COMMENT ELLES AGISSENT
§ II. — Comment elles agissent :
le devoir social des propriétaires.
Si Balzac a flétri les propriétaires qui « se laissent vivre et mourir », et s'en tiennent là, on ne s'étonnera pas qu'il loue ceux qui agissent, et qu'il les y encourage. Ils ne sont, à ses yeux, des bénéficiers qu'à la condition d'être des bienfaiteurs. Leur devoir est d'offrir aux autres les moyens de participer, eux aussi, au bien-être élémentaire et même à l'aisance. Comment? Non seulement en se constituant les « aumôniers des pauvres », mais aussi, et surtout, en occupant les ouvriers et en leur donnant, ce qui est pour tous une condition normale de l'existence, la faculté de vivre de leur travail. Devoir impérieux, notons-le bien, et qui est la formule même et la loi des rapports sociaux : qui le transgresse paie sa faute de sa bourse ou de sa tête ; ceux-là perdent justement leurs privilèges qui ne
s'acquittent pas des obligations que le privilège impose.
La première de ces obligations, la bienfaisance suprême et normale qui est utile à tous, qui sert à tout, c'est le travail, encore une fois, et toujours le travail.
« Le propriétaire qui emploie son temps à corriger un simple vice d'exploitation dans une commune fait à son pays autant de bien que peut en faire le meilleur me'decin : si l'un soulage les douleurs de quelques hommes, l'autre panse les plaies de la Patrie. » Voilà donc, dans le Médecin de campagne, du patriotisme comme il faut, et qui repose la pense'e. Que de fois Balzac l'a re'pe'té, et sous combien de formes ! « Celui qui fertilise un coin de terre, a-t-il écrit, qui perfectionne un arbre à fruit, qui applique une herbe à un terrain ingrat est bien au-dessus de ceux qui cherchent des formules pour l'humanité'. » Car, au moins, il ne s'e'gare point en de vaines rêveries, et il connaît le re'sultat de son effort. Et justement, le Curé de village, d'où sont tire'es ces lignes, est la démonstration par le fait « du bien qu'un propriétaire peut ope'rer » sur ses terres f eny re'sidant. » Encore faut-il qu'il y re'side. Sinon, le meilleur « curé » du monde ne parviendra jamais à faire comprendre à des villa-
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geois « les grandes choses qui résulteraient pour la paroisse de la présence d'un riche charitable, en expliquant que, les devoirs du pauvre e'tant aussi étendus envers le riche bienfaisant que ceux du riche l'e'taient envers le pauvre, leur aide devait être mutuelle. » S'entr'aider dans le travail et par le travail, c'est le principe, la grande loi de l'assistance fraternelle. Balzac aimait à revenir sur cette ide'e : « Si chaque propriétaire vous imitait, fait-il dire à l'un de ses personnages des Paysans, demeurait sur ses terres et y faisait le bien que vous faites sur les vôtres, il n'y aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours, mais il n'existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail. »
Qu'on examine l'un après l'autre les réformateurs sociaux de Balzac. Si varie's que soient les entreprises auxquelles ils se livrent et les re'sultats qu'ils obtiennent, on reste frappe' de l'unité' très visible de leur méthode ge'ne'rale et de leur but. — Il nous suffira donc ici, pour avoir leur secret, d'en interroger un seul : celui-là répondra pour tous.
Choisissons pour' type ce médecin qui est sans contredit le plus ingénieux et le plus dévoué d'entre eux, et dont l'effort est le plus complet qu'ait jamais tenté un héros de Balzac
pour améliorer la condition des paysans et relever les campagnes.
C'est religieusement que cet homme, après avoir un moment pense' à se faire moine, se voue à l'état de me'decin, « le dernier, de'claret-il, de tous ceux qu'un homme pense à prendre dans son pays. » Et, par un sentiment bien chrétien, il choisit, pour y exercer son action, le plus mise'rable des villages qu'il connaît. Il a près de trente-cinq ans lorsqu'un jour, après un pèlerinage à la Grande-Chartreuse, il vient s'y établir.
Là, il travaille d'abord à mériter, par ses services personnels et les soins gratuits qu'il donne aux pauvres, la confiance des paysans. Il la gagne si bien qu'un jour il devient leur maire. Cette charge ne devait pas être, pour lui, une sinécure, mais un moyen nouveau de bien faire et de se dévouer. Il le montre bien. Il avait jusque-là pu observer qu'un groupe de miséreux très connu de lui était, pour le pays tout entier, un foyer d'ignorance et de corruption. Il s'en prend donc à eux pour commencer. Il fait construire, sur des terrains communaux, des « maisons neuves » ; et, après les avoir décidés non sans peine à quitter leurs masures, il les y installe. Il joint à ces maisons des champs qu'il faudra qu'ils cultivent. La