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LA RETRAITE

EN quittant les Jardics, Balzac se réfugia dans le village de Passy, rue Basse, n° 19 (1), et il y devint invisible. C'est là qu'il devait tenter son dernier effort, périr, ou vaincre sa destinée. H avait loué, sous le nom de M. de Brugnol, un petit pavillon sans étage, construit dans un jardin et caché par les maisons qui bordaient la rue. Son adresse n'était connue que d'amis sûrs, et plus que jamais il devenait difficile de le découvrir. Et son existence de forçat littéraire s'accroît, dans la solitude, de nouveaux et écrasants travaux.

Il n'y a dans l'orage tumultueux de ses soucis d'argent et de la création de ses ouvrages, qu'une échappée de calme et tendre lumière. Dès novembre 1840, il projette d'aller en Russie, et il se donne la joie d'espérer qu'il verra la contesse de Hanska à Saint- Pétersbourg, pendant deux longs mois. Ce vœu où il tendait de toute son ardeur, il ne put le réaliser qu'en 1843, son départ remis de jour en jour par ses embarras financiers et ses traités avec les éditeurs à exécuter.

Enfermé dans son cabinet de travail, une petite pièce étroite et basse, il achève Le Curé du Village, Les Mémoires de Deux Jeunes Mariées, il entreprend Une Ténébreuse Affaire pour le journal Le Commerce, Les Deux Frères (Un Ménage de Garçon), pour La Presse;

(1) Grâce à M. de Royaumont, cette maison est devenu* le Musée Balzac, analogue a celui de Victor Hugo à Paris, de Goethe a Francfort.

LesLecamus, pour Le Siècle; Les Peines de Cœur d'une Chatte Anglaise, pour une publication de Hetzel, Les Scènes de la Vie privée et publique des Animaux, il travaille aux Paysans, il fait Ursule Mirouet, plus de trente mille lignes dans les journaux, en moins d'une année !

Cependant ses affaires si embrouillées que lui-même avait peine à s'y connaître, malgré un volume relié en noir où il mettait ses billets, toutes les variétés de papier timbré — et qu'il appelait ses Comptes mélancoliques ne faisant pas suite, disait-il, aux Contes drolatiques — commençaient à se classer par les soins de son avoué M. Gavault, qui avait entrepris de les terminer. Balzac en était toujours aussi pauvre, car il lui versait tout ce qu'il touchait, en dehors de ce qu'il lui fallait strictement pour vivre. Il avoue fièrement avoir mangé un petit pain sur le boulevard , à cette époque, et être resté quelques jours avec un franc pour tout argent liquide.

Mais une édition nouvelle allait lui permettre de se stabiliser, de liquider une partie de sa dette flottante et de rembourser quelques gros emprunts. Une association s'était formée entre Furne, Dubochet, Hetzel et Paulin, pour éditer son oeuvre en entier, sous le glorieux titre définitif de La Comédie Humaine. Mais que de travaux, toutes ses œuvres anciennes à revoir, écrire les nouvelles, travaux qu'il estimait ne pouvoir pas terminer avant sept années ! S'il a produit 30.000 lignes en 1841, il escompte en devoir donner, par ses traités, 40.000 en 1842, avec, en outre, la correction des épreuves de ses ouvrages réédités !

Sa puissance cérébrale est toujours féconde, mais son corps si robustement constitué qu'il fut, succombe parfois sous la prodigieuse fièvre créatrice. Le médecin de Balzac, le docteur Nacquart, lui impose des repos : « Je suis malade, écrit-il ; je suis resté toute la fin de mai (1841) dans une baignoire, prenant tous les jours des bains de trois heures, pour combattre l'inflammation qui me menaçait, et à un régime débilitant qui m'a donné une maladie, pour

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moi, c'est-à-dire rien dans le cerveau. Plus de travail, pas la moindre force, et je suis resté jusqu'au commencement de ce mois-ci dans l'agréable état d'une huître. Enfin je me suis, une fois le docteur Nacquart satisfait, mis à l'ouvrage, et je viens de finir Les Mémoires de Deux Jeunes Mariées, de faire Ursule Mirouet, une de ces histoires privilégiées que vous lirez, puis je vais me mettre à un livre pour le prix Montyon » (i).

Chaque roman de Balzac lui coûtait des peines inouïes et toujours renouvelées. Après avoir médité son sujet, posé la situation, caractérisé les personnages, et fixé la philosophie générale qui devait s'en dégager, il s'agissait de traduire tout ce qu'il avait conçu et pensé, de lui donner une forme littéraire. Balzac procédait souvent par coups d'enthousiasme, par illuminations, et en quelques nuits, il écrivait le scénario d'un roman. Ce premier travail était en quelque sorte la cellule-mère qui, peu à peu, agglomérait les éléments nécessaires à la constitution définitive de l'œuvre. Les épreuves d'imprimerie étaient remises à Balzac, avec de larges marges, et il nourrissait l'ébauche initiale, pourrait-on dire, comme s'il avait attaché aux os d'un squelette, les muscles et les tendons ; puis les épreuves succédaient aux épreuves, il donnait à sa fiction un réseau de veines et d'artères, un système nerveux, il lui infusait du sang, il lui communiquait son souffle puissant, et elle était debout vivante, dans son enveloppe où il avait mis tout son style et toutes ses couleurs. Mais que de désillusions amèrcs lorsque l'œuvre était imprimée; le créateur ne voyait jamais assez parfaite sa créature. Balzac souffrait dans sa conscience et sa sensibilité d'artiste des taches qui la déparaient et qu'il appelait des fautes, fautes qu'il poursuivait avec une ardeur non pareille. Il était aidé dans cette chasse par Mme de Berny, par L,aure, par Charles Lemesle, Desnoyers, et lui le géant, qui pouvait écrire à

(i) Lettres A V Etrangère, tome I, p. 560. lettre : juiu-juillet, 1841.

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Mme Carraud que son œuvre était littérairement plus grande que la cathédrale de Bourges en architecture, employait des jours à prendre et reprendre une phrase, tel un sublime maçon qui — par un prodige — aurait édifié seul une cathédrale, et dont le cœur saignant d'apercevoir dans l'ombre d'un contrefort, une figure négligée, apporterait tous ses soins à la parfaire, bien qu'elle fut presque invisible dans la masse et la beauté de l'œuvre.

Aussi le travail devenait-il plus douloureux pour Balzac, et parfois on l'entend geindre et gronder; on le voit écrire, sa large face contractée, ses yeux noirs envahis par la bile et le sang, la peau couverte de sueur, brune et verdâtre, à la lumière des bougies, tout tremblant et frémissant, dans l'effort invisible de la création. Sa fatigue souvent est extrême ; l'usage du café lui trouble l'estomac, lui brûle le sang, il a des tics nerveux dans les paupières, des engorgements dans les poumons, des congestions lui troublent la tête et le poussent à une somnolence invincible.

Il réagit, et sa volonté a raison de la maladie même, impose ses lois à son corps surmené. Pourtant il aspire à une existence plus calme, il s'imagine des jours bucoliques, il voudrait savoir quand finira sa vie forcenée. Et voici qu'il consulte un sorcier, un tireur de cartes, le célèbre Balthazar, sur son avenir. Il est stupéfait de ce qu'il lui révèle de son existence passée, toute de luttes, d'obstacles dont il a triomphé, et il accepte joyeusement ses prédictions qui lui assurent la victoire. Balzac était superstitieux, non pas grossièrement, mais par une haute curiosité devant les mystères du monde inexpliqués par la science. Il se croyait lui-même doué d'une puissance de magnétiseur, et à la vérité, l'action irrésistible de sa parole, une force subtile qui émanait de toute sa personne ont été affirmées par ses contemporains. Il avait foi dans la télépathie, deux êtres qui s'aimaient, dont la sensibilité était en quelque sorte en harmonie, pouvaient à de longues distances, ressentir à certains moments les émotions éprouvées l'un par l'autre. Il con-

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sultait les somnambules sur le régime à suivre par Mme Hanska, et il lui communiquait gravement leurs réponses, en la priant de suivre leurs conseils. Des accidents, en apparence futiles, le troublaient profondément, et il fut inquiet pendant des journées, pour avoir perdu un des boutons de chemise que lui avait donnés Mme de Berny, en cherchant quelle pouvait être la signification de cette perte. Son sorcier lui avait prédit qu'il recevrait prochainement une lettre qui changerait l'orientation de sa vie, et comme pour confirmer sa prescience, Mme de Hanska, à quelques mois de la séance, lui avait annoncé la mort de M. de Hanski, ce qui lui permettait tous les espoirs.

Une nouvelle source de courage lui en est venue, il faut pour aller à Saint-Pétersbourg, qu'il ait un triomphe bref, éclatant, complet. Une seconde fois il affrontera le théâtre, et le lieu de la bataille sera l'Odéon. Il présente Les Ressources de Quinola au directeur Lireux qui les accepte avec enthousiasme. Balzac lit sa comédie à ses futurs interprètes — il n'a encore écrit que quatre actes — et froidement il les avertit qu'il va leur raconter le cinquième acte. Stupeur de cette hardie dérogation aux habitudes théâtrales, mais qu'importe, Lireux est impatient de jouer Les Ressources, et de commencer les répétitions.

Balzac instruit par son échec de Vautrin, composa avec un soin minutieux la salle qui devait porter Quinola aux nues. D'abord il supprime les claqueurs et il met les places à cinq francs, et puis voici le tarif général, les balcons vingt-cinq francs, les stalles vingt francs, les premières loges découvertes vingt-cinq francs, les deuxièmes loges découvertes vingt francs, les deuxièmes fermées vingt-cinq francs, les baignoires vingt francs. Il ne veut pas d'inconnus et il fait un tri des spectateurs parmi les gens les plus huppés de Paris, les ministres, des comtes, des princesses, des académiciens, des financiers. Il aura les deux princesses Troubetskoï, la comtesse Léon, la comtesse Nariskine, les Aguado, les Rothschild,

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