‹ Balthazar Claës: ou La recherche de l'absoluChapitre 5 sur 9 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

La Sociétô ne pratique aueune des i^ertus qu^elIe demande aux bommes , elle conunet des crimes à toiUe heure, mais eUe les commet en paroles ; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie , comme elle dégrade le beau par le ridiciUe ; elle se moque des fils qui pleurent trop leurs' pères, anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez; puis elle s^amuse , Elle I k soupeser les cadavres avant qu'ils ne soient refroidis.

Le soir àa jour où madame Glaës expira , les amis de cette femme jetèrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de visUi , r^a^recyt bouKuage à ses belles qualités , en cberahaut du cœur ou dupique^ Puis 9 après quelques phrases lacrymales qui sont Ta, bé, bi, bo^ bu de la douleur collective, et se prononcent avec les mêmes intonations , sans plus ni moins de sentiment , dans toutes les villes de France et à toute heure» chacun chiffra le produit de cette suc-

ou LA ESCKnClBK 9B L' ABSOLU. 195

ces9Îoii»>Pierquin , le pmMTi fit observer à ceat qui atusai^t de cet éfèRement que la mort de cette excellente femme était un bien pour elle y son mari la rendait trop malheoreufle ; mais que 0' était , pour ses enfans y un plus grand bien enqpre« Elle n^auBait pas su refuser sa fortune à son mari qu'elle adorait, tandis qu'aujourd'hui Cla^ n'en pouvait plus disposa. Et diacun d'estimer la sueeessîon de lapatwre madame daës, de supputer ses économies (en avait-elie fait? n'en avait-elle pas fait?) , d'inventorier ses bijoux , d'étaler sa garde-robe , de fouiller ses tiroirs y pendant que la famille affligée pleurait et priait autour du lit mortuaire. Horreur I Avec le coup-d'o^l d'un luré»peseur de fortunes, Pierquin calcula que les propres de madame Claës , pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver et devaient monter à une somme d'environ quinze cent mille francs , représentée soit par la forêt de Waignies> dont les bois avaient, depuis douze ans, acquisun prix énorme, et dont il compta les futaies , les baliveaux , les anciens , les modernes , soit par les biens de Balthazar qui était encore bon pour remplir ses enfans, si les valeurs de la liquidation ne l'acquittaient pas envers eux. Mademoiselle Claës était donc,

196 BAITflAZAH CtAES»

pour toujours parler $on argot , une fille A 9^

ire cent mille francs. — Mais si elle ne se marie

pas promptement, ajouta-t-il, ce qui l'émanci-

perait , et permettrait 4Ïe liciter la forêt de Wai-

gnies, de liquider la part des nmieurs, et de

remployer de manière à ce que le père n'y toucba

pas , monsieur Claës est bomme 4 ruiner ses cn-

faws. Chacun chercha quels étaient dans la pro-

ifince hs jeunes gens capables de prétendre a la

main de mademoisdle Claës , mais p^sonne ne

lit au notaire la galanterie de Ten sapposer digne.

Le notaire trouTait des rusons pour rqettf cha-

tun des pvrtis p«tqposés comme indispBe de Mar-

fumlnu Les intc^rlociiteuTs se regai daien i en sou-

riaat. et prenaienl plaisir tyrotiiMftt i cette malice

é^ pronnee. Piwquin atTayte dejài ira daas la mort

di^ Madame CUaies ma ^TMnme^l fa^fwdbb i ses

F^^'^t^tiMs, «t a «I dêpe^d^

)NMil.

ou lA RCCHfiRCHG DE I'aBSOLU. 197

convaincu Marguerite de l^urgence où elle est de se marier pour sauver la fortune de ses frères et de. sa sœur, il sera content de se débarrasser d'un enfant qui peut le tracasser. Il s'endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat 9 en méditant tous les avantages que lui offrait cette affaire, et les garanties qu'il trouvait pour scm bonheur dans la personne dont il se faisait l'époux. II était difficile de rencontrer dans la province une jeune personne plus délicatement belle et mieux élevée que ne l'était Marguerite. Sa modestie, sa grâce ne pouvaient se comparer qu'à la jolie fleur dont Emmanuel n'avait osé prononcer le nom devant elle, en craignant de découvrir ainsi les vœux secrets de son cœur. Ses sentimens étaient fiers , ses principes étaient religieux, elle devait être une chaste épouse; mais elle ne flattait pas seulement la vanité que tout homme porte plus ou moins dans le choix d'une femme , elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par l'immense considération dont sa famille, doublement noble , jouissait en Flandre , et que partagerait son mari. Le lendemain, Pierquin tira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicalement les offrir à Balthazar , afin de lui éviter des ennuis pécuniaires au moment

198 MITHAZAB GLAE8,

OÙ il était plongé dans la douleur. Touché de cette attentioa délicate, Balthazar ferait ftan» doute è sa fille Téloge du cœur et de la personne du notaire. Il n'en fut rieo. Monsieur Glaë's et »a fille trouvèrent cette action toute sinipla , et leur gouSrance était trop exclusive pour qu'il» peor sasaent à Pierquin. £n effet , le désespoir de Bal* tba^ar fut si grand , que les personne» disposées à blAmer sa conduite la lui pardonnèrent, moins au nom de la Soience qui pouvait Texcuseri qu'an faveur de ses regrets qui ne réparaient point le mal. Le monde se contente de grimaces , il S0 paie de oe qu'il donuQ, sans on vérifier TaJoi. Pour lui , la vraie douleur est uu spectacle , une sorte de jouissance qui le dispos^ h tout absoudre, même un erîmineU Dans son avidité d'émo* tiens , il acquitte |»ans discernement et celui qui le fait rire, et celui qui le fait pleurer, sans leur demander compte des moyens.

Marguerite avait accompli sa dix-neuvième année quand son père lui remit le gouvernement de Ja maison où son autorité fut pieusement reconnue par sa sœur et ses deux frères auxquels, pendant les derniers momens de sa vie , madame iJaes ™t recommandé d'obéir à leur aînée. Le *«"! rehaussait sa blanche fraîcheur . de même

ou lA RECHERCHE DE t^ABSOLU. 199

que la trôitesse mettait en relief sa douceur et sa patience* Dès les premiers jours» aUe prodigua les pi:6U¥es de ce courage fémioia , de cette séré« uité constante que doivent avoir les anges chargés de répandre ia paix , en touchant de leur palme verte les cœurs souffrans» Jtlais si elle s'habitua , par Tentente prématurée de ses devoirs , i cacher ses douleurs, eUes n'en furent que plus vives ; son ei^térieur calme était en désaccord avec la pro* fondeur de ses sensations ; et elle fut destinée & connaître , de bonne heure , ces terribles explo* sions de sentiment que le cœur ne suffit pas tou-* jours à coateoir ; son pèr# devait sans cesse la tenir pressée entre les générosités naturelles aux jeunes âmes , et Ift voix d'une imp^iéuse néces* site. Les calculs qui renlacérent le lendemain même de la mort de sa mère la mirent aux prises avec les intérêts de la vie , au moment où les jeunes filles n'en conçoivent que les plaisirs. Af-* freuse éducation de souKrance qui n'a jamais manqué aux natures angéllquest L'amour qui s'appuie sur l'argent et la vanité forme la plus opini&tre des passions , Pierquin ne voulut pas tarder à circonvenir Théritière. Quelques jours après la prise du deuil il chercha l'occasion de parler à Marguerite y et commença ses opérations

200 BALTHAZAR CtAES,

avec une habileté qui aurait pu la séduire ; mais Tamour lui avait jeté dans Tàme une clairvoyance qui rempècba de se laisser prendre à des dehors d'autant plus favorables aux tromperies sentimentales que dans cette circonstance Pierquin déployait la bonté qui lui était propre , la bonté du notaire qui se croit aimant quand il sauve des écus. Fort de sa fausse parenté , de la constante habitude qu'il avait de faire les affaires et de partager les secrets de cette famille , sûr de Testime et de Tamitié du père , bien servi par l'insouciance d'un savant qui n'avait aucun projet arrêté pour l'établissement de sa fille , et ne supposant pas que Marguerite put avoir une prédilection , il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux à de jeunes âmes et qu'il ne sut pas voiler. Ce fut lui qui se montra naïf, ce fut elle qui usa de dissimulation , précisément parce qu'il croyait agir contre une fille sans défense , et qu'il méconnut les privilèges de la faiblesse.

— Ma chère cousine, dit-il à Marguerite , avec laquelle il se promenait dans les allées du petit jardin , vous connaissez mon cœur et vous savez combien je suis porté à respecter les sentimens douloureux qui vous affectent en ce mo-

ou LA RECHERCHE DE l'aRSOLU. 201

nsent. J^ai Fâme trop sensible pour être notaire , je ne \îs que par le cœur et je suis obligé de m'occuper isonstamment des intérêts d'autrui , quand je voudrais «ae laisser aller aux émotions douces qui fout la vie heureuse. Aussi souffré-je beaucoup d^ètre forcé de vous parler de projets disGordans ayec Tétat de votre àme , mais il le faut. J'ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours. Je viens de reconnaître que , par une fatalité singulière , la fortune de vos frères et de votre sœur y la vôtre même sont en danger.

Youlez-vous sauver votre famille d'une ruine complète ?

— Que faudrait-il faire ? dit^elle effrayée à demi par ces paroles.

— Vous marier , répondit Pierquin.

— Je ne me marierai point, s'écria-t-elle.

— Vous vous marierez , reprit le notaire , quand vous aurez réfléchi mûrement à la situation critique dans laquelle vous êtes.

— Gomment mon mariage peut-il sauver

— Voilà où je vous attendais, ma cousine, dit-il en l'interrompant. Le mariage émancipe !

— Pourquoi m'émanoiperaiton ? dit Marguerite.

— Pour vous mettre en possession , ma chère

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petite eousine , dit le notaire d^iin air de triomphe. Danst cette poeurrenGe , voas prenez votre quart dans la fortune de votre mère* Pour voua le dour ner , il faut la liquider ; or , peur la liquider , ne faudra-t4l pas liciter la fortt de Waignies? Gda posé 9 toutes les valeurs de la suocession se capitaliseront , et votre père sera tenu , compoe tuteur, de placer la part de vos ficèrea et de votre sœur , en aorte que la Chimie ne pourra plus ) toucbar.

— Dans le cas contraire , qu'arriverait-il , demanda-t>^lie.

— Mais , dit le notaire , votre père administrerait vos biens. S'il se remettait à vouloir faire de Tor, il pourrait vendre les bob de Waignies et vous laisser nus comme de petits saint Jean. La forêt de Waignies vaut en ce moment près de quatorze cent mille francs ; mais , qu'aujourd'hui pour demain, votre père la coupe à blanc ^ vos treize cents arpens ne vaudront pas trois cent mille francs. Ne vaut-il pas mieux éviter ce danger à peu près certain, en faisant échoir dès aujourd'hui le cas de partage par votre ésnancipation? Vous sauverez ainsi toutes les coupes de la forêt dont votre père disposerait plus tard à votre préjudice. En ce moment que la Chimie dort, il

ou lA REGHERGHB Mi l' ABSOLU. 203

placera nécesMirement les valeurs de la liqui-* dation sur le grand livre. Les fonds sont à cinquante-neuf ^ ces diers enfans auroal donc près de dnq nilie Uvn» de rente peur einqiufflfte mille fnna-j ^ aÉtenda qur^ei^ ne peut pas disfMMer des capitaux appartenant aux mîneum , à kx» raajcFrité vos frères et voire so»t vercoat leur fortune doublée. Tandis que autiemeni, ma fi)i«.« Voilà, .. D'AiUeurs votre père a éeoinè le bien de Totre mère, noue saurons le déicit p«i un inventaire. S'il est zeUqpiataire , vous psendrez hypothèque sur ses biens , cdt vous en sauveces défà qudque ehofw.

•^ Fi I dit Marguerite y ce serait outrager mon père. Les dernières paroles de ma mère n^onl pas été prononcées depms si peu de temps que je ne paisse me tes rappder. Mon père est incapable de d^otttUer ses eaCins y dit-die en laissant échapper des larmes de douleur. Vous le naéeomaissez ^ monsieur Pierquin«

— Mais si votre pèie , ma dière cousine , se remet à b chimie , il.. .

— Nous serions ruinés , n'est-ce pas ?

— Oh mais complètement ruinés ! Croyezmot , Marguerite , dit-il » en lui prenant la main qfk*'A mit sur son coeur , je manquerais à

204 BALXHAZAR CLAES,

lues devoirs si je n^ insistais pas» Votre intérêt seul...

— Monsieur , dit Marguerite d^un air froid en lui retirant sa main y Tintérèt bien entendu de ma famille exige que je ne me marie pas. Ma mère en a jugé ainsi.

— Cousine , s^écria-t-il avec la conviction de rhomme d'argent qui voit perdre une fortune , vous vous suicidez , vous jetez à Feau la succession de votre mère. Eh bien ! j'aurai le dévouement de Texcessive amitié que je vous porté!

Vous ne savez pas combien je vous aime , je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal que votre père a donné] vous y étiez ravissante. Vous pouvez vous fier^à la voix du cœur , quand elle parle intérêt , ma chère Marguerite. Il fit une pause. Oui , nous convoquerons un conseil de famille et nous vous émanciperons sans vous consulter.

— Mais qu'est-ce donc qu'être émancipée î

— C'est jouir de ses droits.

— Si je puis être émancipée sans me marier , pourquoi voulez*vous donc que je me marie? Et avec qui ?

Pierquin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre, mais cette expression contrastait si

ou hX RECHËRGUE DE I»' ABSOLU. 205

bien avec la rigidité de ses yeux habitués à parler d'argent , que Marguerite crut apercevoir du calcul dans cette tendresse improvjisée.

— Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu... dans la ville... reprit-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire.

Vous allez être en présence de votre.père. Seule , lui résisterez-vous ?

— Oui 5 monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en sera temps.

— Peste la commère ! se dit Pierquin. Non , vous ne saurez pas lui résister, reprit-il à haute voix.

— Brisons sur ce sujet, dit-elle.

— Adieu, cousine, je tâcherai de vous servir malgré vous, et je prouverai combien je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville.

— Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez ; mais je vous supplie de ne rien proposer, ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à mon père.

Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s'éloigner. Elle en compara la voix métallique, les manières qui n'avaient que la souplesse des' ressorts, les regards qui peignaient plus de ser-

i06 »JyLTHAZAR CLAE9 ,

vîHsme qae de douceur, aux poésies méloéieusement muettes dont Emmanuel savait revêtir ses sentimens. Quoi qu'on fa^se, quoi qu'on dise, il existe un magnétisme admirable dont les effets ne trompent ji^mais. Le son de la voix, le re^ gard, les gestes passionnés de l'homme aimant peuvent s'imiter ; une jeune fille peut être trompée par un habile comédien; mais pour réussir, ne doit-il pas être seul? Si cette jeune fille a près d'elle une âme qui vibre à l'unisson de ses sen* timens , n'a-t-elle pas bientôt reconnu les expressions du véritable amour ? Emmanuel se trouvait en ce moment, comme Marguerite, sous Tinfluence des nuages qui, depuis leur rencontre, avaient formé fatalement une sombre atmosphère au-dessus de leurs tètes , et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l'amour. Il avait, pour son Élue, cette idolâtrie que le défaut d'espoir rend si douce et si mystérieuse dans ses pieuses manifestations. Socialement placé trop loin de mademoiselle Claës.par son peu de fortune et n'ayant qu'un beau nom à lui offrir, il ne voyait aucune chance d'être accepté pour son époux.

Il avait toujours attendu quelques encourage •mens que Marguerite s'était refusée à donner sous les yeux défaillans d'une mourante. Égale-

ou LARMHERGHB DE t' ABSOLU. Î07

ment purs , ils ne s^étaient donc pas encore dit une seule parole d^amour. Leurs joies avaient été les joies égoMes que les malheureux sont forcés de savourer seuls. Ils avaient frémi séparément, qumqu^ils fussent agités par un rayon parti de la même espérance. Ils semblaient avoir peur d'eux-mêmes , en se sentant déjà trop bien Pun à Vautre. Aussi Emmanuel tremblait-il d^effleurer la main de la souveraine à laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cœur. Le {dus insouciant contact aurait développé chez lui de trop irritantes voluptés ; il n'aurait plus été le mattre de ses sens déchaînés. Mais quoiqu'ils ne , se fussent rien accordé des frêles et immenses , des innocens et sérieux témoignages que se permettent les amans les plus timides , ils s'étaient néanmoins si bien logés au cœiir l'un de Tautre, que tous tleux se savaient prêts à se faire les plus grands sacrifices, seuls plaisirs qu'ils pussent goûter. Depuis la mort de madame Glaes y leur amour secret s'étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils vivaient étaient devenues noires , et les clartés s'y éteignaient dans les larmes. La réserve de Marguerite se changea presque en/roideur, car elle avait à tenir le serment exigé par sa mère ; et deve-

nantplus libre qu^auparavant , elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le deuil de sa bien-aimée , en comprenant que le moindre vœu d^ amour, la plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu'il ne Tavait jamais été. Ces deux âmes tendres rendaient toujours le même son; mais séparées par la douleur, comme elles Pavaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect du aux souffrances de la morte, elles s'en tenaient encore au magnifique langage des yeux, à la muette éloquence des actions dévouées , à une cohérence continuelle , sublimes harmonies de la jeunesse , premiers pas de Famour en son enfance. Emmanuel venait, chaque matin, savoir des nouvelles de Claës et de Marguerite , mais il ne pénétrait dans la salle à manger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d'entrer. Son premier coup d'œil jeté sur la jeune fille lui disait • raille pensées sympathiques : il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances , il ne l'avait pas quittée, il en partageait la tristesse, enfin il épandait la rosée de ses larmes au cœur de son amie, par un regard, que n'altérait aucune arrière-pensée. Ce bon jeune homme vivait

ou L\ RECHERCHE DE L^ ABSOLU. â09

si bien dans le présent^ il s^attachait tant à un bonheur qu'il croyait fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre généreuse* ment la main en lui disant : — Soyons amis I

Pierquin continua ses obsessions avec cet entétemait qui est la patience irréfléchie des sots. Il jugeait Marguerite selon les règles ordinaires employées par la multitude pour apprécier les femmes. Il croyait que les mots mariage, liberté , fortune, qu'il lui avait jetés dans Poreille germe* raient dans son àme , y feraient fleurir un désir dont il profiterait , et il s'imaginait que sa froideur était de la dissimulation. Mais quoiqu'il l'entourât de soins et d'attentions galantes , il cachait mal les manières despotiques d'un homme habitué à trancher les plus hautes questions relatives à la vie des familles. Il disait, pour la consoler, de ces lieux communs , familiers aux gens de sa profession , lesquels passent en colimaçons sur les douleurs , et y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. IV quittait sa feinte mélancolie à la porte en reprenant ses doubles souliers , ou son parapluie. Il se servait du ton que sa longue familiarité l'autorisait à prendre , comme d'un instrument pour se mettre plus avant

910 DALTHAZAR GIAE8,

dans le cœur de la famille, poar décider Margue rite à un mariage proclamé par avance dans toute la viHe. L^amour vrai » dévoué » respectueux formait donc un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était homogène en ces deux hommes. L'un feignait une passion et s'armait de ses moindres avantages afin de pouvoir épouser Marguerite ; Fauiire cachait son amour, el trembbdt de laisser apercevoir son dévcMU&f menft. Qorique teo^s après la mort de sa mère, et dans la même journée , Marguerite put eonvparer ks deux seuls hommes qu'elle était à même de juger. Jusqu'alors , la solitude à laquelle elle avait été condasmëe ne lui avait pas permis de vûr le monde, el la situation où elle se trouvait ne laissait aucun accès aux personnes qui pour vaient penser à la demander en mariage. Un jour après le déjeuner , par une des premières belle» matinées du mois d'avril, Emmanuel vint au moment où monsieur Glaës sortait. Balthazar supportait si difficilement l'aspect de sa maison , qu'il allait se promener le long deâ remparts pendant une partie de la journéQ. Emmanuel voulut suivre Balthazar, il hésita, parut puiser des forces en lui-même , regarda Marguerite et resta. Marguerite devina que le professeur voulait lui par-

ou LA RECHERCHÉ I^E L* ABSOLU. 211

1er et lai proposa de i^enir au jardin. Elle renvoya sa sœur Félicie , près de Martba qui travaillait dans l'anticliambre , située au premier étage; puis elle s^alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur et de la vieille duègne«

— Monsieur Giaës est aussi absorbé par le chagrin qu'il Tétait par ses recherches savantes , dît le jeune honune en voyant Bakhazar marcher lent^nent dans la cour. Tout le monde te plaint en ville ; il va comme un homme qui n^a plus ses idées ; il s^arrète sans motif, regarde sans voir....

-^ Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses pleurs. Que voulie:b-vous me dire ? reprit-elle après une pause et avec une dignité froide. .

— Mademoiselle, répondit Emmanuel d'une voix émue , ai-je le droit de vous parler comme je vais le faire? Ne voyez , je vous prie , que mon désir de vous être vAile, et laissez-moi croire qu'un professeur peut s'intéresser à ses élèves au point de s'inquiéter de leur avenir. Votre frère Gabriel a quinze ans passés , il est en seconde , et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l'esprit de la carrière qu'il embrassera. Monsieur votre père est le maître de décider cette question ;

912 BALTHAZAE CLAES,

mais s^il .n'y pensait pas , ne serait-ce pas un malheur pour Gabriel? Ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre père , si vous lui faisiez observer qu'il ne s'occupe pas de sou fils? Dans cette conjoncture , ne pourriez-vous pas consulter votre frère sur ses goûts, lui faire choisir, par lui-même , une carrière , afin que si, plus tard , son père voulait en faire un magistrat, un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales ? Je ne crois pas que ni vous , ni monsieur Claës vouliez le laisser oisif...

— Oh! non , dit Marguerite. Je vous remercie , monsieur Emmanuel , vous avez raison. Ma mère , en nous faisant faire- de la dentelle , en nous apprenant avec tant de soin à dessiner, à coudre , à broder, à toucher du piano , nous disait souvent qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver dans la vie. Gabriel doit avoir une valeur personnelle et une éducation complète. Mais, quelle est la carrière la plus convenable que puisse prendre un homme ?

— Mademoiselle , dit Emmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d'apUtude aux mathématiques ; s'il voulait entrer à TÉcole Polytechnique , je

ou LA BECHERGHE DE L ABSOLU. 213

crois qu'il y acquerrait des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie , il resterait le maître de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rien préjugé jusquelà sur son avenir, vous aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec honneur de cette école sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs , des diplomates , des savans , des ingénieurs , des généraux , des marins , des magistrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à voir un jeune homme riche ou de bonne maison travailler dans le but d'y être admis. Si Gabriel s'y décidait, je vous demanderais.... Me l'accorderez-vous ? Dites oui I

— Que voulez-vous?

— Être son répétiteur, dit-il en tremblant.

Marguerite regarda monsieur de Solis, lui prit

la main et lui dit : — Oui. Elle fit une pause et ajouta d'une voix émue : — Combien j'apprécie la délicatesse qui vous fait offrir précisément ce que je puis accepter de vous. Dans ce que vous venez de dire , je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.

Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna la tête pour ne pas laisse?

214 BALTHAZAR CLABS»

voir les larmes que le plaisir d^ètre agréable à Marguerite lui fit venir aux yeux.

— Je vous les amènerai tous deux , dit-il , quand il eut repris un peu de calme, c'est demain jour de congé.

Il se leva , salua Marguerite qui le suivit j et quand il fut dans la cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger d'où eUe lui adressa un signe unical. Âpres le dtner, le notaire vint faire une visite à monsieur Glaës , et s'assit dans le jardin» entre son cousin et Marguerite, précisément sur le banc où s'était mis Emmanuel.

— Mon cher cousin , dit-il , je suis venu ce soir pour vous parler affaire. Quarante - trois jours se sont écoulés depuis le décès de votre femme.

— Je ne les ai pas comptés , dit Balthazar en essuyant une larme que lui arracha le mot légal de décès.

— Oh I monsieur, dit Marguerite en regardant le notaire, comment pouvez-vous...

— Mais y ma cousine , nous sommes forcés , nous autres , de compter des délais qui sont fixés par la loi. Il s'agit précisément de vous et de vos co-héritiers. Monsieur Glaës, n'ayant que des enfans mineurs, est tenu de faire un inventaire dans

ou lA EECHERGHE BE L ABSOLU. 315

les qaaraBte-cinq jours qui suivent le décès de sa femn^ , afin de constater les valeurs de la commuKité. Ne faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise , pour Taccepter ou pour s'en tenir aux droits purs et simples des mineurs.

Marguerite se leva.

— Restez , ma cousine , dit Pietquin , ces affaires vous concernent vous et votre père. Vous savez combien je prends part à vos chagrins ; mais il faut vous occuper aujourd'hui même de ces détails , sans quoi vous pourriez , les uns et les autres , vous en trouver fort mal 1 Je fais en ce moment mon devoir, comme notaire de la famille,

— Il a raison, dit Glaës.

— Le délai expire dans deux jourd , reprit le notaire , je dois donc procéder, dès demain , à l'ouverture de l'inventaire , quand ce ne serait que pour retarder le paiement des droits de succession que le fisc va venir vous demander ; le fisc n^a pas de cœur, il ne s'inquiète pas des sentimens , il met sa griffe sur nous en tout temps* Donc , tous les jours , depuis dix heures jusqu'à quatre heures, mon clerc et moi, nous viendrons avec l'huissier - priseur , monsieur Raparlier. Quand nous aurons achevé en ville , nous irons

216 BALTUA'iLAR €LA£S ,

à la campagne. Quant à la forêt de Waignies , nous allons en causer. Gela posé , passons à un autre point. Nous avons un conseil de famille à convoquer, pour nommer un subrogé-tuteur.

Monsieur Gonyncks ^e Bruges est aujourd'hui votre plus proche parent ; mais le voilà devenu Belge 1 Vous devriez, mon cousin ^ lui écrire à ce sujet , vous sauriez si le bonhomme a envie de se fixer en France où il possède de belles propriétés , et vous pourriez le décider ainsi à venir lui et sa fille habiter la Flandre française. S'il refuse» je verrai à composer le conseil y d'après les degrés de parenté.

— A quoi sert un inventaire , demanda Mar* guérite.

— A constater les droits, les valeurs, l'actif et le passif. Quand tout est bien établi, le conseil dé famiHe prend dans l'intérêt des mineurs les détenniaations qu'il juge...

— Pierquin? dit Claès qui se leva du banc , procédez aux actes que vous croirez nécessaires à la conservation des droits de mes enfans ; mais évitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait à ma chère

Il n acheva pas , et dit ci^ mots d un air si

ou LA RGGU£RClt£ Dfi l'ABSOLU. 217

noble y et d^un ton si pénétré , que Marguerite prit la main de son père et la baisa'.

— A demain , dit Pierquin.

— Yenez déjeûner , dit Balthazar. Puis Claès parut rassembler ses souvenirs et s^écria : — Mais d'après mon contrat de mariage qui a été fait sous la coutume du Hainault, j'avais dispensé ma femme de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentât point, et je n'y suis probablement pas tenu non plus...

— Ah , quel bonheur ! dit Marguerite , il vous aurait causé tant de peine.

— Eh bien, nous exammerons votre contrat demain, répondit le notaire un peu confus.

— Vous ne le connaissiez donc pas? lui dit Marguerite.

Cette observation interrompit iVutretierf. Le notaire se trouva trop embarrassé de le continuer après l'observation de sa cousine.

— Le diable s'en mêle! se dit-il dans la cour» Cet homme si distrait retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empêcher de prendre des précautions contre lui ! Ses enfans seront dépouillés I c'est aussi sûr que deux et deux font quatre. Mais parlez donc affaires à des filles de dix-neuf ans qui font du sentiment. Je me suis

tl8 BALTHAZAR CtA£S,

creusé la tète pour sauver le bien de ces enfansr là, en procédant régulièrement et en m^entendant avec le bonhomme Gonyncks. Et voilà ! Je me perds dans Tesprit de Marguerite qui va demander à son père pourquoi je voulais procéder à un inventaire qu'elle croit inutile. £t monsieur Glaës lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes y que nous sOQunes notaires avant d'être parons, cousins ou amis , enfin des bêtises*. ••

Il ferma la porte avec violence en pestaot contre les cliens qui se ruinaient par sensibilité. Balthazar avait raison. L^inventaire n'eut pas lieu. Bien ne fut donc fixé sur la situation dans laquelle se trouvait le père vis-à-vis de flps enfans.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans que la aituation de la maison Glaës cbangeAt. Gabriel, habilement conduit par monsieur de Solis qui s'était fait son précepteur , travaillait avec application , apprenait les langues étrangères et se disposait à passer Texamen nécessaire pour entrer à l'École Polytechnique. Félicie et Marguerite avaient vécu dans une retraite absolue, en allant, néanmoins , par économie , habiter pendant la belle saison la maison de campagne de leur père. Monsieur Claës s'occupa de ses affaires , paya ses dettes en em-

ou LA RËGHERCHfi DB t' ABSOLU. 219

pruntant une somme considérable sur ses biens et YÎsita la forêt de Waignies. Au milieu de Tannée 1817, son chagrin y lentement apaisé, le laissa seul et sans défense contre la monotonie de la yio qu^il menait et qui lui pesa. Il lutta d^abord courageusement contre la science qui se réveillait insensiblement, et se défendit à Itii-mème de penser à la chimie. Puis il y pensa. Mais il ne voulut pas s'en occuper activement , il ne s'en occupa que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion qui devint ergoteuse. Il discuta sUl s'était engagé à ne pas continuer ses recherches, et se souvint que sa femme n'avait pas voulu de son serments Quoiqu'il se fût promis à lui-même de ne plus poursuivre la solution de son problème , ne poiivait*^il pas changer de détermination du moment où il entrevoyait un succès. Il avait déjà cinquante-neuf ans. Â cet âge, l'idée qui le domi-* naît contracta l'âpre fixité par laquelle commencent les monomanies. Les circonstances conspirèrent encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l'Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques acquises pendant la guerre par les savans des différens pays entre lesquels il n'y avait point eu de relation depuis près de vingt ans. La science

avait donc marché. Glaës trouva que les progrès de la chimie s'étaient dirigés , à Tinsu des chimis* tes, vers l'objet de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme lui que la lumière, la chaleur, Télectricité, le galvanisme et le magnétisme étaient les différens effets d'une même cause , que la différence qui existait entre les corps jusque là réputés simples devait être produite par les divers dosages d^un principe inconnu. La peur de voir trouver par un autre la réduction des métaux et le principe constituant de l'électricité , deux découvertes qui menaient à la solution de l'Absolu chimique , augmenta ce que les babitans de Douai appelaient une folie , et porta ses désirs à un paroxisme que concevront les personnes passionnées poiv les sciences , ou qui ont connu la tyrannie des idées. Aussi Balthaiar fut-il bientôt emporté par une passion d'autant plus violente , qu'elle avait plus longtemps dormi. Mai^erite, qui épiait les dispositions d'àme par lesquelles passait son père, ouvrit le parioir. En y demeurant , elle ranima les souvwùrs doubureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet , en réveillant les regrets de son père, à relarder sa chute dans le gouffre où il devait néanmoins tonber. Elle vou-

ou L\ RECnEROnE DE l'aBSOLU. 221

lut aller dans le inonde et força Balthazar d'y prendre des distractions. Plusieurs partis considé^ râbles se présentèrent pour elle , et occupèrent Claës f quoique Marguerite déclarât qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa vingt-cinquième année. Malgré les eflorts de sa fille, malgré de vioiens combats , au commencement de l'hiver, Balthazar reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc , Martha dit à Marguerite en l'habillant : — Mademoiselle , nous sommes perdues^. Ce monstre de Mulquinier, qui est le diable déguisé , car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix , est remonté dans le grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l'enfer. Fasse le ciel qu'il ne vous tue pas, comme il a tué cette pauvre chère madame.

— Gela n'est pas possible, dit Marguerite.

— Venez voir la preuve de leur trafic...

Mademoiselle Claës courut à sa fenêtre et

aperçut en effet une légère fumée qui sortait par le tuyau du laboratoire.

— J'ai vingt et un ans dans quelques mois , pensa-t-elle , je saurai m'opposer à la dissipation de notre fortune.

En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut

nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts, de ses enfans qu^il n'en avait en pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes , sa conscience était plus large , sa passion devenait plus forte. Aussi marcha-t-il dans sa carrière de gloire f de travail , d^espérance et de misère avec la fureur d'un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler nuit et jour avec un emportement dont s'effrayèrent ses filles qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, Marguerite re-* trancha les superfluités de la table , devint d'une parcimonie digne d'une avare , et fut admirablement secondée par Josette et par Martha. Glaës ne s'aperçut pas de cette réforme qui réduisait la vie au strict nécessaire : d'abord il ne déjeunait pas, puis il ne descendait de son laboratoire qu'au moment même du dtner, enfin il se couchait quelques heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans leur dire un mot. Quand il se retirait , elles lui souhaitaient le bonsoir , et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une semblable conduite eût causé les plus grands malheurs domestiques, si Marguerite n'avait été préparée à exercer Tautorité d'une mère,

OTJ LA REenfiiiCHE ra l'absolu. 223

et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d'une aussi grande liberté. Pierquin avait cessé de yenir voir ses cousines , en jugeant que leur ruine allait être complète. Les propretés rurales de Balthazar qui rapportaient seize Rnite francs et valaient environ deux œnt m\\e éeus ^ étaient déjà grevées de troi» cent tnôMe francs d'hypothèques. Avant de se remettre à ta chimie, Glaës avait fait un empnmt cousidérabie. Le revenu suffisait précisément au paieraient des inté^ rets ; mais comme avec Timprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée, il abandoimaît ses fermages à Marguerite pour subvenir aux dépenses de la maison , le notaire avait calculé que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires, et que les gens de justice dévoreraient ce que Balthazar n'aurait pas mangé. La froideur de Marguerite avait amené Pierquin à un état d'indifférence presque hostile. Pour se donner le droit de renoncer à la main de sa cousine , si elle devenait trop pauvre , il disait des Gla^s avec un air de compassion : Ces pauvres gens sont ruinés 1 J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver. Mais que voulez-vous? Mademoiselle Claes s'est refusée à toutes les combinaisons légales qui devaient les préserver de la misère.

S24 balthazah cîaes.

Nommé proviseur du collège de Douai, par la protection de son oncle, Emmanuel , que son mérite transcendant avait fait digne de ce poste, venait voir tous les jours pendant la soirée les deux jeunes filles qui appelaient près d'elles la duègne aussitôt que leur père se couchait. Le coup de marteau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait jamais. Depuis trois mois , encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était devenu lui-même. Les rayonnemens de son àme pure comme un diamant brillèrent sans nuages , et Marguerite put en apprécier la force, la durée en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait une à une s'épanouir les fleurs dont elle avait respiré par avance les parfums. Chaque jour , Emmanuel réalisait une des espérances de Marguerite et faisait luire dans les régions enchantées de l'amour de nouvelles lumières qui en chassaient les nuages , rassérénaient leur piel , et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là dans l'ombre. Plus à soa aise, Emmanuel put déployer les séductions de son cœur jusqu'alors discrètement cachées : cette expansive gatté du jeune âge , cette simplicité que donne une vie remplie par l'étude, et les trésors d'un

ou LA REClIERCnE DE l' ABSOLU. §25

esprit délicat que le inonde n'dvait pas adultéré , toutes les innocentes joyeusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son àme et celle de Marguerite s^entendirent mieux, ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées : perles d'un même éclat ! suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui sont sous la mer, et qui, dit- on, fascinent les plongeurs! Ils se firent connaître Tun à Tautre par ces échanges depropos, par cette alternative curiosité qui y chez tous deux , prenait les formes les plus délicieuses du sentiment ; ce fut sans fausse honte, mais non sans de mutuelles coquetteries. Les deux heures quTmmanuel venait passer , tous les soirs, entre ces deux jeunes filles et Martha , faisaient accepter à Marguerite la vie d'angoisses et de résignation dans laquelle elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soutien.

Emmanuel portait dans ses témoignages d'affection cette grâce naturelle qui séduit tant , cet esprit doux et fin qui nuance l'uniformité du sentiment , comme les facettes relèvent la monotonie d'une pierre précieuse , en en faisant jouer tous les feux ; admirables façons dont les cœurs aimans ont seuls le secret , et qui rendent les femmes fidèles à la Main artiste sous laquelle les former

296 BALTHAZAB GLAES,

renaissent toujours neuTes y à la Yoix qui ne répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de nouyelles modulations. L^amour n'est pas seulement un sentiment , il est un art aussi. Quelque mot simple , une précaution , un rien réyèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le flétrir. Rus allait Emmanuel , plus charmantes étaient les expressions de son amour.

— J^ai deyancé Pierquin ^ lui dit-il un soir , il yient yous annoncer une mauyaise nouyelle , je préfère yous l'apprendre moi-même. Votre père a yendu yotre forêt à des spéculateurs qui Tont reyendue par parties ; les arbres sont déjà coupés, tous les madriers sont enleyés. Monsieur Claës a reçu trois cent mille francs comptant dont il s'est seryi pour payer ses dettes à Paris : et pour les éteindre entièrement , il a même été obligé de faire une délégation de cent mille francs sur les cent mille écus qui restent à payer par les acqué* reurs.

Pierquin entra.

— Hé bien 1 ma chère cousine , dit-il , yous yoilà ruinés , je yous Payais prédit ; mais yous n'ayez pas youlu m'écouter. Votre père a bon appétit. Il a ^ de la première bouchée, avalé vos

ou LA BECHERCHE DE l'abSOLU. ^27

boi0. Votre subrogé tuteur, monsieur Gonyncks, est à Amsterdam où il achève de liquider sa for-tune , et Glaës a saisi ce moment-là pour faire son coup. Ce n^est pas bien. Je viens d^écrire au bonhomme Gonyncks ; «mais quand il arrivera ^ tout sera fricassé. Vous serez obligés de poursuivre votre père , le procès ne sera pas long , mais ce sera un procès déshonorant que monsieur Gonyncks ne peut se dispenser d^intenter : la loi Texige. Voilà le fruit de votre entêtement. Reconnaissez-vous maintenant combien j'étais prur dent, combien j^étais dévoué à vos intérêts.

— Je vous apporte une bonne nouvelle , mademoiselle, dit le jeune de Solis de sa vois douce, Gabriel est reçu à F École Polytechnique. I^es difficultés qui s'étaient élevées pour son admission sont aplanies*

Marguerite remercia son ami par un sourire , et dit : Mes économies auront une destination ! Martha , nous nous occuperons dès demain du trousseau de Gabriel. Ma pauvre Félicie, nous allons bien travailler , dit-elle en baisant sa sœur au front.

— - Demain, vous T aurez ici pour dix jours, il doit être à Paris le quinze novembre.

— Mon cousin Gabriel prend un bon parti ,

2S8 BALlIIxVZAR CLAES,

(lit le notaire en toisant le proviseur , îl aura besoin de se faire une fortune. Mais , ma chère cousine , il s'agit de sauver Thonneur de la famille, voudrez-vous cette fois m'écouter?

— Non, dit-elle, s'il s'agît encore de mariage.

— Mais qu'allez-vous faire?

— Moi, mon cousin? rien,

— Cependant vous êtes majeure.

— Dans quelques jours. Avez-vous , dit Marguerite , un parti à me proposer qui puisse concilier nos intérêts et ce que nous devons à notre père , à l'honneur de la famille ?

— Cousine , nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela posé , je reviendrai quand il sera de retour.

~ Adieu, monsieur, dit Marguerite.

— Plus elle devient pauvre , plus elle fait la bégueule, pensa le notaire. Adieu, mademoiselle, reprit Pierquîn à haute voix. Monsieur le proviseur , je vous salue parfaitement. Et il s'en alla, sans faire attention ni à Félicie , ni à Marthâ.

*- Depuis deux jours , j'étudie le code, et j'ai consulté un vieil avocat , ami de mon oncle , dit Emmanuel d'une voix tremblante. Je partirai, si vous m'y autorisez, demain, pour Amsterdam.

Écoutez , chère Marguerite. . .

ou LA UECIIËUCUË DE L^ ABSOLU. 229

II disait ce mot pour la première fois , elle l'en remercia par un regard mouillé , par un sourire et une inclination de tète. Il s'arrêta, montra Félicie et Martha.

— Parlei devant ma sœur , dit Marguerite.

Elle n'a pas besoin de cette discussion pour se résigner à notre vie de privations et de travail , elle est si douce et si courageuse! mais elle doit connaître combien le courage nous est nécessaire.

Les deux sœurs se prirent la main, et s'embrassèrent comme pour se donner un nouveau gage de leuf union devant le malheur.

— Laissez-nous , Martha.

— Chère Marguerite , reprit Emmanuel ert laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il éprouvait à conquérir les menus droits de l'affection , je me suis procuré les noms et la demeure des acquéreurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus. Demain , si vous y consentez , un avoué agissant au nom de monsieur Gonjncks qui ne le désavouera pas y mettra opposition entre leurs mains. Dans six jours , votre grand-oncle sera de retour , il convoquera un conseil de famille , et fera émanciper Gabriel qui a dix-huit ans. Étant , vous ot

230 BALTHAZAA GIAE6,

votre frère ^ autorisés à exercer vos droits , vous demanderez votre part dans le prix des bois , monsieur Gla6s ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés par l'opposition ; quant aux cent mille autres qui vous seront encore dus , vous obtiendrez une obligation bypo«* thécaire qui reposera sur la maison que vous habitez. Monsieur Conyncks réclamera des ga* ranties pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie et à Jean. Dans cette situation , votre père sera forcé de laisser hypothéquer ses biens de la plaine d'Orchies^ déjà grevés de cent mille écus. La loi donne une priorité rétroactive aux inscriptions prises dans Fintérèt des mineurs ^ tout sera donc sauvé. Monsieur Gla6s aura désormais les mains liées , vos terres sont inaliénables , il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes qui répondront de sommes supérieures à leur prix , les affaires se seront faites en famille ^ sans scandale , sans pro^ ces» Votre père sera forcé d^aller prudemment

dans ses recherches, si môme il ne les cesse tout- &-fait.

— Oui , dit Marguerite, mais où seront noé revenus ? Les cent mille francs hypothéqués sur cette maison ne nous rapporteront rien , puisque

ou LÀ RfiCHÊRGHE DE t'ABSOtU. 231

nous y demeurons. Le produit des biens que pos*sède mon père dans la plaine d^Orchies paiera les intérêts des trois cent mille francs dus à des étrangers, avec quoi Yivrons<-nous ?

— D'abord, dit monsieur de Solis, en plaçant |es cinquante mille francs qui resteront à Gabriel sur sa part , dans les fonds publics , yous en aurez , diaprés le taux actuel , plus de quatre mille livres de rente qui suffiront à sa pension et à son entretien à Paris. Gabriel ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père , ni du fonds de ses rentes ; ainsi vous ne craindrez pas qu'il en dissipe un denier , et vous aurez une charge de moins. Puis , ne vous restera-t*il pas cent cinquante mille francs à vous ?

— Mon père me les demandera, dit-elle avec effroi y et je ne saurai pas les lui r^user.

— Hé bien, chère Marguerite, vous pouvez les sauver encore , en vous en dépouillant. Placezles sur le grand livre, au nom de votre frère. Cette somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre. Les mineurs émancipés ne pouvant rien aliéner sans Tavis d^un conseil de famille , vous gagnerez ainsi trois ans de tranquillité. A cette ^oque , votre père aura trouvé son problème ou vraisemblablement

933 BVLTIIAZAR CtAES,

y renoncera ; Gabriel, devenu majeur , vous restituera les fonds pour établir les comptes entre vous quatre.

Marguerite se fît expliquer de nouveau des dispositions de loi qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord. Ce fut certes une scène neuve que celles des deux amans étudiant le code dont Emmanuel s^était muni pour apprendre à sa maîtresse les lois qui régissaient les biens des mineurs , et dont elle eut bientôt saisi Fesprit , grâce à la pénétration naturelle aux femmes , et que Famour aiguisait encore.

Le lendemain , Gabriel revint à la maison paternelle. Quand monsieur de Solis le rendit à Balthazar , en lui en annonçant Padmission à Técole Polytechnique , le père remercia le proviseur par un geste de main ^ et dit : — J'en suis bien aise , Gabriel sera donc un savant !

— Oh ! mon frère , dit Marguerite en voyant Balthazar remonter à son laboratoire , travaille bien , ne dépense pas d'argent ! fais tout ce qu'il faudra faire ; mais sois économe. Les jours où tu sortiras dans Paris , va chez nos amis , chez nos parens pour ne contracter aucun des goûts qui JTuinent les jeunes gens. Ta pension monte à près

ou L\ RECnERClin BE l/ ABSOLU. 233

de mille écus , il te restera miOe francs pour les menus plaisirs , ce doit être assez.

— Je réponds de lui , dit Emmanuel de Solis eu frappant sur Pépaule de son élève.

Un mois après , monsieur Gonyncks avait , de concert avec Marguerite , obtenu de Glaës toutes les garanties désirables. Les plans si sagement conçus par Emmanuel de Solis furent entièrement approuvés et exécutés. En présence de la loi , de* vaut son cousin dont la probité farouche transi* geait difficilement sur les questions d^ honneur , Balthazar , honteux de la vente qu'il avait consentie dans un moment où il était harcelé par ses créanciers , se soumit à tout ce qu'on exigea de lui. Satisfait de pouvoir réparer le dommage qu'il avait presque involontairement fait à ses enians , il signa les actes avec la pr^éoccupation du savant. Il était devenu complètement imprévoyant à la manière des nègres qui , le matin , vendent Jeur femme pour une goutte d'eau-de-vie , et la pleurent le soir. Il ne jetait même pas les yeux sur son avenir le plus proche ,. il ne se demandait pas quelles seraient ses ressources , quand ii au* rait fondu son dernier écu ; il poursuivait ses travaux y continuait ses achats , sans savoir qu'il n'était plus que le possesseur.titulaire dç sa mai-

son , de ses propriétés , et qu^il lui serait impossible , grâce à la sévérité des lois , de se procurer un sou sur les biens dont il était en quelque sorte le gardien judiciaire. L'année 1818 expira sans aucun événement malheureux. Les deux jeunes filles payèrent les frais nécessités par l'éducation de Jean , et satisfirent à toutes les dépenses de leur maison , avec les dix4iùit mille francs de rente , placés sous le nom de Gabriel , dont leur frère envoyait exactement les semestres. Monsieur de Solis perdit son oncle dans le mois de décenibre de cette année.

Un matin , Marguerite apprit par Martha que son père avait vendu sa collection de tulipes , le mobilier de la maison de devant , et toute l'argenterie. Elle fut obligée de racheter les couverts nécessaires au service de la table , et les fit marquer à son chiffre. Jusqu'à ce jour elle avait gardé le silence sur les déprédations de Balthazar ; mais le soir , après le diner , elle pria Félicie de la laisser seule avec son père ^ et quand il fut assis y suivant son habitude , au coin de la cheminée du parloir , Marguerite lui dit : — Mon cher père , vous êtes le mattré de tout vendre ici , même vos enfans. Ici , nous vous obéirons tous sans murmure ; mais je suis forcée de vous faire

ou LA REGBERGKE DE l'aBSOLU. *235

observer que nous sommes sans argent , que nous avons à peine de quoi vivre cette année , et que nous serons obligées, Féli(»e et moi , de travailler nuit et jour pour payer la pension de Jean , avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise. Je vous en conjure , mon bon père , discontinuez vos travaux,

— Tu as raison, mon enfant, dans six semaines tout sera fini ! J'aurai trouvé F Absolu , ou T Absolu sera introuvable. Vous serez tous riches à millions. ••

— Laissez-nous pour le moment un morceau de pain , répondit Marguerite.

— Il n'y a pas de pain ici , dit Claës d'un air effrayé , pas de pain chez un Claës. Et tous nos biens?

— Vous avez rasé la forêt de Waîgnîes. Le sol n'en est pas encore libre , et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d'Orchies , les revenus ne suffisent point à payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées.

— Avec quoi vivons-nous donc , demanda- Wl.

Marguerite lui montra son aiguille et ajouta :

— Les rentes do Gabriel nous aident , mais elles sont insuffisantes. Je joindrais les deux bouts

S30 BALTHAZAR CLAE8,

de l'année si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas , vous ne me dites rien de vos achats en \ille. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites dispositions sont faites , il m'arrive un mémoire de soude , de potasse ^ de zinc , de soufre , que sais-je ?

— Ma chère enfant y encore six semaines de patience ; après , je me conduirai sagement.

Et tu verras des merveilles , ma petite Margue* rite.

— Il est bien temps que vous pensiez à vos affaires. Vous avez tout vendu : tableaux y tulipes 9 argenterie , il ne nous reste plus rien ; au moins , ne contractez pas de nouvelles dettes,

— Je n'en veux plus faire, dit le vieillard.

— Plus , s'écria-t-elle. Vous en avez donc?

— Rien , des misères , répondit-il en baissant les yeux et rougissant.

Marguerite se trouva pour la première fois humiliée par l'abaissement de son père , et en souffrit tant qu'elle n'osa Tinterroger. Un mois après cette scène , un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs, souscrite par Glaës. Marguerite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée

ou LA RECHERCnE DC L' ABSOLU. 237

en témoignant le regret de n'avoir pas été prévenue de ce. paiement, celui-ci ^avertit que la maison Prêtez et Ghiffreville en avait neuf autres de même somme , échéant de mois en mois.

— Tout est dit , s'écria Marguerite , l'heure est venue.

Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas , dans le parloir , en se parlant à elle-même : — Trouver cent mille francs, dit^lle, ou voir notre père en prison ! Que faire?

Balthazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant , elle vit son père , au milieu d'une pièce immense , fortement éclairée , garnie de machines et de verreries poudreuses. Çà et là , étaient des livres, des tables encombrées de produits étiquetés , numérotés. Partout le désordre qu'entraîne la préocoupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras, do cornues, de métaux, de cristallisations fantasquement colorées, d'échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur ûe6 fourneaux , était dominé par la figure de Balthd|ar Glaës qui , sans habit , et les bras nus comme ceux d'un ouvrier , montrait sa

238 BAITHAZAK CtAlESj

poitrine couyerte de poils blanchis comme l'étaient ses cheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique dont le récipient était coëffé d'une lentille formée par de doubles verres convexes dont l'intérieur était plein d'alcool et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartimens de la rose du grenier. Le récipient de la machine pneumatique , dont le plateau était isolé , communiquait avec les fils d'une immense pile de Volta. Lemulquinier occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile , afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soldl^ se leva , la face toute noire , et dit : — Ha ! mademoiselle , n'approchez pas !

L'aspect de son père qui , presque agenouillé devant sa machine , recevait d'aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars ressemblaient à des fils d'argent , son crâne bossue , son visage contracté par une attente affreuse , la singularité des objets dont il était entouré , l'obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'où s'élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frappet Marguerite^ qui se dit avec terreur : Mon père est fou 1 Elle s'approcha de

ou LA REGH£RCH£ B£ L*ABSOLU. 239

lui pour lui dire à Toreille : — Renvoyez Lemulquinier.

•^ Non f non , mon enfant , j^ai besoin de }ui , j'attends refiet d^une belle expérience à laquelle les autres n^ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. J^ai les moyens de soumettre les métaux dans un vide parfait , aux feux solaires concentrés et à des courans électriques. Yois-tu , dans un moment , l'action la plus énergique dont un chimiste puisse disposer \a éclater, et moi seul...

— Eh 1 mon père , au lieu de vaporiser Tor, \ous devriez bien le réserver pour payer vos lettres de change...

— Attends , attends I

-^ M. Mersktus est venu , mon père , il lui faut dix mille francs à quatre heures.

— Oui , oui , tout-à-rheure ! J'avais signé ces petits effets pour ce mois -ci, c'est vrai. Je croyais que j'aurais trouvé l'Absolu ! Mon Dieu, si j'avais le soleil de juillet , mon expérience serait ledte!

U se prit par les cheveux , s'assit sur un mauvais Xauteuil de canne , et quelques larmes roulèrent dans ses yevx.

— >- Monsieur a raison. Tout ça , c'est la faute

240 BALTIIAZAll CLAES,

de ce gredîn de soleil qui eât trop faible , le lâche, le sacré paresseux I

Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Marguerite.

— Laissez-nous j Mulquînîer, dît-elle.

— Ah 1 je tiens une nouvelle expérience , s'écria Glaës.

— Mon père , oubliez vos expériences , lui dit sa fille quand ils furent seuls, vous avez cent mille francs à payer, et nous ne possédons pas un iiard. Quittez votre laboratoire, il s'agit aujourd'hui de votre honneur. Que deviendrez-vous , quand vous serez en prison , souillerez-vous vos cheveux blancs et le nom Glaës.par Finfamie d'une banqueroute? Non, je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre votre folie , il serait afireux de vous voir sans pain dans vos derniers jours. Ouvrez les yeux sur notre position , ayez donc enfin de la raison?

— Folie ! cria Balthazar en se dressant sur ses jambes et fixant ses yeux lumineux sur sa fille. Il se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le mot folie si majestueusement , que Marguerite trembla. — Àh I ta mère ne m'aurait pas dit ce mot 1 reprit-il. Elle n'ignorait pas l'importance de mes recherches. Elle avait appris une

ou L\ RSGHKRGHE D£ L'aESOLU. 241

science pour me comprendre. Elle savait que je travaille pour ThuiiMathé , qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime est, je le vois, au-dessus de raffection filiale. Oui , Vamour est le plus beau de tous les sentîmens 1 — Avoir de la raison? reprit-il en se frappant la poitrine, en manquai-je? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma fille! Eh bieni je le veux ainsi. Je suis votre père, obéissez-moi. Je vous ferai riche quand il me plaira. Votre fortune, mais c'est une misère. Quand j'aurai trouvé un dissolvant du carbone , j'emplirai votre parloir de diamans. C'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vous pouvez bien attendre , quand je me consume en efforts gigantesques.

— Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier, sans résultat. Je ne vous parlerai pas de ma mère que vous avez tuée. Si j'avais un mari, je l'aimerais, sans doute, autant que vous istimait ma mère , et je serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout. J'ai suivi ses ordres en me donnant à vous tout entière , je vous l'ai prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me

242 BAtTHAKAR CLABfi(,

rendre Vôtre compte de tutelle^ Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessité que vous avez créée vous-même. Il faut de Fargent pour vos lettres de change, entendes^ vous? II n^y a rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul Yan-Glaês. Je viens donc au nom de ma m^ qui s^est trouvée trop faible pour défendre ses enfans contre leur père et qui m^a ordonné de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma sœur^ je viens , mon père , au nom de tous les Claës vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous, avant de les poiursuivre. Si vous vous armez de votre paternité qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j'ai pour moi vos ancêtres et Thon** neur qui parlent plus haut que la chimie* Le» familles passent avant la science. J^ai trop été votre fille!

— Et tu veux être alors mon bourreau , dit-il d^une voix affaiblie.

Marguerite se sauVa pour ne pas abdiquer le i

rôle qu^elle venait de prendre , elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait {

(iHt : Ne contrarie pas trop ton père , aime^e bien!

— Mademoiselle fait lÀ-haut de la bdle ou-

ou LA àEGRERCHB DE L* ABSOLU. B43

vrage , dit Lemulqoinier en descendant à la euisine pour déjeûner. Nousl alliong mettre la main sur le secret , nous n^avions plus besoin que d^un brin de soleil de juillet , car monsieur, ah ! quel homme ! il est quasiment dans les cbnusses du bon Dieu! II ne s'en faut pas de ça, dit^il à Josette^ en faisant claquer Pongle de son pouce droit sous la dent populairement nommée la palette , que nous ne sachions le principe de tout. PatatroLs ! elle s'en vient crier pour des bêtises de lettres de change.

— Eh bien i payez-les de tos gages , dit Mar* tha , ces lettres d'échange?

— Il n'y a donc point de beurre à mettre sur mon pain? dit Lemulquinier à Josette.

— Et de l'argent pour en acheter? répondit aigrement la cuisinière. Gomment, vieux monstre, si vous faites de Tor dans votre cuisine de démon, pourquoi ne vous faites-vous pas un peu de beurre , ce ne serait pas si difficile , et vous en vendriez au marché de quoi faire aller la marmite. Nous mangeons du pain sec , nous autres I Ces deux demoiselles se contentent de pain et de noix I vous seriez donc mieux nourri que les maîtres ! Mademoiselle tie veut dépenser que cent francs par mois , pour toute la maison. Nous ne

faisons plus qu^un dîner. Si vous voulez des dpueeurs , voUs avez vos fourneaux là-baut , où vous fricassez des perles , qu'on ne parle que de ça au marché. Faites-vous-y des poulets rôtis.

Lemulquinier prit son pain et sortit.

— Il va acheter quelque chose de son argent, dit Martha , tant mieux ! Ce sera autant d'éco* nomisé. Est-il avare , ce Ghinois-là !

— Fallait le prendre par la famine , dit Josette. Voilà huit jours qu'il n'a rien frotté nune part, je fais son ouvrage, il est toujours là-baut, il peut bien me payer de ça , en nous régalant de quelques harengs. Qu'il en apporte, je m'en vais joliment les lui prendre !

— Ah.! dit Martha , j'entends mademoiselle Marguerite qui pleure. Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole chrétienne, le sorcier. Dans mon pays, on l'aurait déjà brûlé vif ; mais ici l'on n'a pas plus de religion que chez les Maures d'Afrique.

Mademoiselle Glaës étouffait mal ses sanglots en traversant la galerie. Elle gagna sa chambre , chercha, la lettre de sa mère , et lut ce qui suit :

(( Mon enfant , si Dieu le permet , mon es-

» prit sera dans ton cœur quand tu liras ces li- )> gnes , les dernières que j^aurai tracées ! elles )> sont pleines d'amour pour mes chers petits » qui restent abandonnés à un démon , auquel » je n'ai pas su résister. Il aura donc absorbé vo- » tre pain , comme il a dévoré ma vie et même ]Si mon amour. Tu savais , ma bien-aimée, si j'ai^ » mais ton père I je vais expirer l'aimant moins , » puisque je prends contre lui des précautions )) que je n'aurais pas avouées de mon vivant. » Oui , j'aurai gardé dans le fond de mon cer- }i> cueil une dernière ressource pour le jour où » vous serez au plus haut degré du malheur.

y> S'il vous a réduits à Findigence , on s'il faut » sauver votre honneur, mon enfant , tu trou- » veras chez monsieur de Solis , s'il vit encore , » sinon chez son neveu , notre bon Emmanuel , )) cent soixante -dix millQ francs environ, qui » vous aideront à vivre. Si rien n'a pu dompter D sa passion , si ses enfans ne sont pas une bar- D rière plus forte pour lui que ne l'a été mon » bonheur, et ne l'arrêtent pas dans sa' marche » criminelle , quittez votre père , vivez au moins I » Je ne pouvais l'abandonner, je me devais à lui. » Toi , Marguerite , sauve la famille ! Je t'absous » de tout ce que tu feras pour défendre Gabriel,

246* BAtTHAZAR CLAES,

» Jean et Félicie. Prends courage , sois Tange p tutélaire des Glaës. Sois ferme , je n'ose dire » sois sans pitié ; mais pour pouvoir réparer les » malheurs déjà faits , il faut conserver quelque » fortune , et tu dois te considérer comme étant » au lendemain de la misère , rien n'arrêtera la » fureur de la passion qui m'a tout ravi. Ainsi , D ma fille , ce sera être pleine de cœur que d'ou«' n blier ton cœur ; ta dissimulation , s'il fallait » mentir à ton père, serait glorieuse ; tes actions, i> quelque blâmables qu'elles puissent paraître , D seraient toutes héroïques faites dans le but de » protéger la famille. Le vertueux monsieur de » Solis me l'a dit , et jamais conscience ne fut ni 1» plus pure, ni plus clairvoyante. Je n'aurais )> pas eu la force de te dire ces paroles , même » en mourant. Cependant sois toujours respec- » tueuse et bonne dans cette horrible lutte I Bé- » siste en adorant » refuse avec douceur. J'aurai » donc eu des larmes inconnues et des douleurs 9 qm n'éclateront qu'après ma mort. Embrasse, » en mon nom » mes chers enfans , au moment où » tu deviendras ainsi leur protection. Que Dieu » et les saints soient avec toi.

» Joséphine. »

ou lA RECHSftGHfi DE l' ABSOLU. 947

A cette lettre était jointe une reeoADaissance de messieurs de Solis oncle et neveu » qui s^engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs mains par madame Glaës à celui de ses enfans qui leur représenterait cet écrit.

— Martha » cria Marguerite à la duègne qui monta promptement , allez chez monsieur £oi«manuel et pries-le de passer chesE moi , pour uno affaire importante et pressée. Noble et discrète créature! il ne m^a jamais rien dit à moi, pensa-t-elle, à moi dont il devine si bien les ennuis , les chagrins , dont il voudrait partager les travaux.

Emmanuel vint avant que Martha ne fAt de retour.

— Vous avez eu des secrets pour moi ? dit-elle en lui montrant Fécrit.

Emmanuel baissa la tète.

r^ Marguerite , vous êtes donc bien malheureuse , reprit-il en laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux.

— Ob oui. Soyez mon appui , vous que ma mère a nommé là ruoire bon Emmanuel j dit-dle eu lui montrant la lettre et ne pouvant réprimer un mouvement de joie en voyant son choix approuvé par sa mère.

^48 ' BALTSAZAR CLAES,

— Mon sang et ma vie étaient à vous le lendemain du jour où je vous vis dans la galerie , ré-, pondit-il en pleurant de joie et de douleur ; mais je ne savais pas , je n'osais pas espérer qu'un jour vous accepteriez et ma vie et mon sangl Si vous me connaissez bien , vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonnez-moi cette parfaite obéissance aux volontés de votre mère , il ne m'appartenait pas de juger ses intentions.

— Vous nous avez sauvés , dit-elle en l'interrompant et lui prenant le bras pour descendre au parloir. Mademoiselle Glaës apprit l'origine de la somme dont Emmanuel était le dépositaire , et l'instruisit de la triste nécessité dans laquelle se trouvait son père.

— Il faut aller payer les lettres de change , dit Emmanuel , si elles sont toutes chez les Mersktus , vous gagnerez les intérêts. Je vous remets trai les soixante-dix mille francs qui restent. Mon pauvre oncle m'a laissé une somme semblable en ducats qui seront faciles à transporter secrètement.

— Oui, dit -elle, apportez -les à la nuit.

Quand mon père dormira , nous les cacherons à nous deux. S'il savait que j'ai de l'argent , peut-être me ferait-il violence. Oh , Emmanuel y^

ou LA REGHERCQ£ DE L^ ABSOLU. 249

se défier de son père , dit-elle en ptçurant et appuyant son front sur le cœur du jeune homme. Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une protection^ fut la première expression vive de cet amour toujours enveloppé de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur ; mais leurs cœurs trop pleins devaient déborder, et ce fut sous le poids d'une misère !

— Que faire I que devenir? Il ne voit rien , ne se soucie ni de nous , ni de lui , ôar je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier , dont Pair est brûlant.

— Que pouvez-vous attendre d^un homme qui, à tout moment , s'écrie comme Richard III :

Mcm royaume pour un cheval! dit Emmanuel. Il sera toujours impitoyable , et vous devez Fêtre autant que lui. Payez ses lettres de change , donnez-lui , si vous voulez , votre fortune ; mais celle de votre sœur , celle de vos frères n'est ni à vous, ni à lui.

— Donner, ma fortune? dit -elle en serrant la main d'Emmanuel et lui jetant un regard de féu , vous me le conseillez , vous I tandis que Fierquin faisait mille mensonges pour me la conserver.

250 BAtTHA^R GI.AE8 ,

— Ha ! peut-^e suis*je égoïste à ma ma- •nièie! dit*il. Tantôt je vous voudrais sans fortune , il me semble que vous seriez plus près de moi ; tantôt je vous voudrais riche ^ heureuse , et je trouve qu^il y a de la petitesse à se croire séparés par les pauvres grandeurs de la fortune,

-r— Cher ! ne parlons pas de nom. . • — Nous ! répéta-t-il avec ivresse. Puis après une pause : Le mal est grand, mais il n'est pas irréparable.

— Il se réparera par nous seuls , la famille Glaës n'a plus de chef. Pour en arriver à ne plus être ni père , ni homme , n'avoir aucune notion du juste et de Tinjuste , car lui , si grand , si généreux , si probe , il a dissipé malgré la loi le bien des enfans dont il est le défenseur 1 dans qud abîme est-il donc tombé ? Mon dieul que ohevche* t-il donc?

— Malheureusement , ma chère Marguerite , s'il a tort comme chef de famille, il a raison scientifiquement. Une vingtaine d'hommes en Europe l'admireront , là où tous les autres le taxeront de folie. Mais vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune de ses enfans. Une découverte a toujours été un hasard. S'il doit ren-

ou LA RECHERCHE VB l'aBSOLU. 251

contrer la solution de son problème , il la trouvera sans tant de frais' ^ et peutrétre au moment où il en désespérera !

— Ma pauTre mère est heureuse , dit Marguérite , elle aurait souffert mille .fois la mort atant de mourir ^ elle qui a péri à son premier choc contre la science. Mais ce combat n^a pas de fin.

— Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand^ TOUS n^aurez plus rien , monsieur Glaës ne trouvera plus de crédit , et s'arrêtera.

— Qu'il s'arrête donc dès aujourd'hui , s'écria Marguerite , nous sommes sans ressource !

Monsieur de Solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite. Balthazar descendit quelques momens avant le dîner , contre son habitude. Pour la première fois , depuis deux ans , sa fille aperçut dans sa physiono* mie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père y la raison avait chassé la science. Il regarda dans la cour , dans le jardin , et quand il fut certain de se trouver seul avec sa fille , il vint à die par un mouvement plein de nié* lancolte et de bonté.

— Mon enfant , dit-il , en lui prenant la main et la lui serrant avec une onctueuse tendresse ^

252 BAlTHAZAn CLAES,

pardonne à ton vieux père. Oui , Marguerite , j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas trouvé^ je suis un misérable? Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre Van-Claësl dit-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort pour la Liberté , je serai mort pour la Science! lui vénéré, moi haï I

— Haï , mon père , non 1 dit-elle , en se jetant sur son sein , nous vous adorons tous. N'est-ce pas y Félicie ? dit-elle à sa sœur qui entrait en ce moment.

— Qu^avez-vous, mon cher père? dit la jeune fille en lui prenant la main.

— Je vous ai ruinés!

— Hé I dit Félicie , nos frères nous feront une fortune. Jean est toujours le premier dans sa classe.

— Tenez , mon père ? reprit Marguerite , eu amenant Balthazar par un mouvement plein de grâce et de càlinerie filiale devant la cheminée , où elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartel. Voici vos lettres de change. Mais n'en souscrivez plus , il n'y aurait plus rien pour les payer...

Balthazar demeura muet de surprise.

ou LA llECUËRCim DE l' ABSOLU. 253

— Tu as dowde Targent, dit-il à roreille de Marguerite.

Ce mot la suffoqua , tant il y avait de délire » de joie 9 d'espérance dans la figure de son père qui regardait autour de lui , comme pour découvrir de l'or.

— Mon père , dit-elle, avec un accent de douleur , j'ai ma fortune.

— Donne-la moi , dit-il en laissant échapper un geste avide , je te rendrai tout au centuple.

— Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite , en contemplant Balthazar qui ne com-* prit pas le sens que sa fille mettait à ce mot , car elle comptait bien la réserver pour le nourrir un

- jour.

— Ha ! ma chère fille , dit-il , tu me sauves la vie! J'ai imaginé une dernière expérience, après laquelle il n'y a plus rien de possible. Si cette fois , je ne le trouve pas , il faudra renoncer à chercher Y Absolu. Donne-moi le bras , viens , mon enfant chérie , je voudrais te faire la femme la plus heureuse de la terre ! Tu me rends au bonheur , à la gloire ; tu me procures le pouvoir de vous combler de trésors , je vous accablerai de joyaux , de richesses.

Il la baisa sur le front , lui prit les mains , les

254 BALTHAi^n CLAE6,

serra ^ lui témoigna sa joie par des càlînerîes qui parurent presque serviles à Marguerite. Pendant iediner Balthazar ne voyait qu'elle. Ularc^rdait aVecJ l'empressement, avec l'attention^ la viracité qu'un amant déploie pour sa tnaitresse. Faisait-elle un mouyement ? il cherchait à detiner »a pensée, son désir, et se levait pour la servir. Il là rendait honteuse , il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse atiticipée* Mais ^ ^ Ces cajoteries elle opposait le tabieatt dé la détresse actuelle , apit par un mot dedouM^ soit par un regaM qu'elle jetait suf , les rayons vides des dressoirs de cette aalle à

IHiHlffGrA

••-^ Va \ lui dit-il , dans six mois , nous rem-" plir0iis ça d'or et de merveilles. Tu seras comme • Une reine. Bah I la nature entière nous appartiendra y nous serons au-dessus de tout.., et par toi... ma Marguerite. Margarita? reprit-il eu souriant , ton nom est une prophétie. Margmîta veut dire une perle. Sterne a dit cela qij^ique part. As*tu lu Sterne? veux-tu un Sterne? ça t'amusera.

— La perle est , dit^m ^ le fruit d'une ma^ ladie , reprit-elle j et nous avons déjà bien souffert!

•ou LA ASGBEReBR DB I«^ ABSOLU. 955

*^ Ne sois pas triste , tu feras le bcmbeur de ceux que tu aimes , tu seras bien puissante , bieu riche.

— - Mademoiselle a si bon cœur , dit Lemulqui^ nier dont la face en écumoire grimaça péniblement un sourire.

Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux filles toutes Jes grâces de son caractère et le charme de sa eoi^fersation ; il fut séduisant comme le sèrppnt. 9« patole^, IM regards épan^hai^t uiv fluide magnétique^ II leur fit connaître cette puissance de génie j ce doui esprit qui fascinait leur mère , et il les mit pour ainsi dire dans son cœur. Quand* Emmanud de Solis vint , il les trouva , pour la première fois d^uis long-temps , tous les trois réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au ptestige de cette scène ; la conversation, les manières de Balthazar eurent ttn entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abtmes de la pensée , et incessamment occupés & observer le monde moral , les hommes de science aperçoivent uéan* moins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure : ils savent et oublient^ Ils préjugent Pavenir , pro-

256 BALTHAZAR GLAES,

phétisent pour eux seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il n'éclate , mais ils n'en ont rien dit. Si dans le silence des méditations, ils ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour d'eux , il leur suffît d'avoir deviné : le travail les emporte , et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie. Parfois , quand ils se réveillent de leur apathie sociale , ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur , ils y reviennent avec une riche mémoire , et n'y sont étrangers à rien. Ainsi Balthazar , qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau , savait tout le passé de sa fille. Il connaissait ou avait deviné les moindres événemens de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père , et les deux amans ne surent pas y résister. Cette soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfans. Quand , après les avoir pour ainsi dire remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Balthazar se retira y Emmanuel de Solis f qui avait eu jusqu'alors une contenance gd-»

née 9 se débarrassa de trois mille ducats en or qu^îl tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur la irayailleuse de Marguerite qui les couvrit avec le linge quVlle raccommodait , et alla chercher le reste de la somme. Quand il revint, Félicie avait été se coucher. Onze heures sonnaient. Martha , qui veillait pour déshabiller sa maltresse y était occupée chez Félicie.

— Où cacher cela ? dit Marguerite qui n'avait pas résisté au plaisir de manier quelques ducats. Cet enfantillage la perdit.

— Je soulèverai cette colonne de marbre, dont le socle est creux, dit Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux , et le diable nirait pas les y chercher.

Au moment où Marguerite faisait son avantdernier voyage de la travailleuse à la colonne , elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s^ éparpillèrent sur le parquet : son père était à la porte du parloir, et montrait sa tète dont Texpression d^avidité l'effraya.

— Que faites-vous donc là? dit-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher , et le jeune homme qui s'était brusque-

258 BALTHAZAE CtAES»

ment dregsé, mais dont l'attitude auprès de la oo* lonne était assez significative.

Le fracas de Tor sur le parquet (ut horrible et son éparpillement semblait prophétique*

-— Je ne me trompais pas , dit Balthazar en s^asseyant , j^avais entendu le son de Tor.

Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens dont les cœurs palpitaient si bien à Tunisson, que leurs mouyemens s^entendaient comme les ooups d'un balancier de pendule , au milieu du profond silence qui régna tout-à*coup dans le parloir.

— Je vous remercie , monsieur de Solis , dit Marguerite à Emmanuel , en lui jetant un coup*d^œil qui signifiait : — Secondez-moi , pour sau* ver cette somme.

— Quoi, cet or... reprit Balthazar en lançant des regards d^une épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel.

— Cet or est à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour faire honneur à nos engagemens , lui, répondit-elle.

Monsieur de Solis rougit et voulut sortir.

— Monsieur , dit Balthazar en l'arrêtant par le bras , ne vous dérobez pas à mes remerclmens.

-« MoDsiçur , vous ne me devez rieo« Cet ar^

ou LA RECHERGHB DE I*' ABSOLU. 259

gent appartient à mademoiselle Marguerite qui me remprunte sur ses biens , répondit-U en regardant sa maîtresse qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières.

— Je ne souffrirai pas cela , s^écria Glaës.

Il prit une plume et une feuille de papier sur la table où écrivait Félicie , et se tournant vers les deux jeunes gens étonnés ; -^ Combien y at-il ?

La passion avait rendu Baltbazar plus rusé que ne Teût été le plug adroit gérant d'une en** treprise par actions. La somme allait être à lui, Marguerite et monsieur de Solis hésitaient.

— Comptons , dit-il.

«^ Il y a six mille ducats» répondit Enmianuel.

-« Soixante^ix mille francs ! reprit Claës*

Le coup-d^œil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.

*^ Monsieur, dit-il en tremblant,. votre eigagement est sans valeur. Fardonne^moi cette ex* pression purement technique. J'ai prêté ce matin à mademoiselle cent mSle francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces cent soixante-dix mille francs sout & mademoiselle votre fiUe qui peut eu dis-*

poser comme bon lui semble, mais je ne les lui prête que sur la promesse qu'elle m'a faite de souscrire im contrat ayec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains nus de Waignies.

Marguerite détourna la tète pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux. Elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait Emmanuel. Elevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des vertus religieuses, il avait spécialement horreur du mensonge. Après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il lui faisait donc encore le sacrifice de sa conscience.

— Adieu, monsieur, lui dit Balthazar, je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.

Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard^ Emmanuel fut reconduit par Martha qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père et la fille furent bien seuls y Glaës dit à sa fille ; — Tu m'aimes , n'est-ce pas ?

— Ne prenez pas de détours, mon père. Vous voulez cette somme , vous ne l'aurez point.

EUe se mit à ramasser les ducats. Son père l'aida silencieusement à les rassembler et à vé-

rifier la somme qu'elle avait semée. Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre défiance. Les deux mille ducats remis en pile, BaU thazar dit d'un air désespéré : — Marguerite , il me faut cet or !

— Ce serait un vol si vous le preniez , répondit-elle froidement. Écoutez, mon père? il vaut mieux nous tuer d'un seul coup , que de nous faire souffrir miUe morts chaque jour; ainsi voyez, qui de vous, qui de nous doit succomber.

— Vous aurez donc assassiné votre père , reprit-ih

— Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Glaës était morte.

— Ma fille , si tu savais ce dont il s'agit , tu ne me dirais pas de telles paroles. Écoute , je vais t' expliquer le problème... Mais tu ne me comprendras pas? s'écria-t-il avec désespoir. Enfin, donne! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère ; que j'ai dissipé, pour employer te mot des ignorans, ma fortune et dilapidé la vôtre ; que. vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie ; mais , mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc? Si je ne réussis pas , je me donne à toi , je t'obéirai comme tu

969 BALTJBAZAR CI^AEft,

devrdi» 9*toi , m'obéir ; je ferai tes volonté» , je ta remettrai la conduite de ma fortune , je ne serai plus le tuteur de mes enfans , je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère , dit-il en versant des larmes.

Marguerite détourna la tète pour ne pas voir cette figure en pleurs , et Glaë's se jeta aux genoux de sa fille , en croyant qu^elle allait céder.

•-*- Marguerite, Marguerite! donne, donne!

Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels ? Yois-tu , je mourrai , ceci me tuera. Ecoute-moi? ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre , la France même , si tu l'exiges , et j'irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes enfans ce que la science leur aura pris.

Marguerite voulait relever son père , mais il persistait à rester à ses genoux , et il ajouta en pleurant : — Sois une dernière fois , tendre et dévouée? Si je ne* réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appelleras vieux fou ! tu me nommeras mauvais père ! enfin tu me diras que je suis un ignorant l Moi, quand j'entendrai ces* paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux ; et

ou LA hegheeche DE l'absolu. 263

quand tu me frapperas , je te bénirai comme la meilleure des filles en me sourenant que tu m'as donné ton sang !

— S'il ne s'agûsait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t^ile , mais puis-je laisser égorger par la science mon frère et ma sœur?

non I Cessez , cessez ! dit-elle en essuyant ses larmes et rq[)0US8ant les mains caressantes de son pèrei

-^ Soixante mille francs et deux mois ! ditnil en se levant avec rage. Il ne me faut plus que cela ; mais ma fille se met entre la gloire , entre la richesse et moi. Sois mauditel ajouta-t-il. Tu n'es ni fille , ni femme ^ tu n'as pas de coeur» tu ne seras ni une mère, ni une épouset Laissemoi prendre? dis, ma chère petite , mon enfant chéri y je t'adorerai.

Et il avança la main sur For par un mouvement d'une atrocQ énergie.

— ^ Se suis sans défense contre la force , mais INeu et le graïkl Glaës nous voient ! dit Marguerite en montrant le portraiti

— Eh bien , essaie de vivre couverte du sang de Um père , cria BidthaMr en lui j^nt un regard d'horreur.

Il se leva , contempla le parloir et sortit len-

.264 BALTHAZAR CXAES,

tement. En arrivant à la porte , il se«r^«arna comme eût fait un mendiant et intertorgea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif.

— Adieu , ma fille , dit-il avec douceur , tâchez de vivre heureuse.

Quand il eut disparu , Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de Tisoler de la terre , elle n^ était plus dans le parloir , elle ne sentait plus son corps , elle avait des ailes , et volait dans les espaces du monde moral où tout est immense , où la pensée rapproche et les distances et les temps , ou quelque main divine relève la toile étendue sur Tavenir. Il lui sembla qu^il s^écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant Tescalier ; puis elle eut un frisson d'horreur, au moment où elle Tentendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son &me la poignante clarté d'un éclair , elle franchit les escaliers, sans lumière, sans bruit, avec la vé-> locité d^une flèche , et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet.

— Prenez tout , lui cria-t-elle en s^élançant vers lui.

Elle tomba sur un fauteuil . Balthazar la voyant

ou LA HSCHERCUB DK l'aBSOLU. 265

paie, se mit à pleurer comme pleurent les vieillards. Il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite , il était prêt à sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elleoomme un amant joue avec sa maltresse, après^n avoir obtenu le bonheur.

— Assez 1 assez,: mon père, dit-elle, songez à votre promesse ! Si vous ne réussissez pas ; vous m^obéirez !

— Oui.

— ma mère , dit-elle en se tournant vers la chambre de madame Glaës, vous auriez tout donné , n'est-ce pas ?

— Dors en paix, dit Balthazar, tu es une bonne fille.

— Dormir ! dit-elle , je n'ai plus les nuits de ma jeunesse; vous me vieillissez ^ mon père, comme vous avez lentement flétri le cœur de ma mère.

— Pauvre enfant , je voudrais te rà&surer en t'expliqùant les effets de la magnifique expérience que je: viens d'imaginer, tu comprendrais.:.

— Je ne comprends que notre riiîne, dit-elle en s'en allant.

Le lendemain matin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Solis amena Jean.

266 BAITSAZAE CLUBS,

— Hé bien ? dit4l avec tristesse en abordant Marguerite.

•-^ J'ai cédé , répûndUt'^He*

— Ma ebère vie , dit-il avec un mouvement de joie mélancolique , si vous aviesi résisté, je vous eusse admirée ; mais faible , je vous adore 1

«-^ Pauvre 9 pauvre Emmanuel, quô n^s restera4-îl?

— Laissez-moi faire ! s'écria le jeune homme d'un air radieux. Nous nous aimons ; tout ira bîenl

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