MISÈRES PAYSANNES
En veut-on un exemple concret? Qu'on e'coute les paroles brèves, mais significatives, qu'e'changeaient un jour une châtelaine bienfaisante et un vaurien pre'coce :
« Il ne faut pas prendre le bien cTautrui, mon petit ami.
« — Madame, faut manger (i). »
Peut-être pense-t-on que cet incorrigible maraudeur était enchante' de trouver pour ses larcins cette excuse ; et tel e'tait, précisément, l'avis du cure' de l'endroit qui disait un jour, à propos d'un dialogue pareil : « A voir comment ils s'appuient sur leur misère, on devine que ces paysans tremblent de perdre le prétexte de leurs de'bordements (2). » Mais n'en faut-il pas plaindre davantage ces pauvres gens auxquels le mal finit par offrir tant d'attraits qu'il les attache à leur misère, comme des forçats à leur chaîne !
Qu'est-ce qui amendera d'une manière durable et sûre cette cate'gorie de coupables ? Il ne faut compter que fort peu sur le Code pe'nal, puisqu'au contraire il contribue plus d'une fois, par ses sanctions mêmes, à les jeter dans le désordre ou à les y retenir. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on voit des sans-travail
(1) Les Paysans. — (21 Ibid.
ou des sans-logis, des faine'ants ou des vauriens demander aux asiles qu'ouvre si libéralement l'Etat aux délinquants le vivre et le couvert : « Dans vos prisons, clamait brutalement cet autre, on est ben mieux que su nout' paille (i). » Il y a bien une force qui pourrait exercer sur eux une action efficace et bienfaisante : c'est le Christianisme. Encore ne le peut-il, en dehors de certaines conditions économiques, que d'une manière exceptionnelle, insuffisante et tout à fait incertaine. Et c'est bien ce que laissait entendre, en un style très pittoresque, Balzac lui-même : « La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, mon cher abbe' », disait de'jà, dans les Paysans, à propos d'un vagabond de'guenille', l'e'crivain Blondet à l'abbe' Brossettes. D'autres lui font e'cho : « Ah ! mon cher, nous accusons trop souvent la misère. Soyons indulgents pour le plus actif de tous les dissolvants sociaux. Là où règne la misère, il n'existe plus ni pudeur, ni crimes, ni vertu, ni esprit... (2). La vertu, socialement parlant, est la compagne du bien-être... (3). La moralité' commence à l'aisance... (4). »
(1) Les Paysans.
(2) La peau de chagrin.
(3) Un ménage de garçon.
(4) Les Paysans. — Nous avons reproduit, aux Documents,