‹ BalzacChapitre 5 sur 29 · MISÈRES PAYSANNES · texte numérisé non relu

MISÈRES PAYSANNES

Pauvreté n'est pas vice, dit un ancien proverbe. Aussi bien ne s'agit-il pas ici, à proprement parler, de la pauvreté', mais de la misère. Et si l'on trouve parfois des gens qu'une indigence cruelle n'empêche pas de résister à toutes les séductions du mal, que pouvons-nous en conclure si ce n'est que leur héroïsme n'est pas le lot commun de l'humanité? En règle générale, l'observation de Balzac n'est que trop fondée; si le bien-être et l'aisance n'entraînent pas forcément la vertu, ce qui est évident, il n'en est pas moins vrai que l'exercice normal de la vertu exige, non pas précisément le bienêtre et l'aisance, mais, d'après un enseignement de saint Thomas rappelé par Léon XIII, un minimum suffisant de biens (i).

% m, une scène assez curieuse où Balzac nous présente un certain vagabond nommé Mouche, qui est, selon lui, la vraie « personnification de l'indigence. »

(i) C'est dans l'Encyclique sur la Condition des ouvriers que Léon XIII a formulé cette doctrine, dont voici l'expression, empruntée à saint Thomas d'Aquin lui-même : « Pour bien vivre, il faut à l'homme deux choses : l'une, et c'est la principale, consiste à agir vertueusement, car c'est la vertu qui fait bien vivre; l'autre, secondaire et pour ainsi dire instrumentale, est d'avoir une part suffisante des biens corporels dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la vertu... L'Etat doit s'employer à ce qu'il y ait une somme suffisante des choses nécessaires pour bien vivre. » — « Ad bonam unius hominis vitam duo requiruntur : unum principale, quod est operatio secundum virtutem (virtus enim est qua bene vivitur) ; aliud vero secundarium et quasi instrumentale, scilicet corporalium bonorum sufficientia, quorum usus est necessarius ad actum virtutis... Requiritur ut per regentis industriam necessariorum ad bene vivendum adsit sufficiens copia... » De regimine principum, lib. I, cap. xv.

§ II. — Les responsabilités.

Evidemment, ceux dont on essaie d'étudier ici, d'après Balzac, la condition, ne constituent dans la classe des paysans qu'une plus ou moins notable minorité; mais la seule existence de cette minorité nous re'vèle dans le peuple tout entier une désorganisation profonde dont Balzac, très hardiment, a cherche' et note' les causes.

« Ah ça ! que faites-vous dans vos salons, vous autres (i) ? » re'pondait un jour, à la comtesse qui avait ose' le réprimander, quelque vagabond incivil. Celui-là n'e'tait donc pas de ceux qui ont la fierté' de penser, comme ce loyal re'publicain des Paysans, que « le peuple doit donner l'exemple aux riches. » Il traduisait pourtant, à sa manière, la pense'e intime de Balzac : c'est que le mal commence à se re'pandre dans la socie'té de haut en bas, en

( i ) Les Paysans.

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attendant que, tôt ou tard, les classes élevées voient remonter d'en bas et se retourner contre elles les conse'quences des doctrines qu'elles professent et des exemples qu'elles donnent.

En effet, Balzac ne s'est pas lasse' de montrer dans l'attitude de l'aristocratie et surtout de la bourgeoisie, l'origine première des erreurs et des fautes qui caractérisent, au point de vue religieux, moral, e'conomique, les partis antisociaux. « Comment voulez-vous que les masses deviennent religieuses, re'pe'tait un de ses personnages, si elles voient l'irréligion au-dessus d'elles (1)? » Et comment, insistait un autre, deviendront-elles jamais respectueuses du bien d'autrui si elles voient le droit de proprie'te' violé par ceux mêmes qui sont, tout les premiers, intéresse's à s'en constituer les intègres gardiens? Lorsque, par exemple, « des paysans ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et qu'ils reviennent bien fatigue's le soir, s'ils voient des chasseurs passant à travers les champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous qu'ils se feront un scrupule de les imiter?... Quel sera le délinquant : celui qui travaille ou celui qui s'amuse (2) ? »

(1) Le Curé de village.

(2) Le Médecin de campagne.

Car, de ce qu'une propriété' est petite, il ne s'ensuit aucunement qu'on puisse ne pas la respecter. « Le château, le champ, la chaumière, l'arbre sont également sacrés, dit le Médecin de campagne, et le Droit ne s'augmente ni ne s'affaiblit par les différentes valeurs des propriétés. » Que dis-je ? une injustice dont un pauvre est la victime cause tôt ou tard un dommage grave aux riches ; elle sert à fomenter la guerre sociale : guerre des faibles contre les puissants où ce ne sont pas les puissants qui gagnent la victoire finale et décisive. Quand c'est le pouvoir politique lui-même qui donne cet exemple et cède à cette tentation, c'est, pour tout un pays, une source perpétuelle d'agitations et de révoltes; cela est fort bien observé : « Les gens auxquels le pouvoir est momentanément confié n'ont jamais pensé aux développements nécessaires d'une injustice commise envers un homme du peuple. Un pauvre obligé de gagner son pain quotidien ne lutte pas longtemps, il est vrai ; mais il parle, et trouve des échos dans tous les cœurs souffrants. Une seule iniquité se multiplie par le nombre de ceux qui se sentent frappés en elle. Ce levain fermente. Ce n'est rien encore; il en résulte un plus grand mal. Ces injustices entretiennent chez le peuple une sourde haine envers les

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supériorités sociales ! Le bourgeois devient et reste l'ennemi du pauvre ; le vol n'est plus un délit ou un crime : c'est une vengeance. Si, quand il s'agit de rendre justice aux petits, un administrateur les maltraite et filoute leurs droits acquis, comment pouvons-nous exiger, de malheureux sans pain, re'signation à leurs peines et respect aux proprie'te's ? »

On pense bien que Balzac n'a pas restreint son enquête à des faits de ce genre et d'une importance, en somme, secondaire. Il les signale, mais ne s'y arrête pas. Avec quelle inlassable patience, au contraire, il montre dans le me'pris du travail utile le principe de tout le mal et flétrit, dans l'oisiveté' et la spéculation, la double forme de l'usure !

« Son fils bien-aimé ne savait rien faire, e'crivait-il un jour d'un de ses personnages ; mais, comme il le destinait à l'e'tat de propriétaire, il le laissa croître en richesse et en sottise (i). »

Ce n'est pas à dire, évidemment, que la richesse et la sottise marchent fort bien ensemble, ni que les grandes fortunes soient des fiefs à l'usage des fainéants, des incapables ou des sots; mais Balzac avait sa manière à lui de fustiger ceux qui ne voulaient faire autre

(i) Un ménage de garçon.

chose que de toucher leurs rentes et ne cherchaient pas, au surplus, un emploi intelligent de leur existence.

Et il ne les condamnait pas sans raison, « Pour le peuple, écrit-il dans le Médecin de campagne, le droit de vivre sans travailler constitue seul un privilège. A ses yeux, quiconque consomme sans produire est un spoliateur. » Ce me'decin, homme d'ide'es et d'audace, était lui-même, sans doute, de cet avis, car il de'clarait, sans plus de de'tours : « La vie des oisifs est la seule qui coûte cher ; peut-être même est-ce un vol social que de consommer sans rien produire. »

C'est qu'il y a deux manières de porter aux inte'rêts de la communauté' humaine un préjudice coupable : la première, en refusant d'apporter à la formation de l'avoir social sa part obligatoire de coopération et de travail personnel ; la deuxième, en s'appropriant par des moyens injustes une part de la richesse due au travail d'autrui. « Les bourgeois volent au coin du feu, opine durement un paysan, c'est plus profitant que de ramasser ce qui traîneau coin des bois (i). »

(i) On trouvera aux Documents, § m, quelques textes de Balzac bien significatifs sur la spéculation, l'agiotage et leurs conséquences sociales.

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Or, il n'est pas rare qu'une socie'te' indulgente aux crimes notables et notoires soit cruelle aux plus insignifiants délits quand ils ont pour auteurs des pauvres. Devant ce traitement si dissemblable la colère s'amasse au cœur du peuple ; et si longtemps qu'elle tarde à s'exprimer, elle ne reste jamais sans effet, ni sans interprète. Il traduisait bien les pense'es de ses pareils, ce personnage mise'rable et violent des Paysans qui osait dire au « seigneur » de son village : « Eh bien, ça finira mal ! Vous serez cause de quelque mauvais coup. Je viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l'on s'aigrira contre vous dans les veille'es ; on vous maudira tout aussi dru qu'on be'nissait feu madame !... La male'diction des pauvres, monseigneur, ça pousse ! et ça devient pus grand que le pus grand e^'vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne, ici, ne vous dit la parité : la p'ià, la parité ! »

Chose e'trange et tout à fait caractéristique ! le même avertissement reparaît plus tard, dans le même livre, sur les lèvres du cure' qui, en voyant avec quelle froide re'serve on accueillait ses projets apostoliques, se disait à lui-même :

« Mon Dieu, si votre volonté' sainte est de de'chaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les socie'te's, je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement ! »

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