LA GLOIRE
L,q Balzac de A. Faleuiêre, érigé à Paris, avenue Friedland
les Doudeauville, les Castries, et rien que de jolies femmes sur le devant des loges découvertes. Et il va amasser des monceaux d'or, car il est fermier général de la salle pour les trois premières représentations. Hélas, les Ressources de Quinola eurent le 19 mars 1842 l'accueil de Vautrin, les ennemis de Balzac, en dépit de ses précautions surent pénétrer à l'Odéon, et pendant toute la soirée, après le premier acte, ce fut un vacarme de sifflets et de cris d'animaux. Il avait perdu quatre mois pour arriver à cette défaite.
Et les tracas d'argent continuent plus âpres, plus pressants, plus immédiats, et Balzac accablé, récapitule ses désastres; La Chronique de Paris, le voyage en Sardaigne, La Revue Parisienne, Vautrin, mais il se redresse fièrement : « ... La fortune par mes œuvres ne se fera que quand je n'aurai plus besoin de fortune, car il faut vingt-cinq ans pour qu'un succès devienne financier, car il faut un demi-siècle pour qu'une grande chose se comprenne. » Et il travaille ! On lance ses Œuvres complètes pour lesquelles il écrit un avant-propos qui synthétise sa méthode, son art et sa pensée, il compose Albert Savarus pour répondre par un chef-d'œuvre u aux aboiements des journaux », il termine Les Paysans, Les Deux Frères (Un Ménage de Garçon), il fait la Fausse Maîtresse, Un Début dans la Vie, paru dans La Législature, David Séchard, Les Méchancetés d'un Saint, Les Amours de Deux Bêtes, il commence Le Député d'Arcis, Les Frères de la Consolation, il rêvait une nouvelle édition — et l'on sait comment il revoyait — de Louis Lambert et de Sera' phita, enfin il corrige trois volumes de la Comédie humaine l...
Reclus à Passy, enfermé dans son cabinet de travail tendu de velours rouge, devant sa table, une main fine soutenant sa tête puissante, les yeux fixés sur une miniature où se détache le profil un peu gras de Mme Hanska, puis allant à une aquarelle qui représente le château de Wierzchownia, Balzac, entre la correction de deux épreuves, se délasse dans des rêves dorés... Il est impossible qu'il ne soit pas élu à l'Académie française — d'où deux mille francs
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— il sourit — certainement on le nommera membre de la commission du dictionnaire — en plus six mille francs — son sourire s'élargit — pourquoi ne serait-il pas de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et son secrétaire perpétuel — encore six mille francs — total quatorze mille !... et c'est avec un grand rire joyeux
— qu'ayant une situation assurée et honorable — il escompte un prompt mariage avec sa lointaine et si longuement attendue fiancée.
Mais les rêves durent peu. Voici du papier noirci qu'il faut noircir encore, car sans argent, il n'y a pas de voyage à Saint-Pétersbourg. Et puis il a des pertes de temps, qu'il regrette, mais qu'il ne peut pas éviter, comme de poser devant David d'Angers qui modèle son buste monumental, de marcher pour combattre son embonpoint, de traiter quelques amis au Rocher de Cancale, Victor Hugo, Léon Gozlan, pour tenir tête à un Russe, M. de Lenz, qui voulait le voir — dîner somptueux et plein d'esprit qui lui coûte cent vingt francs — somme naturellement qu'il emprunta, et fort difficilement !
Après des alternatives d'espoir et de désespérance, Balzac partit par Dunkerque pour Saint-Pétersbourg où il arriva le 29 juillet 1843 et ne revint à Paris que le 3 novembre. C'était la quatrième rencontre avec Mme Hanska, en dix années et la première depuis que M. de Hanski était mort. Il est heureux, il folâtre, il a son grand rire des jours de joie, ce rire qu'aucun malheur n'a pu éteindre. Il a l'esprit libre, allègre, et il se rend de force à écrire une nouvelle comme Honorine, sans prendre de café. Il plaisante, l'empereur de Russie l'estime à trente-deux roubles, coût de son permis de séjour. Il est tout à sa chère comtesse Hanska.
Le voyage de Balzac en Russie fut l'objet de nombreuses légendes. On a écrit qu'il avait été solliciter du tsar l'autorisation de réfuter par un ouvrage, en quelque sorte officiel, La Russie en 1839, de M. de Custine, et qu'ayant demandé audience sur un ton cavalier, il lui fut enjoint de regagner la frontière par les moyens
les plus rapides. D'autres racontèrent qu'il avait été poursuivre une princesse qu'il voulait épouser...
Le retour se fit à petites journées par l'Allemagne et la Belgique, et Balzac s'arrêta à Berlin, Dresde, Liège, visitant les villes et les musées. Aussitôt à Paris, il est malade d'une inflammation au cerveau, et Nacquart lui prescrit un régime sévère. Il a retrouvé, fidèles, ses travaux et ses embarras d'argent, et fidèle aussi, il s'est remis à l'ouvrage avec « sa furie balzacienne ». Mais cependant un nouvel élément est entré dans sa vie, le mariage avec Mme Hanska, toujours si lointain, soumis aux hasards, a été décidé, et il a quitté Saint-Pétersbourg, en emportant une promesse formelle. Aussi quels que soient les heurts de son existence, ses périodes de misère et de travail, il est soutenu par l'espoir de réaliser une union depuis si longtemps souhaitée, il y tend de toute son énergie tenace, comme vers un but suprême. Pendant sept années tous ses actes auront pour objet la préparation de son mariage, l'organisation future de sa vie lorsqu'il aura épousé la comtesse Hanska. Il a été mêlé à ses affaires de fortune, aux procès qu'on a soulevé contre elle à la mort de son mari, aux difficultés d'un héritage contesté, et de loin, il lui donnera des conseils sur la gestion de ses biens, le placement de ses fonds, il la tiendra au courant de ses démarches pour trouver un hôtel digne de leur bonheur, il lui apprendra ses achats mobiliers, il lui esquissera les différents genres d'existence, familiale et mondaine, qu'on peut mener selon le montant de ses rentes.
Ce ne sont presque plus des rêves, mais des projets d'un avenir certain. Et toutefois combien de périodes désastreuses n'aura-t-il pas à connaître avant le triomphe. En 1843, il est candidat à l'Académie française, et il peut croire qu'on l'accueillera avec honneur. Son œuvre déjà considérable, dominant toute la production contemporaine, s'est encore accrue à.' Honorine, de La Muse du Département, des Illusions perdues (3e partie), des Souffrances de Vin-
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venteur, de la Monographie de la Presse Parisienne, qui avait soulevé tant de colères, de Splendeurs et Misères des Courtisanes (2* partie), de Modeste Mignon, de Madame de la Chanterie [L'Envers de l'Histoire contemporaine), et pas un écrivain n'était en droit de lui disputer le sceptre. Cependant à sa candidature si légitime, il sentait des résistances, et les comprenant, il écrivait à Nodier qui la patronnait cette lettre fièrement attristée.
« Mon bon Nodier,
« Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à l'Académie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu'en ma faveur.
« Si je ne puis parvenir à l'Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité m'accordera ses faveurs. J'écris en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à moi.
« Dieu vous dorme la santé mon bon Nodier. »
Et cette lettre écrite, Balzac s'enfonce à nouveau dans ses travaux, de telle sorte qu'il a un coup de sang, des névralgies atroces et qu'on est obligé de lui appliquer des sangsues. Il travaille quand même, et s'il peut sortir, c'est pour aller aux imprimeries ou partir à la découverte des objets d'art. Depuis que son mariage est assuré, il recherche assidûment les belles choses qui orneront sa maison, leur maison, et il se vante de son flair et de ses qualités d'acheteur. Il est de force à rouler le plus habile antiquaire. Il a acquis des meubles florentins dignes du Louvre, une commode, le secrétaire de Marie de Médicis, pour treize cent cinquante francs — une occasion unique ! — et sur lesquels il pourrait gagner des milliers de francs s'il le voulait. Peut-être consentira-t-il à se défaire de la commode, mais le secrétaire il le gardera pour le placer entre deux armoires d'ébène qu'il possède déjà, et il ne lui coûtera rien, car
la vente de l'un des deux meubles, lui payera l'achat du tout!... Et bien qu'il se défende auprès de Mme Hanska de toute prodigalité « les bonnes occasions continuent. » — Une pendule d'une magnificence royale et deux vases en céladon grenat, le Christ de Bouchardon avec un cadre de Brustolone. Et pendant des années, il poursuit les bibelots, les tableaux et les objets d'art. De passage à Marseille, en 1845, au retour d'un voyage où il avait accompagné Mme Hanska à Naples, il trouve chez Lazard des vases de Chine, des assiettes, et rentré à Paris, il lui demande des cornets de Chine, de « très belles bibliothèques de dix mètres de longueur sur trois mètres de hauteur, ou richement garnies ou richement sculptées. » Et non content de donner ses instructions au brocanteur, il écrit à Mery qui l'avait reçu à Marseille pour lui signaler ce qu'il désire chez Lazard et lui offre une excellente leçon de marchandage.
« Pendant que vous blaguerez ce digne Lazard, faites-moi le plaisir d'envoyer de temps en temps des amis à vous, pour marchander les deux objets, et qu'ils en offrent toujours, les uns cinquante, les autres cent francs, ceux-ci vingt-cinq francs de moins que vous. Après une quinzaine de ce régime, Lazard vous les donnera un beau matin. Faites-lui offrir aussi trois cents francs, quatre cents francs du tableau. C'est une scie qui fait beaucoup rire les artistes et qui commence ainsi : Portier, je veux de tes cheveux... »
Et Balzac ajoute en post-scriptum à cette petite leçon du parfait amateur de brocante : « Ne devenez jamais collectionneur : on appartient à un démon aussi jaloux, aussi exigeant que le jeu. » Mais s'il prévient ses amis contre sa passion, il s'y livre avec une sorte de plaisir passionné. Pendant ses heures de loisir, il s'en va dans Paris à l'aventure, dans ce Paris dont il connaissait les moindres ruelles, qu'il aimait jusque dans ses tares, comme un chasseur à la piste d'un gibier. Quand il a trouvé une pièce rare, précieuse, ou simplement à sa convenance, il a une joie intense à employer son esprit de ruse, son habileté de parole, sa force de persuasion,
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à obtenir des rabais sur le prix de l'objet convoité. C'est une bataille où il lui plaît d'être vainqueur. Il est heureux qu'on lui consente un talent d'homme d'affaires, et il s'épanouit, en répétant le mot de son éditeur Souverain : « Il sait mieux compter que Rothschild ! »
En 1846, dans un nouveau voyage en Italie avec Mme Hanska, sa fille Anna et son mari le comte Georges Mniszech, il furette à Naples, à Rome, à Gênes, et ce ne sont plus seulement des meubles et des objets d'art, qu'il recherche, mais des tableaux de maîtres, car il veut avoir une galerie. Ce goût de la peinture lui vint assez tard, son admiration avait été longtemps pour Girodet, ce qui lui \alait les plaisanteries de Théophile Gautier mieux informé. A Rome, il achète un Sébastien del Piombo, un Bronzino, un Mierevelt, il cherche des Hobbema, des Holbein, il a un Natoire, un faux Breughel — qu'il va revendre — car il « ne veut que des choses capitales ou rien » ; un Jugement de Paris attribué à Giorgione, il prend à Paris, un Greuze — esquisse de sa femme — un Van Dyck, un Paul Brill, Les Sorcières, une esquisse de la naissance de Louis XIV, figurant une Adoration de Bergers, une Aurore du Guide, un Enlèvement d'Europe, d'Annibal Carrache ou du Dominiquin, c'est le commencement de sa galerie qu'il a décrite dans le Cousin Pons. Il ne néglige pas les objets d'art pour les tableaux, il acquiert un service de Saxe, un meuble hollandais à Amsterdam, Mrae Hanska lui envoie des porcelaines d'Allemagne, il fait verir de Tours un secrétaire et une commode Louis XVI, il achète le lit prétendu de Mme de Pompadour qu'il destine à la chambre des amis, puis un salon en boiseries sculptées « de la dernière magnificence », la fontaine de salle à manger faite par Bernard Palissy pour Henri II ou Charles IX. Lentement, il accumule les merveilles dont il ornera son hôtel après son mariage.
Et dans l'espoir d'en rapprocher la date, il donne un suprême effort, la tête aussi libre, aussi féconde que dans ses périodes de
plus furieuse production. Il écrit de 1844 à 1847, en outre des ouvrages que nous avons déjà cités, Les Paysans, Un Homme d'Affaires, Splendeurs et Misères des Courtisanes (3e partie), La Cousine Bette, Les Comédiens sans le savoir, La Dernière Incarnation de Vautrin, Le Cousin Pons, Le Député d'Arcis, Les Petits Bourgeois. Il aperçoit l'aube de sa délivrance. Il pourra achever son œuvre gigantesque dans la paix.
Balzac a pleine conscience de son génie et de la grandeur du monument qu'il a en partie édifié. Il ne veut pas qu'on le confonde avec les gens de lettres de son époque, et depuis longtemps déjà il entend qu'on le mette hors de pair. Eugène de Mirecourt fut témoin d'une scène qui témoignait de sa juste fierté.
« C'était pendant l'hiver de 1843, écrit-il, MM. Maulde et Renon publiaient un Tableau de la Grande Ville, dont Marc Fournier, directeur actuel de la Porte-Saint-Martin, surveillait la rédaction.
« Balzac entre, un soir, dans le cabinet des éditeurs et leur dit :
« — Nous sommes convenus, Messieurs, que la Monographie de la Presse Parisienne me serait payée à raison de cinq cents francs la feuille.
« — C'est vrai, répondirent-ils.
« — J'ai reçu quinze cents francs, il y a quatre feuilles, c'est donc cinq cents francs que vous restez me devoir.
« — Mais vos corrections, Monsieur de Balzac, savez-vous à quel chiffre elles montent.
« — Il n'a pas été dit que je payerais les corrections.
« — Sans doute, répliqua M. Renou. Pourtant je dois vous dire que l'article d'Alexandre Dumas, Filles, Lorettes et Courtisanes, a produit également quatre feuilles. Nous n'avons pas donné un centime de plus.
« Balzac tressaillit et devint pâle. Evidemment, pour faire une pareille demande, il se trouvait dans une grande pénurie financière. Mais il oublia tout devant les paroles qu'il venait d'entendre, n'in-
sista plus, se leva, prit son chapeau, et dit avec un accent de dignité solennelle :
« — A partir du moment où vous me comparez à ce nègre-là, j'ai bien l'honneur de vous saluer !
« Il sortit. Ce nom seul d'Alexandre Dumas fit gagner cinq cents francs à la caisse de la Grande Ville » (i).
Pour hâter sa libération, son acquittement envers ses créanciers, Balzac essayait de joindre aux sommes qu'il recevait des journaux et de ses libraires, les bénéfices de diverses spéculations. Il attendait une plus-value d'actions de la Compagnie des Chemins de fer du Nord qu'il possédait, et bien renseigné, ou avec une connaissance exacte du développement immobilier à Paris, il poussait Mme Hanska à employer des capitaux en achat de terrains dans la plaine Monceau. Il lui citait l'exemple de Louis-Philippe le plus habile spéculateur de son temps, qui s'était rendu acquéreur d'immenses étendues.
Depuis la fin de 1846, Balzac s'était retiré du monde, presque entièrement consacré à son grand œuvre. Il avait acheté, en sous main, l'hôtel du financier Baujon, rue Fortunée, et très mystérieusement il le faisait réparer, embellir pour le rendre le plus prochainement habitable. 11 y disposait ses richesses mobilières — dont par quelques indiscrétions on commençait à s'étonner — mais sa vie toujours si cachée demeurait maintenant presque inconnue. Il ne voulait plus se montrer au grand jour, qu'en triomphateur, après son mariage. Mme Hanska était venue une seconde fois à Paris en 1847, et elle avait approuvé ses dispositions. Balzac, de son côté, allait la même année à Wierzschownia et il était ébloui par la grandeur du domaine — équivalent à un département français — à la richesse terrienne mal exploitée et de laquelle on pouvait tirer des millions. Revenu à Paris, il n'avait que le désir d'y
(1) Balzac, Eugène de Mirecourt, p. 80-82.
retourner, y faire consacrer son union, réaliser le rêve qu'il poursuivait avec ténacité depuis dix-sept années.
Il restait à Paris six mois, habitant son hôtel de la rue Fortunée, entrouvert seulement aux intimes, se défendant d'être riche jusqu'à ce qu'il pût avouer sa fortune. Un des derniers portraits de Balzac à cette époque a été tracé par Champfleury qu'il avait reçu comme un disciple et un fervent admirateur.
« M. de Balzac, écrit-il, descendit l'escalier enveloppé dans sa fameuse robe de moine. Il a la figure ronde, les yeux noirs excessivement brillants, l'aspect général du teint un peu olivâtre, des tons rouges violents sur les joues, d'un jaune pur vers les tempes, près des yeux. Les cheveux nombreux sont mélangés de fils argentés ou très noirs ; c'est une chevelure puissante. Malgré l'ampleur de la robe de chambre, le ventre est énorme. »• Puis il esquisse ce second portrait : « Mais à l'âge de quarante-neuf ans, M. de Balzac devait être peint plutôt que sculpté. Son œil vif et noir, ses cheveux puissants mélangés de blanc, les tons violents de jaune pur et de rouge qui se succédaient crûment sur ses joues, des poils de barbe singuliers lui donnaient un air de sanglier joyeux que les sculpteurs modernes rendront difficilement. »
Balzac arrivé à Paris quelques jours avant la Révolution assista aux troubles de 1848. Il fut, dit-on, un des premiers aux Tuileries, mêlé à la foule populaire, et il emporta un morceau de la tapisserie qui recouvrait le trône de Louis-Philippe. On le vit dans une Assemblée de gens de lettres qui cherchaient quelle devait être leur attitude devant le gouvernement provisoire, mais il avait un air absent et détaché, comme s'il eût été un étranger parmi ces écrivains. Il ne reconnaissait personne, et il paraissait chercher là ses anciens compagnons. Ses voyages fréquents, hors la France, depuis 1845, ses séjours à l'étranger, auprès de Mme Hanska semblaient l'avoir détourné du milieu où il s'était formé, où il avait vécu, pour une autre existence.
Le club de la Fraternité universelle, à Paris, l'ayant porté sur sa liste de candidats aux élections législatives, il répondit au président, sur la demande d'un sociétaire qui voulait connaître ses opinions politiques, par une lettre publique, fière et un peu désenchantée :
« J'ai déclaré que, si elles m'étaient confiées, j'accepterais les fonctions de représentant, écrit-il ; mais j'ai cru tout d'abord, et je crois encore, qu'il est superflu, pour tous les hommes dont la vie et les œuvres sont publiques depuis vingt ans, de faire des professions de foi.
« Il y a des hommes que les votes vont chercher, il y en a d'autres qui vont chercher les votes, et ceux-ci doivent faire apprécier leurs sentiments politiques; mais quant à moi, si je n'appartiens point par mes travaux aux neuf cents personnes qui, dans notre pays, en représentent ou l'intelligence, ou les forces, ou la pratique du commerce, ou la connaissance des lois, des hommes et des afaffaires, le scrutin me le dira. »
Mais Balzac qui, pendant vingt ans, avait désiré jouer un rôle politique, prendre un ministère, gouverner la nation, n'avait vu qu'avec tristesse la Révolution de 1848, et n'en augurait rien de bon pour la France. Aussi bien, n'avait-il le désir maintenant que de retourner en Russie, auprès de Mme Hanska, terminer par un mariage glorieux, le grand mystère de sa vie. Resté quelques mois à Paris, entre février et septembre 1848, il n'a pas montré son activité littéraire accoutumée, et il semble ne s'être préoccupé que d'aménager son hôtel, rue Fortunée, d'en faire une demeure somptueuse. Et lorsque tout est prêt à recevoir celle qui sera sa femme, il part pour Vierzschownia, fin septembre, et il laisse la maison sous la garde de sa mère, avec laquelle il a eu souvent des heurts, des froissements, mais qui n'a jamais refusé à son fils, son dévouement parfois un peu revêche, et cependant basé sur une affection profonde, une connaissance exacte de ses devoirs.
Comme lorsqu'il était aux eaux d'Aix en compagnie de Mme de Castries, en 1832, Mme de Balzac surveille ses intérêts, et Balzac lui donne de Russie, ses instructions, mais avec une assurance, une sorte de pleine quiétude, qu'il n'avait pas au temps de sa laborieuse jeunesse. Elles ont trait aux affaires qu'il peut entreprendre — dans son premier séjour à Vierzkownia il avait pensé à utiliser les forêts du comte Mnizschek en vendant des traverses pour les chemins de fer — et maintenant, il désire un ouvrage de Vicat, qui traite des bétons et de la chaux hydraulique ; elles concernent d'autre part les soins à apporter dans l'entretien de son hôtel — qui ne coûte pas moins de quatre cent mille francs. Mme de Balzac doit surveiller les fabricants, Grohé le tapissier, Paillard qui a la commande de la garniture du salon, Feuchère, monteur en bronze, auquel elle demandera deux consoles en cuivre doré, elle lui dressera aussi une liste de toute sa vaisselle plate. Il descend aux détails les plus précis qui montrent son esprit d'ordre, en priant sa mère d'apprendre à François, un de ses domestiques, à faire et nettoyer les lampes, « car, c'est un article essentiel », déclare-t-il. Chaque lettre â sa mère contient de ces menues recommandations qui sont d'un maître de maison soigneux et qui n'aime pas le gaspillage.
De Russie, il surveille ses intérêts au théâtre et il en charge son ami Laurent- J an, quant à Mer cadet, et il proteste contre la représentation de Vautrin qu'il n'a pas autorisée. Il annonce à celui-ci qu'il travaille et qu'il lui prépare des scénarios. Il n'a pas renoncé à l'idée de gagner de l'argent avec l'art dramatique. Car parfois Mrae Hanska s'inquiète de ses dettes particulières qu'il n'a pas toutes éteintes, et de leurs dettes communes faites pour l'hôtel et son ameublement. Il craint que sa mère, facilement effrayée elle-même, ne lui écrive fâcheusement sur son état financier, et que par cela, elle effraye la comtesse, aussi lui envoie- t-il un jour de Berditcheff, une lettre secrète, où il lui fait sur ce sujet les plus
expresses recommandations. Car voici près d'une année qu'il est à Vierzchownia et son mariage décidé en principe n'est pas encore accompli, et il sait que dans cette matière tout peut manquer avant la conclusion officielle. Or, il est malade, il souffre du cœur et des poumons, ses dernières dents sont tombées, certains jours il lui est impossible de remuer les bras sans essoufflement.
Mais cependant sa constance est récompensée, après des mois de désespoir où dit-il « je dois regarder le projet qui m'amenait ici comme indéfiniment retardé ». En mars 1850, on prépare le mariage, et en l'annonçant à sa mère, il la prévient qu'il l'avertira du jour de son retour pour qu'elle orne l'hôtel de fleurs, de belles, belles fleurs. Et le 15 mars, il adresse deux lettres, l'une à Mme de Balzac, l'autre à Laure, où il leur relate l'événement depuis si longtemps espéré. « Hier, à Berditcheff, dans l'église paroissiale de Sainte- Barbe, un délégué de l'évêque de Jitomir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé Hénaux, le confesseur de la duchesse d'Angoulême, a béni et célébré mon mariage. » Et il signe à sa sœur : « Ton frère Honoré, au comble du bonheur! »
Bonheur bref. Il semble que Balzac ne devait avoir qu'une vie de travail et de luttes, et qu'au sortir de la forêt d'embûches et de fatigues surhumaines, parvenu dans la vaste plaine où se repose le voyageur, le destin lui interdit toute joie. Quand il pense au bonheur, à la paix, à l'amour, la mort est là.
Il revient à Paris, avec sa femme, exténué, vers la fin de mai 1850, encore plein de rêves, de projets et d'espoirs, mais c'est pour se coucher en attendant le jour de la destinée. Rien de plus dramatique que ses dernières semaines. Il souffre du cœur, du poumon, du foie, on le soigne, on lui donne l'espérance de la guérison, et il ne se relèvera plus. L'œuvre a tué l'homme. Peut-on lire sans émotion, la simple ligne qu'il a tracée, le 20 juin 1850, sur une lettre dictée à sa femme pour Théophile Gautier venu pour le voir : « Je ne puis ni lire ni écrire ! »...
Honoré de Balzac mourut dans la nuit du 18 août 1850, après n'avoir fait qu'entrevoir de ses beaux yeux las, la fortune, la gloire et la paix.
Victor Hugo prévenu accourut à son chevet.
« Nous traversâmes un corridor, a-t-il écrit, nous montâmes un escalier couvert d'un tapis rouge et encombré d'objets d'art, vases, statues, tableaux, crédences portant des émaux, puis un autre corridor, et j'aperçus une porte ouverte. J'entendis un râlement haut et sinistre. J'étais dans la chambre de Balzac.
Un lit était au milieu de cette chambre. Un lit d'acajou ayant au pied et à la tête des traverses et des courroies qui indiquaient un appareil de suspension destiné à mouvoir le malade. M. de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d'oreillers auxquels on avait ajouté des coussins de damas rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, inclinée à droite, la barbe non faite, les cheveux gris coupés et courts, l'œil ouvert et fixe. Je le voyais de profil, et il ressemblait ainsi à l'empereur.
« Une vieille femme, la garde, et un domestique se tenaient debout des deux côtés du lit. Une bougie brûlait derrière le chevet sur une table, une autre sur une commode près de la porte. Un vase d'argent était posé sur la table de nuit. Cet homme et cette femme se taisaient avec une sorte de terreur et écoutaient le mourant râler avec bruit.
« La bougie au chevet éclairait vivement un portrait d'homme jeune, souriant et rose, suspendu près de la cheminée.
« Une odeur insupportable s'exhalait du lit : je soulevai la couverture et je pris la main de Balzac. Elle était couverte de sueur. Je la serrai. Il ne répondit pas à la pression.
« ... La garde me dit :
« — Il mourra au point du jour. »
« Je redescendis, emportant dans ma pensée cette figure livide ;
en traversant le salon, je retrouvai le buste immobile (de Balzac par David d'Angers), impassible, altier et rayonnant vaguement, et je comparais la mort à l'immortalité.
« Rentré chez moi, c'était un dimanche, je trouvai plusieurs personnes qui m'attendaient, entre autres Riza-Bey, le chargé d'affaires de Turquie, Navarrete, le poète espagnol, et le comte Arrivabene, proscrit italien. Je leur dis :
« Messieurs, l'Europe va perdre un grand esprit. »
« Il mourut dans la nuit. Il avait cinquante et un ans. »
Balzac aimait à comparer ses luttes aux campagnes militaires de Bonaparte, et sans halte, ni bivouac, comme en avait le conquérant. Il voulait l'égaler en gloire et le dépasser dans ce qu'il laisserait aux générations à venir. Il a dit sa volonté. « En somme, voici le jeu que je joue : quatre hommes auront eu, en ce demisiècle, une influence immense : Napoléon, Cuvier, O' Connell ; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe, il s'est inoculé des armées ; le second a épousé le globe ; le troisième s'est incarné un peuple ; moi, j'aurai porté une société toute entière dans ma tête. »
Plus heureux que le jeune sous-lieutenant corse, Balzac a produit une œuvre de durée, que ne peut pas avoir celle de l'autre — l'idée étant au-dessus de l'action — et si la mort le surprit avant qu'il ait posé la dernière pierre de son édifice, il pouvait suffire dans sa grandeur inachevée à la plus haute ambition.