DE B
Tout ne se trouva pas terminé par cette lettre ; le comité, après en avoir écouté la lecture, déclara sans s'émouvoir, par l'organe de son président, que la lettre de M. de Balzac serait déposée aux archives, mais qu'il maintenait sa délibération.
Que fit alors Balzac, placé entre ses intérêts personnels et la décision immuable du comité? Il fit imprimer la circulaire suivante, et l'adressa aux gérants de tous les journaux reproducteurs ; mesure très-logique en soi, quoi qu'on puisse penser de ce débat,
car on a dû voir que le fond de la querelle était tout simplement ceci : La Société voulait que tous les journaux eussent le droit, en payant, bien entendu, de reproduire Balzac, et Balzac ne voulait pas être reproduit, parce qu'il aval infiniment plus de profita vendre intactes et vierges ses œuvres à ses éditeurs. Yoici la circulaire aux journaux reproducteurs :
A monsieur le gérant de X.
« Vos rapports avec la Société des gens de lettres ont dû vous apprendre que, dès le 5 septembre dernier, j'avais donné ma démission de membre de cette Société, et qu'à partir de celte époque il ne vous était plus permis de reproduire aucun de mes ouvrages sans mon autorisation.
« J'apprends cependant que le comité veut élever la prétention contraire.
« Pour que vous ne soyez pas induit en erreur sur mes intentions, je crois devoir vous prévenir qu'à partir de ma démission, le comité de la Société des gens de lettres ne peut vous autoriser à reproduire mes ouvrages et que j'entends poursuivre comme contrefacteur, quiconque porterait atteinte à mon droit, en reproduisant tout ou partie de mes ouvrages, sans mon consentement exprès ou par écrit.
« Agréez, monsieur, etc.
« Dn TÀLZA :.
a Paris, 1" janvier 1842. »
Balzac passa ensuite à pieds joints sur les menaces ultérieures de la Société, dont les intentions ne prétendaient guère, je le suppose, aller au delà des menaces, et le conflit fut radicalement terminé. La Société ne compta plus Balzac parmi ses membres. Il y reparut pourtant encore une fois ; mais ce ne fut que sept ans après. On remarquera la date. C'était pendant les premiers jours de mars 1848. La révolution de février venait d'avoir lieu. Saisi par l'épouvante d'une crise politique et sociale aussi peu prévue, Balzac, comme bien d'autres écrivains encore plus hostiles que lui à la Société, courut vite se ranger sous son drapeau. Il n'était pas très-large; mais enfin ce drapeau les abrita, lui et les autres, contre la tempête déchaînée sur Paris et sur la France. Balzac se montra donc ce jour-là au foyer de l'Opéra, oîi se tint la séance et d'où sortit, grave, émue et réfléchie, toute la Société, pour aller faire sa soumission au gouvernement provisoire siégeant à l'Hôtel de Ville. Ce fut quelques jours après cette députation, à la tête de laquelle marchait M. Félix Pyat, que Balzac quittait Paris, et le quittait avec bonheur, pour aller en Allemagne ou en Russie.
Maintenant, revenons sur nos pas et remontons à Tannée 1842, d'où nous avons été forcé de faire des-
cendre rapidement le lecteur pour qu'il suivît Balzac jusqu'aux dernières limites de ses rapports avec la Société des gens de lettres.
L'insuccès de Vautrin n'avait pas découragé Balzac; deux ans après l'orage de la mémorable représentation de cette comédie, il frappait à la porte de l'Odéon, dirigé alors par M. Auguste Lircux. Il ne faudrait pas connaître cet esprit si hardi d'une part, si excellemment littéraire de l'autre, pour douter de son empressement, nous avons presque dit de son emportement, à se mettre à la disposition de Balzac tentant une seconde fois, et avec le môme cœur, la fortune du théâtre. L'esprit d'aventure allait à ces deux oseurs de première trempe. Celui-ci cherchait toujours une Amérique avec les mines d'or; celui-là venait lui dire : Je vous l'apporte dans les plis de mon manuscrit. Quel accueil! quelle fête! Entrez, lui dit le directeur, je vous attendais; entrez, lui dit le théâtre, vous étiez attendu; entrez, lui dirent les acteurs rangés sous le péristyle, nous vous attendions! entrez, lui dit le caissier, je ne vous attendais plus ! Il est rare de voir une administration théâtrale faire un pareil accueil à un écrivain dramatique, surtout après une chute; mais la chute de Vautrin avait fait tant de bruit, csl-il vrai do dire, qu'elle ressemblait à un
succès, qu'on ne la distinguait même pas d'un succès. C'est qu'il ne s'agit pas à Paris, notez bien ce point essentiel, de savoir au juste, de définir ce que dit le bruit; est-ce qu'on a le temps? Avez-vous fait du bruit? — Oui. — Vous avez réussi. — Mais... — Vous avez réussi. — Cependant... — Vous avez réussi.
Du péristyle au foyer le passage de Balzac fut jonché de sourires, de compliments, de bienvenues, de félicitations. On lui eût jeté des bouquets si l'administration avait voulu en fournir.
A rOdéon, c'est au foyer qu'on lisait alors les pièces, soit pour y être reçues par le comité, soit, quand elles étaient reçues, pour en faire connaître les rôles aux acteurs. Il n'avait pas à celte époque le petit caractère pincé d'un musée de province, d'un bazar de peintures destinées à être vendues au profit de jeunes aveugles; sa physionomie de dmp vert était austère; point de tableaux, point de meubles, si ce n'est une longue table, des fauteuils massifs, une pendule ennuyeuse, portant sur sa tête une sphère autour de laquelle l'aiguille d'or marquait quelquefois les heures; voilà tout.
C'est à ce foyer qu'un jour d'hiver Balzac se présenta pour lire les Ressources de Quinola^ comédie en cinq actes. L'assemblée était nombreuse; elle se
distinguait par la présence de madame Dorval. La célèbre actrice se trouvait là moins par devoir de pensionnaire que par curiosité; on ne présumait pas qu'elle eût un rôle dans l'ouvrage de Balzac. Cependant on espérait qu'elle y jouerait; de son côté, elle désirait fort qu'il en fût ainsi. On découvrirait peutêtre dans le cours de la lecture quelque situation dramatique échappée à l'inexpérience de l'auteur : il y aurait alors occasion pour lui de développer un caractère ; de là à un beau rôle, il n'y a plus qu'un pas. Quoi qu'il en soit, madame Dorval assistait à la lecture de Quinola. J'étais assis près d'elle, à l'angle de la haute cheminée. Balzac occupait l'extrémité de la longue table verte, côté du Luxembourg. Il voulut hre debout, du reste ainsi qu'il a lu toutes ses pièces, même Mercadet, ci ceci nous rappelle que les acteurs 'de la Comédie -Française se montrèrent un peu surpris de celte dérogation à la tradition du fauteuil à bras, le fauteuil alexandrin! né le même jour pour mourir à la même heure que le verre d'eau sucrée.
La lecture de Quinola commença.
Pesante d'abord, pâteuse, embarrassée, la voix de Balzac s'éclaircissait à mesure qu'il avançait dans sa lecture; elle acquérait plus tard une sonorité grave,
BALZAC CHEZ LUI. lOo
parfaite, veloutée, et enfin, quand elle était lancée et que la passion arrivait à la suite du drame, elle obéissait alors aux plus délicates intentions de la phrase, aux plus fugitives ondulations du dialogue. C'était bien, presque aussi bien qu'au théâtre; quelquefois même c'était mieux, parce que c'était plus négligé et par conséquent plus humain. Il lisait surtout avec une grande conviction ; il s'abandonnait, il faisait pleurer, il faisait rire, pleurant et riant lui-même sans être un seul instant retenu par la timidité. Dans le rire particulièrement il saisissait, il entraînait ; il vous attelait, pour ainsi dire, à sa grosse gaieté à quatre roues, et, quoi qu'on en eût, il fallait le suivre, sauf ensuite à distraire de la part qu'on avait un peu trop largement faite à l'ouvrage, la part à laquelle avait droit le lecteur.
Balzac lut admirablement bien les quatre premiers actes des Ressources de Quinola. Si l'attention des auditeurs ne se sentit pas conduite sur un chemin bien sablé et bien régulier, et il s'en fallait de beaucoup, elle se plut à courir à travers cette forêt d'mtrigues, de surprises, de péripéties, d'événements, plantés et taillés à la mode espagnole. Heureuse pour sa part d'oublier les servitudes et les chaînes de notre théâtre, qui est une véritable prison, elle fut charmée de tout
cet air et de tout cet espace que lui concédait généreusement l'auteur. Il allait loin dans la passion, trèsloin dans le comique, infiniment plus loin encore dans la manière de traiter les mœurs. Les esclaves des règles se livrèrent à cœur joie au bonheur de cette franche et complète licence. On était encore si loin de la représentation! Qui donc pensait en ce moment à la représentation, c'est-à-dire au danger? D'ailleurs n'était-ce pas là une véritable représentation?
Tout à coup la joie, le plaisir, la gaieté, le bonheur s'arrêtèrent, et s'arrêtèrent sec : comme une voiture dont la roue casse. — Qu'arrivait-il donc? mais qu'arrivait-il donc? Il arrivait que Balzac, à la fin du quatrième acte, après s'être mouché, après s'être essuyé le front et le visage, après avoir cherché sous son ample gilet blanc entr'ouvert ses bretelles à poulies pour remonter son pantalon descendu de plusieurs crans par l'exercice violent qu'il avait subi, il arrivait, disons-nous, que Balzac annonçait à ses auditeurs palpitants d'anxiété, que le cinquième acte n'était pas fait. — Le cinquième n'était pas fait! quelle surprise I quelle consternation ! que de figures tout à coup allongées! mais ce n'était pas possible! — Rien n'était plus vrai. — Balzac n'avait pas encore écrit son cinquième acte, quand il était venu bravement au foyer de l'O-
déon lire les quatre premiers actes des Ressources de Quinola.
On gardait le silence autour de lui.
« Je vais vous raconter mon cinquième acte, reprit Balzac, sans s'arrêter plus sérieusement à l'inconvénient de ne l'avoir pas écrit, n
Les acteurs se regardèrent avec une surprise nouvelle: a Raconter un cinquième acte! » — Inimaginable !
Madame Dorval, quoique assez excentrique ellemême, ne parut pas la moins étonnée; tandis que Balzac se mettait en disposition de raconter son cinquième acte, elle se pencha sur moi, et clignant ses beaux yeux si fins, si bleus et si expressifs, adoucissant sa voix au ton de la confidence, elle me dit :
« Ah çà! qu'est-ce que c'est donc, mon cher ami, que cet homme-là?
— C'est Balzac, le fameux Balzac.
— Parbleu ! je le sais bien, mais se moquc-t-il de nous? Raconter un cinquième acte! décidément il se rit de nous.
— Ne le croyez pas.
— Cependant...
— C'est Balzac, prcncz-le comme il est,
— Est-ce qu'il est toujours ainsi?
— Toujours,
— Quand il remet un manuscrit à ses imprimeurs, est-ce qu'il ne leur en donne que la moitié "i
— S'il leur en donnait la moitié ! Il leur donne moins que rien bien souvent, puisque bien souvent il ne reste pas une seule ligne de sa rédaction première.
— Il est donc fou?... Voyons!
— C'est une autre question que vous posez là.
— Qu'allons-nous devenir sans ce cinquième acte?... Lefera-t-il?
— C'est probable.
— Mais quand?
— Ce soir peut-être ; dans dix ans peut-être aussi ; et jamais aussi, dans le cas où un autre sujet lui plairait davantage à traiter, »
Mais Balzac, tout en roulant son manuscrit, tout en le nouant avec une petite corde qu'il avait cbcrcbée dans chacune de ses poches, puis sous la table, et qu'il avait fini par trouver dans le fond de son chapeau, avait réuni ses souvenirs épars dans tous les coins de son cerveau et commençait le récit de son cmquième acte.
Ce cinquième acte était fort court, quoiqu'il ne le fût pas autant qu'il l'est devenu plus lard en passant au tliéùlrc : toutefois, il ne se composait guère que de
BALZAC CHEZ LUI. 'lO'J
huit ou dix petites scènes. Mais huit ou dix scènes à exposer, huit ou dix scènes d'un cinquième acte, où viennent converger, se réunir tous les fils attachés au premier acte, ce n'est pas là un tour de force ordinaire. 11 ne suffit pas d'avoir de l'imagination et de l'éloquence; c'est d'ailleurs chose parfaitement inutile à cet endroit fatal de l'action ; il faut à cet endroit un bon sens à toute épreuve, une logique droite, inflexible, afin d'arriver sans déviation au dénoûment que rien, sous peine de mort, ne doit faire attendre.
Balzac n'était pas l'homme de cette gymnastique sur la corde roide. ïl trébucha au milieu du grand inquisiteur, de don Frégose, de Fontanarès, de Faustine, de don Ramon, de Matthieu Magi&j de l'hôte du Soleil d Or, de Coppolus, de Carpano, d'Esteban, de Giromie et de Quinola. L'improvisation ne lui fut pas heureuse : il était déjà harassé, il faut aussi le dire, de la lecture des quatre précédents actes. En un instant il perdit plus de la moitié du terrain qu'il avait conquis dans l'estime de ses auditeurs, esprits mobiles, comme le sont en général les acteurs, sentant vivement, exagérant leurs impressions par la raison même qu'ils ont la sensation rapide. J'eus en petit sous les yeux le désarroi dont je fus témoin deux mois
plus tard à la clarté du gaz dans la grande salle de rOdéon, le jour de la première représentation des Ressources de Quinola. Bien des mauvaises opinions préconçues à la suite de cette maladroite improvisation s'usèrent plus tard en passant sur la meule des répétitions, mais un dommage réel, irréparable pourtant, en résulta. Madame Dorval déclara, avant que nous fussions sortis du foyer, qu'elle ne voyait décidément pas de rôle pour elle dans la pièce, pièce qu'elle reconnaissait au surplus pleine de beautés littéraires du premier ordre et d'observations fines et vraies. Ceci dit, elle noua les brides de son chapeau avec sa pétulance habituelle, donna deux petits coups secs aux flancs de sa robe, toute chiffonnée par la longue séance dont nous sortions, fourra ensuite ses deux mains toujours fébriles dans son manchon de renard gris, nous salua et sortit.
Deux minutes après la sortie de madame Dorval il n'y avait plus personne au foyer, si ce n'est Balzac et moi.
Une dame voilée, et si impénétrablcment voilée que personne ne parvint à voir ses traits, — et je n'ai pas besoin de dire si la curiosité fut excitée, — était entrée au foyer de TOdéon un peu avant l'arrivée des acteurs ; elle avait assisté sans changer de place, sans
faire le plus léger mouvement, à la lecture de Quînola, et elle s'était retirée entre le départ de madameDorval et la sortie générale des acteurs.
C'est à cette dame voilée que Balzac remit sans dire un seul mot le manuscrit de sa comédie, quand elle se leva ainsi que nous tous pour quitter le foyer de l'Odéon, oiî sa présence — qu'ai-je besoin de le redire? — n'avait pas manqué d'être attentivement remarquée.
Nous allâmes, en sortant de cette chaude séance, Balzac et moi, respirer au jardin du Luxembourg.
On croit sans doute que Balzac, les pores encore ouverts à tous les courants dont son esprit avait été traversé, me parla de la lecture de son Quinola, m'interrogea sur l'effet qu'elle avait produit, sur ce que j'avais entendu dire autour de moi, du plus ou moins de mérite de son ouvrage. Balzac ne m'adressa aucune question qui eût trait, de près ou de loin, aux événements de cette lecture. Il n'y pensait déjà plus. Nous gagnâmes la terrasse qui s'étend du côté de la rue d'Enfer, et d'oij l'on plane sur les graves compartiments du jardin de le Nôtre, et là il me parla des embellissements qu'il avait un jour proposé à RL Decases de faire faire à son palais. Il me parla entre autres innovations d'un escalier en spirale qu'on pcr-
112 DALZAG CHEZ LUI.
cerait au centre du jardin du Luxembourg, et par où l'on descendrait jusqu'aux Catacombes, lesquelles s'étendent, comme chacun sait, sous une vaste partie du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint- Marceau. On arriverait par cet escalier torse, dont l'entrée serait monumentale, à la nécropole parisienne. On n'en prendrait qu'une partie seulement, et cette partie on l'enfermerait dans des murailles de granit noir qui seraient éclairées par des lampadaires antiques. Il ne comprenait pas que l'édilité de la capitale laissât se perdre sans utilité pour la curiosité des étrangers, auxquels on parle toujours des Catacombes de Paris, ce sérieux attrait qu'on a sous la main, ou, pour parler plus exactement, qu'on a sous les pieds. « Faites cela, dis-je à Balzac, et demain vous aurez des spéculateurs qui vendront de la bière et ouvriront des bals dans les Catacombes. Tous verrez affiché sur les murs de Paris : Dimanche, grande fête en llionnenr de MM. les étudiants à lu Chaumière des Catacombes. »
La nuit était venue; il faisait froid et humide dans le jardin du Luxembourg ; nous en sortîmes poui- aller diner au restaurant Risbcck, où le directeur de 10déon avait promis de venir le retrouver dans la soirée. La question de la distribution des rôles serait
agitée, grande question! ainsi que bien d'autres questions se rattachant à la mise à l'étude de Quinola.
Vers la fin du dîner, le directeur de l'Odéon, ainsi qu'il l'avait promis, se présenta au cabinet où nous étions et, avant même d'être assis, il fit part à Balzac du succès extraordinaire d'enthousiasme que les Ressources de Quinola avaient obtenu auprès des artistes de rOdéon. Lui-même reconnaissait par-dessus tout le monde, dans cet ouvrage, des qualités de comédie d'un mérite tout à fait supérieur. Négligeant de préciser ces qualités, il se jeta selon ses habitudes généreuses d'admiration, dans un tourbillon de paroles bruyantes du milieu desquelles se détachaient, comme autant d'étincelles électriques, ces mots : « Génie espagnol ! . . vrai genre espagnol, Caldéron ! . , Lope de Yega!.. Grande fantaisie!., succès!., cent représentations! subvention... double subvention!..
triple succès Dans vingt jours la toile se lèvera
radieusement sur ce chef-d'œuvre. « Pardon, monsieur Lireux, dit Balzac, arrêtant dans la ligne ascendante de son vol pindarique l'impétueux et spirituel directeur, vous comptez donc mettre bientôt ma pièce en répétition, que vous parlez de la représenter dans vingt jours?
— Mais sans doute, et dès demain; ce soir, si je le pouvais.
— Avant même que le cinquième acte ne soit écrit?
— Que vous êtes modeste I
— Comment l'entendez-vous?
— Est-ce que votre génie ne me répond pas de cet acte et de son mérite? Parlons plutôt des acteurs que je veux vous offrir.
— Offrez, monsieur Lireux, offrez.»
C'était l'endroit difficile : le Mont-Blanc à traverser !
« Je ne vous dirai pas que ce sont des aigles. — Non ! mais nous rachetons par la beauté et la suavité de l'ensemble l'insuffisance des détails. D'ailleurs, s'il n'y a pas de mauvais rôle pour un bon acteur, il n'y a pas non plus de mauvais acteurs pour de beaux rôles, et tous vos rôles sont beaux, monsieur de Balzac. »
Après ces éloges paradoxaux donnés à sa troupe, M. Lireux fit accepter à Balzac les artistes qu'il croyait les plus capables de jouer dans sa comédie, dont il était le très-sincère admirateur. Ils se trouvèrent bien un peu divisés sur la distribution du rôle de Faustina, que Balzac eût désiré voir tenu par madame Dorval, mais eiilin mademoiselle Uéléna Gaussin fut
acceptée à la place de la grande actrice, trop grande, prétendit l'habile directeur de l'Odéon, pour ne pas faire attendre du rôle des effets dramatiques qu'il n'était pas entré dans le sage et vaste esprit de l'auteur de lui imposer. « 11 y aurait eu péril, ajouta-t-il, à laisser espérer au public ce qu'aucun effort humain n'aurait réalisé, si madame Dorval eût couvert l'affiche de l'éclat éblouissant de son nom. Les grands noms engagent. Comment tenir un tel engagement? D'ailleurs, ajouta Lireux en modérant l'accent de sa parole vibrante, il faut de la royauté, de la noblesse, beaucoup de noblesse, vous le comprenez mieux que personne, monsieur de Balzac, pour jouer le rôle de Faustina Brancadori. Brancadori! quel nom exigeant! Or, entre nous, madame Dorval, comme actrice, n'est pas née sur les marches du trône; elle rend bien, sans nul doute, les sentiments vrais, bourgeois, les sentiments à pied, mais quand il faut parler en reine et le sceptre à la main... non!.. Mademoiselle Héléna Gaussin est l'actrice qui convient à votre rôle; ne sortons pas de là. Les plus belles épaules de Paris !
— Elle n'est pas très-connue.
— En France, c'est possible, mais en Suisse ! Parcourez la Suisse, et vous verrez.
— Elle vient de la Suisse?
— Elle en vient. Il a presque fallu une loi d'extradition pour la faire venir en France. Ses admirateurs suisses s'étaient ligués pour l'empêcher de franchir la frontière. Jugez quel talent! »
Balzac me chgnait, de temps en temps, de l'œil, comme pour me dire : « 11 me met dedans. «Lireux me clignait aussi de l'œil pour me dire : « Le mettraije dedans? » Ni l'un ni l'autre n'étaient dupes de cette comédie avant la comédie. C'était un Géuois éé un Corse qui tenaient les cartes.
« D'ailleurs, reprit Lireux, je couvrirai votre actrice des plus riches étoffes que je trouverai dans les vieux fonds de magasin. Jamais actrice n'aura été damassée et capitonnée comme elle. »
Le dialogue roula encore longtemps sur ce fonds de plaisanteries inséparables des raisonnements les plus sérieux chez le jeune directeur de l'Odéon; mais, je l'ai dit plus haut, Balzac accepta madame Iléléna Gaussin pour jouer le rôle de Faust'ma Brancadori dans les Ressources de Quinola.
« Blaintcnant, continua M. Lireux, maintenant \que nous voilà tombés d'accord sur le choix des acteurs, arrêtons le jour des répétitions. Coramençonsnoua demain?
— Demain, soit, répondit Balzac»
OÙ VOUS enverra-t-on ]e bulletin? »
Balzac ne s'attendait pas à cette question qui l'obligeait tout naturellement à faire connaître le nom de la rue et le numéro de la maison qu'il habitait. Sa réponse languissait.
« Mais envoyez les bulletins, dis-je, rue...
— Pardon, m'interrompit brusquement Balzac, pardon. »
Je m'aperçus de ma gaucherie, Balzac n'approuvait pas que je révélasse, même dans la circonstance forcée où il était, l'endroit qu'il habitait. Je me tus.
Le directeur de l'Odéon, dont l'esprit mille fois plus vif que le mien avait déjà mesuré tout l'embarras de Balzac, souriait derrière ses spirituelles lunettes et attendait.
« Voyons, dit-il à Balzac, vous ne tenez pas à ce que les bulletins des répétitions vous soient portés par un garçon de théâtre?
— Non... et je pense au moyen...
— Consentiriez-vous à ce que je vous les fisse parvenir moi-même par la poste?
— Oui... par la poste... mais c'est vous causer bien de la peine... Si un autre moyen...
— J'aurais été seul à connaître votre demeure... mais je vois, dit Lireux en essuyant les verres de ses
lunettes avec un coin de la nappe, que ce n'est pas tout à fait là le moyen de votre goût; cherchons-en un autre... s'il y en a un autre, murmura Lireux.»
Je me permis de dire : « Si l'on pouvait élever un oiseau qui partirait tous les matins de la maison de Balzac et viendrait prendre dans son bec le bulletin chez le concierge de l'Odéon, on aurait, je crois, vaincu h difficulté. Seulement il faut trouver cet oiseau.
— Voilà bien comme vous êtes! dit Balzac, vous plaisantez avec les situations les plus difficiles de la
vie. »
Lireux continuait à éclaircir les verres de ses lunettes.
« Ne peut-on pas se rendre aux répétitions sans l'avertissement du bulletin? demanda Balzac, de plus en plus obstiné à ne pas donner son adresse.
— C'est impraticable! On répète un jour, on ne répète pas l'autre; la veille on a mis la répétition à onze heures, le lendemain elle est pour midi. Votre temps se perdrait en courses inutiles.
— Allons! dit Balzac en soupirant, allons! il faut en venir là. J'ai un moyen de recevoir vos bulletins.
— Et ce moyen? dit Lireux, en replaçant précipitamment ses lunettes.
— Avez-vous un garçon de théâtre intelligent?
— C'est un ancien garde du commerce.
— Diable! trop intelligent!
— Je plaisante, reprit Lireux, c'est un employé sur lequel on peut compter.
— Ce mot compter j s'écria Balzac en riant, et en riant au point de faire partir tous les boutons à la vérité toujours si mal cousus de son gilet, ce mot compter vient ici comme mars en carême.
— Pourquoi? demandai-je à Balzac.
— C'est que... ce garçon sur lequel on peut compter, sait-il comptûr? s'informa Balzac auprès de Lireux.
— Il sait compter.
— Eh bien! voici ce qu'il aura à faire. Daignez m'écouter. Muni démon bulletin de répétition, il se rendra chaque matin aux Champs-Elysées.
— Aux Champs-Elysées, répéta Lireux.
— Quand il sera arrivé au rond-point de la fontaine...
— Très-bien ! au rond-point de la fontaine, répéta encore Lireux.
— Il se dirigera, poursuivit Baizac, vers l'arc de l'Étoile, et au vingtième arbre à sa gauche il verra
un homme qui fera semblant de chercher un merle dans les. branches.
— Un merle? s'écria Lireux.
— Un merle ou tout autre oiseau.
— Tiens ! mon oiseau qui revient !
— Je vous en prie, laissez-moi achever. Votre garçon de théâtre s'approchera de cet homme et lui dira : Je rai ! Cet homme lui répondra : Puisque vous l'avez, qu attendez-vous? Sur cette réponse, voire garçon lui donnera le bulletin de répétition et il s'en ira sans regarder derrière lui. Le reste est mon affaire.»
Lireux ne vit aucune objection à faire à cette étrange manière d'envoyer et de recevoir un bulletin de répétition. « J'ai affaire à Ferragus, auteur dramatique. » Il se borna à dire à Balzac : « Il est bien convenu pourtant, cher monsieur de Balzac, que si dans la .nuit la foudre dévorait le vingtième arbre des Champs-Elysées, après la fontaine, c'est au vingt et unième que votre homme attendrait le mien.
Les choses furent ainsi réglées touchant l'envoi des bulletins de répétition de Quinola : mais il est probable qu'elles furent plus tard modifiées dans un sens moins excentrique et un peu plus en harmonie avec les traditions domestiques des théâtres. '
Lorsque cet incident eut été vidé, comme on dit au
barreau, Balzac, plus à l'aise pour traiter les autres
questions qui se rattachaient à ses intérêts, reprit
ainsi :
« Vous ne supposez pas, cher monsieur Lircux, que j'aborde de nouveau le théâtre pour me traîner mesquinement dans les voies battues du passé : j'y viens pour innover en tout et pour tout.
— C'est bien ainsi quejerentends,répomiitLireu.\, et vous voyez en moi celui qui ne restera pas en arrière si vous marchez. »
Balzac dit alors :
« Premier chapitre des réformes que j'apporte. Je ne veux pas des claqueurs. Je les exécrai à Vautrin, mais je les ai subis pour complaire à l'aveugle routine d'Harel, lié par mille liens d'amitié et de papiers timbrés avec Porcher, — mais je les bannis à Quinola, bannis à perpétuité.
— Pourtant le parterre de l'Odéon^ pépinière tumultueuse d'étudiants, aux premières représentations a besoin d'un paratonnerre intelligent qui s'élève au milieu des orages pour détourner la foudre ou la diriger. Ce paratonnerre...
— Je vous vois venir : ce paratonnerre, c'est la claque.
— Mais...
— Je connais la comparaison ; elle me plaît même à l'état de seconde édition; mais, à la première représentation de mes pièces, je déclare solennellement r.e plus vouloir de claqueurs. C'est à prendre ou à laisser. Quinola est à cette condition.
— Puisqu'il en est ainsi, poursuivit Lireux en raffermissant les branches de ses lunettes au-dessus de ses oreilles, puisque vous me parlez avec cette conviction si résolue, aucune considération ne me gêne plus. Franchise pour franchise. Mon indignation s'éveille à la vôtre! Oui, vous avez raison, monsieur de Balzac; la claque est la lèpre des théâtres, la maladie honteuse que les hommes comme vous ont mission non pas de pallier, mais, de brûler. C'est bien, c'est d'une âme hardie et honnête ce" que vous allez tenter là ; c'est d'une âme...
— Pardon, monsieur Lireux, interrompit Balzac d'un ton de voix qui était déjà une note comique en passant sur les cordes métalliques du charmant directeur du second Théâtre-Français ; pardon, monsieur Lireux, je ne demande pas l'expulsion de la claque parce qu'elle me semble, comme à vous, une institution immorale, mais tout simplement parce qu'elle
occupe de la place au parterre, et que la place qu'elle occupe ne rapporte rien.
— Ah! très-bien, fit Lireux dont l'indignation rentra jusqu'au manche dans la gaîne d'où il l'avait trop tôt sortie. Ah! très-bien! très-bien ! J'avais mal compris, c'est une question d'intérêt pour vous; une pure question d'intérêt.
— Une question d'argent! Que traitons-nous ici? une affaire.
— Sans doute, une affaire.
— Parlons donc affaire, monsieur Lireux.
— Je vous écoute, monsieur de Balzac. — Quel gaillard ! disaient les deux verres mystérieux des lunettes de Lireux; quel gaillard!
— . D'abord, et il est bon de vous en prévenir, je veux toute la salle pendant les trois premières représentations de Quinola.
— Il recommence Vautrin, dis-je tout bas à Lireux.
— J'en ai peur, me répondit pareillement tout bas Lireux, qui fit cette réponse à Balzac : — Mais alors qu'aurai-je, moi?
— La moitié dans les bénéfices, qui seront énormes, incalculables! »
Lireux réfléchit.
« J'accepte celte condition, dit-il après quelques secondes.
— Maintenant, de l'ensemble passons aux détails.
— Passons aux détails.»
Le garçon du restaurant apporta d'autres bougies : il se faisait tard dans la nuit.
« Nommez-moi les places du théâtre par leurs qualifications spéciales et techniques, poursuivit Balzac, et moi je vous dirai à mesure les spectateurs que je prétends y mettre de mon droit de fermier général de toute la salle.
— Vous y mettrez, je pense, ditLireux à son tour, les spectateurs qui auront payé leurs billets à la porte.
— Il n'y a plus de porte! répliqua Balzac avec un geste à la Frederick Lemaître, dont la mimique le poursuivit longtemps.
— Comment, il n'y a plus de porte ! »
Lireux ne savait plus trop ce que cela voulait dire.
« Je veux dire que les billets seront pris chez moi, et non, comme cela se pratique, aux bureaux de votre théâtre. On les ouvrira pour la forme, mais voilà tout. Ainsi ne vous noyez pas dans ces détails oiseux, et veuillez, comme je vous en ai déjà prié, me désigner hiérarchiquement les places de votre théâtre.
Vous allez connaître dans quel but je sollicite de votre complaisance ces dénombrements.
— Le parterre ! dit alors Lireux.
— Très-bien, vous m'avez compris. — Eh bien! au parterre je ne veux que des chevaliers de Saint- Louis. Prenez note. »
L'étonnement en vahiit la peine.
« Comment dites-vous? se fit répéter Lireux transfiguré.
— Je dis que je ne veux au parterre que des chevaliers de Saint-Louis à la première représentation de Quinola.
— Des chevaliers de Saint-Louis! redit Lireux.
— Et tués, ajoutai-je, au siège de Malte en 1712. »
Lireux éteignit immédiatement ma plaisanterie sous ces paroles d'approbation dignes et bien senties : — il avait enfin soupesé l'homme. —
« Vous n'aurez au parterre, à votre première représentation, monsieur de Balzac, que des chevaliers de Saint-Louis. Seulement, vous vous chargez de les trouver.
— Je m'en charge. Continuez à me désigner les places, je vous prie.
— Orchestre ! dit Lireux.
— A l'orchestre, les pairs de France. Je ne veux à l'orchestre que des pairs de France.
— Mais l'orchestre, monsieur de Balzac, ne les contiendra pas tous?
— Ils se tiendront debout dans les couloirs.
— Loges d'avant-scène ! . . .
— La cour aux loges d'avant-scène.
— Avant-scène des premières, continua Lireux.
— Les ambassadeurs et les plénipotentiaires aux avant-scène, dit Balzac. »
Lireux poursuivit son dénombrement.
«Baignoires découvertes des premières I
— Là, les femmes des ambassadeurs.
— Secondes galeries! cria Lireux.
— Les députés et les grands fonctionnaires de l'État aux secondes galeries, répliqua Balzac.
— Troisièmes galeries !
— La haute finance : achevez, monsieur Lireux.
— Quatrièmes galeries!
— Une bourgeoisie riche et choisie, acheva de Balzac.
— Oui, mais les journalistes, dcmauda Lireux en se ravisant, où les placerez-vous?
— Ils payeront leurs places.... s'il en reste; et il n en restera pas.
— Je crains, balbutia Lireux, que si vous négligez d'envoyer aux journalistes les loges qu'ils sont dans l'habitude immémoriale d'occuper...
— Encore une fois, pardon, monsieur Lireux, mais j'en ai fini depuis longtemps et fini pour toujours avec les journalistes; c'est entre nous une guerre de sauvages : ils veulent me scalper à la manière des Mohicans, et moi je veux boire dans leur crâne à la manière desMuscoojulçfes. »
Lireux relira ses journalistes.
Le traité fut ratifié vers minuit de part et d'autre : les trois premières représentations de Quinola appartiendraient à Balzac, qui aurait également le droit de vendre à qui il voudrait et à tel prix qui lui conviendrait les mille ou douze cents places dont se composait alors la belle et ennuyeuse salle de l'Odéon.
Peu de jours après ce dîner chez Risbeck, les répétitions de Quinola commencèrent, travail préparatoire auquel Balzac assista réguhèrement, moins pour enseigner aux acteurs comment il souhaitait être interprété que pour refaire aujourd'hui une phrase de sa comédie, demain une scène, après-demain tout un acte; travail qu'il compliquait encore en transportant ces innombrables corrections et modifications, nonseulement comme nous le pratiquons tous sur le ma-
nuscrit d'auteur et sur celui (lu soufileur, mais encore sur la pièce même imprimée. Un éclaircissement est ici indispensable. Balzac faisait toujours imprimer ses ouvrages dramatiques avant la représentation, soit que par là il fût plus près d'un marché avec l'éditeur, soit, et ceci est plus vraisemblable, qu'il eût l'habitude de ne bien apercevoir les fautes et les imperfections de l'œuvre que sur l'œuvre même imprimée. Or, cette triple besogne d'auteur, de correcteur et de répétiteur le mettait, on l'admettra, dans l'impossibilité radicale de soigner, même faiblement, la mise en scène d'une pièce. Il allait, venait, suait, se démenait sans que jamais son attention se portât essentiellement sur les répétitions. Si maintenant vous ajoutez à cette agitation perpétuelle du corps et de l'esprit l'agitation autrement forte et exceptionnelle qu'il s'imposa, en prétendant placer lui-même et lui seul mille ou douze cents places, vous arriverez peutêtre à avoir une idée exacte, — et alors vous l'aurez effrayante, — de Balzac auteur dramatique, de Balzac auteur des Bessources de Qinnola.
Il est temps d'appeler l'attention du lecteur sur les particularités, déjà effleurées dans le chapitre sur la représentation de VaiUriu, qui marquèrent la fameuse vente des billets avant la représentation de
DALZAC CHEZ LUI. i^O
Qmnola et le jour de la première représentation.
Non-seulement Balzac se fit le fermier et le vendeur de ces billets, mais il ne recula pas devant la pensée d'en être l'agioteur; et ceci non par avidité, mais par bizarrerie, surtout pour obéir à l'orgueilleux besoin chez lui de se passer d'un entrepreneur, de fouler aux piedsThommeéternellemenl placé entre le producteur et l'acheteur, sentiment honorable, mais hasardeux.
Se présentait-on pour acheter une loge de première galerie, il répondait derrière sa grille : « Trop tard! trop tard ! La dernière a été vendue à la princesse Augustina-Auguslini de Modène. — Mais, monsieur de Balzac, nous y mettrions un prix fou... — Quand ce prix serait fou furieux, vous n'auriez pas davantage de loge de première galerie puisqu'il n'y en a plus. » Et l'on se relirait sans avoir cette loge. Ce jeu-là réussit pendant les premiers jours de la mise en vente; on paya très-cher pour avoir très-difficilement une place. Mais les jours suivants les désirs se calmèrent, tout se calme dans ce monde; on se lasse même de la difficulté; on se lassa, et Balzac, pendant la semaine voisine de la première représentation, fut très-heureux, de vendre, au prix du théâtre, ce qu'il avait d'abord rêvé de vendre à des prix fabuleux, exagérés par sa puissante fantaisie.
Que devinrent, dans cette furieuse mêlée de places vendues, revendues, promises ou restées, et sous lesquelles les prétentions de Balzac furent à peu près anéanties, que devinrent, — demandons-nous, — les chevaliers de Saint-Louis, les pairs de France, les hauts financiers et la bourgeoisie choisie? Cherchonsles : peut-être les retrouverons-nous à la première représentation des Piessources de QuinoJa.
Quelques heures avant cette première représentation, la veille seulement de ce grand jour, voilà que Balzac, revenant sur ses intentions en apparence si fièrement arrêtées, oubliant sa haine furibonde contre les claqueurs, veut, demande, exige à tout prix des claqueurs. Que s'était-il donc passé dans sa tête? Heureusement Lireux ne perdait jamais la sienne.
Sur ce désir m extremis de Balzac, faible à la dernière heure, le directeur de l'Odéon appela dans son cabinet le chef des clacjueurs, et lui fit part des intentions de l'auteur, mieux avisé. En recevant cette communication, M. Dupont (c'était le nom de cet étrange chef) se redressa de toute la hauteur monumentale de son amour-propre primitivement froissé par Balzac, si dédaigneux d'abord à l'endroit de son importance et de ses services, et il objecta au direc-
tcur de l'Odéon qu'il n'était plus en mesure, qu'il était trop tard pour organiser sa bande. M. de Balzac, continua- t-il, n'avait qu'à ne pas se montrer si fier, si délicat, lorsque je me suis offert pour soutenir, comme d'usage, son drame de Qu'mola devant le difficile public qui l'attend. On ne se jouait pas si légèrement d'un homme comme lui, poursuivit-il; on ne se mettait pas avec tant de présomption audessus des usages du théâtre et des plus vénérables traditions. Dupont fit mine de se retirer après ce débordement d'amertume.
Un bras amical l'arrêta doucement au seuil de la sortie et le ramena.
« Voyons, mon cher Dupont, lui dit Lireux, mettez-vous vous-même, je vous en prie, au-dessus de ces manques d'égards, tout à fait sans importance, croyez-moi, venant d'un auteur novice encore dans la carrière dramatique, carrière dont vous gardez avec tant de dignité les nobles avenues. D'ailleurs, du moment oii M. de Balzac avoue ses torts, et c'est largement les avouer, convenez-en, que de revenir à "VOUS par mon entreprise directoriale, vous seriez dur, vous seriez blâmable, de demeurer en arrière de ce mouvement de générosité. M. de Balzac vous tend la main, faites se rencontrer bruyamment les vôtres
pour l'npplaudir. Yeiigc/,-vous en vous créant le droit magnifique de pouvoir vous dire demain à minuit, quand la salle menacera de s'abîmer sous le poids des bravos : « C'est à moi, à moi seul, que M. de Balzac, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre, doit cet immense succès, le premier qu'il remporte au théâtre. » Dupont, continua Lireux, ce Piudare de l'ironie, Dupont, on vous appelle, vous et les vôtres, les RomuinSj les Chevaliers du lustre. Justifiez au sérieux ces qualifications inéquitablement dérisoires. Soyez demain soir Chevaliers par le dévouement et Ro7nains par la victoire. »
Lireux s'arrêta : la chaleur de l'émotion voilait le cristal de ses lunettes et la pureté de son organe.
Dupont était entramé. 11 s'écria :
« Combien M. de Balzac veut-il avoir d'hommes demain soir à sa première?
— Cent.
— Cent! dites-vous, M. Lireux, cent!
— Cent! répéta le directeur avec fermeté.
— Mais c'est là une armée! Cent claqucurs ! M. de Balzac demande cent claqueurs, lui qui n'en voulait pas du tout, pas un seul! le mois passé, la semaine passée, hier même. Cent!
— Laissons tous les passés, mon brave Dupont.
Avez-vous cent hommes de fer et de bronze sur lesquels on puisse compter?
— Mais...
— Mais oui I
— Mais non!
— Réfléchissez, Dupont! Si vous refusez à Balzac ses cent claqueurs, vous allez le réduire, je vous en avertis, à aller les demander à Vacher, à Porcher, à Souton, à vos plus implacables rivaux, rivaux qui considéreront comme une bonne fortune, n'en doutez pas, l'occasion, la plus superbe occasion, devons supplanter chez vous, sur votre banquette, sous votre lustre. Réfléchissez! »
L'orgueil de Dupont, piqué au talon, se réveilla une seconde fois à la menace de voir Balzac allant porter sa demande de cent claqueurs à d'autres chefs de claque que celui de l'Odéon.
Ce cri décisif partit des lèvres de Dupont : « M. de Balzac aura demain ses cent claqueuYs!
— Bravo, Dupont! Je savais bien, moi...
— Ils seront à leur poste demain soir avant le lever du rideau.
— Et vous à leur tête?
— C'est mon devoir !
— C'est votre honneur !
— Je réponds d'eux.
— Moi de vous et du succès. »
Ce dialogue, à la stature et à la démarche cornéliennes, fut terminé par ces paroles beaucoup moins dramatiques, mais non moins en situation, comme on dit au théâtre :
« Maintenant, M. Lireux, poursuivit Dupont, maintenant il faut que je prenne immédiatement connaissance des passages de la pièce que les applaudissements et les bravos de mes gens doivent faire valoir à la représentation; besogne, je n'ai pas besoin de vous le dire, qui serait déjà faite depuis longtemps si M. de Balzac ne nous avait exclus des répétitions comme indignes- Il importe, acheva Dupont, de se livrer sans retard à ce grave travail, la première représentation ayant lieu demain *.
— A cet égard, mon avis est parfaitement le vôtre, répondit le directeur de l'Odéon, qui ouvrit alors un tiroir du secrétaire, et en sortit un manuscrit sale, fripé, éreinté, en haillons, comme sont, du reste,
* C'est toujours aux dernières répétitions que le dief de claque, placé avec ses lieutenants au centre obscur et silencieux du parterre, arrête avec eux les endroits de la pièce où leurs applaudissements provocateurs doivent se produire et éclater.
tous les pauvres manuscrits qui ont fait la rude campagne des répétitions,
— Ceci est le manuscrit de Qidnola, dit le spirituel directeur à Dupont : nous allons, si vous le voulez bien, marquer ensemble par des signes au crayon les bons endroits; tâchons qu'il y en ait beaucoup, tâchons qu'ils soient tous bons. »
Ainsi qu'un général qui, la veille d'un combat, déploie et étudie sous sa tente le plan de la bataille qu'il va livrer, Lireux étala le manuscrit de Quinola., et il invita Dupont à noter avec lui ici les endroits dangereux, ceux sur lesquels il était peu prudent de permettre à l'admiration d'appuyer, et ceux d'oiî la victoire devait s'élancer, ailes déployées, une recette de cinq mille francs dans chaque main.
Après s'être incliné un instant sur le manuscrit de Quinola, le chef de claque de l'Odéon le prit brusquement, le roula, le mit avec autorité sous son bras, et sortit d'un pas majestueux du cabinet du directeur en laissant tomber derrière lui ces mots qui sont demeurés à jamais célèbres dans les traditions théâtrales, et que les échos de l'Odéon ont retenus sous leurs voûtes couvertes de toiles d'araignées : « Je ferai ce travail-là chez moi. »
Le jour de cette première représentation, ou plutôt
le soir, est arrivé; c'est le 19 mars 1842! — Le théâtre lointain étincelle ; les municipaux a cheval garnissent la place de l'Odéon; pénétrons dans la salle. Nous y sommes. Promenons nos regards. Ah I mon Dieu! que veut dire? — Elle est vide ! — Comment, vide! — Presque vide! — Oii êtes-vous donc, Montjoie et Saint-Denis ! chevaliers de Saint-Louis, pairs de Charlemagne, amhassadeurs, ministres, femmes de ministres et femmes d'ambassadeurs? Bref! la salle, répétons-nous, était presque vide.
Si l'on cherche la raison de cette désertion en masse de tous les admirateurs de Balzac à pareil jour, c'est qu'ils s'étaient dit longtemps à l'avance : « On se déchire pour acheter les places de la première représentation de Quhiola. On dit partout qu'il n'y eu a plus; on dit même que Balzac a été obligé de refuser une place au duc de Nemours (le bruit en avait réellement couru. A quoi bon songer à prendre un billet? Résignons-nous; attendons; nous irons aux représentations suivantes. » Calcul juste et erroné : Balzac avait dit, il est vrai, qu'il n'y avait plus de places, mais il y en avait toujours eu; il y en avait plus que jamais, surtout le jour de la première de Quinola.
Mais le rideau est levé, la pièce commence.
Bien fait, intéress.mt, coloré, rapide surtout, le
premier acte des Ressources de Qn'mola alla bien, très-bien; il courut sans entorse jusqu'à la fin; mais les autres actes, grand Dieu! quel bruit! quelle hilarité du haut en bas de la salle ! quelle fiévreuse gaieté au parterre, oii les claqueurs, appelés trop tard, agissent tout de travers et sont d'ailleurs écrasés par les ennemis de la pièce! Signe d'une détresse grave et dont une soirée ne se relève pas, les imitations de voix d'animaux eurent Heu. On n'entendait plus les acteurs, mais on entendait, en revanche, les aboiements du chien, celui du roquet qu'on écrase, le glapissement du coq, le braiment de l'âne, le hennissement du cheval. La principale actrice, mademoiselle Héléna Gaussin, ne sut pas attendrir ces barbares. Se trompant toutefois sur le caractère de sa disgrâce, elle dit, dans son trouble, en rentrant dans les coulisses, au directeur : « Vous avez vu, monsieur Lireux, comme je les ai empoignés ! — Ah ! madam.e, il vous le rendent bien ! » lui répondit le caustique directeur de rOdéon.
Qu'était devenu Balzac pendant la bataille qui se livrait pour lui? Plus de Balzac! avait-il pris la figure d'un chevalier de Saint-Louis? était-il monté en voiture pour regagner la rue Basse ou les Jardies?
En attendant que nous l'ayons retrouvé, nous al-
Ions donner l'analyse fort partiale, mais bien faite, des Ressources de Quinola, par une main habile à manier la critique. Cette appréciation complétera le tableau rétrospectif d'un des plus curieux événements littéraires de l'époque illustrée par un de nos beaux génies contemporains. Il convient de montrer le côté de la lumière et le côté de l'ombre en apportant la grande personnalité de Balzac au seuil de la postérité.
« Il est question d'abord * (ceci forme le sujet de la pièce) d'un inventeur méconnu, d'un mécanicien, qui, sous Philippe II, comprend les forces de la vapeur, et veut, malgré l'Inquisition, doter son siècle de celte découverte plus importante que celle de Galilée. Alphonse Fontanarès est pauvre; il n'a pour appui qu'un valet, Quinola. Camoëiis avait le nègre Antonio qui mendiait pour lui. Mais le valet de Fontanarès ne mendie pas, fi donc! C'est un fripon dans le goût des Mascarille, des Labranche, des Gil-Blas, des Lazarille de Tormès, des Figaro, qui a tout de ces honnêtes gens, excepté l'esprit. Quinola s'est attaché à Fontanarès. Il fait vivre son maître des produits de son industrie. Quinola parvient jusqu'au roi, auquel il explique fort longuement que son maître a trouvé le moyen de faire aller les vaisseaux sans voiles ni rames, plus vite que le vent et contre lèvent. Le roi jure que si Fontanarès met à exécution son projet, il le fera grand d'Espagne et duc de Neptunado. Que dites-vous de Neptunado? On
* ihppolytc- Lucas, 21 mars 1842.
BALZAC CHEZ LUI. VoO
tire Fontanarès des cachots de l'Inquisition ; on l'envoie à Barcelone pour faire son expérience sur un vaisseau de l'État. Si Fontanarès ne réussit pas, il y va de sa tête.
« A Barcelone, Fontanarès retrouve une jeune fille qu'il aime; mais le roi, et cela n'est guère généreux de sa part, n'a pas même agi avec cet inventeur comme notre gouvernement constitutionnel avec M. Mulot pour son puits de Grenelle. Fontanarès se voit bientôt poursuivi et traqué par la meute des créanciers. Quinola passe son temps à les éconduire, mais les valets de don Juan savent beaucoup mieux leur affaire que ce Quinola. Son génie ne s'élève, eu effet, qu'à la hauteur de parades, d'arlequinades, dignes tout au plus de Bobèche et de Galimafrée. Une courtisane, Faustina Brancadori, a entrevu du haut de son balcon Alphonse Fontanarès ; elle s'est éprise de lui aussitôt. Quinola et un compagnon de son espèce qu'il a retrouvé, Monopodio, échappé comme lui des galères de Tunis, jugent à propos de tirer parti de l'amour insensé de la courtisane, maîtresse du vice-roi. Quinola s'aperçoit bientôt qne la courtisane lui causera plus de mal que de bien. En effet, lorsqu'elle sait que Fontanarès aime une autre femme, et le maladroit Quinola le lui apprend lui-même, elle cherche à nuire aux projets de l'homme de génie afin de le ruiner, de le réduire au désespoir, et de se présenter ensuite à lui comme un ange consolateur. Elle encourage même l'amour d'un secrétaire du vice-roi, nommé Sarpi, pour sa rivale.
« Il serait presque inutile de dire, si nous ne voulions tout raconter, que Marie, la jeune fille aimée de Fontanarès, qui l'aime, lui a donné ses bijoux, ses diamants, pour qu'il
mène à bonne fin son enlreprise; Fontanarès est accusé de les avoir volés. Quinola en est bien capable, mais il n'a pas commis le crime. Marie se dévoue ; elle vient faire l'aveu de ses dons. Fontanarès. poursuivi d'un autre côté par Sarpi, qui réclame la promesse faite au roi de construire un vaisseau qui aille sansvoiles ni rames; Fontanarès demande, suivant son habitude, quelques mois de répit. Pour combler ses infortunes, on lui adjoint en qualité de collaborateur un faux savant, un âne bùlé, un Pancrace, un Marpliurius, un de ces personnages dont Molière a épuisé le comicpie. Fontanarès, irrité, fait sauter son vaisseau au moment oij il entend proclamer le nom de son indigne collaborateur. Et voilà comment la vapeur n'a élé révélée que de noire temps. Fontanarès reste en présence de la courtisane et du valet fripon. Sont-ce là les seuls soutiens du génie? Si en effet l'auteur avait un but quelconque en écrivant sa pièce, ce serait la seule moralité qui nous paraîtrait pouvoir en résulter.
. « Cette prétendue comédie, d'un genre inqualifiable, ou ne se montre aucune idée dramatique, aucune intention de scène, oij l'auteur a cru imiter Caldéron et Lope de Yega, en n'empruntant que le décousu du théâtre dans son enfance, oîi l'esprit, qui fait presque partout défaut, n'est remplacé que par d'étranges antithèses, des termes d'argot, de révoltants anachronismes ou des calembours que M. de Bièvre lui-même eût rejetés, a éclioué au milieu de rires continuels. Comment tenir son sérieux devant un coq-àl'àne en cinq actes, avec prologue et tableaux? Comment approuver des plaisanteries bonnes tout au plus pour amu-
BALZAC CHEZ LUI. 14l
ser des rapins d'atelier? Quel charme, par exemple, trouver à ces sortes de jeux de mots : « — Cet homme entend « mieux la mécanirpie de l'amour que l'amour de la « mécanique. — Vous êtes logé à l'enseigne du soleil d'or, « est-ce une raison pour étehidre celui de mon petit-fils ? (( — J'irai le voir donner la bénédiction por les pieds (il « est question d'un homme qu'on doit pendre^) ! — J'en « suis à la solution de mon problème, s'écrie l'inventeur ; « — et moi à la solution de continuité de mon pourpoint, « reprend le valet. — La haine n'est pas le contraire de <( l'amour, c'en est l'envers. — La perle de mon repentir « s'échappe de mes yeux. — H y a des situations oiî le « cœur se brise ou se bronze; vous m'avez bronzé. »
« Nous n'avons pas le courage de continuer ces citations « burlesques.
« JEw vain M. de Balzac avait donné à un public de son choix ( à un prix très-élevé), la plus grande 'partie de la salle; le sentiment général a protesté au nom de la littérature offensée par un de ses membres les plus éminents. Si cette chute est une disgrâce pour l'auteur, ce sera pour le théâtre un succès de curiosité. »
* Nous ne discuterons pas avec M. Ilippolyte Lucas sur le clioix plus ou moins sévère de toutes ces locutions; il est plus que probable, d'ailleurs, que nous ne serions pas d'accord avec lui. Nous nous bornerons à lui faire observer que cette phrase : J'irai le voir donner la bénédiction par les pieds, n'est pas une extravagance de langage aussi criante qu'il le suppose : c'est un vieux proverbe fronçais dont voici le texte entier : C'est un évéque des champs; il donne la bénédiction avec les pieds. On le trouve dans Rabelais et dans les meilleurs écrivains du seizième siècle.
Je répète avec intention que ce jugement précipité sur la comédie de Balzac est d'une sévérité excessive, et je n'en veux pour preuve que l'opinion sur le même ouvrage d'un autre critique dont la douceur et la courtoisie n'étaient pas le défaut ordinaire. M. RoUe, rédacteur chargé alors dans le National du compterendu des tliéâtres, s'exprimait ainsi sur les Ressources de Quinola :
« M. de Balzac avait rencontré le sujet d'un beau drame , malheureusement, soit fantaisie, soit négligence, il a passé plutôt à côté de l'idée qu'il n'y est entré résolument pour en exploiter toutes les richesses. L'Odéon est le théâtre des représentations tumultueuses ; mais jamais ce terrible champ de bataille n'avait ofiért un tel assemblage d'exclamations et de cris confus : le parterre, véritable tirailleiu", s'embusquait derrière les substantifs et les verbes pour mitrailler la pièce et les acteurs. Cependant tous ces braves blessés ont combattu jusqu'au bout avec un courage digne d'éloges et de pitié ; souvent la comédie se faisait jour par de vives sorties et par des canonnades bourrées d'esprit et d'originalité : on aurait dit qu'elle allait mettre l'ennemi en fuite et rester maîtresse du terrain, toute sanglante et démantelée.
« Mais laissons à d'autres le plaisir inhumain d'agrandir la blessure de Quinola et de danser en ricanant sur ï^csplaics; c'est là une joie facile et cruelle que nous ne partiigerons pas. Il y a de grandes erreurs et de grandes fautes dans la
pièce, mais il y a aussi des traits comiques, spirituels et quelquefois profonds que je souhaite à certains feuilletons qui se préparent à l'insulter avec la plus charmante gaieté et la plus agréable fureur. »
Nous aurons eu, avec tous les incidents de ce grand événement dramatique, toutes les pièces qui s'y rattachent, quand nous aurons découpé dans la docte et touchante préface de Qiiînola les lignes de douleur et d'amertume tracées de la main émue de M. de Balzac, amertume et douleur nées de cet ouvrage et de celte redoutable représentation.
«Un jour viendra, dit-il, que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous mes livres, et même ma pièce intitulée Vautrin, pour en accabler les Ressources de Quinola.
« On ferait plusieurs volumes, poursuit-il, avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise : on en essaye une, et tous aiment mieux oublier ce qu'ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s'aventurer dans une voie si féconde, et que son ancienneté rend aujourd'hui presque nouvelle.
« En produisant une œuvre faite avec toutes les liberté des vieux théâtres français et espagnol, l'auteur s'est permis une tentative appelée par les vœux de plus d'un organe de
V opinion publique et de tous ceux qui assistent aux premières représentations : il a voulu convoquer un vrai public et faire représenter la pièc& devant une salle pleine de spectateurs payants. L'insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée. L'auteur était entre ce dilemme que lui posaient des personnes experles en cette matière : introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié ; faire payer levu's places à douze cents spectateurs, c'est rendre le succès presque impossible. L'auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation on tant de personnes ont été mécontentes d'avoir été élevées à la dignité déjuges indépendants.
Sans que l'auteur eût rien fait pour obtenir de telles pi'omesses, quelques personnes avaient d'avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et ceux-là se sont montrés plus injurieux que critiques; mais l'auteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonlieurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l'expérience en perdant de faux amis. Aussi est-ce autant un plaisir qu'un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme M. Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance ; comme M. Victor Hugo, qui a pour ainsi dire protesté contre le public de la première représentation en revenant voir la pièce à la seconde; comme M. de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur premier jugement malgré l'irritation générale. De telles approbations consoleraient d'une chute.»
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir tout ce qu'il y a d'amertune épaisse dans les divers passages qu'on vient de lire : on serait sur le point, à vingt ans de distance, de se sentir indigné et attendri. Qu'une émotion moins pénible nous préoccupe en pensant à ce mort illustre! Balzac ne resta pas longtemps étourdi par la secousse brutale de celte chute faite d'une hau leur de cinq actes; en voulez-vous la preuve bien vraie et bien consolante?
Savez-vous comment, dans quel état on trouva Balzac — car on finit par le trouver — à minuit et demi, après la représentation de Quinola? On le trouva endormi et ronflant au fond d'une loge. Il dor mail! On eut toutes les peines du monde à le réveiller et à le faire monter dans le fiacre qui le ramena chez lui.
Un dernier mot sur celte étrange pièce, un mot, qui est pour nous qui allons l'écrire, la cristallisation solide de notre jugement consciencieux. Si une main amie et autorisée la débarrassait par-ci par-là de quelques phrases peut-être dangereuses, elle aurait, nous ensommes sûr, à une reprise qui serait une résur reclion, un succès au moins aussi grand que celui de
Mercadet, et elle prendrait place glorieusement et à toujours à côté de la grande comédie de Lesage, dont elle a la maéstrie, les allures franches et laforte saveur castillane.
TRÛISIUME PAUTIE.
Une grande maison de librairie établie depuis bien des années sur le quai, si parisien, des Augustins, entre la rue Dauphine et la Vallée, à deux pas du pont Neuf, la maison Charles Béchet, venait d'éprouver la velléité de modifier le caractère spécial de son antique commerce de livres.
Le mouvement littéraire de mil huit cent trente, et nous n'étions guère, à l'époque où je vais me placer, qu'en rail huit cent trente-trois, avait entraîné bien d'autres librairies séculaires à quitter la vente pacifique des Uvres classiques ou sérieux, pour affronter, rapière au vent, le commerce plus turbulent, plus téméraire, mais en apparence plus lucratif des livres d'imagination.
148 BALZAC CHEZ LUL
Tous les éditeurs, de ce même côté de l'eau qui baignait autrefois les sinistres fondations de la tour de Nesle, regardaient avec des yeux d'envie la maison Gosselin, si rapidement enrichie par les romans de Walter Scott et quelques romans français. Il fallait donc s'attaquer à ce genre de publication à l'exclusion de tout autre. Là, se disaient-ils, est le succès immédiat, là est l'écoulement d'une édition entière en quelques jours, souvent en quelques heures; là étaient les relations brillantes, riches d'avenir, avec la jeune école littéraire ; là était la familiarité de tous les instants avec la presse, dont l'action sur le public devenait de plus en plus formidable, si formidable et si régulière dans sa puissance, qu'un éditeur savait d'avance que tel article du Journal des Débats, par exemple, faisait vendre quinze cents exemplaires d'un ouvrage ; un article du Constitutionnel, huit cents exemplaires; un article dans le Courrier français, quatre cents exemplaires; un article dans les petits journaux en vogue, trois cents exemplaires. Il n'y avait presque jamais d'erreurs dans ces calculs. Que ces temps sont loin de nous!
Au nombre des fortes maisons de librairie qui se jetèrent avec ardeur dans la fabrication du roman, la maison Charles Béchct se montra une des premières
PALZAC CHEZ LUI. 149
et des m:eux préparées à la transformation. La remarque a !ci sa raison d'être. Les librairies qui brusquèrent le changement, périrent avant même de sortir du port; la simple mise en train les coula; on les vit sombrer sous charge- Et cela s'explique : les manuscrits de roman s'achetaient déjà' fort cher, et la révolution de Juillet, dont on n'était sépare que par trois ou quatre années, avait élevé les droits d'escompte à un taux ruineux, ce qui forçait à vendre presque tout au comptant; en sorte que si les livres, et particulièrement les romans, étaient forl lus, trèsrecherchés, très-discutés à cette époque, les gains n'étaient pas proportionnés au débit de la vente, quoiqu'ils fussent grands en réahté, très-grands surtout si on les compare aux gains produits de nos jours par la même industrie.
Dirigée par l'expérience de quelques personnes qu'elle avait mises à la tête de sa maison de librairie, madame veuve Béchet appela chez elle, dans des réunions habilement composées, des auteurs connus, des auteurs célèbres, et, au milieu de cette pléiade, des écrivains dont la gloire, sans être parvenue encore au zénith, répandait cependant de belles clartés audessus de l'horizon, dont la renommée, sinon arrivée,
du moins en bon chemin, rapporterait beaucoup à qui
saurait la saisir par les ailes.
C'est à ces réunions hebdomadaires que je rencontrai et que je vis souvent Béranger qui ne publiait déjà plus de chansons, mais qui était toujours, et plus que jamais peut-être, le fin, l'intarissable, le délicieux causeur du dessert et du coin du feu ; de Latouche, qui apportait ses poches pleines de mots ciselés, polis, damasquinés, mais damasquinés, polis et ciselés h froid comme les poignards byzantins, et avec lesquels il égorgeait et tuait, en riant, après le café et la liqueur; Brissot-Thivars, excellent homme, cœur d'or, esprit de feu, tête encyclopédique fondue à la Diderot, homme de bien, aimé et honoré de tous, passionné pour la salubrité pubhque, dont il venait d'être nommé inspecteur, comme on se serait passionné pour la musique ou pour la poésie ; parlant constamment de la salubrité publique; ramenant toutes les questions, soit morales, soit littéraires, soit politiques, à sa chère salubrité publique, laquelle, il est juste de le dire, dut de grands et d'utiles progrès à sa rare et patriotique initiative ; le docteur Gentil, attaché à cette époque, comme homme de lettres, à la maison Béchet; Louis Raybaud, fort loin à ce moment-là de songer à la députation des Bouchesdu-
Rhône, plus loin encore de penser au fauteuil de l'Institut, essayant des vers et de toutes sortes de vers, essayant de la prose, essayant de la littérature des voyages, mais jeune, entraînant, gai comme un tambourin, tendre comme une flûte, égayant les soirées de la maison Béchet par sa verve marseillaise, pleine d'éclairs et d'étincelles.
Quelques femmes de gaie et bonne compagnie venaient aussi à ces heureuses soirées, toujours précédées d'excellents dîners. Nos souvenirs nous montrent encore, dans la brume opale de ces premières années de notre séjour à Paris, madame Brissol-Thivars, fée de salon qui tempérait parle bonheur de son visage, par la saveur de son esprit, par la grâce ondoyante de ses paroles, le bruit océanique, la voix cuivrée, toute la domination physique de son intelligent époux, dont la grande taille, les grands yeux, la grande bouche, les grands gestes, faisaient de lui le digne mari de la fée : l'ogre, le plus bel ogre de salon que j'aie jamais vu.
Le soir de ma première rencontre avec Balzac à l'un de ces dîners de madame Béchet, la conversation vint à rouler sur le départ prochain de la duchesse de Berri pour la Sicile, après une captivité de huit mois dans la forteresse de Blaye. La corvette Y Agathe,
destinée à la conduire à Palerme, devait faire voile dans deux ou trois jours, et l'on savait que le général Bugeaud, son rigide gardien à Blaye, ne la quitterait qu'à l'arrivée môme au port de destination. Quoiqu'il y eût beaucoup d'opinions hostiles au gouvernement de Louis-Philippe, ce jour-là, dans le salon où je me trouvais, et aussi beaucoup de républicains qui commençaient à s'entendre tacitement avec les partisans du gouvernement déchu, afin d'être plus forts les uns par les autres pour renverser la dynastie fondée en 1850, aucune fraction présente ne me paraissait bien disposée en faveur de la duchesse de Berri. L'admiralion d'abord ressentie pour la princesse quand elle traversait les halliers épineux, les plaines, les tourbières et les marais de la Vendée, que couvraient des milliers de soldats lancés à sa poursuite, cette admiration s'était beaucoup refroidie depuis l'aveu officiel desa grossesse, bien que parfaitement expliquée et légitimée par son mariage avec le comte Hector Luchcsi Palh. Mais elle était dépoétisée; les rayons de l'auréole s'étaient détachés de son front. Une histoire grandiose à son début, magnifique au milieu, se terminait par un roman presque bourgeois; une insurrection formidable finissait par une déclaration de paternité à la mairie.
D'un autre côté cependant, beaucoup de légitimistes d'un enthousiasme plus robuste, traitaient hautement de fable inventée par les Tuileries et la grossesse, et l'accouchement, et la déclaration de mariage de la duchesse de Berri. Balzac était de ce nombre. Il n'admettait rien. La trahison de la maison d'Orléans avait tout fait; la trahison expliquait tout. Celle trahison, qui avait livré la princesse à Nantes, au général Dermoncourt et au commissaire de police Maurice Duval, ne pouvait être bien embarrassée pour imaginer une grossesse, ce qui est toujours très-facile, ni pour inventer un accouchement, ce qui est un peu moins facile, mais possible; ni très-embarrassée non plus pour forcer une femme brisée de corps et d'esprit à déclarer qu'elle était mariée, afin de lui voler la couronne de son fils, tout en ayant l'air de sauver l'honneur d'une maison et d'une race. — Mais M. de Mesnard, objectait-on à Balzac, soutenant cette impossible thèse au dessert, la tête chaude de quelques verres de vin de Champagne, M. de Mesnard, qui a quitté Blaye aussitôt après la déclaration faite par la duchesse de Berri qu'elle était femme du comte Hector de Luchesi Palli? — Mensonge! rouerie! guet-apens! trahison! répliquait Balzac. On aura trompé les yeux, la bonne foi, la loyauté de M. do
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Mesnard. D'ailleurs, M. de Mesnard, repentant d'un éloignement peu motivé, s'est rendu de nouveau auprès de la princesse, et personne de vousn'ignore qu'il l'accompngne àPalerme. — Sans doute, mais auparavant, était-il objecté à Balzac, M, de Mesnard a déclaré dans une lettre qu'il ne consentirait à la suivre à Palerme que sur un ordre formel de sa main. Cet ordre lui a été envoyé. Alors seulement il a obéi. — Qui a lu cet ordre? répliquait Balzac de plus en plus emporté, en promenant autour du salon des regards de défi et en plantant des points d'interrogation gros comme des pieux devant chacun de ses voisins de table. Montrez-moi cette lettre! Allons donc, vos lettres! Il y a toujours des lettres pour faire pendre les gens. Seulement quand il faut les montrer, il n'y a plus que des paroles; et ces paroles, une épingle les crève et le vent les emporte. Je ne crois pas à cette lettre. — Soit! n'y croyez pas; mais que dites- vous cependant, que dites-vous de la déclaration de M. Deneux, l'accoucheur ordinaire de la duchesse. M. Dcncux, son ami, le seul accoucheur qu'elle ait voulu avoir auprès d'elle au moment de la crise suprême, M. Deneux qui a écrit de sa main, que vous ne suspecterez pas de trahison : « Je viens d'accoucher la duchesse de Berri, ici présente, épouse en légilinic
mariage du comte Hector Luchesi Palli, frère des princes del Campo Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. » Qu'en dites-vous?
— Je dis, tout étonné que je suis de cette déclaration, que M. de Brissac et madame d'Hautefort, qui sont avec la princesse depuis bien plus longtemps que M. Deneux, dont nous n'avons jamais, du reste, approuvé la présence à Blaye, oîi il n'est allé que de son propre et irréfléchi mouvement, n'ont jamais voulu, ni l'un ni l'autre, appuyer cette déclaration du témoignage au moins aussi important de leurs signatures. J'ajoute — ce que vous savez aussi bien que moi — qu'une pièce judiciaire affirmant qu'il y a dans cette affaire « présomption légale de supposition d'enfant » a été remise simultanément à la Cour royale de Paris et à celle de Bordeaux par le vicomte de Conny, le baron de Ludre, le %dcomte de Kergorlay, le comte de Floirac et quelques autres notabilités du parti légitimiste; qu'ainsi les raisons pour nier sont bien plus fortes que les raisons pour croire; qu'au surplus, en politique comme en théologie, il y a des choses indiscutables, au-dessus du droit, supérieures à toute critique. — Ceci... ceci... murmurat-on alentour de Balzac. — Ceci, messieurs, dit
Balzac en élevant la voix au ton de la passion, est mon sentiment, et ceux qui ne le partagent pas... » Un convive s'aperçut à temps de la voie inflammable où allait s'aventurer la conversation, et il chercha aussitôt à la détourner, au lieu d'essayer, avec maladresse de la fermer trop brusquement, « Pourtant, dit-il, si tout ceci, comme le pense M. de Balzac, n'était qu'un jeu de la royauté des Tuileries dans le but d'avilir le caractère de la duchesse de Berri, est-ce qu'un militaire, le général Bugeaud aurait consenti à y participer, à se faire le geôlier de la princesse? — Ah! vous nous la donnez bonne! s'écria impétueusement Balzac, à qui cet interrupteur bien avisé faisait la partie belle exprès pour qu'il se rangeât du côté où tout le monde allait se rencontrer d'opinion avec lui. Voilà une raison emplumée et triomphante que vous nous apportez là, la discrétion, la réserve, la pudeur du général Bugeaud! Général de qui? général de quoi? général reçu à la Maternité de Paris ! » Il est essentiel de dire ici que jamais homme, excepté pourtant sir Iludson Lowe, n'avait été aussi honni, aussi raillé, injurié, exécré, maudit, que le général Bugeaud l'était, à cette épo(jue, pour avoir accepté de commander la forteresse de Blaye, devenue la prison de la duchesse de Berri. D'un autre côté, il
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faut se hâter d'ajouter, sans entrer dans la question de savoir si un militaire a le droit ou non de refuser une pareille mission, que le général n'était pas encore le digne pacificateur de l'Algérie, le glorieux vainqueur de risly, le maréchal Bugeaud enfin. — « Votre général Bugeaud, reprit Balzac en serrant les dents et en les desserrant aussitôt, comme pour vouloir parler, mais retenu de nouveau par une intention contraire;
votre général Bugeaud ! « Le docteur Gentil entra
sur cette phrase, suspendue par sa présence, et dit, en tenant un exemplaire du journal du soir : « Messieurs, je vous annonce le départ de la duchesse de Berri pour la Sicile; elle a quitté la France ce matin. — Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là? s'informa Balzac avec une vivacité d'intérêt toute particulière. — Voici le journal où se trouve la dépèche télégraphique qui l'annonce, » répondit le docteur Gentil en passant le journal du soir à Balzac. Après avoir rapidement parcouru la dépêche, Balzac se leva, si toutefois c'est l'expression qui rend la chose, car dans la discussion, on ne savait pas au juste ordinairement s'il était debout ou assis, tant il s'agitait, tant il éprouvait du rouhs, et il dit, après être allé sur la pointe des pieds fermer les croisées qui donnaient sur le quai des Auguslins — on les avait laissées ouvertes
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moins à cause de la chaleur du temps (on n'était guère qu'au commencement de juin) qu'à cause de la chaleur du dîner, — il dit : « Messieurs, je vais vous annoncer une bonne nouvelle, un événement qu'il n'est plus permis à personne d'empêcher maintenant. — Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? se demanda t-on au milieu detousces nuages de mystères que Balzac aimait toujours à amasser autour de quelques pitons de la conversation, carpersonne ne fut jamais plus friand que lui de mise en scène. —Le général Bugeaud, reprit-il, ne reviendra plus du voyage d'agrément qu'il va entreprendre aux frais de la princesse. » Et, continuant d'une façon moins burlesque : « Vous comprenez que cet homme a trop fait souffrir l'objet le plus élevé, le plus digne, le plus cher et le plus sacré de nos affections royalistes, pour que l'on n'ait pas eu la pensée, la bonne pensée d'en débarrasser le monde, qui ne le pleurera pas beaucoup. Quelques jeunes gens dévoués, et décidés à tout entreprendre, sont partis sans bruit pour Palerme, où ils savaient depuis quinze jours que la princesse devait être envoyée, toujours sous la surveillance déjà qualifiée du général Bugeaud. Us ont pris les devants par la voie de Marseille. A cette heure, ils sont à Palerme, et ils se tiennent prêts, sur les quais du port à accueillir.
de leurs acclamations de fidélité le débarquement de la duchesse deBerri. Des honneurs attendent celle-ci; autre chose attend celui-là. Il recevra à Palerme l'accueil que fît à Londres le jeune de Las Cases à sir Iludson Lowe, revenant de Sainte-Hélène; et si le général mieux disposé que sir Hudson Lowe, veut se battre, eh bien ! l'on se battra, et l'on a toute raison de croire, vu le choix des lames qui s'engageront loyalement avec la sienne, qu'il ne sera pas de retour en France de sitôt. »
Le café ayant été servi à la suite de ces paroles de Balzac, le propos tomba dans les soucoupes de porcelaine et fut noyé dans le rhum et le cognac. On passa à d'autres sujets de conversation qui me frappèrent moins; mais j'appris, un ou deux mois après ce dîner, à l'honneur des renseignements de Balzac, que le général Bugeaud, prévenu ou non de ce qui le menaçait, n'était pas descendu une seule fois à terre pendant le mouillage de Y Agathe dans le port de Palerme, et qu'il était passé immédiatement de cette corvette à bord du brick l'Actéon, que commandait le capitaine Nonay, pour retourner en France, où il allait trouver des destinées plus brillantes que celles d'un duel.
Cette révélation faite par Balzac d'un événement qui arriva en partie, vint m'apprendre pour la pre-
•ICO LALZAC CHEZ LUI.
mière fois, confirmée depuis par tant d'autres, son goût excessif pour les négociations secrètes, pour les expéditions conduites sinueusement dans l'ombre, les projets arrangés de loin, enfin ses penchants dominants d'artiste pour les affaires de police et les machinations de tout genre qu'emploie celle-ci, par nécessité, dans le but de parvenir à la découverte des voleurs et des criminels.
M. Brissot-Thivars, qui s'était probablement aperçu avant tout le monde de ces tendances de Balzac, lui proposa un jour devant moi une partie de plaisir d'une étrange nouveauté. J'ai dit la passion si louable de M. Brissot-Thivars pour la salubrité publique : comme pour l'exalter davantage en lui — si c'était possible — l'Etat venait de livrer à la ville de Paris une ligne considérable d'égouts qu'il faisait construire depuis les mauvais jours de la révolution de 1850, afin de donner du travail aux ouvriers et empêcher le retour du choléra, qu'on attribuait alors, dans les livres d'hygiène, à l'insalubrité de certains quartiers voisins de rhôlcl de ville. Par ses fonctions d'inspecteur, M. Brissot-Thivars fut appelé à partager avec les agents-voyers la surveillance de ces nouveaux égouls de Paris. Mais quelle différence! disait-il, entre leurs constructions élégantes et les égouls d'autrefois. Il en
parlait avec ravissement; il citait les Romains , mais nous venions de les surpasser de cent coudées : les égouts de Tarquin était de pierres meulières à côté des égouts de Paris. Hauts, spacieux, bâtis en moellons, voûtés, pavés, bordés de trottoirs, il ne manquait que des arbres à ces monumentaux égouts pour être de véritables promenades souterraines, et des promenades plus belles que les promenades à ciel ouvert^ Qiiandil eut tini son hymne, Brissot-Thivars demanda à Balzac, facile à se laisser foudroyer pour peu qu'on parlât avec conviction, s'il ne serait pas curieux de les voir et de les parcourir avec lui. 11 en avait dit cent fois plus qu'il ne fallait pour mettre la puce à l'oreille à Balzac, qui, non-seulement accepta, mais voulut même prendre instantanément jour et heure pour passer la grande revue des égouts. Pour l'édification du lecteur, je dois dire ici que tout récemment construits, les égouts nouveaux n'étaient pas encore livrés à la circulation des eaux, et que, par conséquent, on peut se les figurer comme des chemins creusés et tracés sous le sol de Paris; mais des chemins où l'on ne marche, en tout temps, qu'à la lueur des torches.
On ne saurait dire tout ce que Balzac, dans son imagination romanesque, rêva d'évasions par les
caves, de surprises souterraines, de rencontres étouffées, à employer plus tard dans ses livres, à la pensée de cette promenade qu'il allait exécuter dans les entrailles de Paris; et l'on va voir dans un instant, cependant, que quelqu'un se montra avoir plus d'imagination que lui encore. « Vous mettriez le comble à ma satisfaction, lui dit Brissot-Thivars, enchanté de voir ses bonnes dispositions, si après avoir parcouru les principales dépendances de mon royaume de la salubrité publique, vous m'accordiez l'honneur de venir avec moi en admirer la capitale. » Cette capitale des égouts, à laquelle l'excellent M. Brissot-Thivars, faisait allusion, c'était Montfaucon. Oui, Montfaucon, oiî l'on abat les chevaux hors de service, où l'on détruit les chiens errants, où s'accomplissent bien d'autres mystères. Balzac ne recula pas. Il verrait la dernière minute de ces brillants chevaux qui piaffent si orgueilleusement pendant leur vie dans les allées du bois de Boulogne; il verrait ce que deviennent ces jolis king-Charles's et ces délicieux havanais quand ils tombent sous les coups de l'ordonnance : il verrait... mais nous verrons nous-même plus loin ce qu'il était appelé à voir. Tout fut donc convenu, et le programme de l'excursion fut ainsi arrêté : Premier jour, visite aun égouts.
BALZAC CHEZ LDI. 163
Deuxième jour, visite à Montfaucon.
Le rendez-vous pour la visite souterraine aux é^outs fut fixé au dimanche suivant ; l'endroit, le bord de l'eau, sous le quai de la Grève, près du pont de l'IIôtel-de-Yille, à la grille d'un égout qui s'ouvre là; l'heure, une heure après minuit, quand tout Paris dort et ne doit pas s'éveiller de longtemps, afin que nous ne fussions pas troublés par le bruit des fiacres courant sur nos têtes. M. Brissot-Thivars se chargeait des échelles, torches, guides, etc., etc.
Le docteur Gentil et moi fûmes invités à être de ce voyage, ainsi que deux autres personnes dont il me serait difficile en ce moment d'écrire les noms. D'ailleurs, l'une se fit excuser la veille, l'autre ne vint pas à cause de je ne sais plus quel motif.
Le samedi suivant, jour des dîners hebdomadaires de la maison Béchet, veille du jour choisi pour l'expédition nocturne, M. Brissot-Thivars, qui vint tard, et qui venait tard, pensions-nous, parce qu'il s'occupait jusqu'au dernier moment des moyens de l'expédition, entra pâle et tout défait, et nous dit, en nous serrant les mains : « Ah! mes amis! mes bons amis! armez-vous de courage : la partie n'aura pas lieu. — Comment, elle n'aura pas Ueu ! Et qui l'empêcherait? — Un motif des plus graves : l'insurrection de Lyon.
ici BALZAC CHB-Z LUI.
— L'insurrection?... — Oui, elle a exaspéré le parti républicain. Les sociétés secrètes veulent tirer vengeance des mitraillades du général Aymar. La police a saisi les fils d'une conspiration... — Mais quel rapport cela a-t-il avec les égouts? interrompit Balzac. Quels rapports?... les conjurés devaient se réunir dans ces égouts récemment bâtis, se glisser ensuite dans les quartiers de l'Hôtel de Ville et du faubourg Saint-Antoine, sous les rues Saint-Martin et Saint- Denis, et, à un moment convenu entre eux, faire sauter quelques maisons afin de répandre l'épouvante, puis sortir armés, puis le reste. »
Que ce projet ait passé par la tète en ébuUition des républicains, constamment en quête, à cette fiévreuse époque, de moyens plus ou moins violents de remuer Pans, c'est ce qu'il n'est pas tout à fait impossible d'admettre. Quoi qu'il en soit, il ne se réalisa pas plus que notre procession mystérieuse sous les rues de Paris, dont il nous supprima la nouveauté et la joie.
Mais si la visite aux égouts n'eut pas lieu, la partie de plaisir à Montfaucon eut un meilleur sort. Nous allons dire les épisodes divers qui ont contribué à la graver dans notre mémoire.
Afin de ne pas trop nous effrayer par l'excentricité de l'heure assignée au départ, on nous avait parle
d'abord de cinq heures du matin ; la veille, il ne fut plus question de cinq heures, mais bien de trois heures après minuit; ce qui était fort différent, La modification pouvait, à la rigueur, changer la détermination de quelques-uns de nous à risquer le pèlerinage de Montfaucon; elle ne changea rien. Et pourtant trois heures, c'était la nuit au heu de l'aube, c'était le froid, et le froid assez vif, car il avait beaucoup plu la veille, au Heu de la fraîcheur du matin. L'inconvénient se perdrait, pensâmes-nous, dans le charme général de la journée. Rendez-vous fut donc convenu au bout de la rue Dauphine, du côté du pont Neuf, comme l'endroit le plus facile aux uns de se rencontrer, sans trop de dérangement pour les autres. Balzac demeurait alors rue de Tournon, le docteur Gentil à la pointe Saint-Eustache, M. Brissot-Thivars, notre gracieux cicérone, dans la haute maison, depuis lors abattue, faisant face au Louvre, touchant à l'angle de la rue des Prètres-Saint-Germain-l'Auxerrois, vaste maison qu'habita longtemps et où mourut le célèbre chirurgien Dupuytren.
Chacun fut exact. Nous ne nous étions pas trop cxpUqués sur les moyens de nous rendre à Montfaucon ; si nous irions à pied ou bien en voiture. Ce fut en passant devant la cour Batave que M. Brissol-Thi-
vars nous dit : « J'ai bien pensé un instant, mes bons amis, à vous faire faire le trajet en voiture, mais j'ai dû y renoncer. La nuit dernière et les nuits précédentes, il a plu à torrents; les chemins sont impraticables hors barrières ; j'ai vu des ornières où les chevaux enfoncent jusqu'au ventre, et d'oiî ils ne sortent qu'avec les plus grandes difficultés. De la barrière du Combat à Montfaucon, nous aurions mis en voiture plus d'une heure et demie, distance que nous pouvons, à pied, parcourir en une simple demi-heure, et le temps est précieux, très-précieux ! J'ai tant à vous montrer avant le jour!... »
C'est donc à pied que nous gagnâmes le faubourg Saint-Martin,quenousmesurâmes dans salongueur jusqu'à la rue des Yinaigriers. Au bout de cette rue, nous coupâmes le canal au quai Valmy, et laissant l'hôpital Saint-Louis à notre droite, nous nous dirigeâmes vers la barrière du Combat par la rue Grange- aux-Belles.
La route jusqu'alors n'avait pas été parsemée de roses ; les Parisiens qui avoisinent ce pôle de la capitale nous croiront sans peine; mais à partir de celte barrière, encore célèbre alors à cause du spectacle des combats d'animaux qu'on y donnait à quelques cents pas plus loin, et qu'on n'y donne plus, elle s'offrit à nos regards dans un tel état de convulsions et
de délabrement, de fluidité ici, de boue noire plus loin; elle nous causa une si forte appréhension à l'affronter, elle nous inspira une si -vive et si universelle horreur, que nos pieds se crispèrent, et qu'une terreur commune nous arrêta sur place.
En général habile, M. Brissot-Thivars comprit la démoralisation de son armée. Il chercha aussitôt à en remonter l'esprit par ces mots : « Dans un petit quart d'heure, nous serons arrivés, mes chers amis ; mais je ne tarderai pas plus longtemps, mais je n'attendrai pas la fin de ce quart d'heure pour vous dire la surprise qui vous est réservée au milieu de toutes les surprises qu'on prépare pour vous. — Quelle est cette surprise? demanda Balzac d'un ton qui voulait dire : Si elle n'est pas de mon goût, je n'irai pas plus loin. — Voilà l'emplacement où l'on représente, reprit M. Brissot-Thivars, les combats d'animaux. — Très-bien, je le connais, dit Balzac ; d'ailleurs, nous le connaissons tous ; continuez. — Hier, un des chevaux de lord Egerton a été étranglé par les chiens de l'établissement dans une lutte des plus émouvantes. — Ensuite? — Ensuite ce cheval étranglé a été porté à Montfaucon, et il a été mis de côté pour vous, d'après mes ordres, pour vous seuls! — Est-ce que nous allons le manger? s'informa Balzac.
— Non ; mais dans le court espace d'une heure, vous aurez le spectacle, répondit M. Brissot-Thivars, le rare et magnifique spectacle de voir ce cheval, un des plus forts des écuries de lord Egerton, entièrement dévoré par les rats de Montfaucon, car les rats de Montfaucon, ne l'oubliez pas, sont les animaux les plus voraces, les plus féroces que vous aurez jamais connus. Ainsi, je vous ai ménagé la chasse aux flambeaux d'un che^ val réduit en une heure à l'état de squelette par les rats. Maintenant, qui m'aime me suive I »
Personne ne resta en arrière; les flaques d'eau bourbeuse furent franchies, les dunes de bouc attaquées avec rage, les fondrières traversées au vol, et, dans notre ivresse d'aller voir un cheval dévoré par les rats, nous nous livrâmes à toutes sortes d'excès sur la route. S'emparant du bâton noueux de M. Brissot-Thivars, Balzac alla donner de grands coups redoublés à la grossière porte de bois, lamée de fer et semée de clous, qui fermait l'entrée du théâtre des combats d'animaux. A ce bruit, il s'éleva, dans l'arène endormie, insolemment troublée dans son som meil, un vacarme de voix et de cris à être entendu de Saint-Denis et au delà. Les chiens et vingt espèces de chiens, plus rogues et plus hargneux les uns que les autres, dogues, bouledogues, mâtins, danois, chiens
loups, aboyèrent en secouant leurs chaînes, et, à ces hurlements, rendus plus déchirants et plus lamentables par le silence de la nuit, se mêlèrent les beuglements de vingt taureaux. L'épisode nous ranima tout à fait, et nous poursuivîmes plus gaiement notre route, ayant maintenant à droite les buttes Saint- Chaumonl, frontières de Montfaucon, contre-forts de Belleville.
Nous nous trouvions encore à une certaine distance de notre destination, quand nous vîmes scintiller à travers l'obscurité une petite lueur rougeâtrc, clignotante comme l'œil d'un homme ivre sur le point de s'endormir ou de s'éveiller. « Quel est ce palais de fées? s'informa Balzac. — C'est, lui répondit M. Brissot-Thivars, un cabaret, et ce cabaret, ouvert le jour et la nuit, est connu de tous les employés de Montfaucon et de la Villette sous le nom de Fontaine de Vénus. — Vénus me paraît d'un choix bien heureux, dit Balzac, comme enseigne dans un pareil lieu. — Pour un sou, continua M Brissot, l'on y donne un verre de grog au poivre de Cayenne, que les habitués proclament délicieux. »
Nous étions arrivés à la porte du cabaret de la Fon~ laine de Vénus.
Avait-on signalé l'arrivée du chef de la salubrité
170 BALZAC CUEZ LUI.
publique, n'y avait-il qu'un mouvement spontané de popularité, dans ce qui suivit notre présence; mais des que nous fûmes devant la porte du cabaret, les charretiers qui conduisent la nuit ces étranges fourgons, sous le poids desquels les pavés sont longtemps émus, accoururent et nous offrirent un verre de leur fameux grog au vitriol, boisson si chaude, si acre, si diaboliquement alcoolisée, qu'on éprouvait de l'ivresse rien qu'à en respirer la vapeur. Nous hésitions à boire, beaucoup à cause de la chose offerte, un peu à cause de ceux qui l'offraient. On a des préjugés; mais qui a des préjugés doit rester chez soi. D'ailleurs, le docteur Gentil, qui, dans la locaUté redoutable où nous pénétrions, commençait ses fonctions de conseiller hygiénique, nous dit en latin : « Buvez maintenant, ou vous serez forcés de boire après. »
Le docteur Gentil avait grandement raison ; il faut se fortifier les organes avant d'affronter l'agressive atmosphère de Montfaucon.
Nous mettions à peine un pied mal assuré dans ce vaste emplacement indéterminé, enveloppé d'un brouillard bleu, derrière lequel miroitaient quelques pâles étoiles, car la nuit n'était pas finie, il s'en fallait au moins d'une heure qu'elle le fût, que nous entendîmes venir d'un autre rayon de route, clopin,clo-
pant, mais vite, un véhicule bancal, moitié charrette, moitié radeau. Il criait, il bondissait, il tanguait, il se brisait les reins sur ses essieux. Il faillit enlever l'un des deux montants de la porte, ou de l'espèce de porte, fichée à l'entréedeMontfaucon, quand il tourna, sans ralentir sa vitesse, pour pénétrer dans l'établissement. Il était barbouillé de boue jusqu'au plancher.
Sur ce plancher, à claire-voie, se voyaient debout deux hommes entortillés dans des peaux de mouton, l'un ayant le poil de la bête en dedans, l'autre, plus coquet, en dehors. Le plus jeune tenait une torche allumée qu'il penchait et secouait pour éclairer le passage, et d'où dégouttaient des gerbes d'étincelles et des langues de flamme-, l'autre conduisait l'équipage, les rênes d'une main, un fouet de l'autre. Nous distinguâmes aux clartés rougeâtres qui paraissaient et disparaissaient sur ce char sinistre, quatre choses détendues qui ressemblaient aux quatre jambes d'un animal. Nous nous écartâmes pour laisser passer toutes ces flammes et tout ce bruit. La machine roulante s'arrêta; aux deux hommes qui en descendirent, se joignirent deux autres hommes accourus du bout de l'établissement, qui tirèrent sans de trop grands efforts, ces quatre jambes ballantes et les mirent d'à-
plomb ou à peu près. Une forme presque inanimée se balança sur ces quatre pilotis tremblants. C'était un cheval.
M. Brissot-Thivars nous avait quittés un instant pour aller donner des ordres à ses administrés, les prévenir peut-être de l'arrivée des hôtes en faveur desquels quelque surprise avait été préparée dans l'établissement.
« Pauvre bête! s'écria Balzac en soupirant à la vue de ce fantôme de cheval, voilà donc quelle est la fin de ces nobles animaux qui nous sont si attachés, si dévoués, si utiles pendant leur vie; triste fin!
— Oh ! ce n'est pas fini, dit l'homme qui portait sur la poitrine une peau de mouton, la laine en dedans.
— Comment, ce n'est pas fini? je ne vois pas ce qu'on pourrait encore ...
— Non, mon bourgeois, non, ce n'est pas fini. Et la chair, est-ce que vous la comptez pour rien?
— Quelle chair?
— La chair des chevaux, donc!
— Est-ce que vous auriez le projet de manger la chair de ce cheval?
— Mais oui. D'abord nous en préloverons le
filet pour nous deux, pour la famille de mon camarade
BALZAC CHEZ LUI. 175 et pour la mienne, et nous l'accommoderons aux petits oignons; et c'est ça un fin manger! vous diriez, parole d'honneur, de la perdrix aux choux; et ce que nous ne voulons pas, l'entre-cùte, par exemple, nous le vendons à d'autres qui en feront, sauf votre respect, des grillades déhcieuses, des biftecks Ah!
messieurs, quels biftecks à se lever la nuit pour
en manger. Ensuite
— Il y a un ensuite? » interrompit Balzac, qui n'avait eu jusque-là aucune idée bien arrêtée sur l'hippophagie dont il n'a été sérieusement question du reste que dans ces derniers temps, oîi la chose a été envisagée avec beaucoup moins de dégoût.
L'homme à la peau de mouton, dont la laine était en dehors, ne disait rien : ce fut encore l'autre qui continua ainsi :
« Et les restaurants de Paris, et les petits cabarets des barrières, vous vous imaginez par hasard qu'ils se privent de faire manger du cheval à leurs pratiques ! Us sont bien trop heureux que nous leur en débitions toute l'année Au prix où est le bœuf, que deviendraient-ils sans Montfaucon? Montfaucon, c'est leur marché de Poissy, leur halle à la viande, leur quai de la Vallée.
— Manger du cheval! vendre de la viande de
cheval! » n'en répétait pas moins Balzac. « Quel horrible écart de la civilisation retournant à l'anthropophagie par l'hippophagie! Aujourd'hui, on mange le cheval, demain on mangera le cavalier. Un repas n'est plus séparé de l'autre que par l'épaisseur de la selle.
— Nous vendons bien autre chose que sa chair, » reprit l'homme à la peau de mouton tournée en dedans.
— Que vendez -vous encore?
— Eh bien! et la peau, et les crins, et les os, et les boyaux, et les sabots du cheval ! croyez-vous que tout cela soit perdu ?
— Oui, je sais, dit Balzac, je sais comme tout le monde, que vous vendez la peau de cheval aux corroyeurs, qui la passent ensuite, après diverses préparation?, aux cordonniers, aux selliers, aux layetiers
— Et les os?
— Oui, avec les os on fait des boutons.
— Et du sucre! monsieur, du sucre! Avec les os de ce cheval que nous allons abattre sous vos yeux, on clarifiera la semaine prochaine le sucre que vous ferez fondre dans votre café. »
Le pauvre cheval grelottait et frissonnait au milieu de nous pendant cette étrange oraison funèbre. Balzac était mélancolique : nous étions pensifs. L'homme reprit, en promenant la torche résineuse enflammée sur l'échiné pelée de l'infortuné animal dont les regards vitreux ne sortaient pas de l'immobilité de la mort : « Mais un cheval mort, c'est une bénédiction; ça vaut cent fois plus qu'un cheval vivant. El nous n'avons encore rien dit des boyaux I
— Les boyaux! est-ce que vous les mangez aussi?
— Oh non ! c'est vous (|ui les mangez.
— Comment, c'est nous?
— N'est-ce pas dans les boyaux de cheval qu'on fourre la chair de ces saucissons si recherchés, que vous appelez saucissons de Bologne, saucissons d'Espagne, mortadelle? »
Nous nous regardâmes tous avec un certain retour sur le passé qui nous fit froncer les sourcils.
« Vous avez beau faire, continua l'employé de Montfaucon, vous tàtez tous du cheval, soit sous une forme, soit sous une autre.
— Je ne connaissais pas les saucissons de cheval, dit Balzac voilà ce qui s'appelle tirer parti de tout.
— Tout n'est pas là, monsieur; n'oublions pas les intestins. Ah! les intestins! un fameux commerce
avec Naples. Les plus belles cordes d'instrument y sont faites avec les intestins du cheval. »
Balzac leva le front aux étoiles :
« Et nous dansons au frémissement de ces intestins !
— Mais oui, monsieur ! »
Et, copiant la phrase de Balzac, l'homme redit : « On dansera au frémissement de ces intestins, » et il envoya un coup de pied au ventre du malheureux cheval, qui essaya de se plaindre et n'en eut pas la force.
« Ah! c'est affreux I s'écria Balzac : laissez mourir en paix et sans insulte cette pauvre créature. C'est bien triste I bien triste ! ajouta-t-il, quand on songe que l'animal infirme, mourant, avili, qui est là, a été peut-être dans sa jeunesse un beau cheval de guerre, hennissant au bruit de la poudre, aux fanfares du clairon, qu'il est entré victorieux dans les murs d'une capitale conquise, piaffant, ondulant, portant en croupe le héros de quelque grande bataille gagnée. »
Jusqu'ici c'était l'homme qui portait la peau de mouton dont la laine était en dedans qui avait causé familièrement avec Balzac des propriétés du cheval destiné à l'abattoir : ce fui l'homme qui portait la peau de mouton dont la laine était eu dehors, qui>
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saisissant au passage la reflexion de T'alzaCj lui répondit :
« Voilà ce qui s'appelle deviner juste ! Oui, cette pauvre bête a fait les guerres de l'Empire, comme
vous dites. Elle a appartenu elle a appartenu
à qui donc déjà a-t-elle appartenu? » demanda cette peau de mouton à l'autre peau.
L'autre peau n'avait pas trop l'air de le savoir..,. Celle qui avait interrogé reprit :
« J'y suis! elle a appartenu, nous a dit le cocher qui nous l'a vendue, à un maréchal ou à un général.... je ne vous dirai pas trop lequel.....
— Voilà ! dit Balzac, dont l'œil s'arrondit en cscarboucleet lança une flamme. Que disais-je*^ Et à quel général a appartenu ce cheval? Vous l'a-t-on dit?
— On nous l'a dit. »
L'homme avait eu le temps de chercher, « Au maréchal
— C'est donc un maréchal?
— Au maréchal Brune.
— A un ami de l'Empereur I à l'un de ses compagnons les plus fidèles ! au soldat de Stralsund ! Et tout cela acheté quelques liards pour être vendu pour quelques mauvais ?ous après avoir été assommé, évontré, déchiré. Fi ! d;r la gloire et de la reconnais-
sance des hommes. Le maître du cheval, le héros, assassiné à Avignon, et le cheval abattu à Montfaucon. On reçoit ici d'émouvantes leçons de philosophie.
— Faites excuse, mon bourgeois, repartit l'interlocuteur de Balzac, un cheval à abattre ne coûte pas que quelques mauvais liards, ainsi que cela vous plaît à dire. Il est acheté douze francs, et quand il est détaillé de la manière que j'ai eu l'honneur de vous le dire, il rapporte de cinquante à soixante francs.
— Et c'est pour cinquante à soixante francs que vous allez priver du dernier souffle de vie cet intéressant animal! Laissez-le donc expirer de vieillesse, comme Dieu veut que nous mourions tous, bêtes et gens. Voulez-vous cent francs de votre cheval? »
Les deux hommes aux peaux de mouton se regardèrent; il y avait déjà quelques minutes qu'un échange de signes inlelhgents se pratiquait entre eux, sous le nez enthousiaste et philanthropique de Balzac, qui recommença sa proposition :
« Vouh;z-vous cent francs de votre cheval?
— Dame! »
Ce mot suspensif ayant paru à Balzac une nouvelle hésitation, il renouvela sa question sous une forme plus acceptable encore :
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a Voulez-vous cent vingt francs?
— Ça y est! Va pour cent vingt francs.
— Vous allez mettre ce cheval dans le meilleur coin de l'écurie : entendez-vous?
— Soyez tranquille, bourgeois : il aura la rharabre d'.ami.
— Vous lui ferez une bonne litière, continua Balzac.
— Il sera dorloté comme aux Incurables.
— Je reviendrai pour voir si vous en avez bien soin.
— Venez, bourgeois : bien entendu que s'il meurt, vous ne nous mettrez pas sa mort sur le dos?
— Non.
— Que vous payerez trente sous par jour pour sa nourriture jusqu'à ce moment-là? »
Balzac allait dire oui et donner l'autorisation au docteur Gentil, chargé alors de ses maniements d'argent auprès de la maison Béchet, de traiter de l'affaire du cheval avec ces maquignons d'une nouvelle espèce, quand M. Brissot-Thivars, qui venait nous chercher pour d'autres plaisirs, ayant entendu les derniers mots de ce marché, dit de sa voix de Jupi ter-Tonnant :
« AViI çà, mais tout ceci est une plaisanterie, une
vraie plaisanterie : vous êtes leurs dupes. Ces drôles jouent tous les jours la même comédie aux trop sensibles visiteurs de Montfaucon. 11 vous prendront vos cent ou cent vingt francs, et ils vous présenteront dans un mois une note de cinquante francs pour frais de nourriture d'un cheval qui n'a que douze heures à vivre, quelle que soit la nourriture qu'on lui donnerait, d'une rosse limousine qui n'a pas plus appartenu au maréchal Brune qu'au maréchal Lobau, à l'empereur Charlemagne qu'au paladin Roland. Mais le premier cheval fourbu, fracassé, à demi mort qui va entrer ici dans cinq minutes, aura eu l'honneur, à en croire ces messieurs, de faire la guerre sous le maréchal Ney, sous le roi Murât. Pour les partisans de l'Empire, il se sera trouvé à "Waterloo où il aura reçu deux coups de lance dans le poitrail; pour les légitimistes, il aura été monté par Charles X le jour de son sacre à Reims. — Filez vite, dit M. Brissol-Thivars, changeant le registre de sa voix, aux deux biographes de 3lontfaucon; emportez ce cheval; et vous, messieurs, veuillez me suivre. »
Avant de nous conduire à la partie réservée de Montfaucon, où nous étions destinés à jouir du spectacle si haut en goût du cheval de lord Egerton dévoré par les rats, M. Brissot-Thivars nous introdui-
sit dans une espèce de lanière éclairée par deux lumignons fumeux qui laissaient voir, assises parterre, plusieurs femmes occupées à mettre par ordre de races les chiens assommés, étranglés, écrasés, étouffés à Paris dans la nuit.
Quelles femmes! de véritables Canidies : des touffes de poils blancs et roux s'échappaient en colère de dessous les mouchoirs flétris qui emmaillotaient leurs tètes. Leurs manches étaient retroussées jusqu'aux épaules, et avec leurs mains de sorcières dont les ongles simulaient des griffes, elles accomplissaient dans ces demi-ténèbres leur besogne, qui consistait nonseulement à classer les chiens, ainsi que je viens de le dire, mais en outre à les dépouiller de leurs colliers de cuivre. Il n'y avait pas d'autres sièges autour de nous que ces chiens .mpilés. Nous nous assîmes donc tous les quatre sur des piles tremblantes de chiens, et nous examinâmes le travail de ces dames. Balzac dévorait des yeux ce tableau de l'école de Teniers, et il étudiait surtout avec sa lumineuse curiosité, avec ses propriétés d'alambic, car on peut dire qu'il distillait déjà tout objet passant par ses yeux pour pénétrer à son cerveau; il étudiait en ce moment, disons-nous, les plis, les rides, les crevasses, les ravins, les fondrières qui se faisaient sur le visage
do ces femmes boucanées par le feu pcrpclucl de l'eau-de-vie, lorsqu'elles épelaient à haute voix les noms des chiens gravés sur leurs collierss les adresses et les devises qui accompagnaient ces noms.
Comme ces noms étaient presque toujours choisis avec coquetterie, comme ces devises exprimaient un attachement délicat de l'animal pour son maîlrc ou pour sa maîtresse, et que depuis longtemps tout sentiment fin relevant de l'intimité n'avait plus rien de commun avec ces femmes, véritables sauvages de la civilisation, Parisiennes de l'Océanie et de la mer du Sud, c'était un concert d'ironies et de moqueries quand elles lisaient, par exemple, sur les colliers qu'elles dénouaient : Je in appelle miss Violette, et je demeure rue de Provence, if ... — Ou bien : Mon nom est Printemps, mon maître s'appelle le comte
de , rue de — Ou bien : Piumenez Zulma à
sa bonne petite maîtresse qui l'attend rue de
11° ... — Tiens! disait une sorcière à l'autre, emballe-moi miss Violette avec tous les caniches anglais. Sont-ils bêtes avec les noms qu'ils leur donnent. Où vont-ils donc les pêcher? Tous les chiens devraient s'appeler Mouton et fournir douze livres de graisse.
— Ça se vend donc, la graisse de chien, de-
manda Balzac, que vous en parlez avec ce respect?
— Voilà une question! Et avec quoi voulez-vous qu'on fasse frire toutes les pommes de terre et tout le poisson blanc qu'on vend dans Paris? Miss Violette, que voilà, fournira son bon petit pot de graisse, et Zulma en rendra au moins deux livres. Nous la ramènerons à sa bonne petite maîtresse à l'état de St'.indoux.
— Qui te donnera la récompense promise!
— Ça fait rire monsieur.
— La graisse de chien égayé beaucoup monsieur. » Balzac riait beaucoup, en effet, des acteurs, des
personnages et de la mise en scène de ce spectacle que nous donnait un coin du vaste charnier de Montfaucon,
L'inspecteur de la salubrité publique était heureux de voir l'intérêt de vive curiosité que nous apportions à CCS mœurs dont jusqu'alors nous n'avions eu aucune idée. « Questionnez-la un peu, dit-il tout bas à Balzac en lui montrant une de ces femmes employées au dépouillement des chiens ; sachez ce qu'il y a chez ces êtres si à part dans la civilisation. »
Véritablement, celle que M. Brissot-Thivars désignait, sans être tout à fait une beauté grecque, méritait qu'on la distinguât de ses compagnes. Comment,
en un tel lieu, portait-elle à ses joues fraîches et fleuries les signes charmants de la jeunesse et le caractère (le la sanlé? c'est ce que nous ne pou\àons comprendre et que M. Brissot-Thivars expliquait, lui, sans hésiter, et peut-être avait-il raison, par la supériorité nutritive de la chair de cheval.
Balzac, qui ne demandait pas mieux que de faire de l'anatomie de mœurs, n'importe en quel endroit, rapprocha son siège, formé de chiens tressés, du divan de chiens où siégeaient ces dames. Nous opérâmes le même mouvement, et l'auteur de la Physiologie da Mariaye entama ainsi le dialogue :
« Quel âge avez-vous bien, princesse?
— Vingt-quatre ans, répondit la princesse de Montfaucon, en ôtant sa pipe de la bouche, car elle fumait et puisait de temps en temps de l'eriu-de-vic dans un petit seau de métal attaché par une chaînette au goulot d'un flacon qui ne restait guère en repos sur sa base.
— Êtes-vous mariée?
— Au treizième*.
— Je m'en doutais, princesse.
— Allez, ce n'est pas le plus pire des arrondissc-
* Paris n'ûl-iit divisé alors qu'en douze iirroudissemciits.
ments. Il n'y a pas de ça dans les mariages qu'il bénit... » Et avec son pied elle alla remuer le monceau de colliers qu'elle avait détachés du cou des chiens. La métaphore était parlante.
« Vous êtes donc heureuse en ménage?
— La plus heureuse de la montagne de Belleville et des buttes Saint-Chaumont.
— Vous ne désirez rien, à ce compte, ô princesse fortunée? votre mari, votre commerce de chiens, voilà le comble du bonheur pour vous? »
Elle ôta de nouveau sa pipe de la bouche et but, avant de répondre, un autre petit verre.
« Oh ! non, répondit-elle ensuite : je rêve autre chose, d
Le mot rêver nous renversa. Comment ce mot, resté si poétique malgré ses longs services, était-il arrivé à ce bout du monde? Grand mystère! Il fallut l'accepter.
« Et que rêves-tu, puisque tu rêves? lui demanda M. Brissot-Thivars en se mettant en travers de l'interrogatoire de Balzac, dont il ne soupçonnait pas toute l'habileté. Je gage que je le sais. Tu rêves une belle maison à toi dans la rue de la Paix.
— Non, je ne me coiffe pas de maison comme ça. J'aimerais mieux, d'abord, une campagne à Panlin.
— Alors, c'est une belle voiture que tu voudrais avoir ?
— Une voiture ! ah ! bien oui ! Je ne puis pas seulement supporter l'omnibus. Le cœur me manque quand j'y monte.
— Alors, tu voudrais avoir des cachemires de l'Inde?
— Je ne sais pas ce que c'est.
— BeaucouD d'argent?
— C'est pas bien malin de faire un pareil souhait. Vous aussi, vous dé irez en avoir beaucoup. Ça n'a rien de bien particulier.
— Alors, je ne devine pas.
— Mon pauvre Brissot, dit Balzac à l'inspecteur désappointé, laissez-moi me mettre à votre place. Votre bonheur le plus grand, ajouta Balzac en se tournant vers la femme si stérilement interrogée par M. Brissot-Thivars, votre rêve le plus caressé, puisque rêve il y a, princesse, ce serait, je vais vous le dire : ce serait d'avoir un bureau de tabac où vous vendriez de l'eau-de-vie sur le comptoir.
— Il Ta dit! s'écria la femme en arrachant une dernière fois sa pipe de la bouche et en s'élançant pour embrasser Balzac, qui l'éloigna en disant; « Le matin, je crains l'odeur du jasmin. »
Nous félicitâmes Balzac sur sa divination ; mais je dois ajouter — non pour vouloir diminuer en rien un rare talent d'observation chez lui — qu'il était à peu près sûr de ne jamais se tromper en supposant, les yeux fermés, dans toutes les occasions possibles, qu'un bureau de tabac est le suprême désir de presque toutes les femmes, à commencer par la veuve du colonel, jusqu'à la portière de la dernière maison du faubourg Saint-Marceau. Balzac lui-môme abusa quelquefois du bureau de tabac dans sa vie. Je sais de lui une promesse qui reposait sur l'obtention d'un bureau de tabac, dont il eut bien du mal à se dégager.
« Messieurs, nous dit M. Brissot-Thivars, les rats nous attendent.
— Ne faisons pas attendre plus longtemps ces messieurs, ajouta Balzac : ils ont droit à tous nos respects. — Allons aux rats ! »
Nous nous levâmes tous, et nous partîmes pour aller voir les rats manger le cheval réservé à leur voracité, et gardé à notre intention comme le bouquet de la fêle que nous donnait Montfaucon.
A travers des terrains spongieux, rendus plus mous encore par de grosses pluies tombées depuis plusieurs jours, nous nous acheminâmes vers le point
de l'établissement où nous attendait ce beau spectacle.
Ici seplace naturellement la description de la mise en scène de notre cortège nocturne, mise en scène moins riche en décors; moins somptueuse en costumes, moins féerique, sans doute, que celle de l'opéra de la Juive ou des Huguenots^ mais d'un caractère cependant qui répondait avec harmonie à la physionomie excentrique du drame préparé pour nous, et qui allait s'agiter sous nos yeux à cette dernière heure de la nuit.
Douze hommes de l'endroit, chacun d'eux portant dans la main droite une torche de résine allumée et une longue échelle sur l'épaule gauche, nous devançaient avec une certaine circonspection mystérieuse; quatre autres n'ayant que des échelles, nous suivaient dans le même silence de conjurés. C'est la nuit, il est probable, qui prête cette teinte catihnaire aux démarches qu'elle voile. Quoi qu'il en soit, nous ne devions pas être fort gais à voir passer dans l'ombre, avec nos torches incendiaires. Je pensais, à part moi, à Samblançay, conduit pareillement entre des flambeaux, pour être pendu à ce même Montfaucon sous le règne du bon François 1" et par le bon plaisir de son excellente mcre madame d'Angoulôrrie. Nous étions à
l'endroit même aussi où s'élevaient les fourches patibulaires auxquelles il fut accroché par le lieutenant Maillard. Il ne manquait que les corbeaux; nous n'allions pas tarder à les entendre.
Sur nos flancs marchaient des chiens couleur de la nuit; ils avaient, on va le voir, biep d'autres raisons pour nous accompagner que leur invincible habitude de ne jamais se séparer de leurs maîtres. C'est delà famille nombreuse de ces chiens, de leurs tribus féroceç que l'on tirait alors — j'ai dit la date de l'époque où je me suis placé — les chiens gladiateurs qui luttaient deux fois par semaine avec d'autres chiens non moins féroces qu'eux, aux spectacles, renouvelés des Romains, de la sanglante barrière du Combat; si terribles, si meurtriers les uns et les autres, que la police, en supprimant ces combats, supprima du même coup les chiens, malgré les réclamations pleines de tendresse des bouchers de la banHeue de Paris. Et ce fut double justice. Il n'en existe p s aujourd'hui que quelques rares échantillons à peu près sans emploi, car ils ne tuent plus personne, et ils ne se tuent plus entre eux. Chiens burgraves.
Ceux qui faisaient partie de notre expédition
étaient des dogues et des boule-dogues issus par
croisement, et un croisement surveillé de près, des
races anglaises et saxonnes les plus renommées : Icle carrée, anguleuse, oreilles courtes, œil bombé et sanglant, dents de fer, museau brûlé, poil jaune-sale, reins râblés, pattes d'éléphant. On en a vu, à ces formidables jeux des barrières, crever le poitrail d'un taureau, et eux-mêmes, le ventre ouvert d'un coup de cornes, casser, avant d'expirer, les reins à un âne.
Tels étaient nos jolis éclaireurs; telle était notre garde d'élite. Si l'un d'eux s'éloignait de sa ligne, un vigoureux coup de pied dans les flancs le ramenait bien vite; mais, si prompt qu'il fût à l'obéissance, il ne rentrait dans l'ordre qu'après avoir montré une enfilade de dents prêles à dévorer son mentor, et comme s'il eût voulu lui faire comprendre, par cette grimace blanche et silencieuse, qu'il n'acceptait la correction qu'à titre de caresse, de simple jeu de l'amitié. Si une folle rage, telle qu'ils en éprouvent souvent, eût tourné ces chiens contre nous, nous aurions été dé- ^ chirés, massacrés en cinq mmutes, guides et curieux.
Mais nous voici parvenus aux pieds d'un mur circulaire ou à peu près circulaire, car rien dans cet endroit ne présentait une forme coriecte, un dessin ;irrèlé; la substance môme des objets n'avait rien de la réalilé ordinaire. Ainsi, les terrains avaient l'inconsistance
d'une éponge; la boue la légèreté de l'eau, l'eau l'épaisseur de la boue; les monticules dont se hérissait le sol offraient la friabilité du sable ; les maisons des gardes et des employés, l'ébriété chancelante de pierres mal superposées; les cinq lacs enfermés dans le périmètre de l'établissement, l'aspect désolé de cinq débordements; et le seul moyen de respirer consistait à retenir son haleine.
Les échelles furent appuyées contre ce mur, et après une ascension assez rigide, nous et nos douze porte-torches nous en couronnâmes la crête.
Nos regards plongèrent alors dans une enceinte encore assez vaste, où étaient conduits les chevaux condamnés à être abattus. Plusieurs ossuaires, çà et là éparpillés, indiquaient cette funèbre destination. Il nous fallut quelques minutes de recueillement pour habituer nos yeux à la perception des particularités, d'ailleurs assez restreintes, du local. Le fond de cette cuve mal pavée était déchiré par Tes lignes de plusieurs rigoles en pierre de liais aboutissant au bord même de la circonférence du mur, et chacune de ces longues et irrégulières rigoles se tei'minait par une grille perpendiculaire, placée là, je présume, pour arrêter les corps solides et ne laisser passer que le sang. Ce sang courait ensuite souterrainement vers
un lac, un véritable lac où l'on pouvait se promener €n bateau. Cette expression, nn lac de sang, cessait là d'être une métaphore. Il y avait lac, rives, vagues et barcaroUes. Un lac d'une étrange beauté, comme a pu le rêver Néron, le grand poëte ecariate.
Nous attendions toujours sur la crête de noire mur. Le rideau allait se lever!
Une grille de fer s'ouvrit dans l'épaisseur du mur; quatre hommes entrèrent aussitôt dans l'enceinte en traînant après eux, avec des cordes, le cheval mort, le héros de la fête, l'acteur principal que nous attendions avec des battements de cœur. Quand ils l'eurent rapidement dégagé de ces derniers liens sur la terre, pauvre créature qui en avait tant porté depuis sa naissance : et dans quel moment on l'en déUvraitl — pour lui donner la liberté de la mort — quand ils l'eurent laissé tout nu sur les pierres, ils s'éloignèrent et repoussèrent derrière eux la grille de fer. L'ouverture était jouée : l'action s'entamait.
Par toutes le« grilles ouvertes au bout des rigoles, et sans doute ^ar bien d'autres soupiraux masqués, apparurent aus$>ilôt quelques rats attirés par l'imuieiise régal. C'étaient des tirailleurs, riiisieurs, détachés de ce premier peloton, s'avancèrent sur la pointe des pattes jusqu'à quelques mètres de la bêle,
BALZAC CHEZ LUI. iSj
et là ils tournèrent, d'un commun mouvement, leurs museaux pointus et leurs frémissantes moustaches vers les grilles par où ils étaient entrés, comme pour s'assurer, au besoin, le chemin d'une retraite. On a parlé de la prudence du serpent; cette prudence est aussi fausse que la modestie des violettes; rien n'est moins prudent que le serpent, qui siffle, qui bondit, qui emploie tous les moyens imaginables pour trahir sa présence : rien n'est moins humble que la violette, la première des fleurs qui lève le nez après l'hiver et qui s'en va la dernière après l'automne, si toutefois elle s'en va jamais. Parlez-moi de la prudence du rat! C'est l'animal contre lequel on a dressé le plus d'embûches depuis la sortie de l'arche, oii le bon Noé aurait bien dû ne pas le laisser entrer, et c'est l'animal qui s'est le plus multiplié sur la terre.
Continuons l'épopée de ceux de Montfaucon. Leurs premiers mouvements de timidité disparurent dès qu'ils se virent entourés par d'autres rats accourus pour prendre part à la curée. Le nombre les encouragea les uns les autres, et le pavé commença à se tacher à toutes les distances de ces corps qui augmentaient et se mouvaient. Balzac nous fit remarquer avec une spirituelle justesse d'attention que,
parmi ces rats, il y avait progression de taille et de force des premiers aux derniers, ou plulôt des premiers aux suivants, caries derniers étaient loin d'être encore arrivés. Ceux qui s'étaient présentés d'abord, maigres, allongés, chétifs, avaient été suivis par d'autres d'un embonpoint plus généreux , lesquels , à leur tour , avaient été suivis par d'autres plus gros, procession graduée qu'il expliquait par une plus grande faim chez les premiers que chez ceux qui étaient venus ensuite. Prolongeant l'induction, Balzac, toujours d'après leur mine et leur allure, leur prêtait une profession ou une position sociale, afin de mieux expliquer encore leur plus ou moins de volume au point de vue de la santé et au point de vue de la considération personnelle. A mesure qu'ils se montraient, Balzac nous disait : « Yoilà un clerc d'huissier à vingt francs par mois, sans déjeuner.
— Voilà un surnuméraire aux finances. — Ah ! celuici est commis àdouze cents francs : il estmoins creux.
— Celui-ci a deux mille francs, mais il a des vices. — Ah! voici un chef de division : il prend du ventre.
— Ah ! voilà un rentier : il est chauve. » On comprend que cette description physiologique ne fut pas de longue durée : quelle observation eut suffi à la multiplicité indéfinie des nouveaux survenants? Le fond de la cour allait disparaître, il disparaissait à vue
d'œil sous un tapis de rats : rats noirs, rats bistres, rats fauves, rats jaunes, rats marrons, rats gris, rats cendrés, rats bleuâtres, même rats blancs, — les doyens d'âge. Avant qu'il ne fût tout à fait couvert, nous remarquâmes qu'il partit de la masse un détachement de rats plus hardis, plus aventureux que les autres. Ils allèrent sur trois colonnes, et triangulairement, vers le cadavre du cheval, qu'ils occupèrent. Ce fut comme une reconnaissance militaire qui avait réussi. A-lors, les autres compagnons, rassurés, marchèrent avec beaucoup plus de résolution. Il y eut ébranlement général, la division avança; et, tandis que ceux que je viens de montrer grimpant sur les flancs ballonnés du cheval s'occupaient de découdre sa peau d'un bout à l'autre, ainsi qu'un tailleur découdrait un vieil habit pour en faire des morceaux, des centaines, des miUiers, des myriades de rongeurs accouraient par toutes les ouvertures, mais drus, pressés, effarés comme des spectateurs effrayes qui chercheraient à sortir d'une salle de spectacle où serait le feu. Ils montaient les unS sur les autres, et leurs mouvements et leurs petits sifflements aigus, qu'on n'entendait pas d'abord, produisirent par degrés, en se multipliant, le bourdonnement de la foule, un murmure d'oiî sortaient des cris qui avaient presque
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le son de la voix humaine. C'est que la vie boiiillonnnit dans cette matière animée. Le sol ne tarda pas à être couvert d'un demi-pied de cette chair en fermentation. Je frémis quand je pense que si quelqu'un de nous était tomb*^ là-dedans Les chacals ne dévorent pas plusvitj.
« Est-ce beau ! s'écria le spirituel M. Brissot-Thivars avec orgueil et comme Carter devant sa ménagerie; est-ce beau !
— Superbe! répondit Balzac en envoyant un salut de la main : superbe 1 Ce sont là vos lions?
— Comme vou'î ditos, mes lions. Les entendezvous rugir?
— Je les entends rugir. Bien rugi, Montfaucon !
— Savez-vous, continua j?L Brissot-Thivars en désignant les innombrables légions de ces redoutables destructeurs que nous avions sous les yeux, savezvous que si un jour, par ure cause qu'il n'est pas chimérique d'imaginer, ces nuées de rafs descendaient dans Paris, tout un quartier serait dévoré ou terriblement endommagé!
— En vérité? demanda Balzac, charmé de connaître ce danger auquel Paris était exposé.
— Rien n'est plus vrai. Un mouvement de terrain après un orage peut amener l'événement.
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— Paris, envahi par les rais de Montfaucon ! quel spectacle! Est-cequ'onneprurrait pas essayer la chose, dit Balzac, émerveillé de son idée; se donner comme une répétition générale d'un plaisir que nos descendants seuls verront peut-être? Si l'on se passait de l'orage... si l'on provoquait un peu soi-même ce mouvement de terrain dont vous parlez, cher inspecteur?...
— Vous voudriez que moi, chargé de protéger Paris contre toutes les éventualités de Montfaucon, je misse la main à un complot ah !
— Mais quelle émotion! c'est bien tentant! Voyezvous descendre, par sept ou huit barrières, dans Paris, des troupeaux de rats, sur un ou deux mètres d'épaisseur, renversant les employés de l'octroi et se répandant à travers vingt quartiers encore endormis? Quel réveil ! Les marchands referment bien vite leurs boutiques, qu'ils se disposaient à ouvrir; les fiacres, dont les chevaux s'emportent, courent vers la Seine pour mettre le fleuve entre eux et les hordes de ces nouveaux Attila; les portiers se regardent épouvantés sur le seuil de leurs maisons, dont la base a disparu sous le flot de la marée vivante.
« Peignez-vous maintenant le quartier de l'Opéra, attaqué à son tour. Je me figure l'étonnement de ces dames de la rue de la Victoire, de Provence, du IIcl-
der et de la rue Saint-Lazare, à qui leurs femmes de chambre viennent dire avec épouvante : « Sauvonsnous, sauvez-vous! — Mais qu'y a- t-il?..,. Est-ce que la police?. . . . Est-ce que des huissiers mal-appris ?.. .
— Il s'agit bien de ça ! la maison est pleine de rats
— De rats? — Oui, mesdames, de rats; ils ont mangé le concierge, trois pianos; ils sont dans l'antichambre les entendez-vous ! — Fuyons, alors : mes chevaux ! mes chevaux! — Ils sont dévorés, niadame. — Sautons par la fenêtre ! — Impossible ! les rats sont dans la rue, qu'ils dépavent. »
— Vous plaisantez, cher monsieur de Balzac; les désastres qu'ils causeraient par leur invasion seraient sans doute beaucoup moins originaux, mais ils n'en seraient pas moins réels; ne savez-vous pas?...
— Je ne plaisante pas ! interrompit Balzac, et je sais qu'Edimbourg, au dix-huitième siècle, failht être dévoré, non pas précisément par les rats, mais bien parles punaises. Il fallut démolir les deux tiers de la ville pour sauver l'autre tiers. Donc, une ville peut fort bien être rongée par les rats, quand une autre l'a été par les punaises, et bien d'autres en Afrique par les sauterelles. Seulement je préférerais être mangé par les sauterelles à l'être par les rats, et surtout par les punaises, si j'avais le choix de mes convives. Mais
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quel beau titre de chapitre pour un roman : Comment, du soir au matin, tout un quartier de Paris disparut mangé par les rats.
— Cliut ! dit le docteur Gentil, la grande dissection commence. »
Le docteur avait raison : les rats de Montfaucori avaient ouvert le cheval, et ils le taillaient, le trouaient, le traversaient, l'émiettaient; travail de destruction qu'il ne nous fut plus permis, quelques instants après, de distinguer ni de voir, le cheval ayant complètement disparu sous ces hideuses bêtes qui, s'attachant, avec la précision vorace des sangsues, autour de sa forme rebondie, nous offrirent bientôt le spectacle d'un second cheval formé de mille rats, composé de tous ces poils et de toutes ces pattes qui remuaient. Et quel cliquetis! Nous entendions les craquements des dents; le bruit des fourchettes montait jusqu'à nous. Parmi ces impitoyables rongeurs quelques-uns me parurent de la grosseur d'un chat. Mais quel ciiat eût osé se mesurer avec de pareils adversaires? 11 eût été avalé comme une perdrix par un renard; il eût été englouti au vol. On va voir si nous exagérons.
« Il est temps ! dit M. Brissot-Thivars à l'un des hommes qui, du haut du mur, éclairaient cette scène avec la résine en combustion.
A cet ordre du chef, l'homme désigné hiiiça sa torche dans, l'arène et elle alla tomber à une petite distance de l'endroit où les chacals de Monlfaucon accomplissaient leur meurtrier festin. Il plut du feu sur tous les Lucullus; cette ondée incandescente fut geule assez forte pour obtenir le résultat qu'on attendait. Il s'éleva un cri comme celui de plusieurs enfants qu'on égorgerait, et une petite fumée roussàtre perça l'air en tire-bouchon. Il se fit un trou dans la masse mouvante, à l'endroit où était tombée la résine fondue. Au fond de ce trou nous vîmes un squelette : c'était celui du cheval. Il n'y avait plus de cheval.
Dans les cavités, cellules et compartiments de celte charpente, quelques rats trop repus s'étaient logés ; quelques-uns s'étaient endormis, de même que des buveurs fatigués par l'ivresse s'endorment sous la table du cabaret. Ils étaient ivres de cheval.
« Maintenant, faites entrer les chiens!
— Comment, ce n'est pas fini! » s'écria Balzac, qui n'avait pas perdu une seule des rares et neuves jouissances d'observation causées par le spectacle, à coup sûr exceptionnel, dont nous étions tous encore étourdis, émus, terrifiés.
Les chiens entrèrent dans l'arène et le grand carnage commença. Les premières minutes furent belles
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pour eux. Us tordirent des cous, cassèrent des reins, brovèrent des lèles par centaines. C'était du délire. Ils tuaient, ils aboyaient; ils aboyaient, ils tuaient: ils faisaient des coups doubles, à l'instar des bons chasseurs. Le mâle et la femelle tombaient souvent sous la même morsure. Et quand ils les croyaient morts, nos braves molosses les secouaient de ci, delà, comme une paire de gants vides, ainsi qu'ils font souvent, en effet, pour s'amuser quand ils sont tout petits et qu'on leur livre un gant à mordiller ; puis ils les rejetaient, et recommençaient le massacre. Us nagèrent en plein meurtre tant qu'ils voulurent, — non, tant qu'ils purent. Il n'y a pas de volupté qui ne s'épuise. Nous vîmes diminuer peu à peu l'exaltation, et la cruauté faire place à la clémence, à une clémence qui n'était, il va sans dire, que de la fatigue déguisée. Et pourtant, s'ils avaient beaucoup tué, ils n'avaient rien détruit, nos féroces jaguars de Montfaucon. Le premier quart d'heure avait été pour eux, lé second ne le fut pas autant. Nous entendîmes des aboiements qui ressemblaient moins à des cris de victoire qu'à des accents de douleur. La réaction commençait. Nous vîmes saigner bien des oreilles, nous vîmes bien des naseaux de dogues, naseaux jusqu'alors respectés, auxquels se suspendaient des grappes de rats qui man-
geai en t à même leurs ennemis. On avait beau les secouer, ils ne s'en allaient pas, ils tenaient ferme, ils tenaient bien, si bienet si ferme, que je vis des masques entiers de chien arrachés. Et que d'autres s'en allaient traînant en hurlant une patte dolente ! que d'autres ne bougeaient plus ! Le reste, sans doute, se défendait vaillamment, mais il se défendait. On le voit, la position était changée. La chance aurait fini par fort mal tourner contre les chiens, si leurs maîtres, effrayés du danger, et aussi pour couronner la fête, n'eussent ouvert la grille, et les bras nus, les mains armées de bâtons, n'eussent fait invasion au centre de la mêlée indécise, hésitante, attachée au fil suprême de l'alternative qui va changer la victoire en défaite, la défaite en victoire. Quelle immense joie pour les chiens à la vue de ce renfort ! Ils retrouvèrent leur première énergie. S'ils avaient su le grec, ils n'auraient pas eu besoin de l'employer pour s'écrier : Dieu, rends-nous la lumière et combats contre nous l La lumière était tout nalurellemcnt revenue; il Daisait jour. Les torches n'élaient donc plus utiles pour voir ce qui allait se passer. Quoi(|ue pâle et grise, l'aube permettait de distinguer ncticmcnt les objets.
La lutte reprit. Les honiuics furent superbes ;
hommes et chiens le furent, à vrai dire. Chaque coup de bâton faisait partir des volées de rats ; on eût dit des perdrix. Les chiens, qui les happaient au vol, complétaient l'illusion.
Quel beau carnage ! Comme on attaquait I comme on se défendait 1 II pleuvait du sang. Désespérés, exaspérés, les rats bondissaient sur le dos des chiens, grimpaient le long des hommes, couraient dans leurs barbes, autour de leur cou, dans les jambes, sur leurs épaules, dans leurs cheveux, soufflaient, sifflaient, se collaient, s'enroulaient autour des bâtons et mordaient le bois jusqu'à y laisser leurs dents. J'en ai vu s'élancer contre le mur et s'y briser la tête, ne voulant pas se rendre, se suicidant de rage, — des rats de l'antiquité! Naturellement, la victoire demeura aux hommes, mais elle leur coûta cher. Un duel à coups de sabre avec leurs semblables ne les eût pas mis dans un pire état. La sueur et le sang ruisselaient de leurs fronts.
La fête était finie.
c< Quel drame, n'est-ce pas? dit à Balzac l'inspecteur de la salubrité publique.
— Vous appelez cela un drame I s'écria de Balzac,
ravi de sa nuit ; dites un poëme, et vous serez encore loin de la vérité (1) ! »
* Balzac ne tira ni un drame ni un pocmc de cette visite à Montfaucon, mais il s'en souvint avec profit plus tard pour écrire uti de SCS plus jolis contes drolatiques : Le Prosne du joijeulx curé de MeiidoH. Diane de Poitiers, sous la figure d'une souris, est racoulée et dépeinte avec un esprit charmant, dans ce morceau délicieux où Henri II est représente sous celle d'un trop voluptueux musaraigne.