LA MANSARDE
Cependant la crise d'Honoré ne dure pas longtemps, après la sortie du collège de Vendôme. On l'oblige à des courses, à des jeux de plein air, ses joues se remplissent et reprennent leurs franches couleurs de santé. C'est en apparence un gros garçon naïf et réjoui qui supporte, en souriant, les taquineries de ses sœurs. Mais il a classé ses idées ; le vin trouble et nouveau des livres sous l'ivresse duquel il succombait, s'est clarifié ; il a une intelligence exceptionnellement profonde et mûre. On ne veut pas s'en apercevoir, et lorsqu'une réflexion la révèle par hasard, sa mère lui répond :
— Honoré tu ne comprends pas ce que tu dis !...
Il ne la dissuade point de son opinion, mais il se rejette vers Laure et Laurence ; il leur confie ses desseins :
— Vous verrez, je serai un grand homme !...
Elles rient de ce frère un peu lourdaud, et si en retard dans ses études que, sorti en seconde de Vendôme, il doit renouveler sa troisième à Tours, dans l'institution de M. Chrétien. Elles l'abordent avec des révérences et des moqueries, et s'il les accueille de son bon sourire, il y mêle quelque fierté et l'on ne sait quelle secrète certitude dans l'avenir.
En 1814, François Balzac fut nommé directeur de la première division des vivres, et toute la famille émigra à Paris, dans le
Marais. Honoré poursuivit ses études successivement dans deux pensions, d'abord chez Lepitre, rue Saint-Louis, puis à l'institution Sganzer et Beuzelin, rue de Thorigny, avec la même médiocrité et la même nonchalance pour les travaux qui lui étaient imposés. Les humanités terminées, il rentra dans sa famille qui habitait alors rue du Temple, n° 40, et son père décida qu'il ferait son droit, en joignant à l'enseignement théorique de l'école, les leçons pratiques d'un avoué et d'un notaire. Honoré prit sa première inscription le 4 novembre 1816, et il fut confié à Me de Merville qui devait lui apprendre la procédure. Il y employa dix-huit mois, pour passer ensuite dans l'étude de Me Passez, où il s'initia pendant le même laps de temps, aux secrets du notariat. En janvier 1819, il subissait ses examens de droit.
Durant ces trois années, la vie d'Honoré de Balzac fut extrêmement laborieuse. Il suivait assidûment les cours de l'école, il rédigeait des actes d'avoué et de notaire, et cela ne l'empêchait point de satisfaire ses goûts littéraires, en assistant à la Sorbonne aux leçons de Villemaiu, de Guizot, de Cousin. Et il ne renonçait point à écrire, à devenir le grand homme qu'il avait prédit à Laure et à Laurence, ses sœurs. Mme de Balzac, mère sévère, avait réglé l'emploi de son temps de telle sorte qu'il ne put jamais avoir de liberté. Sa chambre était contiguë au cabinet de son père, et couché à neuf heures, il devait se lever à cinq surveillé, si étroitement qu'il a pu dire dans La Peau de chagrin : « jusqu'à vingt et un ans, j'ai été courbé sous un despotisme aussi froid que celui d'une règle monacale ». Le soir après dîner, il rendait compte de sa journée, et on lui permettait de jouer sa partie de boston ou de whist à la table de Mme Sallambier, sa grand'mère. Celle-ci indulgente pour son petit-fils, sevré d'argent au point de ne point avoir, un jour, en propre deux écus, se laissait gagner des sommes modiques qu'Honoré employait à l'achat de livres.
Malgré la discipline familiale, c'était un joyeux et aimable
jeune homme, empressé à plaire. Il était d'une ingénuité charmante, il riait aux éclats des taquineries dont on le piquait, et il avouait avec grâce ses bévues. Mais parfois, il se dressait dans une attitude fière, mi-plaisant, mi-sérieux : « Hein ! je n'ai pas oublié que je serai un grand homme ! »
Honoré de Balzac, entre la copie de deux actes, écrivait fiévreusement des choses littéraires. Il ne savait pas encore se servir des matériaux qu'il avait déjà amassés, idées dans les livres, observations dans la vie, et il essayait de se mesurer avec les classiques du dix-septième et du dix-huitième siècles. Champfleury, en dépouillant ses papiers de jeunesse a retrouvé la plupart de ses essais. Ils montrent les plus diverses des préoccupations. Voici cinq strophes de méchants vers sur le livre de Job, deux strophes sur Robert-le-Diable, un projet de poème intitulé Saint Louis, des romans ébauchés, Sténie ou les Erreurs philosophiques, Falthurne, manuscrit de l'abbé Savonati, traduit de l'italien par M. Matricante, instituteur primaire, L'Enfant maudit, Les Deux Amis, conte satirique, La Journée d'un homme de Lettres, Des Niais, puis des fragments d'un livre sur l'idolâtrie, le théisme et la religion naturelle, une notice historique sur les Vaudois, des esquisses de lettres sur Paris, la littérature, la police générale de l'empire littéraire. Honoré de Balzac allait dans ses juvéniles admirations de Beaumarchais à Molière, de Voltaire à Rousseau, de Racine à Corneille, et contre son tempérament, il établissait des plans de drames violents et pathétiques, au goût du jour.
Quand il eut subi ses examens de droit, et qu'il s'agit de choisir une carrière, son père lui révéla celle qu'il avait décidé de lui faire adopter. Il serait notaire. Un de leurs amis, lui céderait son étude après quelques années de stage. C'était une situation honorable, rémunératrice et recherchée. Honoré de Balzac touche au point décisif de son existence. Voici deux routes, celle du notariat, pavée d'argent, où l'on récolte honneur, profit, considération, route
glissante et droite, sans inconnu, de tout repos, quand la seconde, en dehors de tout sentier tracé par la société n'offre à ceux qui s'y engagent que périls, dans un avenir nébuleux, que combats incertains, soucis, peines et misères. C'est la voie qu'il faut défricher soi-même, dans la forêt obscure de l'art et des idées, et combien d'imprudents, qui ont préjugé de leurs forces, y périssent, dans l'indifférence ou le mépris.
Tout pousse Honoré de Balzac vers l'étude de notaire. La fortune de la famille est diminuée; le père mis à la retraite, de l'argent perdu dans des affaires, il faut restreindre le train de la maison, et lui Honoré, l'aîné des enfants, doit rapidement conquérir une position. Qu'attend-il pour se décider, accepter avec reconnaissance la proposition de son père? On le presse, et Honoré dit : « Non, je ne serai pas notaire. » C'est un scandale. Sa mère lui reproche son ingratitude et l'accuse de faire son désespoir. Elle a honte d'un fils qui reconnaît les sacri fices que l'on a fait pour son éducation par de mauvais sentiments. Honoré persiste dans une attitude de révolte, lui l'enfant, le jeune homme, jusque-là soumis affectueusement à toutes les règles et à tous les ordres de la famille. « Non je ne serai pas notaire... je veux être un écrivain... un écrivain célèbre ». On le raille. Quelles promesses de talent a-t-il données pour montrer une semblable prétention? Serait-ce les méchants griffonnages dont on riait si fort qui vous ont incité à cet orgueil? Eh bien ! il faut en rabattre. On s'amusait de vos petites plaisanteries, lorsque vous aviez l'âge du plaisir et de la frivolité, maintenant vous avez l'âge d'être sérieux, la vie n'est pas un jeu : « Monsieur vous serez notaire. » — « Non, répond Honoré. » Ses yeux noirs s'illuminent, ses grosses lèvres tremblent émues, il plaide sa cause devant l'aréopage familial, la cause de son génie que personne ne reconnaît et qu'il perçoit en lui confusément.
« Je m'instituai grand homme dès mon enfance, a-t-il écrit dans
La Peau de chagrin, je m'étais frappé le front comme André Chénier : « Il y a quelque chose là ! » Je croyais sentir en moi une pensée à exprimer, un système à établir, une science à expliquer. . . Moi, j'ai souvent été général, empereur ; j'ai été Byron, puis rien. Après avoir joué sur le faîte des choses humaines, je m'apercevais que toutes les montagnes, toutes les difficultés restaient à gravir. Cet immense amour-propre qui bouillonnait en moi, cette croyance sublime à une destinée, et qui devient du génie peut-être, quand un homme ne se laisse pas déchiqueter l'âme par le contact des affaires, aussi facilement qu'un mouton abandonne sa laine aux épines des halliers où il passe, tout cela me sauva. Je voulus me couvrir de gloire et travailler dans le silence pour la maîtresse que j'espérais avoir un jour. »
Ce qu'il dit n'avait pas le précis, le formé de ces phrases, mais il fut éloquent, et son père, le premier, qui ne pouvait pas supposer qu'il avait un imbécile comme fils, se rendit en partie à ses raisons. La mère résistait, effrayée de l'aventure à courir, peu convaincue par des paroles, sans confiance dans l'avenir. Cependant, il lui fallut céder. On décida — à l'insu des amis qui n'auraient pas eu assez de sourires pour des parents aussi faibles — de tenter une expérience. Deux ans furent accordés à Honoré, pendant lesquels il devait donner des preuves réelles de son talent. Il eut des épanchements suaves, il jura de triompher, en apportant un chefd'œuvre qu'il soumettrait au jugement des siens réunis. Mais comme un échec était possible, et que l'on voulait se cacher de l'expérience, Honoré était pour tous ceux qui le connaissaient, à Albi, chez un cousin. Sa mère, en outre, espérant le ramener dans le droit chemin, par un peu de misère, exigea qu'on ne lui consentit qu'une pension annuelle de quinze cents francs — et qu'avec cette somme, il suffit à tous ses besoins. Honoré aurait accepté la liberté toute nue, sans un sou, d'un cœur fervent et enthousiaste. La famille de Balzac, par économie, va habiter en province, à
Villeparisis, dans la Seine-et-Oise, une petite maison bourgeoise. C'est aux premiers mois de 1819 ; Honoré a vingt et un ans ; il est seul à Paris.
On l'a installé dans une mansarde, rue Lesdiguières, n° 9, et c'est lui qui a choisi l'endroit pour la facilité qu'il aura de fréquenter pendant le jour la bibliothèque de l'Arsenal. La nuit, il travaillera.
Ah ! comme il a respiré, largement et profondément, et quel beau rire silencieux, lorsque debout, les bras croisés, il a inspecté de ses yeux noirs, son étroit et misérable domaine. Libre ! Libre ! Voici le bureau de travail couvert d'une basane brune, l'encrier et les plumes, voici quatre chaises, un placard pour suspendre les hardes, et contenir quelques assiettes, la précieuse cafetière, voici le lit monacal, et les rayons cloués au mur qui portent les livres. Il s'assied, il rêve, il vient de remporter sa première victoire, il ne doit plus compte à personne de chacune des heures de sa vie.
« Je me réjouissais, écrit-il dans La Peau de chagrin, en pensant que j'allais vivre de pain et de lait, comme un solitaire de la Thébaïde, plongé dans le monde des livres et des idées, dans une sphère inaccessible, au milieu de ce Paris si tumultueux, sphère de travail et de silence où, comme les chrysalides, je me bâtissais une tombe pour renaître brillant et glorieux. » Puis il calcule ce qu'étaient ses dépenses pendant cette retraite studieuse : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité... Mon logement me coûtait trois sous par jour, je brûlais pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures pour trois années, je ne voulais m'habiller que pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques. Ces dépenses réunies
ne faisaient que dix-huit sous, il me restait deux sous pour les choses imprévues. » Balzac exagère un peu sa misère et réduit sa dépense au gré de sa fantaisie poétique, mais il est certain que la transition était brusque, du confort bourgeois de sa famille à l'austérité de son grenier.
Cependant il est exubérant et joyeux. Il a l'allégresse d'un jeune poulain désentravé. Sa sœur Laure qui habite Villeparisis avec ses parents est sa confidente. Il lui écrit les menus événements de son existence solitaire. Il bouffonne, il cabriole, il raconte avec une grosse verve familière.
« Tu veux, ma chère sœur, des détails sur mon emménagement et ma manière de vivre, en voici !
« J'ai répondu à maman elle-même sur les achats — une petite tentative pour faire augmenter ses crédits — mais tu vas frémir, c'est bien pis qu'un achat : j'ai pris un domestique !
« — Un domestique ! Y penses- tu, mon frère?
« Oui, un domestique. Il a un nom aussi drôle que celui du docteur Macquart (son médecin) : le sien s'appelle Tranquille ; le mien s'appelle Moi-Mëme. Mauvaise emplette vraiment !... Moi-Même est paresseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif : il n'a quelquefois ni pain, ni eau à lui offrir ; il ne sait pas même le garantir contre le vent, qui souffle à travers la porte et la fenêtre comme Tulon dans sa flûte, mais moins agréablement.
« Dès que je suis éveillé, je sonne Moi-Même, et il fait mon lit. Il se met à balayer et n'est guère adroit dans cet exercice.
« — Moi-Même !
« — Plaît-il, Monsieur?
« — Regardez donc cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des cris à m' étourdir ! ces moutons qui se promènent sous le lit ! cette poussière sur les vitres qui m'aveugle !
« — Mais, Monsieur, je ne vois pas...
« — Allons, taisez-vous, raisonneur !
« Et il se tait.
« Il bat mes habits, balaye en chantant, chante en balayant, rit en causant, cause en riant. Au total, c'est un bon garçon. Il a mis mon linge en ordre dans l'armoire à côté de la cheminée, après l'avoir bien collée en papier blanc ; avec six sous de papier bleu et de la bordure qu'on lui a donnée, il m'a fait un paravent. Il a peint la chambre en blanc, depuis la bibliothèque jusqu'à la cheminée. Quand il ne sera pas content — ce qui n'est pas encore arrivé — je l'enverrai à Villeparisis chercher du fruit ou bien à Albi voir comment va mon cousin. » (12 avril 1819).
Honoré de Balzac est ivre de sa liberté et il en jouit avec délices. Il peut rêver, musarder, lire et travailler à sa guise. I,es idées affluent à son cerveau, il ébauche chaque jour des projets de drames, de comédies, de romans, d'opéras. Il ne sait lequel choisir pour le mener à bonne fin, tous lui paraissant susceptibles de devenir des chefs-d'œuvres. Il médite un Coqsigrue, roman, mais il ne se reconnaît pas le talent de l'exécuter comme il le conçoit, et après de longues hésitations, il se déclare pour un Cromwell, drame classique, en vers, qu'il considère comme le plus beau sujet de l'histoire moderne. Honoré de Balzac rimaille éperdument, laborieusement, car la versification n'est pas son fort, et il a grand mal à exposer, avec la noblesse exigée, les lamentations de la reine d'Angleterre. L'étude des maîtres le décourage. « Je dévore nos quatre auteurs tragiques : Crébillon me rassure, Voltaire m'épouvante, Corneille me transporte, Racine me fait quitter la plume. » Cependant il ne veut pas renoncer à son espoir. Il a promis un chef-d'œuvre, il doit faire un chef-d'œuvre, et le prix en sera sa sainte indépendance.
Dans le silence de sa mansarde, il travaille, le front congestionné, la tête couverte d'une calotte dantesque, les jambes enveloppées d'un vénérable carrick tourangeau, les épaules garanties
contre le froid par un vieux châle de famille. Il peine sur les alexandrins, il adresse à Laure des fragments de sa tragédie, et il lui demande des conseils. « Ne me flatte pas, sois sévère. » Il est ambitieux. « Je veux que ma tragédie soit le bréviaire des peuples et des rois !... écrit-il. — Il faut débuter par un chef-d'œuvre ou me tordre le cou... »
Cependant Cromwcll ne l'absorbe pas entièrement. Honoré de Balzac est déjà l'écrivain abondant, aux idées pressées, aux plans chaque jour renouvelés. Entre deux tirades, il ébauche un petit roman, genre antique, il rime un opéra-comique, qu'il renonce du reste à faire représenter, parce qu'il lui est difficile de trouver un compositeur dans sa solitude. En outre de ses occupations littéraires, il s'inquiétait de la politique. « Je suis plus engoué que jamais de ma carrière — écrivait-il à sa sœur Laure — pour une foule de raisons dont je ne déduirai que celles que tu n'aperçois peut-être pas. Nos révolutions sont bien loin d'être terminées; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents ; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques ; ne réunissent-ils pas à la science, l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain?
« Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire ; et ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, c'est une ambition qui peut tenter aussi ! Rien, rien que l'amour et la gloire ne peut remplir la vaste place qu'offre mon cœur, dans lequel tu es logée convenablement. »
Il s'adressseà l'un de ses correspondants, M. Dablin, riche quincaillier, ami de la famille, qui lui vint souvent en aide de sa bourse, pour avoir des renseignements sur les élections législatives. Il lui demande la liste des députés, quelles sont leurs opinions politiques, comment se classeront les partis dans la nouvelle chambre, et
comme il ne reçoit pas une réponse assez rapide à son gré, il répète ses questions avec une sorte d'impatience. M. Dablin est aussi, dans cette période d'isolement, son commissionnaire et son mentor. Il le charge de lui acheter une Bible, en spécifiant bien que son texte soit en français et en latin; il voudrait lire les Vêpres siciliennes ; il est de son devoir d'assister à une représentation de Cinna, du grand général Corneille, lui simple soldat, dans une loge grillée, et il serait heureux de voir à l'exposition Y Endymion de Girodet, « un matin où il n'y a personne » pour ne pas rompre son incognito !
Quels sont ses plaisirs, pendant ces heures de liberté qu'il ne retrouvera jamais, et dont il se souviendra dans sa géhenne laborieuse, avec une émotion non pareille. Il pense un peu « à la balagoinfre », selon son mot, il fait des orgies d'un melon, d'un pot de confitures qu'il reçoit de Villeparisis, et il orne sa mansarde de fleurs qu'il doit à Laure, sa bien-aimée confidente. Il rêve ; il s'exalte, il écoute les rumeurs de Paris qui viennent mourir à sa lucarne, par les beaux soirs dorés du printemps, si lourds d'ardente mélancolie et d'espoir, aux jeunes cœurs ambitieux, et il s'écrie : « J'éprouve aujourd'hui que la richesse ne fait pas le bonheur, et le temps que je passerai ici sera pour moi une source de doux souvenirs ! Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goût, et à ma guise, ne rien faire si je veux, m' endormir sur l'avenir que je fais beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, La Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père Lachaise pour promenade !...
« Oh ! si cela pouvait durer toujours. »
Et dans une exclamation glissent ses vingt ans, enfiévrés quand même, par de vastes désirs : « Etre célèbre et être aimé. »
Puis il quitte parfois sa mansarde, à la nuit tombante, il se mêle à la foule, il y exerce ses merveilleuses facultés qui tiennent du prodige. Il les a décrites dans une nouvelle, Facino Cane, et
3o BALZAC
elles apparaissent comme un don exceptionnel. « Je vivais frugalement, a-t-il écrit, j'avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses ; mais n'est-ce pas encore de l'étude? J'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum je ne les mettais point en garde contre moi, je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se querellant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi, l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles.
«... Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois- je ce don? Est-ce une seconde vue? Est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance ; je la possède et m'en sers, voilà tout. »
Certains soirs, il ne sort pas, les idées abondent à son cerveau, mais les rimes sont trop rebelles, il descend au second étage, il joue avec des « personnes » à des jeux innocents, et parfois au boston à piccolo où il gagne jusqu'à trois francs ! On entend son vaste rire lorsqu'il remonte dans sa mansarde, lesté de cette forte somme ! Cependant rien ne le détournait de son projet d'écrire Cromwell, et il s'était fixé la date où il devait présenter sa tragédie aux membres de sa famille assemblés pour en écouter la lecture. Après avoir musardé durant de longues journées au Jardin des
Plantes, au Père-L,achaise, il s'enferme, il écrit avec cette furie qu'il a appelé plus tard balzacienne, il rature, supprime, réduit, allonge, il se désespère, il s'enthousiasme, il croit à son génie, et dans la même heure devant une tirade mal venue, il gémit de n'avoir aucun talent, mais dans cette création ardente, douloureuse, sur laquelle il ahane, jamais sa volonté ne l'abandonne, et il va son train désordonné, malgré tout, inflexiblement, jusqu'au but qu'il s'est proposé. Or, voici qu'il triomphe, la tragédie est terminée, et le cœur gonflé d'espoir, Honoré de Balzac présente le Cromwell qui doit lui assurer la liberté.
L,a famille se réunit dans le salon de Villeparisis afin de juger le chef-d'œuvre, estimer si le rebelle qui a refusé d'être notaire, n'a pas gaspillé le temps qu'on lui a accordé pour faire ses preuves d'écrivain d'avenir. I,e père, la mère sont là, soucieux, l'un un peu sceptique mais souhaitant que son fils se révélât un homme de talent, l'autre toujours méfiante, émue quand même, de voir son enfant maigre et jaune, ayant perdu pendant quinze mois d'exil ses hautes couleurs, les yeux fiévreux et la bouche agitée, malgré sa belle assurance ; il y avait Laurence, jeune, spirituelle et mutine, puis I,aure dans le secret de la tragédie qui soupire et tremble pour Honoré, le cher frère. C'est un auditoire difficile à conquérir, car on avait invité à cette soirée les amis connaissant l'épreuve imposée au fils de famille, et qui, l'ayant considérée peut-être comme une faiblesse des parents, faisaient maintenant figure d'examinateurs.
« A la fin d'avril 1820, a raconté Mme Surville, il arrive chez mon père avec sa tragédie achevée. Il est bien joyeux, car il compte sur un triomphe ; aussi désire-t-il que quelques amis assistent à la lecture. Il n'oublie pas celui qui s'est si étrangement mépris sur son compte (1).
(1) Un ami qui, le jugeant sur sa belle écriture, avait déclaré lorsqu'il s'était agi le lui choisir une position, qu'il ne serait jamais qu'un bon expéditionnaire.
« Les amis arrivent, l'épreuve solennelle commence. L'enthousiasme du lecteur va toujours se refroidissant en remarquant le peu d'impression qu'il produit et les visages glacés ou atterrés de ceux qui l'entourent. J'étais du nombre des atterrées. Ce que je souffris pendant cette lecture était un avant-goût des terreurs que les premières représentations de Vautrin et de Quinola devaient me donner.
« Cromwell n'était pas encore une vengeance contre M.... (l'ami dont il vient d'être parlé) ; celui-ci, brusque comme à l'ordinaire, dit son opinion sur la tragédie sans aucun ménagement. Honoré se récrie, décline le juge; mais les autres auditeurs, quoique plus doux, s'accordent aussi à trouver l'œuvre fort imparfaite.
« Mon père réunit toutes les opinions en proposant de faire lire Cromwell à une autorité compétente et impartiale.» M. Surville (2), ingénieur du canal de l'Ourcq, qui deviendra son beau-frère, propose son ancien professeur à l'Ecole polytechnique.
« Mon père accepte ce doyen littéraire pour juge souverain.
« Le bon vieillard, après une lecture consciencieuse, déclare que l'auteur doit faire quoi que ce soit excepté de la littérature. »
Voilà comment l'on juge le chef-d'œuvre qui devait être « le bréviaire des peuples et des rois ! » Ces arrêts successifs n'entament en rien sa confiance dans son génie. Il veut être un grand homme, et malgré tous les pronostics, il sera un grand homme. Sans doute, il relit, à froid, sa tragédie, il en sourit, il en comprend toute la médiocrité boursouflée et emphatique. C'est une chose morte, et la volonté tendue, il pense aux œuvres qu'il perçoit dans le nébuleux et ardent avenir ; aucun échec ne pouvait le distraire du chemin qu'il s'était tracé.
(a) M"* I,aure de Bal*ac épousait en niai 1820, un mois après la lecture, M. Midy de aCrcneruye Surville, ingénieur de* Pouteet-Chaussew.