DE BALZAC
Vint-on ou ne vint-on pas à la commission, je l'ignore, mais je suis certain que Balzac lui-même commença singulièrement à se refroidir quelque temps après, et à se refroidir au point d'abandonner bientôt
la partie, ainsi qu'on va le voir par la lettre suivante qu'il écrivit à l'agent central et que nous copions d'après l'original même. Ce modèle achevé d'exaltation peint Balzac au vif. Il n'existe rien de lui qui dise mieux que cette lettre sa fièvre d'organisation. Vingt volumes d'analyse anatomique ne le disséqueraient pas aussi bien.
La lettre est adressée à la commission même des relations officielles.
« Messieurs,
« II m'est impossible d'aller lundi ou tout autre jour de cette semaine à la commission, car je serai absent pour huit jours, mais j'ai maintenant sur ce qu'on nomme le Manifeste, une opinion arrêtée et mûrie. Je suis d'avis de cesser, comme commission, ce travail, et de demander l'ajournement à trois mois; voici mes raisons.
a 1° Je désirerais que l'écrit fut adressé au Roi, ce qui rendrait la chose plus grave, le langage d'une respectueuse audace;
« 2° Que toutes les questions y fussent traitées d'une manière générale d'abord grief par grief, mais ensuite en entrant dans la question jusques an vif, aux choses et aux intérêts, en y mêlaut des faits statistiques venus de sources qui les rendissent frappants pour les gens d'affaires des chambres ;
« 3° Qu'il n'y eût pas d'autres conclusions que celles-ci :
(i Demander l'exécution de la législation par une loi nouvelle du décret sur les prix décennaux ainsi modifiés :
« Un prix de cent mille francs pour la plus belle tragédie;
« Idem pour la plus belle comédie ;
« Idem pour le plus bel opéra (paroles et musique); a Un prix de cinquante mille francs pour le plus beau drame des scènes inférieures;
« Un prix de cent mille francs pour le plus beau roman ;
« Un prix de cent mille francs pour le plus beau livre de philosophie chrétienne ;
« Un prix de cent mille francs pour le plus beau travail de recherches archéologiques, ou linguistiques ou de comparaison transcendante de diverses méthodes ou de faits historiques et scientifiques, afin de récompenser les créateurs philosophiques ;
« Deux cent mille francs pour le plus beau poème épique ou demi épique;
« Ne rien demander pour l'histoire, qui a une fondation suffisante, — ni rien pour les ouvrages utiles aux mœurs, qui ont le prix Mon th y on;
« Demander que l'Académie française soit juge, — qu'elle ne puisse diviser les prix, — que si elle ne trouve point
d'oeuvre digne du prix, qu'elle le joigne à celui d'une nouvelle période de dix années jusqu'à ce que l'œuvre soit produite;
a Que les honneurs accordés aux pairs de France soient également accordés aux membres de l'Institut;
« Que les soixante-cinq mille francs de renies nécessaires à ces prix soient donnés à l'Académie par une fondation, afin que l'exécution de la loi ne soit point un caprice des régimes ou des législatures, quitte au gouvernement à diminuer d'autant l'allocation annuelle qu'il demande aux Chambres pour les lettres;
« Enfin, que les places littéraires, telles que bibliothèques, etc., ne puissent être données qu'à des littérateurs, âgés de quarante ans, depuis dix ans dans les lettres, et sur une liste de dix candidats présentés par l'Académie française, et qu'on ne puisse être destitué que par suite d'un jugement encouru ;
« Que la distribution des prix décennaux soit l'objet d'une fête solennelle ;
« Que le poëte qui aura remporté le prix de poëme épique soit désigné candidat pour l'Académie;
« Que celui qui aura deux fois remporté le prix de la tragédie — ou de la comédie, — soit candidat désigné à l'Académie, — et musicien de l'opéra, désigné candidat à l'Institut.
« J'irai au comité expliquer mes motifs ?i vous adoptez mes idées;
« Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments les plus affectueux et distingués.
« HE HALZAC. »
Cette opinion si mûre, si bien arrêtée, que Balzac disait avoir au commencement de sa lettre, Tétait, ainsi qu'on va le voir, beaucoup moins quelques jours après. Le vent de l'enthousiasme est tombé; il y a calme plat et symptômes de découragement. La pyramide de prix portant des cent mille francs les uns sur les autres, menace de s'écrouler du sommet à la hase. Balzac écrit au comité, dans le trouble d'une espèce de sauve-qui-peut plein de menaces désastreuses, la pièce qu'on va lire :
« Messieurs
« Voire commission, après un travail de quatre séances, a reconnu :
« 1° Qu'il était presque impossible de rédiger collectivement un manifeste, attendu que Ton obtenait constamment sept idées pour une et que de la discussion perpétuelle il ne sortait que des phrases incolores ;
2° Par suite de la discussion, il est résulté cet avis unanime :
« Que le manifeste contenait une suite d'allégations plus ou moins éloquentes, mais essentiellement sujettes à la contradiction;
a Que les corps constitués ne devaient pas procéder pur allégations;
« Que toute affirmation, essentiellement bonne en ellemême, devait reposer sur des faits;
« Qu'en conséquence, il était impossible de donner les affirmations sans les faits; — qu'à chaque articulation grave, il était de la dignité du comité d'apporter les preuves ou les faits ; -
« 3° Que de ces considérations, il résultait la nécessité de diriger la publication à faire en autant de parties qu'il y a d'ordres de faits différents;
i Que chaque paragraphe actuel peut très bien constituer le sommaire ou le résumé des faits qui sont à recueillir;
u Mais qu'alors ce travail exige une division, une augmentation et une distribution nouvelle; que dans tous les cas, le travail doit offrir des conclusions;
a En conséquence, la commission propose à l'unanimité au comité :
« \° La divisiou de la publication en autant de chapitres qu'il y a d'ordres de faits comme idées générales :' — journalisme, — librairie, — publicité, — loi sur la propriété
' littéraire, — encouragements;
« 2° La distribution de chaque chapitre à un membre différent du comité, avec la charge de reciu'illir les documents qui s'y rattachent;
\n MALZAC CHEZ LUI.
« 3° La numination d'un président qui puisse conduire le travail ;
« Quand tous les éléments seront réunis, la publication aura les caractères qu'elle doit offrir et au public et à l'administration, et à la société. »
Ouand on a lu, avec toutes ses annexes et tous ses corollaires, le projet du fameux manifeste, et qu'on arrive à ce dernier document, on sent l'idée, d'abord si Hère et presque si matamore, divaguer, fléchir et près de tomber en dissolution. Celte dissolution ne tarda pas à se produire. Balzac en donna le premier le signal. Quelques jours après l'insertion au procès-verbal delà pièce qu'on vient de lire, on trouve ce cri d'alarme, pareillement inscrit à l'impassible procès-verbal :
(( L'an mil huit cent quarante et un, le 5 octobre, H. le président (M. Cauchois Lemaire), donne lecture d'une lettre de M. de Balzac, contenant sa démission de membre de la Sociélé. Prié de s'expliquer sur les motifs de sa démission, M. de Balzac refuse d'abord de déclarer les motifs, puis il donne officieusement quelques explications, desquelles il résulte que son but est de tirer un produit plus avantageux de la reproduction de son œuvre. M. de Balzac se retire, et la discussion s'engage sur la question de savoir si la démission sera acceptée ou refusée. Plusieurs membres y prennent part.
IIALZAC CHEZ LUI. 05
« Le comité prend la délibération suivante. « Apyès en avoir délibéré;.
« Vu la démission donnée par M. de Balzac; « Vu les articles 1 , 5, 4, 37 des statuts de la Société ;
« Vu le titre 9 du livre du code civil, et spécialement les articles 1844, 1865, 1869 et 1870 du même code;
« Le comité s'est déterminé par les considérations suivantes :
« La Société des gens de lettres est aux terme* de ses statuts, une société civile, régie par les principes du droit commun, sauf les modifications résultant du contrat constitutif de la Société,
« 11 faut donc* appliquer, au cas de démission notifiée au comité qui représente la Société, les articles 1869 et 1870 du code civil, lesquels sont ainsi conçus :
« Art. 1869. La dissolution de la Société par la volonlé de Tune des parties ne s'applique qu'aux sociétés dont la durée est illimitée et s'opère par une renonciation notifiée à tous les associés, pourvu que cette renonciation soit de bonne foi et non faite à contre-temps.
« Art. 1870. La renonciation n'est pas de bonne foi lorsque l'associé renonce pour s'approprier à lui seul le prolit que les associés s'étaient proposé de retirer pour eux en commun. Elle est faite à contre-temps, lorsque les choses ne sont plus entières, et qu'il importe à la société que sa dissolution soit différée .
(( M. de Balzac se place dans la prévision de l'article 1 870 ; car il résulte des articles k et 37 des statuts, que les associés se sont proposé, entre autres choses, de retirer en commun le profit de la reproduction des œuvres do chacun d'eux.
« M. de Balzac n'est donc pas dans les conditions voulues par la loi pour que ses co-associés puissent accepter sa démission. •
« tën conséquence, le comité déclare qu'il n'y a pas lieu d'accepter cette démission, qu'elle considère comme non avenue. »
Quand celte délibération si formelle du comité parvint à de Balzac, il entra dans une fureur bilieuse à faire craindre un retour instantané dfe cette maladie du foie à laquelle il était si cruellement exposé. Tout fumant de colère, il prit une plume, une feuille de papier à lettre, qui porte encore les traces du frémissement nerveux dont il fut saisi, et il écrivit la lettre suivante à M. Cauchois-Lemaire, président de la Société :
Paris, octobre 1841.
A monsieur le président de la Société des gens de
lettres.
u Mon>ieiir,
<c L'agent central de votre Société m'a communiqué la décision du comité relative à ma démission, qui, aux termes des statuts, devait être purement et simplement acceptée ; je n'ai pas besoin de protester contre cette délibération; je me regarde comme n'étant plus membre de la Société.
« Hais j'ai des droits comme ancien membre de la Société, qui ont élé méconnus dans la délibération, et je viens me plaindre d'un manque de délicatesse qui m'étonne de la part du comité, et qui nécessite ma demande formelle d'une radiation de partie de la délibération sur ma démission.
« Je nui point dit au comité les motifs de ma démission, non-seulement pour conserver en entier le droit de tous les membres de la Société, mais encore parce qu'il est des motifs que l'on doit taire. Pour faire comprendre au comité l'imprudence de sa doctrine, qui ne résulte d'aucun article des statuts, car il n'est dit nulle part que le comité sera juge d'une démission, j'invoque le témoignage de deux de ses membres : MM. Pyat et Merruau. Tous deux savent que ma démission était donnée à la séance où M. Pyat et moi nous lûmes obligés de quitter le comité par le doute élevé sur noire impartialité comme juges, et que j'ai regardé comme un manque d'égard suffisant. M. Pyat m'a dit : attendez une
autre occasiou de vous retirer de la Société. M. Herruau m'empêcha d'envoyer ma démission, que je donnai malgré l'avis de M. Pyat. Je dis alors à M. Pyat que j'avais déjà des raisons majeures de me retirer.
« Le jour où j'apportai ma démission, le 5 septembre, il y eut une séance incomplète du comité, où assistaient MM. Pyat, Lacroix, Bonnelier, Cauchois-Lemaire, Alby et Cellier. Si, ce jour-là, un sixième membre fût venu, il nj avait aucune difficulté, ma démission était admise. Ce jourlà, j'ai, sous la foi donnée par ces messieurs, que ce que je leur disais n'avait rien d'officiel et devait être regardé comme confidentiel, parlé de ma démission.
« Or, la délibération du comité rapporte des motifs qui doivent être des suppositions gratuites, si aucun des membres de la précédente séance n'a violé la foi sous laquelle notre conversation a eu lieu, et qui, dans ce cas, seraient entièrement incomplètes. La délibération, sous ce rapport, repose sur des données entièrement fausses, et qui me sont préjudiciables.
« Maintenant je fais observer au comité que ce fut le lendemain même de la séance où ma démission ne fut pas consentie, faute d'un membre, que l'agent central a inventé le système de difficultés dont parle, au grand détriment de la Société, votre délibération ; ainsi l'agent se substituait au comité, se faisait fort de sa décision; entre ses deux lettres écrites dans l'intervalle des deux séances, il me prouvait que les assurances qui m'ont été données par les fondateurs de la Société, sur la facilité que j'aurais à me retirer, étaient des tromperies, et que nous sommes plus liés, d'après lui,
que nous ne le pensons tous. Et cela constitue pour moi une raison suffisante de retraite.
« Par tous ces motifs, je demande la radiation formelle de toute la partie de votre délibération qui porte sur mes prétendus motifs, attendu que j'ai positivement refusé de les dire au comité en nombre, et que ce que j'ai dit aux membres d'un comité incomplet Ta été sous le sceau du secret.
« Agréez, monsieur le président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.