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Balzac

Victor Hugo disait magnifiquement aux funérailles de Balzac, la marque glorieuse et amère de sa destinée, et poète visionnaire annonçait avec assurance le jugement de l'avenir: « Sa vie a été courte, mais pleine; plus remplie d' œuvres que de jours.

« Hélas ! ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des contestations et des haines. Il entre, le même jour dans la gloire et dans le tombeau. Il va briller désormais, au-dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie. »

Discours admirable de vérité, de justice et de préscience, palme d'or déposée sur la tombe de l'écrivain, autour de laquelle s'élevaient encore des clameurs : aigres discussions niant la grandeur de l'œuvre, racontars qui brouillaient le visage de l'homme sous d'absurdes légendes. Etoile de la patrie, proclamait Victor Hugo, certes, de celles qui durent, et dont le temps,

— si cruel à d'autres — purifie la lumière et augmente l'éclat, pour l'orgueil d'une nation. Vie courte, mais d'un exemple salutaire, parce qu'elle nous enseigne, dépouillée des anecdotes douteuses, la discipline intérieure, la volonté agissante, et le courage du héros qui put créer tout un monde, dans la joie comme dans le malheur.

Honoré de Balzac naquit à Tours, le 20 mars 1799, au rez-dechaussée d'une maison appartenant à un tailleur nommé Damourette, rue de l' Armée-d'Italie, n° 25 — actuellement 35, rue Nationale. La plupart de ses biographes l'ont confondue avec l'hôtel que son père acheta plus tard, à l'ancien 29 de la même rue, et l'accacia que l'on y montre, comme planté à la date de sa naissance, célébrait en réalité celle de son frère Henri, son cadet de quelques années.

Bien qu'il soit né en Touraine, Balzac n'est pas Tourangeau, car le lieu de sa naissance n'est dû qu'au hasard. Son père, Bernard-François Baissa ou Balsa, était originaire du hameau de la Nougaïré, commune de Montirat, dans l'arrondissement d'Albi. Il descendait d'une famille de paysans, petits propriétaires ou parfois simples journaliers. Ce fut lui qui, le premier ajouta un « c » à son nom patronymique, et qui, plus tard, le fit précéder de la particule qu'on a tant reprochée au grand romancier. Bernard Baissa, né le 22 juillet 1746, quitta son hameau, à l'âge de quatorze ans, pour n'y plus revenir. Quelle fut sa carrière, quelle fonctions occupa- t-il? Honoré de Balzac dit que son père fut secrétaire du Grand Conseil sous Louis XV, et Laure Surville, sa sœur, écrivit qu'il était sous Louis XVI avocat au Conseil. Lui-même, dans une invitation au mariage de sa seconde fille Laurence, se qualifie d'ancien secrétaire au Conseil du roi. Pendant la Révolution, il fut secrétaire du ministre de la marine, Bertrant de

Molleville, puis directeur des vivres à l'Armée du Nord, dane la première division, ayant son siège à Lille.

On ne peut le suivre dans les différentes péripéties de sa fonction, mais l'on sait, que revenu à Paris, il y épousa la fille de l'un de ses supérieurs, Sallambier, appartenant à l'administration de la guerre, et en même temps, directeur des hôpitaux parisiens. Lorsqu'il se maria, le 30 janvier 1797, il avait cinquante et un ans; sa fiancée Laure n'en avait que dix-huit : c'était une jeune fille instruite, belle et distinguée. De cette union, il eut un premier fils qui, allaité par la mère, mourut en bas âge. Protégé par son beaupère, il obtint, en 1799, la direction des subsistances de la 22e division militaire, et il s'installa à Tours qui en était le siège, dans les premiers mois de la même année.

François Balzac eut bientôt une réputation provinciale.

C'était une sorte de philosophe et de réformateur, un homme à idées. Il méprisait les opinions communes, et il exposait les siennes hardiment, sans aucun souci de l'effarement de ses concitoyens. La tête forte, jaillissant du haut col lourd de son habit bleu, brodé de blanc, ouvert sur la cravate épaisse, avec une face glabre et colorée, le menton puissant, les joues pleines, bordées de courts favoris bruns, en nageoire, la bouche petite et les lèvres charnues, le nez tombant droit, légèrement bulbeux, face d'énergie qu'éclairaient les yeux noirs, brillants, un peu rêveurs, sous le front large, volontaire, rayé par les mèches pendantes des cheveux ramenés à la républicaine, il affirmait une personnalité rude, un caractère entier, parmi la placide bourgeoisie tourangelle. François Balzac avait une prestance avantageuse, l'air satisfait, et volontiers, il se vantait de son sang méridional.

On disait dans la ville : a C'est un original », mais il était fort mécontent, lorsque le mot lui revenait, car, en bon Gascon de Gascogne, fier de lui-même, dans son corps et dans son esprit, c'était le diminuer singulièrement, que de le traiter d'aussi petite

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façon. Il n'avait pas tort, en outre, de refuser un qualificatif qui, s'il pouvait convenir à ses manières de bourru bienfaisant, de causeur à boutades et caustique, ne s'appliquait aucunement à une intelligence qu'il avait très étendue et très pénétrante, féconde en aperçus neufs et strictement personnels.

Il était disciple de Rousseau ; il avait des théories sociales, et il ne ménageait pas les critiques aux gouvernements. Il possédait ses moyens à lui de diriger les sociétés et de les rendre meilleures. Le premier consistait à cultiver les hommes, à les sélectionner dans le mariage, de telle sorte qu'il n'y eut plus après quelques années que des individus forts, robustes et bien constitués. Il n'avait pas assez de sarcasmes pour les gouvernements qui laissaient dans une société civilisée se développer les malingres, les mal bâtis, les souffreteux. Peut-être basait-il sa théorie sur son propre exemple. François Balzac avait une constitution athlétique et il se croyait appelé à vivre plus de cent ans. Selon ses calculs, un homme ne devenait parfait qu'après avoir passé un siècle, et pour ce faire, il prenait les soins les plus minutieux de sa santé. Il étudiait les Chinois, célèbres pour leur longétivité, et il recherchait les méthodes qui pouvaient entretenir le mieux, ce qu'il nommait l'équilibre des forces vitales. Lorsqu'un événement contredisait ses théories, il n'avait pas de peine à le tourner à son profit.

« Les répliques, raconte Mme Laure Surville, sa fille, dans sa notice sur Balzac, ne lui faisaient jamais défaut en aucune occurrence.

« Un jour qu'on lisait dans un journal un article sur un centenaire (article qu'on ne passait pas, comme on peut croire), contre son habitude, il interrompit le lecteur pour dire avec enthousiasme :

« — Celui-là a vécu sagement et n'a pas gaspillé ses forces en toute sorte d'excès, comme le fait l'imprudente jeunesse...

« Il se trouva que ce sage se grisait souvent, au contraire, et

soupait tous les soirs, une des plus grandes énormités que l'on put commettre contre sa santé (selon mon père).

« — Eh bien, reprit-il sans s'émouvoir, cet homme a abrégé sa vie, voilà tout... »

François Balzac était imperturbable dans ses opinions. Il ne lui suffisait pas, d'ailleurs, de les affirmer dans des conversations, et malgré son peu de confiance dans l'effet des livres sur les préjugés (il estimait que seul le Don Quichotte de Cervantes avait produit une action contre la chevalerie), il écrivit plusieurs opuscules où se révèle la verdeur et l'originalité de son esprit. Il publia successivement : Mémoire sur deux grandes obligations à remplir Par les Français (1804), Mémoire sur les moyens de prévenir les vols et les assassinats (1807), Opuscule sur la statue équestre que les Français doivent faire ériger pour perpétuer la mémoire de Henri IV (1815), Histoire de la Rage (1819), etc. Dans le premier de ces ouvrages, François Balzac proposait d'élever un monument à la gloire de Napoléon et de l'armée française. N'est-ce pas là comme l'origine de l'Arc-de-Triomphe?

I^es singularités de François Balzac ne lui nuisaient point dans l'estime des Tourangeaux. Il est administrateur de l'hospice général de 1804 à 1812, et il y introduit une réforme pratique en donnant du travail rémunéré aux vieillards. Adjoint au maire, on lui offre la mairie en 1808, mais il la refuse, pour se consacrer entièrement aux malades et aux convalescents.

Le ménage Balzac menait à Tours un train de bourgeois fortunés. Il avait acquis un hôtel, des terres et des fermes. L,es Balzac recevaient et fréquentaient le monde. On goûtait — peut-être avec quelques sourires — les propos pétillants d'imprévu du mari, et il plaisait par sa bonhomie narquoise et sans méchanceté. Quant à Mme Laure Balzac, fine et spirituelle, ayant conservé toutes les grâces du dix-huitième siècle, elle faisait les délices de ceux qu'elle admettait à l'honneur d'être dans son cercle de relations.

C'était une jeune femme élégante, au visage allongé, gracieux et mignard, ombré parfois de mélancolie. Elle avait une attitude un peu distante, qu'elle corrigeait d'un geste de charmant accueil, d'une phrase délicate. Elle était pieuse, sans rigorisme, mystique, et de la religion de saint Jean, toute de douceur et d'élans. Elle lisait Svedenborg, Saint Martin, Jacob Bœhm. Son imagination était vaste et ardente, mais elle avait un caractère ferme. Les décisions qu'elle prenait étaient promptes et elle savait les faire exécuter. Elle avait des principes ; elle respectait les règles et les habitudes sociales, elle demandait que dans la famille on se soumit à leur observance.

Quatre enfants vinrent au ménage, deux garçons et deux filles : Honoré, Laure, Laurence et Henri, qui eurent, chacun, des destinées fort différentes. Laure épousa un ingénieur des ponts et chaussées, M. Midy de la Greneraye Surville, et fut mêlée intimement à la vie de son frère aîné, auquel elle survécut jusqu'en 1854 • Laurence mourut quelques années après son mariage contracté en 182 1 avec M. de Montzaigle ; Henri, le plus jeune, eut divers avatars; incapable de se créer une situation, il s'exila aux colonies.

Le premier fils de Mme de Balzac étant mort, croyait-on, par suite de l'allaitement maternel, Honoré fut placé en nourrice, aux environs de Tours. Il y resta jusqu'à l'âge de quatre ans, en compagnie de sa sœur Laure, et c'est là, sans doute, que s'établit entre eux, cette tendre et confiante amitié qui ne se démentit jamais. Quand il revint à la maison paternelle, Honoré était un gros garçon joufflu, les cheveux bruns bouclant par masses, la mine réjouie, les yeux rieurs. On le remarquait à la promenade, avec sa courte veste de soie brune, sa ceinture bleue, et les mères se retournaient pour dire : « Quel bel enfant ! »

Honoré était expansif, le cœur lourd de tendresses, mais il eut une éducation familiale, rigoureuse et sévère. Livré aux mains des serviteurs, sous la haute surveillance de sa gouvernante,

Mlle Delahaye, il ne trouvait chez son père, déjà vieux, qu'une affection indulgente souvent distraite, et quant à sa mère, elle appliquait ses principes sur les rapports des enfants et des parents avec fermeté. Elles les accueillait le soir, dans son grand salon, digne et froide. Avant de les embrasser, elle récapitulait leurs fautes de la journée, qu'elle connaissait par la surveillante, et ses reproches étaient sanctionnés par des punitions. Honoré ne l'abordait qu'avec crainte, refrénant tous ses sentiments, son besoin d'affection. Il souffrait en secret. Puis, il se réfugiait auprès de Laure, son amie et sa confidente.

On le conduisit à l'externat Leguay, de Tours, à moins de cinq ans. Il avait le goût de la lecture, et c'était plus qu'un goût, une sorte de fringale qui le jetait sur tous les livres rencontrés. D'autre part, Honoré n'était qu'un élève insignifiant, d'une honnête médiocrité. Mais concentré en lui-même, privé des caresses qu'il aurait tant aimées, il se forgeait un monde avec ses lectures, et il en montrait quelquefois des échappées à I,aure, en lui jouant des drames et des comédies de son cru, dont il était le héros. Il était exubérant, bon compagnon ; et il chérissait aussi la solitude. Seul, il se livrait aux fantaisies de son imagination, il s'inventait des plaisirs, il se jouait avec un méchant violon de bazar, en bois rouge, des airs dont il était extasié, et que nul autre que lui ne pouvait entendre.

A huit ans et quelques mois, le 22 juin 1807 (1), Honoré entra dans un internat de Vendôme. C'était une institution célèbre dans les pays du Centre, dirigée par les pères Oratoriens. On y préparait avant la Révolution des cadets à l'armée, et elle avait conservé dans sa règle des sévérités militaires. Les élèves admis n'a-

(1) Note concernant Honoré de Balzac, inscrite sur les registres du collège de Vendôme : « Honoré Balzac âgé de huit ans cinq mois. A eu la petite vérole : sans infirmité. Caractère sanguin, s'échauffant facilement et sujet à quelques fièvres de chaleur. B}ntré au pensionnat le 22 juin 1807. Sorti le 22 avril 181 3. #

vaient jamais de vacances extérieures, et ne la quittaient qu'après leurs études terminées. Honoré y vécut jusqu'au 22 avril 1813 — et il a dit dans Louis Lambert, ses souffrances, ses espoirs, la formation tumultueuse et confuse de son génie, pendant ces longues années d'emprisonnement conventuel. Il avait passé de la discipline froide de la famille, tempérée cependant par une atmosphère bienveillante, à la discipline dure et impersonnelle du collège. L'entant ardent et mélancolique subissait une seconde épreuve, et il devait en sortir, comme ivre de lui-même, lourd de rêves et d'idées.

Les bâtiments du collège, enclos de murs, contenaient tout ce qui semblait nécessaire à l'existence morne et laborieuse des écoliers, partagés en quatre sections, les minimes, les petits, les moyens et les grands, versés dans chacune d'elles, selon le degré de leurs études. Pour distraction, ils avaient un étroit jardin qu'ils pouvaient cultiver, une cabane ; on leur donnait le droit d'élever des pigeons et de les manger, en supplément de la nourriture ordinaire. Les classes étaient sales, boueuses ou couvertes de poussière, au gré des saisons, nauséabondes par l'entassement dans des espaces réduits de trop de jeunes gens peu soigneux, et pour lesquels l'hygiène était inconnue. Les maîtres se montraient autoritaires ou distraits, incapables de discerner les individus de la masse, occupés seulement à faire observer la règle et à maintenir la discipline. Les condisciples étaient cruels...

C'est là que se forma, seul, Honoré Balzac, et qu'il souffrit, enfant sensible et rebuté. Dès les premiers mois de son séjour au collège de Vendôme, il fut classé parmi les apathiques, les paresseux, au nombre de ceux avec lesquels il n'y a rien à faire, qui n'honoreront jamais la maison qui les a instruits, et qu'on ignore, sauf pour les punitions. Honoré avait une répugnance insurmontable pour tous les devoirs commandés, indifférent aux charmes du thème grec ou de la version latine, et seule l'histoire avait le don de l'émouvoir, d'éveiller son appétit de savoir. Il était, à

son habitude, lourdaud et passif, au regard de ses maîtres. . . Mais quel formidable travail inconnu dans le cerveau de cet enfant...

Le voici, dans la classe, à l'étude, accoudé sur le bras gauche, tenant de la main droite, un livre ouvert, et frottant ses souliers l'un sur l'autre, par un mouvement machinal. Que lit-il? La Morale en action et en exemple. Son désir obscur se précise. Etre un grand homme, un héros, un de ceux dont le nom se transmet d'âge en âge, telle sera, par volonté, sa propre destinée. Il saisit sa plume, et rapide, il écrit des « Balzac, Balzac, Balzac » sur tous les blancs du livre de morale (1). Puis, il s'accoude, à nouveau, il regarde par la fenêtre, le coin de verdure, qu'il peut apercevoir, et le voilà parti dans ses interminables rêveries.

La voix sèche du régent les interrompt :

— Vous ne faites rien, monsieur Balzac.

1/ enfant retombe dans la classe. Le reproche lui est une cruelle blessure. Il fixe le régent de ses yeux noirs magnétiques. Est-ce de l'amertume, du dédain, de la colère envers celui qui a détruit ses méditations fécondes? Le régent a subi comme un choc. Il dit :

— Si vous me regardez ainsi, monsieur Balzac, vous aurez la férule* La férule ! la palette de cuir, si cuisante et si douloureuse lorsqu'elle bat — avec quel rythme redouté, un, deux, trois — le bout des doigts ou la paume de la main.

Les punitions pleuvent dru sur le mauvais élève Balzac, qui semble toujours se tenir en marge des devoirs et des leçons. Ce sont les pensums, si nombreux, qu'on l'a déclaré l'inventeur de la plume à trois becs, puis le cachot, les culottes de bois, comme on les appelait au collège, ou il restait enfermé pendant des semaines. S'il souffrait de ces punitions et du dédain de ses maîtres, Honoré ne s'en plaignait point, tout ce qui lui laissait l'esprit libre, pour se cultiver soi-même, était le bienvenu.

(1) Ce livre appartient à M. Jules Claretie.

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Il avait un répétiteur, bibliothécaire de la riche bibliothèque des Oratoriens, qui durant les récréations — rares — où il manquait de pensum, devait lui donner des leçons spéciales de mathématiques. Mais par un accord tacite, le maître ne s'occupait pas de l'élève, et celui-ci était autorisé à lire et à emporter tous les livres qui pouvaient lui convenir. Et rien ne lui paraissait ni trop austère, ni trop rebutant, ni trop obscur, pour son intelligence d'enfant. Il absorbait, pèle mêle, des œuvres religieuses, des traités de chimie ou de physique, des ouvrages d'histoire ou de philosophie. Il trouvait un goût particulier même aux dictionnaires, rêvant sur le sens exact des mots, leurs aventures dans le temps, et leurs destinées.

« L'absorption des idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux — a écrit Honoré de Balzac dans Louis Lambert, héros sous le nom duquel il a peint ses propres années de formation au collège de Vendôme — ; son œil embrassait sept à huit lignes d'un coup, et son esprit en appréciait le sens avec une vélocité pareille à celle du regard ; souvent même un mot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir le suc. Sa mémoire était prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des pensées acquises par la lecture et de celles que la réflexion ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin, il possédait toutes les mémoires : celle des lieux, des noms, des choses et des figures. Non seulement il se rappelait les objets à volonté, mais encore il les revoyait en lui-même situés, éclairés, colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. Cette puissance s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de l'entendement. Il se souvenait, suivant son expression, non seulement du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises, mais encore des dispositions de son âme à des époques éloignées. Par un privilège inouï, aa mémoire pouvait donc lui retracer les progrès et la vie entière de son esprit, depuis l'idée la plus anciennement acquise jusqu'à

la dernière éclose, depuis la plus confuse jusqu'à la plus lucide. Son cerveau, habitué jeune encore au difficile mécanisme de la concentration des forces humaines, tirait de ce riche dépôt une foule d'images admirables de réalité, de fraîcheur, desquelles il se nourrissait pendant la durée de ses limpides contemplations. »

Tel était l'état intellectuel de Honoré, lorsqu'il apparaissait sommeillant à ses maîtres, comme un élève médiocre qu'il fallait abandonner à sa paresse. Vêtu de son uniforme gris, les mains rouges, luisantes et gonflées par les engelures, mal chaussé, il s'isolait de ses condisciples, indifférent à leurs jeux et à leurs malices. Les belles couleurs de ses joues rebondies qu'il avait gagnées dans ses courses au grand air dans la campagne de Tours, avaient disparu, son visage était blanc et fin, comme celui d'une jeune fille, et ses yeux y étaient plus mystérieux et plus noirs.

Honoré Balzac recevait la visite de ses parents à Pâques et à la distribution des prix. Quelle joie si longuement attendue pour l'enfant qui garde si vivace l'amour de la famille. Mais joie brève. 1/ élève Balzac n'a pas de récompense, il est mal noté, il ne travaille pas, et au lieu des effusions qu'il espérait, c'est avec des lèvres mécontentes qu'on l'accueille ; il ne sait pas reconnaître les sacrifices que l'on fait pour son éducation, il est paresseux ; on pense que l'année prochaine il se conduira mieux, et qu'enfin il donnera un peu de satisfaction...

Honoré écoute les remontrances le front baissé, et peut-être fait-il des promesses, dans son désir de voir des visages souriants, de recevoir quelques-unes de ces caresses qu'il a souhaitées pendant de si longs jours de solitude, mais il reprend son rêve interrompu chaque année, plus laborieusement, plus âprement.

I,e collège de Vendôme possède une académie littéraire, composée des « grands », et l'on y donne des séances de drame, de comédie, de récitations poétiques, Honoré ambitionne de s'y pro-

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duire. Il compose des poèmes, il rime des vers, il entreprend une épopée dont un vers célèbre :

O Inca ! o roi infortuné et malheureux.

le rend le jouet de ses camarades. On le surnomme le Poète et l'on rit de ses informes essais. Le directeur du collège, M. Mareschal, lui raconte charitablement un apologue, pour le détourner de ses ambitions. Il y avait une fois une jeune fauvette dans un nid moelleux et qui soupirait après le grand air libre, la beau ciel bleu. Elle n'avait pas encore d'ailes, et cependant l'imprudente se résolut à voler... Qu' arriva- t-il?... La jeune fauvette chut de l'arbre qui portait son nid et se blessa lamentablement... Avis aux poètes qui présument trop de leurs forces. Honoré laisse passer l'apologue, comme il a laissé passer les reproches, les railleries, les punitions, et plus que jamais, il pille la bibliothèque des Oratoriens, avec une sorte de sombre frénésie. Il néglige ses devoirs et ses pensums, pour le travail obscur et défendu où il faisait ce qu'il a nommé plus tard, dans Louis Lambert, ses études de contrebande. Sans délaisser la poésie, son esprit mûri et fortifié, si étrangement solitaire, prétend à des œuvres plus hautes, nourries de métaphysique et de raison. Pendant que ses camarades traduisent Virgile et Démosthène, il commence à écrire un Traité de la Volonté: ouvrage symbolique où était contenue en germe toute sa destinée! Ses voisins curieux de son application, soutenue plusieurs mois, se penchent au-dessus de son épaule, mais Honoré Balzac ne permet pas que des yeux profanes lisent ses manuscrits. Il écarte les importuns, et il confie les feuillets précieux à une boîte qu'il ferme à double tour. Une conjuration se forme. On veut savoir ce qu'il écrit, depuis si longtemps, et avec tant de sérieux que rien ne peut l'en distraire. Honoré, comme à son habitude, durant une récréation, copie son pensum. Une troupe turbulente envahit la classe, et se précipite vers la boîte qui recèle le manuscrit. On veut savoir! On veut

savoir ! Honoré la défend avec énergie, c'est son cœur, c'est son cerveau, qu'on veut connaître, c'est sa science, et ce sont ses beaux rêves qu'on veut éparpiller au grand jour ! Il y a comme une bataille autour de la petite caissette de bois. Attiré par les cris des assaillants, un régent, le père Haugoult, arrive en plein tumulte. On dénonce le crime. Balzac a caché dans sa boîte des papiers qu'il refuse de montrer. Et le maître ordonne aussitôt au mauvais élève de lui livrer les écritures secrètes et interdites. Honoré ne peut qu'obéir à l'injonction, car on brisera la boîte s'il ne l'ouvre pas de bonne volonté, et les mains tremblantes, il se dépouille... D'un doigt distrait, le régent feuillette le manuscrit, et avec une mine de dédain, la voix sévère, il accable le mauvais élève :

— C'est pour de telles bêtises que vous négligez vos devoirs !... Honoré retient ses larmes, profondément meurtri, blessé dans

ses rêves et son orgueil de créateur, mais il garde d'une façon confuse le sentiment d'une injustice et la certitude de la supériorité de son œuvre.

Voici plus de six ans qu'il est au collège de Vendôme et qu'il se livre au prodigieux travail que personne ne peut soupçonner. Il est maigre, livide et hébété, ivre d'idées qui tournent dans son cerveau, sans suite et sans ordre. Il semble atteint d'une maladie grave dont on ne s'explique point la cause. Le directeur du collège s'inquiète. M. Mareschal Duplessis écrit aux parents de venir retirer leur enfant du collège. On accourt. Honoré apparaît dans un état somnambulique, répondant à peine aux questions qu'on lui pose, hâve, les traits tirés, trop chargé de lectures, de sentiments et de pensées. Sa famille, pas davantage que ses maîtres, ne comprend l'origine de ce mal étrange. Et Mme Sallambier qui est venue habiter Tours, chez sa fille, en 1804, à la mort de son mari, résume l'opinion de la famille.

— Voilà comme les collèges nous rendent les beaux enfants que nous leur envoyons.

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