le poids de ses ruines , sous le fardeau de ses espérances moins détruites que

#& LA BBGfifiRCtifi DE l' ABSOLU* 275

trompées. Cet homme de génie , muselé par la nécessité , «e condamniffit lui-même , offirait un spectacle vraiment tragique dont Thomme le plus insensible eût été touché. Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en <^6 ^ dont les yeux pleins de puissance refoulée étaient devenus cahnes à force de tris^ tesse^ ternes à force de lumière ; dont les regards demanduent une aumône que sa bouche n^osait proférer* Parfois ^ un éclair passait sur cette face desséchée qui se tantmaît par la conception d'une nouvelle expérience ;,puis , si , en contemplant le parloir, les yeux de Balthazar s^arrêtaient àlafriace où sa femBie avait expiré, de légers pleurs roulaient comme d^ardens grains de sable dans le désert de ses pmndles que la pensée faisait immenses , et sa tète retombait sur sa poitrine. Il avait soulevé le monde comme un Titau , et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Cette gigantesque douleur , si virilement contenue , agissait sur Pierquin et sur Emmanuel , qui , parfois , se sentaient assez émus pour vouloir offrir à cet homme la somme nécessaire à quelque série d'expériences ; tant sont communicatives les convictions du génie ! Tous deux ccmcevaient comment madame Claës et Marguerite avaient pu jeter

des millions dans ce gouffre; mais la raison arrêtait promptement les élans du cœur ; et leurs émotions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient encore les peines de ce Titan foudroyé. Glaës ne parlait point de sa fille aînée , et ne s'inquiétait ni de «on absence , ni du silence qu'elle gardait en n'écrivant ni à lui , ni à Félicie. Quand Solis ou Pierquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait affecté désagréablement. Pressentait-il que Marguerite agissait contre lui? Se trouvait-il humilié d'avoir résigné les droits majestueux de la paternité à son enfant ? En était-il venu à moins l'aimer parce qu'elle allait être le père, et lui l'enfant? Peut-être y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentimens inexprimables qui passent comme des nuages en l'âme , dans la disgrâce muette dont il enveloppait Marguerite. Quelque grands que puissent être les grands hommes connus ou inconnus , heureux ou malheureux dans leurs tentatives , ils ont des petitesses par lesquelles ils tiennent à l'humanité. Par un double malheur , ils ne souffrent pas moins de leurs qualités que de leurs défauts ; et peut-être Balthazar avait-il à se familiariser avec les douleurs de ses vanités blessées. La vie qu'il menait , et les soirées pen-

ou LA RECHEHCHE DE L'aBSOLU. 277

dant lesquelles ces quatre personnes se trouva* rent réunies en Tabsence de Marguerite étaient donc une vie et des soirées empreintes de tristesse y remplies d'appréhensions vagues. G^était des jours infertiles comme des landes desséchées , où néanmoins ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L'atmosphère leur semblait brumeuse en Pabsence de la fille aînée , qui était de*venue Tàme, Fespoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi , pendant lesquels Balthazar attendit patiemment sa fille. Marguerite fut ramenée à Douai par son oncle qui resta au logis au lieu de retourner à Cambrai , sans doute pour y appuyer de son autorité quelque coup d'état médité par sa nièce. Ce fut une petite fête de famille que le retour de Marguerite. Le notaire et monsieur de Solis avaient été invités à dîner par Félicie et par Balthazar. Quand la voiture de voyage s'arrêta devant la porte de la maison , ces quatre personnes vinrent y recevoir les voyageurs avec de grandes démonstrations de joie. Marguerite parut heureuse de revoir les foyers paternels , ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir. En embrassant son père, ses caresses de jeune fiUe ne furent pas néanmoins sans arrière-

3^é BALTHAZAR CLAfiS,

pensée , elle rougissait comme uue épouse coupable qui ne sait pas feindre ; mais ses regards reprirent leur pureté quand elle regarda monsieur de Solis , en qui elle semblait puiser la force d^achever Tentreplrise qu^elle avait secrètement (brmée. Pendant le dkier , malgré l'allégresse qui animait les physionomies et les paroles , le père et la fiUe s'examinèrent avec défiance et curiosité. Balthazar ne fit à Marguerite aucune question sur son séjour à Paris , sans doute par dignité patern^le. Emmanud de Solis imita cette réserve. Mais Pierquin , qui était habitué à connattre tous les secrets de famille , dit à Marguerite en couvrant sa curiosité sous une fausse bonhomie ; — Eh bien , chère cousine y vous avez vu Paris, les spectacles...

— Je n'ai rien vu à Paris , répondft-dle , je n*y suis pas allée pout me divertir. Les jours s'y sont tristement écoulés pour moi y j'étais trop impatiente de revoir Douai.

— «Si je ne m'étais pas fàdké , elle ne serait pas venue à l'Opéra , où d'aiHeors elle s'est ennuyée I dit monsieur Conyncks.

La soirée fut pénible, chaam était gtoé, aou-* riait Bitl ou s'efibrçait de témoigner cette galté de commande sous laqueUe se cachent de réelles

anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de sourdes et eruet)e$ appréliensions qui réa-* gissaient sur les cœurs. Plus la soirée s^avançait, plus la contenance du père et de la fille s'altérait. Parfois Marguerite essayait de sourire, mais ses gestes y ses regards , le son de sa voix trahissaient une vive inquiétude. Messieurs Gonyncks et de Solis semblaient connaître la cause des secrets mouvemens qui agitaient cette noble fille , et paraissaient Tencourager par des œillades expressives. Blessé d'avoir été mis en dehors d'une résolution et de démarches accomplies pour lui, Balthazar se séparait insensiblement de ses enfans et de ses amis , en affectant de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui découvrir ce qu'elle avait décidé de lui. Pour un homme grand, pour un père, cette situation était intolérable. Parvenu à un âge où on ne dissimule rien au milieu de ses enfans , où l'étendue des idées donne de la force aux sentimens , il devenait donc de plus en plus grave, songeur et chagrin, en voyant s'approcher le moment de sa mort civile. Cette soirée renfermait une de ces crises de la vie in^ térieure qui ne peuvent s'expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel, Ton riait dans la campagne; chacun

280 BAtTHAZilR CLAES,

avait chaud , sentait Torage , levait la tète et continuait sa route. Monsieur Conyncks , le premier, alla se coucher et fut conduit à sa chambre par Balthazar. Pendant son absence , Pierquin et monsieur de Solis s^en allèrent. Marguerite fit un adieu plein d^affection au notaire ; elle ne dit rien à Emmanuel , mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide. Elle renvoya Félicie , et quand Claes revint au parloir, il y trouva sa fille seule.

— Mon bon père , lui dit-elle d'une voix tremblante, il a fallu les circonstances graves ou nous sommes pour me faire quitter la maison ; mais , après bien des angoisses et après avoir surmonté des difficultés inouies, j'y reviens avec quelques chances de salut pour nous tous. Grâce à votre nom , à Finfluence de notre oncle et aux protections de monsieur de Solis , nous avons obtenu , pour vous , une place de receveur des finances en Bretagne ; elle vaut , dit-on , dix-huit à vingt mille francs par an. Notre oncle a fait le cautionnement. — Voici votre nomination , dit-elle en tirant une lettre de son sac. Votre séjour ici, pendant nos années de privations et de sacrifices , serait intolérable. Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle où il a tou-

ou LA RKGHEIICHG DE 1* ABSOLU « 281

jours été. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus , vous les emploierez comme bon vous semblera.. Je vous supplie seulement de songer que nous n^avons pas un sou de rente, et que nous vivrons tous avec ce que Gustave nous donnera sur ses revenus. La ville ne saura rien de cette vie claustrale. Si vous étiez chez vous, vous seriez un obstacle aux moyens que nous emploierons , ma sœur et moi , pour tâcher d^y rétablir Paisance. Est-ce abuser de Tautorité que vous m'avez donnée que de vous mettre dans jane position à refaire vous-même votre fortune ? dans un an ou deux , si vous le voulez , vous serez receveur-général.

— Ainsi ^ Marguerite , dit doucement Baltha^ zar, tu me chasses de ma maison.

— Je ne mérite pas un reproche aussi dur, répondit la fille en comprimant les mouvemens tumultueux de son cœur. Vous reviendrez parmi nous lorsque vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient d^y paraître. D'ailleurs, mon père, n'ai-je point votre parole? reprit-elle froidement. Vous devez m^obéir. Mon oncle est resté pour vous emmener en Bretagne , afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.

— Je n'irai pas , s'écria Balthazar en se !e-

t82 ' BALTHAZAA CXAI8,

Yant* je n'ai besoin du Recours de personne pour rétablir ma fbrtune et payer ce que je dois à mes enfans.

— Ce sera mieux , reprit Marguerite sans s'émouvoir. Je TOUS prierai de réfléchir à notre situation respective que je vais vous expliquer en peu de mots. Si vous restez dans cette maison , vos enfans en sorti^nt, afin de vous en laisser le maître.

— Marguerite! cria Balthazar.

•-^ Puis , dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son père, il faut instruire le ministre de votre refus , si vous n'acceptes pas une place lucrative et honorable que, malgré nos démarches et nos protections, nous n'aurions pas eue , sans quelques billets de mille francs adroi* tement mis par mon oncle dans le carton à chapeau d'une dame.

— Me quitter I

— Ou vous nous quitterez ou nous vous Italrons 5 dit-elle. Si j'étais votre seule enfant , j'Imiterais ma mère, sans murmurer contre le sort que vous me feriez. Mais ma sœur et mes frères ne périront pas de faim ou de désespoir auprès de vous : je l'ai promis à celle qui mourut là , dit-elle en montrant la place du lit de

ou LA aËcneaiciifi ne L'ân^otu. 983

sa mère. Nous vous ayons caohS nos doutêurs , notts ayonft souffert en silence » aujourd'hui nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas au bord d'un abîme , nous sommes au fond , mon père ! Pour nous en tirer, il ne nous faut pas aeu** lement du courage , il faut encore (pie nos efforts ne soient pas incessamment déjoués par lei ea-prices d'une passion...

— Mes chers enfans ! s^écria Balthazar en saisissant la main de Marguerite, je yous aidersû, je trayaillerai, je....

— En yoîci les moyens , répondit-elle en lui tendant la lettre ministérielle.

— Mais , mon ange , le moyen que tu m^offrea pour refaire ma fortune est trop lent 1 tu me fais perdre le fruit de dix années de travaux , et les sommes énormes que représente mon laboratoire. Là , dit-il en indiquant le grenier^ sont toutes nos ressources.

Marguerite se levft ^ marcha vers la porte , tu disant : -^ Mon père , vous choisirez 1

•— Ah I ma fille , vous êtes bien dure , f épondit-il en s'asseyant dans un fauteuil et la laissant partir.

Le lendemain matin , Marguerite apprit par

3S4 BALTHAZAR CLACS,

Lemulquinier cfae monsieur Glaës était «sorti. Cette simple annonce la fit pâlir, et sa contenance fut si cruellement significative, que le vieux valet lui dit : — Soyez tranquille, mademoiselle, monsieur a dit qu'il serait revenu à onze heures pour déjeûner. Il ne s^est pas couché. A deux heures du matin , il était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J^attendais dans la cuisine, je le voyais , il pleurait , il a du chagrin. Yoici ce fameux mois de juillet pendant lequel le soleil est capable de nous enrichir tous , et si vous vouliez...

— Assez! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû assaillir son père.

Il s^était en effet accompli chez Balthazar ce phénomène qui s'empare de toutes les personnes sédentaires. Sa vie dépendait , pour ainsi dire , des lieux avec lesquels il s'était identifié. Sa pensée , mariée à son laboratoire et à sa maison , les lui rendait indispensables, comme Test la Bourse au joueur pour qui les jours fériés sont des jours perdus. Là étaient ses espérances , là la seule atmosphère où ses poumons pouvaient puiser Pair vital. Cette alliance des lieux et des choses entre les hommes , si puissante chez les

natures faibles , devient presque tyrannique chez les gens de science et d^étude. Quitter sa maison, c^était, pour Balthazar, renoncer à la science, à son problème, c^était mourir. Marguerite fut en proie à une extrême agitation jusqu^au moment du déjeuner. La scène qui avait porté Bdthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire , et elle craignait de voir se dénouer tragiquement la situation désespérée où se trouvait son père. Elle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentis^ sait. Enfin , Balthazar revint. Pendant qu'il traversa la cour, Marguerite , qui étudia sa figure avec inquiétude , n'y vit que l'expression d'une douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir, elle s'avança vers lui pour lui souhaiter le bonjour; il la saisit affectueusement par la taille , l'appuya sur son cœur, la baisa au front et lui dit à l'oreille : — J'ai été prendre mon passe-port.

Le son de la voix , le regard résigné , le mouvement de son père , tout écrasa le cœur de la pauvre fille qui détourna la tète pour ne point laisser voir ses larmes ; mais ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin, et revint après y avoir pleuré à son aise. Pendant le déjeûner,

286 BAtTHAZAR GlABS,

Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.

— Nous allons donc partir pour la Bretagne , mon oncle , dit'^il à monsieur Gonyncks. J^ai toujours eu le désir de voir ce pays-là.

— On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle.

— Mon père nous quitte? s'écria Félicie.

Monsieur de SoHs entra , il amenait Jean.

— Vous nous le laisserez aujourd'hui , dit Baltbazar en mettant son fils près de lui , je pars demain, et je veux lui dire adieu.

Emmanuel regarda Marguerite qui baissa la tète. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chacun fut triste , et réprima des pensées ou des pleurs. Gé n'était pas une absence, mais un exil. Puis, tous sentaient instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa famille à l'âge de Baltbazar. Lui seul fut aussi grand que Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des fautes que l'emportement du génie lui avait fait commettre. Quand la soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls , Baltbazar qui, pendant toute la journée, s'était montré

ou LA BECHERGHfi D£ l'aBSOLU. 287

tendre ^ affectueux , comme il l'était durant les beaux jours de sa-^ie patriarcale , tendit la main à Marguerite , et lui dit avec une sorte de teii^ dresse mêlée de déseqpoir : — £s-tu contente de ton père ?

— Vous êtes digne de celui-là, répondit Marguerite en montrant le portrait de Yai-Glaës.

Le lendemain matin, BaUbazar^uivi de Lemul* quinier monta dans son laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu1l avait caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes. Le maître et le valet se jetèrent un regard plein de mélancolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-être pour toujours. Balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pensée avait si long-temps plané. Chacune était liée au souvenir d'une recherche , ou d'une expérience. Il ordonna d'un air triste à Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux , de séparer des substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins , il proférait des regrets amers , comme en exprime un condamné à mort, avant d'aller à récbabud.

— Ymci pouitai^ , dit-il en s'arrèUmt devanl une capsule dans laquelle plongeaient les doix

288 BALTH/IZAR CLAES ,

fils d'une pile de Yolta , une expérience dont je devrais attendre le résultat. Si elle réussissait , affreuse pensée 1 mes enfans ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamans à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajouta-t-ii en se parlant à lui-même , dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif ; la cristallisation doit commencer au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s'y porterait cristallisé....

— Ha! çà se ferait comme ça! dît Lemulquinier en contemplant son maître avec admiration.

— Or , reprit Balthazar après une pause , la combinaison est soumise à Tinfluence de cette pile qui peut agir...

— Si monsieur veut , je vais en augmenter Teffet...

— Non, non, il faut la laisser telle qu'elle est. Le repos est une condition essentielle à la cristallisation...

— Parbleu , faut qu'elle prenne son temps cette cristallisation! s'écria le valet de chambre.

— Si la température baisse , le sulfure de carbone se cristallisera , dit Balthazar en continuant d'exprimer par lambeaux les pensées indistinctes

ou LA RECIIEUCHE DE l' ABSOLU. 289

d^uiie méditation complète dans son entendement; mais si l'action de la pile opère dans certaines conditions que j'ignore... II faudrait surveiller cela... il est possible... Hais à quoi pensé-je? il ne s'agit plus de chimie , il faut aller gérer une recette en Bretagne I

Glaës sortit précipitamment , et descendit pour faire un dernier déjeûner de famille auquel assistèrent Pierquin et monsieur de SoUs. Puis Balthazar , pressé d'en finir avec son agonie scientifique y dit adieu à ses enfans et monta en voiture avec son oncle. Toute la famille l'accompagna sur le seuil de la porte. Là , quand Marguerite eut embrassé son père par une étreinte désespérée , à laquelle il répondit eh lui disant à l'oreille : — Tu es une bonne fille , et je ne t'en voudrai jamais ! elle franchit la cour , se sauva dans le parloir , s'agenouilla à la place où sa mère était morte , et fit une ardente prière à Dieu pour lui demander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortifiée par une vdix intérieure qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissemens des anges et les remercîmens de sa mère, quand sa sœur, son frère, Emmanuel et Pierquin rentrèrent après avoir regardé la calèche jusqu'à ce qu'ils ne la vissent plus.

290 BAtTHAZÀA CXAÉS ,

— Iftîntfflant ^ mademoîsdle , qu^allez-vous faire? lui dit Pierquia.

— Sauver la maison , répondit-elle avec mmplieité. Nous possédons prés de treiie coïts arpens i Waignies« Mon intention est de les faire défricher, les partager en trois fermes, construire les bàtimens nécessaires i leur exploitation , les louer ; et je crois qu^ea quelques années , avec beaucoup d^économie et de patience y chacun de nous, dit-elle en montrant sa sœur et son frère, aura une ferme de quatre cents et quelques arpens qui pourra valoir , un jour , près de quinze mille francs de rente. Mon frère Gustave gardera pour sa part cette maison et ce quMl possède sur le Grand-Livre. Puis nous rendrons un jour à notre père sa fortune dégagée de toute obligation en consacrant nos revenus à racquittement de ses dettes.

— Mais , chère cousine , dit le notaire stupé* fait de cette entente des aflfaires et de la froide raison de Marguerite , il vous faut jdus de deux cent mille francs pour défricher voi terrains^

bâtir vos fermes , et acheter des bestiaux ? Où

prendrez-vous cette somme ?

— Là coqameDçeEit mes emballas, dii>^ts m regardant alterMtîvemf ot le notaire et looiuMV

ou LA RECHERCHE DE t'ABSOtU. 291

de Solis. Je n'ose les demander à mon oncle qui a déjà fait le cautionnement de mon père?

~ Vous avez des amis I s'écria Pierquin , en voyant tout-à-coup que les demoiselles Claës seraient encore des filles déplus de quatre cent mille francs.

Emmanuel de Solis regarda Marguerite avec attendrissement; mais, malheureusement pour lui , Pierquin resta notaire au milieu de son enthousiasme et reprit ainsi : — Moi , je vous les offre ces deux cent mille francs I

Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un regard qui fut un trait de lumière pour Pierquin. Félicie rougit excessivement, tant elle était heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu'elle le souhaitait. Elle regarda sa sœur qui j tout-à-coup, devina que pendant Tabsenoe qu'elle avait faite , la pauvre Glle s'était laissé prendre à quelques banales galanteries de Pierquin.

— Vous ne me paierez que six pour cent d'intérêt, ditrîl. Vous me rembourserez quand vous voudrez , et vous me donnerez une hypothèque sur vos terrains. Mais soyez tranquille, vous n'aurez que les déboursés à payer pour tous vos contrats , je vous trouverai de bons fermiers , et

ferai vos affaires gratuitemeut afin de vous aider en bon parent.

Emmanuel fit un signe à Marguerite pour l'engager à refuser ; mais elle était trop occupée à étudier les changemens qui nuançaient la physionomie de sa sœur pour sVn apercevoir. Après une pause , elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'elle-même , à la grande joie de monsieur de Solis : — ^ Vous êtes un bien bon parent, je n'attendais pas moins de vous ; mais l'intérêt à six pour cent retarderait trop notre libération , j'attendrai la majorité de mon frère et nous vendrons ses rentes.

Pierquin se mordit les lèvres , Emmanuel se mit à sourire doucement.

— Félicie , ma chère enfant , reconduis Jean au collège, Martha t'accompagnera, dit Marguerite en montrant son frère. — Jean, mon ange , sois bien sage , ne déchire pas tes habits, nous ne sommes pas assez riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisions! Allons va , étudie bien.

Félicie sortit avec son frère.

— Mon cousin, dit Marguerite à Pierquin , et vous , monsieur , dit-elle à monsieur de Solis , vous êtes sans doute venus voir mon père pen-

ou LA REGHEROIE DE L^BSOLU. 293

dant mon absence, je vous remercie de ces preuves d'amitié. Vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de conseils. Entendons-nous à ce sujet ! Quand je serai en ville , je vous recevrai toujours avec le plus grand plaisir ; mais quand Félicie sera seule ici avec Josette et Martha, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne doit voir personne ; fût-ce un vieil ami , et le plus dévoué de nos parens. Dans les circonstances où nous nous trouvons, notre conduite doit être d'une irréprochable sévérité. Nous voici donc pour long-temps vouées au travail et à la solitude.

Le silence régna pendant quelques instans.

Emmanuel abîmé dans la contemplation de la tète de Marguerite semblait muet , Pierquin ne savait que dire. Il prit congé de sa cousine, en éprouvant un mouvement de rage contre luimême : il avait deviné tout-à-coup que Marguerite aimait Emmanuel , et qu'il venait de se conduire en vrai sot.

— Ha çà, Pierquin , mon ami , se dit-il en s'apostrophant lui-même dans la rue, un homme qui te dirait que tu es un grand animal , aurait raison. Suis-je bête ? J'ai douze mille livres de rente , en dehors de ma charge , sans compter la

294 BALTHÀZAR CtABS,

succession de mon oncle Des Racquets , dont je suis le seul héritier , et qui me doublera ma fortune un jour ou Tautre (enGn , je ne lui souhaite pas de mourir, il est économe I). Et, j^ai Finfamie de demander des intérêts à mademoiselle Glaës ! Je suis sûr qu^à eux deux ils se moquent maintenant de moi. Je ne dois plus penser à Marguerite I Non. Après tout , Félicie est une douce et bonne petite créature qui me convient mieux.

Marguerite a un caractère de fer*, elle voudrait me dominer, et elle me dominerait I Allons, mon* trons-nous généreux, ne soyons pas tant notaire ! je ne peux donc pas secouer ce harnais-là? Sac à papier, je vais me mettre à aimer Félicie, et je ne bouge pas de ce sentiment là! Fourche! elle aura une ferme de quatre cent trente arpens, qui, dans un temps donné, vaudra entre douze et quatorze mille livres de rente , car les terrains de Waignies sont bons. Que mon oncle Des Racquets meure, pauvre bonhomme ! je vends mon étude et je suis un homme de qua-ran-te-mil-leli-vres-de-rente. Ma femme est une Claës , je suis allié à des maisons considérables. Diantre, nous verrons si les Court-de-ville , les Magalhens , les Savaron de Savarus , refuseront de venir chez un Pierquin-Claës-Molina-Nourho, Je serai maire

de Douai , j'aurai la croix , je puis être député , j'arrive à tout. Ha çà ! Pierquin , mon garçon , tiens toi-là? Ne faisons plus de sottises I d^autant que , ma parole d'honneur , Félicie... mademoi-o selle Félicie Claôs , elle t'aime.

Quand les deux amans furent seuls , Emmanuel tendit sa main à Marguerite qui lui donna (a sienne. Ils se levèrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc dans le jardin; mais au milieu du parloir, l'amant ne pût résister à sa joie , et d'une voix que l'émotion rendit tremblante , il dit à Marguerite :

— J'ai trois cent mille francs à vousl,..

— Gomment , s'écria-elle , ma pauvre mère vous aurait encore confié?... Non. Quoi?

— Oh ! ma Marguerite , ce qui est à moi , n'est-il pas à vous î N'est-ce pas vous qui la première avez dit nousf

— Cher Emmanuel , dit-elle en lui pressant la main.

Puis, au lieu d'aller au jardin, elle se jeté dans la bergère.

— N'est-ce pas à moi de vous remercier, ditil avec sa voix d'amour, puisque vous acceptez.

— Ce moment , dit-elle , mon cher bien-aimé , efface bien des douleurs , et rapproche un lieu-

reux avenir I Oui, j'accepte ta fortune, reprit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'ange; je sais le moyen de la faire mienne.

Elle regarda le portrait de Yan-Glaës comme pour avoir un témoin. Le jeune homme qui suivait les regards de Marguerite ne lui vit pas tirer de son doigt une bague de jeune fille , et ne s'aperçut de ce geste qu'au moment où il entendit ces paroles.

— A.U milieu de nos profondes misères , il se trouve un bonheur. Mon père me laisse , par insouciance , la libre disposition de moi-même , dit-elle en lui tendant la bague. Prends , Emmanuel? Ma mère te chérissait, elle t'aurait choisi !

Les larmes lui vinrent aux yeux , il pàlit , tomba sur ses genoux, et dit à Marguerite, en lui donnant un anneau qu'il portait toujours : — Voici l'alliance de ma mère! — Ma Marguerite, reprit-il en baisant la bague , n'aurai-je donc d'autre gage que ceci I

' Elle se baissa pour apporter son front aux lè* vres d'Emmanuel.

— Hélas , mon pauvre aimé , ne faisons-nous pas là quelque chose de mal , dit-elle tout émue , car nous attendrons long-temps.

ou LA nECHERCHE DE L^ ABSOLU. 297

— Mon oncle disait que l'adoration était le * pain quotidien de la patience, en parlant du chrétien qui aime Dieu. Je puis t' aimer ainsi , je t'ai , depuis long-temps, confondue avec*le Seigneur de toutes choses ; je suis à toi, comme je suis à lui.

Ils restèrent pendant quelques momens en proie à la plus douce exaltation. Ce fut la sincère et calme effusion d'un sentiment qui , semblable à une source trop pleine , débordait par de petites vagues incessantes. Les événemens qui les séparaient pour un temps étaient un sujet de mélancolie qui rendit leur bonheur plus vif, en lui donnant quelque chose d'aigu comme la douleur. Félicie revint trop tôt pour eux. Emmanuel , éclairé par le tact délicieux qui fait tout deviner en amour, laissa les deux sœurs seules , après avoir échangé avec Marguerite un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait cette discrétion , car il y exprima combien il était avide de ce bonheur désiré si long-temps, et qui venait d'être consacré par les fiançailles du cœur.

— Viens ici , petite sœur, dit Marguerite en prenant Félicie par le cou.

Puis , la ramenant dans le jardin, elles allèrent s'asseoir sur le banc auquel chaque génération

298 BAXTHAZAR CLAES,

avait confié ses paroles d'amour, ses soupirs de douleur, ses méditations , et ses projets. Malgré le ton joyeux et Faimable finesse du sourire de sa sœur, Félicie éprouvait une émotion qui ressemblait à un mouvement de peur. Marguerite lui prit la main et la sentit trembler.

— Mademoiselle Félicie , dit Talnèe en s'approchant de Toreille de sa sœur , je lis dans votre âme. Pierquin est venu souvent pendant mon absence , il est venu tous les soirs , il vous a dit de douces paroles, et vous lés avez écoutées. Félicie rougit. — Ne t'en défends pas , mon ange , reprît Marguerite, il est si naturel d'aimer I Peut-être ta chère âme changera-t-elle un peu la nature du cousin : il est égoïste , intéressé , mais c'est un honnête homme ; et sans doute ses défauts serviront à ton bonheur. Il t'aimera comme la plus jolie de ses jptopriétés , tu feras partie de ses affaires. Pardonne-moi ce mot , chère amie ? tu le corrigeras des mauvaises habitudes qu'il a prises de ne voir partout que des intérêts , en lui apprenant ce que sont les affaires de cœur. Félicie ne put qu'embrasser sa sœur. — D'ailleurs , reprit Marguerite , il a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne bourgeoisie. Mais serait-ce donc moi qui m'oppose-

ou tA RECHERCHE INB L^ ABSOLU. S99

raii k ton bonheur si tu veux le trouver dans une condition médioere?.»..

Félicie laissa ^happer ces mots : -^ Chère scBur!

— Oh oui, tu peux te confier à moi, t'écria Marguerite. Quoi de plus naturel que de nous diro nos secrets.

Ce mot plein d^Ame détermina Tune de ces causeries déUcieiises où' les jeunes filles se disent tout. Quand Marguerite , que Tamour avait fait experte, eut reconnu l'état du cœur de Félicie , elle finit en lui disant : — Hé bien, ma dbère enfant , assurons-oous que le cousin Caime vè* ritablement; et... alors...

— Laisse^moi faire, répondit Félicie en rittit, fat mes modèles.

«* Folle 1 dit Marguerite en la baisant au front.

Quoique Pierquin appartint k cette classe d'hommes qui dans le mariage voient des obligatiens , Texéeution des lois sociales , et un mode pour la transmission des propriétés; qu'il lui fût indifférent d^épouser ou Fdicie ou Margue* rite , SI Tune ou Tautre avaient le même nom et la floème dot ; il s'q>erçut néanmoins, que toutes dflttx étaient, imant une de ses expressions, àÊÊjiMsê rommieBques et fienÉùneniales, deux ad*

jectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons que la nature sème d'une main parcimonieuse à travers les sillons de Thumamté. Le notaire se dit sans doute qu'il fallait hurler avec les loups. Le lendemain, il vint voir Marguerite et remmena mystérieusement dans le petit jardin, pour commencer à parler sentiment, puisque c'était une des clauses du contrat primitif qui devait précéder le contrat notarié.

— Chère cousine, lui dit-il, nous n'avons pas toujours été du même avis sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heureuse de vos affaires ; mais vous devez reconnaître aujourd'hui que j'ai toujours été guidé par un grand désir de vous être utile. Hé bien , hier j'ai gâté mes offres par une fatale habitude que nous donne V esprit notaire, comprenez-vous? Mon cœur n'était pas complice de ma sottise. Je vous ai bien aimée; mais nous avons une certaine perspicacité*, nous autres, et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas ; c'était ma faute ! Un autre a été plus adroit. Hé bien , je viens vous avouer tout bomfacement que j'éprouve un amour réel pour votre sœur Félicie. Traitezmoi donc comme un frère ? puisez dans ma bourse, prenez à même ! Allez , plus vous prendrez, plus

ou LA ]IECHERCH£ DE L^ ABSOLU. 301

YQUS me prouverez d^ amitié. Je suis tout ^ yous, sans intérêt, entendez-vous? ni à douze , ni à un pour cent. Que je sois trouvé digne de Félicie, et je suis content. Pardonnez-moi mes défauts, ils ne viennent que de la pratique des affaires , le cœur est bon , et je me jetterais dans la Scarpe , plutôt que de ne pas rendre ma femme heureuse.

— Voilà qui est bien, cousin I dit Marguerite, mais ma sœur dépend d'elle et de notre père...

— Je sais cela , ma chère cousine , dit le notaire , mais vous êtes la mère de toute la famille , et je n'ai rien plus à cœur que de vous rendre juge du mien.

Cette façon de parler peint assez bien Fesprit de rhonnète Pierquin. Plus tard , il devint célèbre par sa réponse au commandant du camp de Saini-Omer, qui Tavàit prié d'assister à une fête militaire, et qui fut ainsi conçue : Monsieur Pierqvin'Claes de Molina-Nourho , maire de la viUe de Douai ^ checalier de la Légion-^* honneur, aura cehii de se rendre , etc.

Marguerite accepta l'assistance du notaire, mais seulement dans tout ce qui pouvait concerner sa profession , afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l'avenir de sa

303 BAtTHAZAA ClA£i$,

sœur, ni les déteraiinations de son père* Ce jour ookème elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha , qui se vouèrent corps et àme à leur jeune maîtresse, dont elles secondèrent les plans d'économie. Marguerite partit aussitôt pour Waignies où elle commença ses opérations qui furmt savamment dirigées par Pierquin. Le dévouement s'était chiffré dans l'esprit du notaire, comme une excellente spéculation : ses soins, ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu'il ne voulut point épargner. D'abord , il tenta d'éviter à Marguerite la peine de faire défricher et de labourer les terres destinées à ses fermes. Il trouva trois jeunes fils de fermiers riches qui désiraient s'établir , les séduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains , et réussit à leur faire prendre à bail les trois fermes qui allaient se construire. MojeU'* nant l'abandon du prix de .la ferme pendant trois ans , ils s'engagèrent à en donner dix mille francs de loyer à la quatrième année , douze mille à la sixième, et quinze mille pendant le reste du bail ; à creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se b&tirent , les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Baltha^ar, Marj^erUo

ou t\ RECHEHGHC DE i'aBSOLU. 303

avait déjà presque rétabli la fortune de son frère et de sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constructions. Ni les secours , ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille dont la conduite excitait Tadmiration de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses , l'exécution de ses marchés et de ses baux, avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent déployer les femmes quand elles sont animées par un grand sentiment. Dés la cinquième année, elle put consacrer trente mille francs de revenu que donnèrent les fermes , les rentes de son frère et le produit des biens paternels, à Tacquittement des capitaux hypothéqués, et à la réparation des dommages que la passion de Balthazar avait faits dans sa maison. L'amortissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d'ailleurs à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle et qu'elle n'avait pas employés, en y joignant Une vingtaine de mille francs de ses économies , en sorte que , dès la troisième année de sa gestion , elle put acquitter une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage , de privations et de dévouement ne se démentit point durant cinq années ; mais

tout fut d^ailleurs succès et réussite , sous Tadininistration et Tinfluence de Marguerite. Devenu ingénieur des ponts-et-<;baussées > Gabriel , aidé par son grand-oncle Gonyncks , fit une rapide fortune dans Tentreprise d'un canal qu^il construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Gonyncks , que son père adorait et qui était Tune des plus riches héritières des deux Flandres.

En 1823, les biens des Glaës se trouvèrent libres, et la maison de la rue de Paris avait presque réparé ses pertes de mobilier. Pierquin demanda positivement la main de Félicie à Balthazar, de même que monsieur de Solis sollicita celle de Marguerite. Au commencement du mois de janvier 1824, Marguerite et monsieur Gonyncks partirent pour aller chercher le père exilé dont chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famille dont il devait sanctionner le bonheur. En l'absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartemens de réception y pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et monsieur de Solis complotèrent avec Félicie, de préparer à Marguerite une surprise, qui ferait participer en quelque

ou 14 RECHERCHE DE L^ABSOlkU. 305

sorte la sœur cadette à la restauration de la maison Glaës. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux tableaux qu'ils lui offrirent pour décorer la galerie. Monsieur Gonyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite la satisfaction que lui causait sa noble conduite et sou dévouement à remplir le mandat que lui avait légué sa mère, il avait pris des mesures pour qu'on apportât une cinquantaine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que Balthazar avait jadis vendues , en sorte que la galerie Glaës fut presque entièrement remeublée. . Marguerite était îléjà venue plusieurs fois voir son père , accompagnée de sa sœur, ou de Jean. Chaque fois , elle Tavait trouvé progressivement plus changé ; mais depuis sa dernière visite , la vieillesse s'était manifestée chez Balthazar par d'effrayans symptômes à la gravité desquels contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait , afin de pouvoir employer la plus grande partie de ses appointemens à faire des expériences qui trompaient toujours son espoir. Quoiqu'il ne fût âgé que de soixante-cinq ans , il avait l'apparence d'un octogénaire. Ses yeux s'étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, ses sour-

cils avaient blanchi , quelques cheveux lui garnis-

saient à peine la nuque ; il laissait croître sa barbe qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait ; il était courbé comme un vieux vigneron ; puis le désordre de ses vètemens avait repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu'une pensée forte animât ce grand visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité du regard , un air désespéré , une constante inquiétude y gravaient les diagnostics de la démence, ou plut6t de toutes les démences ensemble. Tantôt il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar Texpression du monomane ; , tantôt rimpatience de ne pas' deviner un secret qui se présentait à lui comme un feu follet y mettait les symptômes de la fureur, puis tout à coup un rire éclatant trahissait la folie , enfin la plupart du temps rabattement le plus complet résumait toutes les nuances de sa passion par la froide mélancolie de Tidiot, Quelque fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Glaes sublime de bonté, grand par le cœur, beau de visage et duquel il n'existait plus que de rares vestiges. Vieilli , lassé comme son maître par de constans travaux , Lemulquinier n'avait pas eu

ou LA REGHËRCSne Bfi t' ABSOLU* 307

à subir, comme lui, les fatigues de la pensée ; aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mélange (inquiétude et d^ admiration pour son maître, auquel il était facile de* se méprendre. Quoiqu'il écoutât la moindre parole avec respect , qu^il suivit les moindres mouvemens avec une sorte de tendresse , il avait soin du savant comme une mère a soin d^un enfant ; souvent il pouvait avoir Tair de le protéger, parce qu'il le protégeait véritablement dans les vulgaires nécessités de la vie auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards enveloppés par une idée, confians dans la réalité de leur espoir, agités par le même souffle, Tun représentant l'enveloppe et l'autre l'âme de leur existence commune, formaient Un spectacle à la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et monsieur Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Claës établi dans une auberge, son successeur ne s'était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place. A travers les préoccupations de la science, il s'était ému d^ns son cœur un désir de revoir sa patrie , sa maison , sa famille, La lettre de sa fille lui avait annoncé des évènemens heureux , il songeait à couronner sa carrière par une série d'expériences qui devait

le mener eoGn à la découverte de son problème ; il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La fille se jeta dans les bras de son père en pleurant de joie. Cette fois , elle venait chercher la récompense d'une vie douloureuse ^ et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changemens qui, depuis sa dernière visite , s^étaient opérés en lui. Gonyncks partagea le secret effroi de sa nièce , et insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai où rinfluence de la patrie pouvait le rendre à la raison , à la santé , en le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de cœur qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le croyait , il eut pour elle des attentions singulières. Il témoigna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge , il s'informa de ses goûts, il lui demanda ce qu^elIe voulait pour ses repas avec les soins empressés d'un amant ; il eut enfin les manières d'un coupable qui veut s'assurer de son juge. Marguerite connaissait si bien son père qu^elle devina le motif de cette

ou L\ RECHERCHE DE l' ABSOLU. 309

tendresse , en supposant qu'il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s'acquitter avant son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors le cœur humain à nu. Balthàzar s'était rapetissé. Le sentiment de son abaissement , l'isolement dans lequel le mettait la science, l'avaient rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères à ses occupations favorites. Sa fille aînée lui imposait. Le souvenir de son dévouement passé, de la force qu'elle avait déployée, la conscience du pouvoir qu'il lui avait laissé prendre, la fortune dont elle disposait et les sentimens indéfinissa))Ies qui s'étaient emparés de lui, depuis le jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui avaient sans doute grandie de jour en jour. Gonyncks semblait n'être rien à ses yeux , il ne voyait que sa ûWe et ne pensait qu'à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui les a subjugués. Lorsqu'il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte , semblable à celle d'un enfant qui se sent fautif. La noble (ille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne déyasté par la science

310 MlTHAZ/LR CtACS,

et par les traraux , avec le sourire puéril , avec la servilité naïve qui se peignaient sur les lèvres et dans la physionomie de Balthazdr. Elle fût blessée du contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse , çt se promit d'employer son influence à faire reconquérir â son père toute sa dignité , pour le jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famille. D^abord, elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui dire à l'oreille : — Devez-vous quelque chose ici?

Balthazar rougit et lui répondît d*un air embarrassé : — Je ne sais pas!... Mais Lemulquinîer te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affaires que je ne le suis moi-même.

Marguerite sonna le valet de chambre, et quand il vint , elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.

— Monsieur désire quelque chose , demanda Lemulquinier.

Marguerite, qui était tout orgueil et pleine de noblesse , eut uû serrement de cœur en s'apercevant au ton et au maintien du valet , qu'il s^était établi quelque familiarité mauvaise entre son père et lui.

— Mon père ne peut donc pas faire sans vous

ou U AECHERGJàE BË l' ABSOLU. 311

le compte de ce qu'il doit ioi^ dit Marguerite. -^ Monsieur, reprit Lenulquinier, doit.» • A ces mots , Balthazar fit à sou Talet de chambre un signe d'iuteUigence que Marguerite surprit et qui rhumilia*

— Dites-moi tout ce que doit mou père » s^é* cria-lrelle.

— Ici , monsieur doit un millier d^écu# à un apothicaire qui tient l'épicerie en gros , et qui nous a Iburm des potasses caustiques ^ du plomb, du 2ing y et des réactifs.

— Est-ce tout? dit Marguerite.

Baltbazar réitéra un sigoe affirmatif k Lemul-

quinier qui, fasciné par son maître, répçudit : — ^ Oui , mademoiselle.

— Hé bien , reprit^elle , je vais vous les remettre.

Balthazar embrassa joyeusement sa fille en lui disant : — Tu es un ange pour moi, mou enfant* £t il respira plus à Taise , en la regardant d'un œil moins triste. Mais, malgré cette joie , Mar* guérite aperçut facilement sur sou \isage les signes d'une profonde inquiétude , et jugea que ces mille écus constituaient seulement les dettes criardes du laboratoire.

— - Soyez franc , mon père > dit«ell^ en se tais*

sant asseoir sur ses genoux par lui , \ous devez encore quelque chose? Avouez-moi tout , revenez dans votre maison sans conserver un principe de crainte au milieu de la joie générale.

— Ma chère Marguerite, dit-il en lui prenant les mains et les lui baisant avec une grâce qui semblait être un souvenir de sa jeunesse^ tu me gronderas...

— Noii , dit^lle.

— Vrai ! répondit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine, je puis donc tout te dire , tu paieras...

— Oui , dit-elle en réprimant des larmes qui lui venaieiit aux yeux.

— Hé bien, je dois.... Oh! je n'ose pas....

— Mais dites donc , mon père !

— C'est considérable , reprit-il.

Elle joignit les mains par un mouvement de désespoir.

— Je dois.... trente mille francs à messieurs Protez et Chiffreville.

— Trente mille francs , dit-elle , sont mes économies , mais j'ai du plaisir à vous les offrir , ajouta-t-elle en lui baisant le front avec respect.

Il se leva , prit sa fille dans ses bras , et tourna tout autour de sa chambre en la faisant sauter

ou LA RECffERGHE DE l' ABSOLU. 313

comme un enfant; puis, il la remit sur le fauteuil où elle était , en s'écriant : — Ma chère enfant , tu es un trésor d^amour 1 Je ne vivais plus. Les Cbiffreville m^ont écrit trois lettres menaçantes et voulaient me poursuivre , moi qui leur ai fait faire une fortune.

— Mon père ! dit Marguerite avec un accent de désespoir, vous cherchez donc toujours.

— Toujours , dit-il avec un sourire de fou. Je trouverai. Si tu savais où nous en sommes.

— Qui, nous?...

— Je parle de Mulquinier , il a fini par me comprendre, il m^aide bieni Pauvre garçon , il m'est si dévoué 1

Gonyncks interrompit la conversation en entrant , Marguerite fit signe à son père de se taire en craignant qu'il ne se déconsidérât aux yeux de leur oncle. Elle était épouvantée des ravages que la préoccupation avait faits dans cette grande intelligence , absorbée dans la recherche d'un problème peut-être insoluble. Balthazar, qui ne voyait sans doute rien au-delà de ses fourneaux, ne devinait même pas la libération de sa fortune. Le lendemain , ils partirent pour la Flandre ; le voyage fut assez long pour que Marguerite pût acquérir de confuses lumières sur la situation

314 BALTHAZAK GLAES,

dans laquelle se trouyaient son pèn et Lemnlqukiier. Le valet avait-il sur le maître cet ascendant que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se. sentent nécessaires, et qui, de concession en concession, savent marcher vers la domination avec ta persistance que domie une idée fixeT Ou bien le maître avaitil contracté pour son valet cette espèce d^affection qui naît de Thabitude , et semblable à celle qu'un ouvrier a pour son outil créateur, que FArabe a pour son coursier libérateur. Marguerite épia quelques faits pour se décider, en se proposant de soustraire Balthazar à un joug humiliant, s'il était réel. En passant à Paris, elle y resta durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son père , et prier les fabricans de produits diimiques de ne rien envoyer à Douai sans Tavoir prévenue à l'avance des demandes que leur Iwait ' €ld^. Elle obtint de son père qu'il changeât de côâtniâe et reprit les habitudes de toilette convenables à un homme de son rang. Cette restauration corporelle rendit à Balthazar une sorte de dignité physique qui fut de bon augure pour un changement d'idées. Bientôt sa fille, heureuse par avance de toutes les surprises qui attendaient son père datis sa propre maison , repartit pour

ou lA KEGHEllGPfi DE t'AEâOtU. 31 &

Douai. A trois lîeue$ da cette viney Baltbasar trouva sa fîile Félicie à cheval , escortée par ses deux frères , par Emmanuel , par Pierquin et par les plus intimes amis des trois familles. Le voyage l'avait nécessairement distrait de ses pensées habituelles , Taspect deJa Flandre avait agi sur son cœur ; aussi quand il aperçut le joyeux cortège que lui formaient et sa famille et ses amis, éprou* va-t-il des émotions si vives que ses yeux devin* rent humides > sa voix trembla , ses paupières se rougirent y et il embrassa si passionnément ses enfans sans gouvoir les quitter, que les ipectateurs de cette scène furent émus aux larmes. Lorsqu'il revit sa maison , il pâlit , sauta hors de la voiture de voyage avec Tagilité d'un jeune homme , respira Tair de la cour avec délices , et se mit à regarder les moindreà détails avec un plaisir qui débordait dans ses gestes ;' il se redressa, et sa physionomie redevint jeune. Quand il entra dans le parloir, il eut des pleurs aux yeux eh y voyant par l'exactitude avec laquelle sa fille avait reproduit ses anciens flambeaux d'argent vendus , que ks désastres devaient être entièrement réparés. Un déjeûner splendide était servi dans la salle à manger, dont les dressoirs avaient été remplis de curiosités et d'argenterie d'une valeur au moins

346 BAITHAZAR CLAES,

égale à celle des jpiëces qui s^y trouvaient jadis. Quoique ce repas de famille durât long-temps , il suffit à peine aux récits que Baltbazar exigeait de chacun de ses enfans. La secousse imprimée à son moral par ce retour lui fit épouser le bonheur de sa famille dont il se montra bien le père. Ses manières reprirent leur ancienne noblesse. Dans le premier moment , il fut tout à la jouissance de la possession , sans se demander compte des moyens par lesquels il recouvrait tout ce quUl avait perdu ; sa joie fut donc entière et pleine, ts déjeûner fini y les quatre enfans , le père et l^ierquin le notaire passèrent datis le parloir où Baltbazar ne vit pas sans inquiétude des papiers timbrés qu^un clerc avait apportés sur une table devant laquelle il se tenait y comme pour assister son patron. Les enfans s^assirent, et Baltbazar, étonné, resta debout devant la cheminée.

— Ceci , dit Pierquin , est le compte de tutelle que rend monsieur Glaës à ses enfans I Quoique ce ne soit pas très-amusant, ajouta-t-il en riant à la façon des notaires qui prennent assez généralement un ton plaisant pour parler des affaires les plus sérieuses , il faut absolument que vous Técoûtiez.

Quoique les circonstances justifiassent cette

phrase , monsieur Glaës , à qui sa conscience rappelait le passé de s^ vie , Faccepta comme un reproche et fronça les sourcils. Le clerc commença la lecture. L^étonnement de Balthazar alla croissant à mesure que cet acte se déroulait. Il y était établi d^abord que la fortune de sa femme montait , au moment du décès , à seize cent mille francs enyiron ; la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement à chacun de ses enfans une part entière , comme aurait pu la gérer un bon et soigneux père de famille. Il en résultait que la maison était libre de toute hypothèque y que Balthazar était chez lui , et que ses biens ruraux étaient également dégagés. Lorsque les di- Ters actes furent signés, Pierquin lui présenta les quittances des sommes qu^il avait jadis empruntées et les main-levées de» inscriptions qui pesaient sur ses propriétés. En ce moment, Balthazar, qui recouvrait à la fois l'honneur de l'homme , la vie du père , la considération du citoyen, tomba dans un fauteuil; il chercha Marguerite , qui , par une de ces sublimes délicatesses de femme , s'était absentée pendant cette lecture, afin de voir si toutes ses intentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres de la famille comprit la pensée du

318 BALTHAZAR CIAES,

viâllard au moment où ses yeux faiblement hu* meetés d«n(mdaient sa fille qat tons voyaient en ce moment par les yeux de Tàme ^ oo^me un ange de force et de Imnière. Luciai Falla chercher, Balthazar entendit le pas de sa fille, et courut la serrer dans ses bras.

— Mon père , lui dit-dle au pied de Tescalier où le vieillard la saint pour Tétreindre , je vous ea supplie, ne diminuez en rien vo^e sainte autorité. Remercies' - moi , devant toute la famille , d^avoir bien accompli vos intwtions , et soyez ainsi le seti autewr éii bien qui a pu se fûre ici.

Balthazar leva les yeux au ciel , regarda sa fille , se croisa les bras , et dit après une panse pendant laquelle son visage reprît une expression que ses enfans ne lui avaient pas vue depuis dix ans : — Que n^es4u là , Pépita , pour admirer nôtre enfant. Il serra Marguerite avec force, sans pouvoir prononce une parole , et rentra. -^ Mes enfans , dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les plus imposans , nous devons tous des remereiemens et de la reconnaissance à ma fille Marguerite , pour la sagesse et le courage avec lesquels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans , lorsque, trop ab-

ou LA RICHBUCHB «B L' ABSOLU, 319

sorbe par mes traYaux y je lui ai remis les rênes de notre administration domestique.

— Ah l maintenant , nous allons lire les contrats de mariage, dit Pierquin eu regardant Fheure. Mais ces actes-là ne me regardent pas , attendu que la loi me défend d^instrumenter pour mes parens et pour moi. Mousieur Haparlier l'onde va venir.

En ce moment , les amis de la famflle invités au dtner que Ton domiait pour fêter te retour de monsieur Giaés et célébrer la signature des con« tràtSy arrivèrent successivement, pendant que les gens apportèrent les cadeaux de noces. L'assemblée s'augmenta promptement et devint aussi imposante par la qualité des personnes qu'dle était bdie par la richesse des toilettes. Les trois familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfans avaient voulu rivaliser de splendeur. En un moment , le parloir fut plein des gracieux présens qui se font aux fiancés. L'or ruisselait et pétillait. Les étoffes dépliées , les châles de cachemires, les colliers, les parures excitaient une joie si vraie chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient , cette joie enfantine à demi se peignait si "bien sur tous les visages , que la valeur de ces présens magnifiques était oubliée

3S0 BALTHAZAfi CLAES,

par les indifférens ^ assez souvent occupés à la calculer par curiosité. Bientôt commença le cérémonial usité dans la famille Glaës pour ces solennités. Le père et la mère devaient seuls être assis f et les assistans demeuraient debout devant eux à distance. A gauche du parloir et du côté du jardin se placèrent Gabriel Glaës et mademoiselle GonynckSy auprès de qui se tinrent monsieur de Solis et Marguerite , sa sœur et Pierquin. A quelques pas de ces trois couples ^ Balthazar et Conyncks , les seuls de l'assemblée qui fussent assis , prirent place chacun dans un fauteuil , près du notaire qui remplaçait Pierquin. Jean était debout derrière son père. Une vingtaine de femmes élégamment mises et quelques hommes ^ tous choisis parmi les plus proches parens des Pier- . quin , des Conyncks et des €laës , le maire de Douai , qui devait marier les époux , les douze témoins pris parmi les amis les plus dévoués des trois familles , et dont le premier président de la cour royale faisait partie, tous, jusqu'au curé de Saint-Pierre y restèrent debout en formant , du côté de la cour, un cercle imposant. Cet hommage rendu par toute cette assemblée à la paternité qui , dans cet instant y rayonnait d'une majesté royale y imprimait à cette scène une couleur

ou LA REGHEAGBE DE l' ABSOLU. 321

antique. Ce fut le seul moment pendant lequel , depuis seize ans, Balthazar oublia la recherche de l'Absolu. Monsieur Raparlier, le notaire, alla demander à Marguerite et à sa sœur si toutes lès personnes invitées à la signature et au diner qui devaient la suivre étaient arrivées ; sur leur réponse affirmative , il revint prendre le contrat de mariage de Marguerite et de monsieur de Solis, qui devait être lu le premier, quand tout-à-coup la porte du parloir s'ouvrit, et Lemulquinier se montra le visage flamboyant de joie.

— Monsieur I monsieur!

Balthazar jeta sur Marguerite un regard d« désespoir, lui fit un signe et l'emmena dans le jardin. Aussitôt le trouble se mit dans Tassem* blée.

— Je n'osais pas te le dire , mon enfant , dit le père à sa fille ; mais puisque tu as tant fait pour moi f tu me sauveras de ce dernier malheur. Lemulquinier m'a prêté , pour une dernière expérience qui n'a pas réussi , trente mille francs , le fruit de ses économies. Le malheureux vient sans doute me les redemander en apprenant que je suis redevenu riche. Donne-les lui sur-le-champ I Ah ! mon ange , tu lui dois ton père ^ car lui seul me consolait dans mes désastres, lui seul encore

3Î2 RALTliAZiyt. ttAES ,

a foi ea moi. Certes, woa lui je fustm nuNrt...

— M ODsieuj 1 monsieur 1 criait Lemulquinier.

— Eh bieul dit Baitliazar eu se retouruant.

— Un diamant !

Giaes sauta dans le parloir en aperceyant un diamant dans la main de son Yalet de chambre qui lui dit tout bas : — J'ai été au laboratoire.

Le chimiste , qui avait tout oublié , jeta un regard sur le yiewk Flamand , et ce regard ne pouvait se traduire que par ces mots \ Tu ai été le premier au laboratoire!

— Et , dit le yalet en continuant , j'ai trouvé ça dans la capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laissée en train de faire, des siennes 1 Et elle en a fait , monsieur ! ajouta-t-il en montrant un diamant blanc de forme octaëdrique dont Téclat attirait les regards étonnés de toute l'assemblée.

— Mes enfans , mes amis , dit Balthazar, pardonnez à mon vieux serviteur, pardonnez-moi.

Ceci va me rendre fou ! Un hasard de sept an^ nées a produit , sans moi , une découverte que je cherche depuis seize ans I Gomment ? je n en sais rien. Oui , j'avais laissé du sulfure de carbone sous l'influence d'une pile de Yolta dont l'action aurait dû être surveillée tous les jours.

ou LA' HECHKRCHtt DE l' ABSOLU. 393

Eh bien ! pendant mon absence , le poutoir de Dieu a éclaté dans mon laboratoire sans qae j'aie pu constater ses effets , progressifs , bien entendu I Gela n^est-il pas affreux I MaudM; esii ! maudit hasard I Hélas ! si payais épié cette longue , cette lente , cette subite , je ne sais comment dire 9 cristallisation ) transformation, en&n, ce miracle; di bien ! mes enfans seraient plus ricbes 'encore. Quoique ce ne soit pas la solution du problème que je cherche , au moins les premiers rayons de ma gloire auraient lui sur mon pays , et ce moment que nos affections satisfaites rendent si ardent de bonheur serait encore échauffé par le soleil de la science.

Chacun gardait le silence devant cet homme* Les paroles sans suite qui lui furent arrachées par la douleur furent trop vraies pour n'être pas sublimes. Tout-à-coup, il refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta sur rassemblée un r^ard majestueux qui brilla dans les âmes , prit le diamant , et Toffrit à Marguerite en s^écriant : — Il f appartient , mon ange ! Puis il renyoya Lemulquinier par un geste , et dit au notaire : — Continuons.

Ce mot excita dans rassemblée le frissonnement que, dans certains rôles, Talma causait

394 BALTHAZAA CLAES»

aux masses attentives. Brithazar s^était assis ea se disant à voix basse : — Je ne dois être que père, aujourd'hui.

Marguerite entendit le mot , s^avança , saisit la main de son père, et la baisa respectueusement.

— Jamais homme n a été si grand ! dit Emmanuri quand sa fiancée revint près de lui , jamais homme n'a été si puissant , tout autre en deviendrait fou.

Les trois contrats lus et signés ^ chacun s'empressa de questionner Balthazar sur la manière dont s'était formé ce diamant, mais il ne pouvait rien répondre sur un accident aussi étrange. Il regarda son grenier, et le montra par un geste de rage.

— Oui , la puissance effrayante due au bouleversement du globe, et qui, peut-être, a fait les métaux , les diamans , dit-il , s'est manifestée là pendant un moment , par hasard.

— Ce hasard est sans doute bien naturel , dit un de ces gens qui veulent expliquer tout , le bonhomme aura oublié quelque diamant véritable , et c'est autant de sauvé sur ceux qu'il a brûlés.

— Oublions cela , dit Balthazar à ses amis , je

ou LA RECHERGIIB DE L' ABSOLU. 325

TOUS prie de ne pas m^en parler aujourd'hui.

Margumte prit le bras de son père pour se rendra dans les appartemens de la maison de devant ou Fattendait une somptueuse fête. Quand il entra dans la galerie , après tous ses hôtes , il la vit meublée de tableaux et remplie de fleurs rares.

— Des tableaux , s^écriari-il , des tableaux et quelques-uns de nos anciens.

Il s'arrêta , son front se rembrunit , il eut un moment de tristesse , et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant Tétendue de son humiliation secrète.

— Tout cela est à vous , mon père , dit Marguerite en devinant les sentimens qui agitaient Fâme de Balthazar.

— Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s'écria-t-il y combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père?

— Ne conservez plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit-elle , et vous m'aurez récompensée au-delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père chéri : le peu de mots que vous m'avez dits de lui me le fait estimer. Je l'avoue y j'avais mal jugé cet homme. Ne pensez

326 BALTHAZAR GLAËg,

plus ft oe que vous lui àeyei. Il restera près de vousicoimiie un }iumble ami. Eaimaiiuel possède environ soiiante înille francs d'économie , nous las donnerons à Lemulquinier. Après vous avoir si bien servi ,* cet homme doit être heure&x le reste de ses jours. Ne vous inquiétez pas lie nous ! Monsieur de Solis et moi , nous aurons une vie calme et douce, une vie sans faste ; nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu'à ce que vous nous la rendiez.

— - Ah I ma fille , ne m^abandonne jamais ? Sois toujours la providence de ton père.

En entrant dans les appartemens de réception , Balthazar les trouva restaurés et remeublés aussi magnifiquement qu^ls Tétaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du rez-^de-chaussée par le grand escalier, sur chaque marche duquel se trouvaient des ar*bres fleuris. Une arg^terie merveilleuse de façon , offisrte par Gabriel à son père , séduisit les regards autant qu'un luxe de table qui parut inoui aux principaux habitans d'une ville où ce luxe est traditionndiement à la mode. Les domestiques de monsieur Gonyncks , ceux de Glaès d; de Pi^rquin étaient là prêts à servir ce repas somptueux. En se voyant au milieu de c^te ta-

ou L\ RSCnEBGIIB DE L*ABSOUJ. 327

h\e 4îouronnée de parons , d^amis et de figHres sur lesquellei éclatait une joie \i^e et siacëre^ Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinier» eut une émotion si pénétrante que ohaeun se tut, comme on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs.

x— Ghers enfans! s'écria-t-il^ toUs avez tué

le veau gras pour le retour du père prodigue.

Ce mot par lequel il se faisait justice , et qui empêcha peut-être qu'on ne la lui fit plus sévère^ fut prononcé si noblement que chacun attendri essuya ses larmes ; mais ce fut la dernière eipres* sion de mélancolie , la joie prit insensiblement le caractère bruyant et animé qui signale les fêtes de famille. Après le diner, les prinoipaux habi* tans de la ville arrivèrent pour le bal qui s'ouvrit et répondit à la splendeur classique de la maison Glaës restaurée. Les trois mariages se firent promptement et donnèrent Heu à des fêtes , des bals , des repas , qui entraînèrent, pour plusieurs mois, le vieux Glaës dans le tourbillon du monde. Son fils aine alla s'établir à la terre que possédait près de Gambray, Gonyncks , qui ne voulait jamais se séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la maison paternelle , pour faire les honneurs de l'hôtel que Pierquin avait fait

3'28 . BALTHAZAR GLAES ,

bâtîr, et où U voulait vivre noblement , car sa charge était vendue , et son oncle Des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés. Jean partit pour Paris , où il devait achever son éducation. Monsieur et madame de Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel de Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Cette noble fille reçut par les mains de Tamour la couronne la plus «nviée , celle que le bonheur tresse et dont la constance entretient Féclat. En effet , jamais couple n'offrit mieux Timage de cette félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L'union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie , et qui s'étaient si saintement aimés , excita dans la ville une admiration respectueuse. Monsieur de Solis , nommé depuis long-temps inspecteurgénéral de l'université , se démit de ses fonctions* pour mieux jouir de son bonheur, et rester à Douai, où chacun rendait si bien hommage à ses talens et à son caractère , que son nom était par avance promis au scrutin des collèges élec-

totaux, quand viendrait pour lui l'âge de la députation. Marguerite, qui s'était montrée si forte dans l'adversité , redevint dans le bonbeur une femme douce et bonne. Glaës resta pendant cette année gravement préoccupé sans doute; mais, s'il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus suffisaient , il parut négliger son laboratoire. Marguerite, qui reprit les anciennes habitudes de la maison Glaë's, donna tous les mois, à son père, une fête de famille, à laquelle assistaient les Pierquin et les Gonyncks , et reçut la haute société de la ville à un jour de la semaine où elle avait un Café qui devint l'un des plus célèbres. Quoique souvent distrait, Claës assistait à toutes les assemblées, et redevint si complaisamment homme du monde pour com« plaire à sa fille aînée, que ses enfans purent croire qu'il avait renoncé à chercher la solution de son problème. Trois ans se passèrent ainsi. En 1828, un événement favorable à monsieur de Solis l'appela en Espagne. Quoiqu'il y eût, entre les biens de la maison de Solis et lui , trois branches nombreuses; la fièvre jaune, la vieillesse , l'infécondité, tous les caprices de la fortune s'accordèrent pour rendre Emmanuel l'héritier des titres et des riches substitutions de sa maison,

330 BALTHAZAR CLAEgy

lui f le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres » la maison de Solis avait acquis le comté de Nourho dont les Glaës furent jadis dépossédés. Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari qui devait rester en Espagne aussi long-temps que le voudraient ses affaires ; elle fut d'ailleurs curieuse de voir le ch&teau de Gasa-Réal où sa mère avait passé son enfance, et la ville de Grenade, berceau patrimonial de la famille Solis. Elle partit, en confiant Tadministration de la maison au dévoûment de Martha , de Josette et de Lemulquinier qui avaient Thabitude de la conduire. Balthazar , à qui Marguerite avait proposé le voyage dTspagne , s'y était refusé en alléguant son grand âge ; mais plusieurs travaux médités depuis longtemps et qui devaient réaliser ses espérances, furent la véritable raison de son refus.

Monsieur et madame de Solis restèrent en Espagne plus long-temps qu'ils ne le voulurent. Marguerite y eut un enfant. Ils se trouvaient au milieu de Tannée 1830 , à Gadix où ils comptaient s'embarquer pour revenir en France , par l'Italie ; mais ils y reçurent une lettre dans laquelle Félicie apprenait de tristes nouvelles à sa sœur. En dix-huit mois , leur père s'était complètement

ou t\ RECHERCHE DE l' ABSOLU. 331

ruiné. Gabriel et Pierquiii étaient obligés de remettre à Lemulquinier une somme mensuelle pour subyemr aux dépenses de ta maison. Le \ieux domestique a^ait encore une fois sacrifié sa fortune k son maître. Baltbazar ne voulait rece>* voir personne , et n^admettait même pas ses en-« fans cbez lui. Josette et Martha étaient mortes. Le cocher » le cuisinier et les autres gens avaient été succissivement renvoyés ; les chevaux et les équipages étaient vendus» Quoique Lemulqiii-^ nier gardât le plus profond secret sur les habitudes de son maître , il était à croire que les mille francs donnés par mois par Gabriel Glaës et par Pierquin, s^employaient en expériencesi Le peu de provisions que le valet de chambre aebetait au marché faisait supposer que ces deux vieiUards se contentaient du strict nécessaire. Enfin , pour ne pas laisser vendre la maison paternMle ^ Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que le vieillard avait empruntées » à leur ihsu , sur cet immeuble. Aucun de ses enfuis n'avait d^influence sur ce vieillard qui, à soi&ante-dix ans, déployait une énergie extraordinaire pour ar*river à faire toutes ses volontés , néme les plus absurdes. Marguerite pouvait peut-être seule reprendre Fempire qu'elle avait jadis exercé sur lui,

332 BALTHAZ4R GLAES,

et Félicie suppliait sa sœur d'arriver promptement, elle craignait que son père n'eût signé quelques lettres de change , et Gabriel , Conyncks, Pierquin, effrayés tous de la continuité d'une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat y étaient décidés à ne pas payer les dettes de monsieur Glaës. Cette lettre changea les dispositions du voyage de Marguerite qui prit le chemin le plus court pour gagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui permettaient bien d'éteindre encore une fois les dettes de son père ; mais elle voulait plus , elle voulait obéir à sa mère en ne laissant pas descendre au tombeau Balthazar déshonoré. Certes , elle seule pouvait exercer assez d'ascendant sur ce vieillard pour l'empêcher de continuer son œuvre de ruine , à un âge où l'on ne devait attendre aucun travail fructueux de ses facultés affaiblies. Mais elle désirait le gouverner sans le froisser; afin de ne pas imitét* les enfans de Sophocle , au cas où son{)ère approcherait du but scientifique auquel il avait tant sacrifié. Monsieur et madame de Solis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 183t , et arrivèrent à Douai dans la matinée. Marguerite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris , et la trouva fermée.

ou LA REGHEBCHE DE X^ ABSOLU. 3M

La sonnette fut violemment tirée sans que personne ne répondit. Un marchand quitta le pas de sa boutique où Favait amené le fracas des voitures de monsieur de Solis et de sa suite. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour jouir. du spectacle que leur offrait le retour d^un ménage aimé dans toute la ville , et attirées aussi par cette curiosité vague qui s'attachait aux événemens que l'arrivée de Marguerite faisait préjuger dans la maison Glaës. Le marchand dit au valet de chambre de monsieur de Solis, que le vieux Glaës était sorti depuis environ une heure. Sans doute monsieur Lemulquinier promenait son maître sur les remparts. Marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte, afin d'éviter la scène que lui préparait la résistance de son père , si , comme le lui avait écrit Félicie , il se refusait à l'admettre chez lui. Pendant ce temps , monsieur de Solis alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir monsieur et madame Pierquin.

En un moment la porte fut ouverte. Madame de Solis entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme si le feu s'y était mh.

384 B41.THAZA& CLABS ,

Les admirables boiseries seulptées par YanrHuysiuDiy et le portrait du Président avaient été vendus, dit-on, à lord Spencer. La salle à manger était vide, il ne s'y trouvait plus que deux chaises de paille et une table commune sur laquelle Marguerite aperçut avec effroi deui assiettes , deux bols , deux couverts d'argent » et sur un plat les restes d'un bareng saur que Claës et son valet de chambre venaient sans doute de partager. En un instant elle parcourut la maison dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d'une nudité pareille à celle du parloir et de la salle à manger* L'idée de l'Absolu avait passé partout comme . un incendie. Pour tout mobilier , la chambre de son père avait un lit , une chaise et une table sur laquelle était un mauvais chandelier de cuivre où la veille avait expiré un bout de chandelle de la plus mauvaise espèce. Le dénûment y était si complet qu'il n'y avait même plus de rideaux aux fenêtres. Les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison , tout jusqu'aux ustensiles de cuisine avait été vendu. Émue par la curiosité qui ne nous abandonne même pas dans le malheur , Marguerite entra ches Lemulquinier , dont la chambre était aussi nue que celle de son maître. Dans le tiroir à demi fermé

OtJ lÀ KËCAERCHË DE L' ABSOLU. 335

de la table , eUe vit une reconnaissance du Mont de Piété qui attestait que le Talet avait inis sa montre ai gage quelques jours auparavant. EUe courut au laboratoire et trouva cette pièce jMtie d'instrumens de science comme par le passé. Elle se fit ouvrir son appartemait, son père y avait tout respecté. Au premier coup d^œil que madame de Solis y jeta , elle fondit esa larmes et pardonna tout à son père. Au milieu de cette fureur dévastatrice , il ^vait donc èbb arrêté par le sentiment paternel et par la reconnaissance qu^il devait à sa fille ! Cette preuve de tendresse reçue ilans un moment où ie désespoir de Marguerite éUit à son CimàAe , détermina l'une de ces réactions morales contre lesquelles les cœurs les [dus froids sont sans force. EUe descendit au parloir et y attendit Parrivée de son père, dans une anxiété que le doute augmentait affreusement. Comment dlait-eUe le revoir? Détruit , décrépit, souffrant 9 affaibli par les jeûnes qu'il subissait par orgueil ? Mais aurait*il sa raison ? Des larmes coulaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçut en retrouvant ce sanctuaire dévasté. Les images de toute sa vie , ses efforts , ses précautions inu* tiles , son enfance , sa mère heureuse et malheureuse , tout , jusqu'à la ^v^ ^ son petit Joseph ,

qui souriait à ce spectacle de désolation, lui composait un poème de déchirantes mélancolies. Mais quoiqu'elle prévit des malheurs, elle ne s'attendait pas au dénouement qui devait couronner la vie de son père , cette vie à la fois si grandiose et si misérable. L'état dans lequel se trouvait monsieur Glaës n'était im secret pour personne. A la honte des hommes , il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur à sa persévérance d'homme de génie. Pour toute la haute société, Balthazar était un homme à interdire , un mauvais père qui avait mangé quatre fortunes , des millions , et qui cherchait la pierre philosophale , au Dix- Neuvième Siècle ; ce siècle éclairé , ce siècle incrédule, ce siècle... On le calomniait en le flétrissant du nom d'alchimiste, en lui jetant au nez ce mot : — Il veut faire de l'or I Que ne se disaiton pas d'éloges , à propos de ce siècle où , comme dans tous les autres , le talent expire sous une indifférence aussi brutale que l'était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les Rois. Ces opinions avaient insensiblement filtré de la haute société dans la

ou LA EECHËRGHË DE X' ABSOLU. 337

bourgeoisie, et de la bouigéoisie dans le bas peuple. Le chimiste septuagénaire excitait donc un profond sentiment de pitié chez les gens bien élevés /une curiosité railleuse dans le peuple; deux expressions grosses de mépris et de ce vœ victis ! dont les masses accablent les grands hommes malheureux. Beaucoup de personnes venaient voir sa maison , se montraient la rosace du grenier où s'était consumé tant d^or et de charbon. Quand Balthazar passait, il était indi^ que du doigt, souvent un mot de raillerie ou de pitié s^échappait des lèvres d'un homme du peuple ou d'un enfant , mais Lemulquinier avait soin de le lui traduire comme un éloge , et pou-» vait le tromper impunément. Si les yeux de Balthazar avaient conservé cette lucidité sublime que Vhabitude des grandes pensées y imprime , le sens de Fouïe s'était affaibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers et superstitieux, ce vieillard était donc un sorcier. La noble, la grande maison Glaës s'appelait dans les faubourgs et dans les campagnes , la maison du diable. Il n'y avait pas jusqu'à la figure de Lemulquinier qui ne prêtât aux croyances ridicules qui s'étaient répandues sur son maître. Aussi , quand le pauvre vieux ilote allait au mar-

338 BALTOAUft C3LAJE$f

cbé chercher les Aenrées nécessaires à leur subsistdnce , et qu'il praouiit parini les moins chéries de toutes » n'cAtenailr-il rien sans recevoir qiKelques injures lea maniâre de riéjcHuijlssaiiee ; heureux même , si , souyeid;, qi^lques marchandes su^st^ieiises m refîas^ii^ pas de lui vendre sa maigre pitance, en craignant de se danmer p^ un contact avec un suppôt de Tei^r. Les sentimeus de toute cette ville étaient donc giénér^l&ment hostiles à ce gruMl vieillard et à son coippagnon. Le désordre des v/ètemens de l'un et de l'autre y prêtait encore : ils allais vêtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extérieur décent et qui hésitent à d/Bmaïuier l'aumône. Tôt ou tard ces deux vieilles gens pouvaient être juasultés. Pie^rquin , sextant combien une injure pu-* blique serait déshonorante pour la famille, /envoyait tou)onrs , durant les promenades de son beau-père , deux ou trois de ses gens qui l'enviroimaient à distance avec ia mission de le protéger, car la révdution de ioiU^ n'avait pas contribué à rendre Jie peuple respectueux. P^^r une de cesCatalitésqui ne s'expliquent pas, GhësétLemulquinjer, sortis de grand matin, avaient trompé la surveillance secrète de monsieur et madame Pierquin , et se trouvaient seuls en ville. Au re-

ou IX HEGHERGIIE DE L' ABSOLU. 339

tour de leur promenade ils vinrent s'asseoir au soleil , sur un banc de la place Saint-Jacques où passaient quelques enfans pour aller à Técole ou au collège. En apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages «'épanouis-* saient au soleil, les enfans se mirent à en causer^ Ordinairement, les causeries des enfans arrivent bientôt à des rires ; du rire, ils en viçnbent à des mystifications dont ils ne connaissent pas toute la cruauté. Sept ou huit des premiers qui arri* vèrent , se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étouffés qui attirèrent l'attention de Lemulquinier.

— Tiens , vois-tu celui-là qui a la tète comme un genou?

— Oui.

— Hé bien il eêi savant de naissance.

— Papa dit qu'il fait dal'or, dit un autre.

^- Par où ? C'est-y par là ou par ici ? ajouta

un troisième en montrant d'un geste goguenard cette partie d^eux-mètoes que les écoliers se montrait si souvent en signe de mépris.

Le plus petit de la bande qui avait son panier plein de provisions , et qui léchait une tartine beurrée 9 s'avança naïvement vers le banc et dit

à Lemulquinier : — C'est-y vrai , monsieur, cpie vous faites des perles et des diamans?

— Oui , mon petit milicien ! répondit Lemulquinier en souriant. Puis, lui frappant sur la joue, il ajouta : — Nous t'en donnerons quand tu seras bien savant.

— Ha! monsieur, donnez-m'en aussi! fut une exclamatiofn générale. Tous les enfans accoururent comme une nuée d'oiseaux et entourèrent les deux chimistes. Balthazar absorbé dans une méditation d'où il fut tiré par ces cris, fit alors un geste d'étonnement qui causa un rire général.

— Allons, gamins, respect à un grand homme !

dit Lemulquinier.

-^ A la chianlit ! crièrent les enfans. Vous êtes des sorciers.

— Oui, sorciers, sorciers, \ieux sorciers I sorciers, sorciers, na!

Lemulquinier se dressa sur ses pieds , et menaça de sa canne les enfans qui s'enfuirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier , qui déjeûnait à quelques pas de là , ayant vu liCmulquinier lever sa canne pour faire sauver les enfans , crut qu'il les avait frappés, et les appuya par ce mot terrible : — A bas les sorciers I

Les enfans, se sentant soutenus, lancèrent

ou LA HECHBACHE DE L* ABSOLU* 341

leurs projectiles qui atteignirent les deux vieillards , au moment où monsieur de Solis se moitrait au bout de la place , accompagné des domestiques de Pierquin. Ils n^arriyèrent pas assez \ite pour empêcher les enfans de couvrir de bouo I0 grand vieillard et son valet de chambre. Le coup était porté. Balthazar dont les facultés avaient été jusqu'alors- conservées par la chasteté naturelle aux savans chez lesquels la préoccupation d^une découverte anéantit les passions , devina , par un phénomène d^ntus-susception , le secret de cette scène ; son corps décrépit ne soutint pas la réaction affreuse qu'il éprouva dans la haute région de ses sentimens , il tomba frappé d'une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier qui le ramena chez lui sur un brancard , entouré par ses deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d'es* corter le vieillard jusqu'à la porte de sa maison , où se trouvaient Félicie et ses enfans, Jean, Marguerite et Gabriel , qui , prévenu par sa sœur, était arrivé de Cambrai avec sa femme. Ce fut un spectacle affreux que celui de l'entrée de ce vieillard qui se débattait moins contre la mort que contre l'effroi de voir ses enfans pénétrer le secret de sa misère. Aussitôt un lit fut dressé au

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nitUeu du parloir, les sectmrs fqrent prodigués à Balthazar dont ta aituatioii permit , yers là fin de la journée, de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysie , quoique habilement combattue , le laissa néanmofa» asacE lon^ temps dans un état voisin de renfance. Quimd I4 paralysie cessa par degrés, elle resta sur la langue qii^elle avait spécialement affectée, peut-être parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfans. Cette scène alluma dans la ville une indi-* gnation générale. Par une l6i, jusqu^alors in* connue^ qui dirige les affections des masses, cet événement ramena touâ les esprits à monsieur Glaës. En un moment, il devint un grand homme, il excita l'admiration et obtint tous les sentimmis qu'on lui refusait la veille. Chacun vanta sa patience 9 sa volonté , son courage , son génie. Les magistrats voulurent sévii* contre ceux qui avaient participé i cet attentat ; mais le mal était tait. La famille Claës demanda la première que cette affaire fût assoupie. Marguerite avait ordonné de meubler le parloir dont les parois nues furent bientôt tendues de soie. Quand , quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés , et qu'il se retrouva dans une sphère

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élégante , environné de tout ce qui était nécessaire k Ja vie heureuse , ii fit entendre que sa fille Marguerite devait être venue » au moment même où elle rentrait au parloir. En la voyant , Balthazar rougit , «es yeun se mouillèrent sans qu'if èii sotttt des larmes. Il put presser de seg doigts froids Fa main de sa fille ^ et mit dans cette pression tous les sentimens et toutes les idées quMl ne pouvait plus exprimer. Ce fot quelque chose de ^aint et de solentiel , Padieu du cerveau qui vivait encore ^ du cœur que la reeontiaissatice ranimait. JËpuisé par ses tentatives infructueuses i lassé par sa lutte avec un problème gigantesque et désespéré peutrètre de Fincognito qui attendait sa mé^ moire, ce géant allait bientôt cesset de Vivre* Tous ses enfans Tentouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréés par les images de Tabondance^ de la richesse et par le tableau touchant que lui présentait sa belle famille. Il fht constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses sentimens , ses yeux contractèrent soudain une si grande variété d'expression qu'ils eurent comme un langage de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les dettes de soti père , et rendit^ en quelques jours , à la maison Glaës une splendeur

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moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le cheyet du lit de Baltbazar , dont elle s^efforçait de deviner toutes les pensées , et d^accomplir les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans ks alternatives de mal et de bien qui signalent chez les vieiUards le combat de la vie et de la mort Tous les matins , ses enfans se rendaient près de lui , restaient pendant la journée dans le parloir en dînant devant son lit, et ne sortaient qu'au moment où il s'endormait. La distraction qui lui plut davantage parmi toutes celles que Ton cherchait à lui donner, fut la lecture des journaux que les événemens politiques rendirent alors fort intéressans. Monsieur Glaës écoutait attentivement cette lecture que monsieur de Solis faisait à voix haute et près de lui.

Vers le commencement de Tannée 1832, Bal* thazar passa une nuit extrêmement criti(pie pendant laquelle monsieur Pierquin le médecin fut appelé par la garde effrayée d'un changement subit qui se fit chez le makde. En effet , le médecin voulut le veiller en craignant à chaque in* stant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent le caractèrg d'une agonie. Le vieillard se livrait à des mouvemens

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d'une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et remuait la Tangue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flam-« boyans projetaient des pensées ; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouies; ses doigts s'agftaient désespérément , il suait à grosses gouttes. Le matin , ses enfans vinrent Tembrasser ave« cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur taisait épancher tous les jours plu» ardente et plus vive ; mais il ne leur témpigna point la satisfaction que lui causaient habituellemeirt ces témoignagesde tendresse. Emmanuel, averti par monsieur Pierquin, s'empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit ces {n^ts découverte de T absolu qui le frappa vivement , et il lut à Marguerite un article où il était parlé d'un procès relatif à la vente qu'un célèbre mathématicien polonais avait faite de l'a5solu. Quoique Emmanuel lût tout bas l'annonce du fait à Marguerite qui le pria de passer l'article, Balthazar avait entendu. Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings , jeta sur ses enfans effrayés un regard qui les atteignit tous çoitifne un éclair, les cheveux qui lui gar-

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DÎssaient la nuque remuèrent , ses rides tressaillirent , son yisage s'anima d'un esprit de feu , un souffle passa «ur cette face et la rendit sublime , il leva une main crispée par la rage , et cria d'une Yoix éclatante le fameux mot d'Archimède :

EURÊKA ! (/ai trouvé.) Il retomba ftur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte , et mourut en poussant un gémissement affreux.

Se^ yeux eonvulsés exprimèrent jusqu'au moment où le médecin les ferma j le regret de n'avoir pu léguer à la Science le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement dàebiré sous les doigts décharnés de la Mort*

Paris , juin— septembre 1854 ,

lABLE.

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