‹ Balzac chez luiChapitre 12 sur 14 · DE BALZAC · texte numérisé non relu

DE BALZAC

Celte opinion si mûre, si bien arrêtée, que Balzac disait avoir au commencement de sa lettre, l'était, ainsi qu'on va le voir, beaucoup moins quelques jours après. Le vent de l'entbousiasme est tombé; il y a calme plat et symptômes de découragement. La pyramide de prix portant des cent mille francs les uns sur les autres, menace de s'écrouler du sommet à la base. Balzac écrit au comité, dans le trouble d'une espèce de sauve-qui-pcut plein de menaces désastreuses, la pièce qu'on va lire ;

« Messieurs,

Votre commission, après un travail de quatre séances, a reconnu :

« 1° Qu'il était presque impossible de rédiger collectivement un manifeste, attendu que l'on obtenait constamment sept idées pour une et que de la discussion perpétuelle il ne sortait que des phrases incolores ;

2° Par suite de la discussion, il est résulté cet avis unanime :

a Que le maiiileste contenait une suite d'allégations plus ou moins éloquentes, mais essentiellement sujettes à la contradiction;

« Que les corps constitués ne devaient pas procéder par allégations;

« Que toute afiirmalion, essentiellement bonne en ellemême, devait reposer sur des faits;

« Qu'en conséquence, il était impossible de donner les affirmations sans les faits; — qu'à chaque articulation grave, il était de la dignité du comité d'apporter les preuves ou les faits;

« 3° Que de ces considérations, il résultait la nécessité de diriger la publication à faire en autant de parties qu'il y a d'ordres de faits différents;

(j Que chaque paragraphe actuel peut très bien constituer le sommaire ou le résumé des faits qui sont à recueillir;

« Mais qu'alors ce travail exige une division, une augmentation et une distribution nouvelle; que dans tous les cas, le travail doit offrir des conclusions;

« En conséquence, la commission propose à l'unanimité au comité :

« 1° La division de la publication en autant de chapitres qu'il y a d'ordres de faits comme idées générales : ■ — journalisme, — librairie, — publicité, — loi sur la propriété littéraire, — encouragements;

« 2" La distribution de chaque chapitre à un membre différent du comité, avec la ciiarge de recueillir les documents qui s'y rattachent ;

« 5*^ La nomination d'un président qui puisse conduire le travail ;

« Quand tous les éléments seront réunis, la publication aura les caractères qu'elle doit offrir et au public et à l'administration, et à lu société. »

Quand on a lu, avec toutes ses annexes et tous ses corollaires, le projet du fameux manifeste, et qu'on arrive à ce dernier document, on sent l'idée, d'abord si fière et presque si matamore, divaguer, fléchir et près de tomber en dissolution. Celle dissolution ne tarda pas à se produire. Balzac en donna le premier le signal. Quelques jours après l'insertion au procès-verbal delà pièce qu'on vient de lire, on trouve ce cri d'alarme, pareillement inscrit à l'impassible procès-verbal :

« L'an mil huit cent quarante et un, le 5 octobre, M. le président (M, Cauchois Lemaire), donne lecture d'une lettre de M. de Balzac, contenant sa démission de membre de la Société. Prié de s'expliquer sur les motifs de sa démission, M. de B ilziic refuse d'abord de déclarer les motifs, puis il donne oflicieuseraent quelques explications, desquelles il résulte que son but est de tirer un produit plus avantageux de la reproduction de son œuvre. M. de Balzac se retire, et la discussion s'engage sur la question de savoir si la démission sera acceptée ou refusée. Plusieurs membres y prennent part.

« Le comité prend la délibération suivante.

a Après en avoir délibéré;

« Vu la démission donnée pir M. de Balzac;

« Vu les articles i, 5, -! .37 des statuts de la Société ;

« Vu le titre 9 du livre du code civil, et spécialement les articles 1844, 18G5, 1869 et 1870 du même code;

« Le comité s'est déterminé par les coitsidérations suivantes :

« La Société des gens de lettres est aux termes de ses statuts, une société civile, régie par les principes du droit commun, sauf les modifications résultant du contrat conslilulif de la Société,

« 11 faut donc appliquer, au cas de démission notifiée au comité qui représente la Société, les articles 1869 et 1870 du code civil, lesquels sont ainsi conçus :

« Art. 1869. La dissolution de la Société par la volonté de l'une des parties ne s'applique qu'aux sociétés dont la durée est illimitée et s'opère par une renonciation notifiée à tous les associés, pourvu que cette renonciation soit de bonne foi et non faite à contre-temps.

« Art. 1870. La renonciation n'est pas de bonne foi lorsque l'associé renonce pour s'approprier à lui seul le profit que les associés s'étaient proposé de retirer pour eux en commun. Elle est faite à contre-temps, lorsque les choses ne sont plus enlièies, et qu'il importe à la société que sa dissolution soit différée.

« M. de Balzac se place dans la prévision de l'article 1870; car il résulte des articles 4 et 57 des statuts que les associés se sont proposé, entre autres choses, de retirer en commun le profit de la reproduction des œuvres de chacun d'eux.

« M. de Balzac n'est donc pas dans les conditions voulues par la loi pour que ses co-associés puissent accepter sa démission.

« En conséquence, le comité déclare qu'il n'y a pas lieu d'accepter cette démission, qu'elle considère comme non avenue. »

Quand cette délibération si formelle du comité parvint à de Balzac, il entra dans une fureur bilieuse à faire craindre un retour instantané de cette maladie du foie à laquelle il était si cruellement exposé. Tout fumant de colère, il prit une plume, une feuille de papier à lettre, qui porte encore les traces du frémissement nerveux dont il fut saisi, et il écrivit la lettre suivante à M. Caucliois-Lemaire, président Je la Société :

Paris, octobre 1841,

A monsieur le- présidetit de la Société des gens do lettres.

« Monsieur,

« L'agent central de votre Société m'a communiqué la décision du comité relative à ma démission, qui, aux termes des statuts, devait être purement et simplement acceptée; je n'ai pas besoin de protester contre cette délibération; je me regarde comme n'étant plus membre de la Société.

« Mais j'ai des droits comme ancien membre de la Société, qui ont été méconnus dans la délibération, et je viens me plaindre d'un manque de délicatesse qui m'étonne de la part du comité, et qui nécessite ma demande formelle d'une radiation d ; partie de la délibération sur ma démission.

« Je n'ai point dit au comité les motifs de ma démission, non-seulement pour conserver en entier le droit de tous les membres de la Société, mais encore parce qu'il est des motifs que l'on doit taire. Pour faire comprendre au comité l'imprudence de sa doctrine, qui ne résulte d'aucun article des statuts, car il n'est dit nulle part que le comité sera juge d'une démission, j'invoque le témoignage de deux de ses membres : MM. Pyat et Merruau. Tous deux savent que ma démission était donnée à la séance où M. Pyat et moi nous fûmes obligés de quitter le comité par le doute élevé sur notre impartialité comme juges, et que j'ai regardé comme un manque d'égard suffisr.nt. M. Pyat m'a dit : attendez une

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autre occasion de vous retirer de la Société. M. Merrnau m'empèclia d'envoyer ma démission, qne je donnai malgré l'avis de M. Pyat. Je dis alors à M. Pyat que j'avais déjà des raisons majeures de me retirer,

« Le jour où j'apportai ma démission, le 5 septembre, il y eut nne séance incomplète du comité, où assistaient MM. Pyat, Lacroix, Bonnelier, Cauchois-Lemaire, Alby et Cellier. Si, ce jour-là, un sixième membre fût venu, il n'y avait aucune difficulté, ma démission était admise. Ce jourlà, j'ai, sons la foi donnée par ces messieurs, que ce que je leur disais n'avait rien d'officiel et devait être regardé comme confidentiel, parlé de ma démission.

« Or, la délibération du comité rapporte des motifs qui doivent être des suppositions gratuites, si aucun des membres de la précédente séance n'a violé la foi sous laquelle notre conversation a eu lieu, et qui, dans ce cas, seraient entièrement incomplètes. La délibération, sous ce rapport, repose sur des données entièrement fausses, et qui me sont préjudiciables.

« Maintenant je fais observer au comité que ce fut le lendemain même de la séance où ma démission ne fut pas consentie, faute d'un membre, que l'agent central a inventé le système de difficultés dont parle, au grand détriment de la Société, votre délibération ; ainsi l'agent se substituait au comité, se faisait fort de sa décision; entre ses deux lettres écrites dans l'inlcrvalle des deux séances, il me prouvait que les assurances qui m'ont été données par les fondateurs do la Société, sur la facilité que j'aurais à me retirer, étaient des tromperies, et que nous sommes dIus liés, d'après lui,

que nous ne le pensons tous. Et cela constitue pour moi une raison suffisante de retraite.

« Par tous ces motifs, je demande la radiation formelle de toute la partie de votre délibération qui porte sur mes prétendus motifs, attendu que j"ai positivement refusé de les dire au comité en nombre, et que ce que j'ai dit aux membres d'un comité incomplet l'a été sous le sceau du secret.

« Agréez, monsieur le président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

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