‹ Balzac chez lui; souvenirs des JardiesChapitre 8 sur 55 · TITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

TITRE CINQUIEME

Des traductions.

54. — Tout auteur étranger aura, sur la traduction de son ouvrage en France, les mêmes droits que la législation de son pays attribuerait à un auteur français dans ce pays sur la traduction de ses œuvres.

55. — Toute traduction faite en France, dans une langue étrangère, de l'œuvre d'un membre de la Société, sera# poursuivie par le comité comme une contrefaçon.

TITHK SIXIÈME.

Des attaques contre les gens de lettres.

56. — Attribuer à un auteur des actes, des écrits on des paroles qui ne sont pas de lui et auxquels il est étranger, constitue la diffamation littéraire. Quiconque, dans le but de ridiculiser un auteur, lui attribue des mots, des actes ou des faits faux, pourra être blâmé ou condamné à des dommages-intérêts envers cet auteur. Le ridicule entraîne une condamnation à la même peine. En cas d'une troisième récidive, le membre de la Société sera exclu et poursuivi, aux frais de la Société, devant les tribunaux.

57. — Tout auteur de critique n'a droit que sur les œuvres; il ne doit, ni par insinuation ni par allusion, en-

trer dans le domaine de la vie privée, ni s'occuper des intérêts matériels d'un homme de lettres. Au cas où un auteur d'articles critiques, de feuilletons, ou journaliste porterait ainsi atteinte à l'honneur, à la considération d'un membre de la Société, il serait procédé contre lui comme en l'article précédent.

f)8. — Il est interdit, à moins de consentement, de faire la biographie d'un auteur vivant. Tout fait de ce genre sera, sur la plainte du membre attaqué, poursuivi devant les tribunaux, si l'auteur n'accepte pas la juridiction du comité, dans le cas où il ne serait pas membre de la Société.

59. — Quand les rédacteurs d'un journal ou recueil périodique auront donné lieu à trois jugements pour fait de ce genre, ce journal ou recueil sera mis en interdit par le comité, qui sera tenu de le poursuivre devant les tribunaux pour tous les faits nouveaux.

60. — Le nom d'un auteur est une propriété. Prendre le nom d'un auteur et le supposer collaborateur d'un recueil périodique, ouvrage collectif ou journal, sans son consentement écrit, constitue uu délit qui sera jugé par le comité, quand la supposition de la collaboration aura été faite par un membre de la Société, et que le comité devra faire poursuivre devant les tribunaux s'il est commis par un éditeur ou tout autre spéculateur.

61. — Attribuer à un auteur un article, une œuvre imprimée quelconque, d'où il peut résulter un dommage ou une déconsidération quelconque, est un fait pour lequel un homme de lettres devra être exclu de la Société.

(J2, —La bonne foj ne sera jamais aojmise tjuanf) il s'a*

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gira de la publication d'un fait faux portant atteinte à la considération, à l'honneur ou à la moralité d'un homme de lettres.

Ici finit ce fameux Code littéraire, véritable modèle du genre, qu'il faudra suivre ou imiter dans beaucoup de parties, lorsqu'on pensera sérieusement à organiser, sur des bases fixes, la propriété en littérature. On regrette de voir circuler à travers ce solide tissu réglementaire et disciplinaire, qui ne laisse rien tomber de son enveloppe, la haine furibonde de Balzac contre sa bête noire, le journalisme. On écrirait les noms des éditeurs, qu'il veut garrotter et museler, et les noms, tout aussi saillants, des journalistes, (|u'il ne peut poignarder, dans chacun des nombreux articles de ce code rouge. Ce sont, pour ainsi dire, les Mémoires de Balzac sous une forme législative. On sent tout le désespoir qu'il éprouve à ne pas pouvoir appliquer immédiatement, à l'épaule de ses ennemis, les articles dont il fait chauffer à blanc chaque phrase, chaque lettre infamante.

Cette haine égara Balzac ; elle le troubla ; haine sanguine, qui ne fut ni juste ni adroite. Elle ne fut pas juste, parce qu'il n'avait pas raison de se révolter à ce point ppnlre les avis infiniment plus niestfrps ^9

la critique, dont les droits ne sont plus à discuter; elle ne fut pas juste parce qu'elle l'entraîna à des violences contre des hommes d'une honorabilité parfaite, et d'ailleurs tout à fait hors de toute atteinte par leur talent et leur popularité; elle ne fut pas juste parce qu'il devait, plus que personne, delà reconnaissance à la presse, dont il venait percer les pieds et les mains avec une brutalité de sauvage; enfin, cette haine ne fut pas adroite, puisqu'elle fut sur le point de lui faire tomber du front l'auréole de sa gloire, gloire réelle, gloire forte, qui depuis sans doute a recouvré son éclat et sa solidité, mais qui a perdu pour toujours, depuis ce moment, la sérénité des grandes gloires, éternellement calmes au milieu des tempêtes. Il oublia qu'il était planète ; il ne fut plus qu'une comète échevelée. Aussi il erre encore.

En 1841, Balzac faisait partie, dans le comité de la Société des gens de lettres, d'une commission désignée sous le titre de Commission des relations officielles. Cette commission, née du souffle vivace et organisateur de Balzac, fut chargée de rédiger un grand travail, où elle dirait la situation de la littérature française; ses droits à être considérée comme une puissance dans l'État, à cause des services rendus par elle dans tous les temps; le peu de protec-

tion, et même de bienveillance qu'elle rencontrait dans le gouvernement d'alors; les dangers et la honte pour la France de ne pas changer un tel état de choses.

Il était dans les intentions de la Société des gens de lettres de tirer ce manifeste à un nombre considérable d'exemplaires, de le remettre aux deux Chambres et de le répandre ensuite à profusion.

Comme il importait que ce manifeste fût aussi irréprochable dans le fond que dans la forme, le comité décida qu'il serait confié aux longues méditations ' d'une commission d'élite. Elle fut composée, entre autres membres, de MM. Victor Hugo, Louis Desnoyers, François Arago, Merruau et >de Balzac. M. Merruau présenterait d'abord un canevas; le coiTiilé le ferait ensuite imprimer sur placards; puis sur les marges spacieuses de ces placards, chaque membre du comité, et non pas seulement de la commission, écrirait ses doutes, ses réflexions, ses observations critiques, sans négliger d'indiquer les améliorations qu'il jugerait convenable d'introduire dans la rédaction. Après dix-huit mois environ de délais, de remises, de rendez-vous pris sans résultats, la commission des relations officielles n'avait encore rien produit, rien fait, rien ébauché. Il est vrai qu'un in-

rident vint tout à coup arrêter le mouvement déjà si lent de la commission ; incident bizarre à noter dans la marche carnavalesque des événements humains. Le rédacteur chargé de faire le canevas de ce projet ayant été nommé secrétaire particulier d'un ministre, premier échelon d'une fortune qui n'a cessé de s'élever depuis, ne voulut plus ni continuer son travail préparatoire, ni même le rendre tel qu'il pouvait être au comité. Celui-ci se vit un instant dans un étrange embarras, par suite de la circonspection, bien naturelle au fond, où se trouva emprisonné un écrivain (|ui, d'abord, purement officieux, devenait tout à coup un personnage officiel. Il fallut presque employer la violence pour rentrer dans la prose de l'honorable membre de la commission du manifeste. Enfin, le canevas de ce manifeste fut déposé sur le bureau. Vite, on l'imprima à trente ou quarante exemplaires sur épreuves, et ces épreuves, — quelques-unes en notre possession, — durent être, d'une part, discutées, développées par la commission, de l'autre annotées par les membres du comité, auxquels on les fit passer, avec prière de les couvrir en marge de leurs observations.

Il commence ainsi : ' •

(( La Franpe est guerrière et lettrée, C'est lft son

« caractère spécial. Glorieuse par les armes en temps « de guerre, glorieuse parles lettres en temps de paix, « elle ne combat que pour enseigner ; elle porte ses « idées avec elle dans la victoire, et les laisse même « après la défaite, au cœur des pays qui ont repoussé « ses soldats. »

Le manifeste, poursuivant sa route pompeuse, se termine ainsi, après douze colonnes immenses sur placards.

« En résumant nous dirons que la France a dû, « tour à tour, aux lettres et aux armes la suprématie « qu'elle a obtenue en Europe. Et que fait cependant « son gouvernement pour ce qui lui donne tout son « éclat aux yeux des nations étrangères? Rien! nous « nous trompons. Tant qu'un écrivain est obscur, il « l'abandonne, le laisse se débattre seul contre toutes « les angoisses d'un début. Dès qu'il est devenu cé- « lèbre, il le persécute ou essaye dele corrompre. En « retournant le mot de César, nous dirons au gouver- « nement : si la littérature n'est pas pour vous, elle « sera contre vous. Choisissez; et n'oubliez pas ros « deux phrases célèbres : L'opinion est la reine du « monde; et la littérature est l'expression de la so* « ciété. »

C'est donc sur la Vflsfe toile de cp manifeste, dnnl

nous venons de détacher deux échantillons, que Balzac brûlait de grouper ses idées el celles des membres de la commission et du comité. Vœux magnifiques : mais aux lenteurs du secrétaire s'ajoutaient maintenant celles de tout le monde. Le comité ne faisait rien, la commission non plus ne faisait rien. Balzac se dévorait le sang d'impatience. Il écrivit ceci à l'agent central :

« Mon cher monsieur Pommier,

« Ne serait- il pas bien important que vous fissiez savoir aux membres du comité les plus dévoués de se trouver exactement mardi à deux heures (Merruau, Hugo, David, Lacroix, Cellier, Pyat, etc.), car avec le désir de finir et de corriger promptement, le manifeste paraîtrait, et il y a urgence. Quant à moi, j'y viendrai à deux heures sonnant. J'ai travaillé sur l'épreuve, et il faudrait que chacun arrivât avec ses réflexions.

« Mes compliments,

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